LA CHASSE AU HLAIREAIJ
cherchent au dehors la nourriture des femelles. Ce ne sont plus que soins muets de mères pour leurs nourrissons.
Aux fleurs épanouies la tribu sort. Elle retourne à ses villas d'été... Mais auparavant on déménage. On vide sa maison. On emporte les couches d'herbes foulées, les fougères maculées qui jonchaient le sol, on balaie les galeries et on agrandit les orifices embroussaillés. Il faut que l'air pénètre, lave ces parois où l'on a tant respiré, afin que, l'hiver prochain, la cité se rouvre, assainie, à ses habitants... Cela fait les familles se dispersent. Le blaireau retrouve sa villégiature coutumière : le long des berges des rivières, audessus des eaux diminuées, dans les trous qu'elles ont creusés ; parmi les racines profondes des arbres, ou encore sous la voûte de rocs pendants. Même, par les nuits chaudes, après avoir pris le vent, il dort à la belle étoile.
Le blaireau a deux ennemis : le renard, toujours en quête d'un abri ; l'homme qui défend ses récoltes. Le renard n'ose point l'attaquer. Car si le blaireau ne provoque personne, il se défend dangereusement. Nul carnassier de nos climats n'en vient à bout. Ne pouvant ni courir ni bondir, il se renverse sur le dos, mord et griffe. Ses ongles puissants labourent son adversaire ; ses dents lui font
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des blessures cuisantes. Le renard ruse donc avec lui. Il en veut à son terrier, où il met bas et élève sa portée. Sournoisement, lorsqu'il le sait absent, il y pénètre. Il inspecte, il choisit son gîte et... s'oublie abondamment. La puanteur est insupportable. Le blaireau revient, Todeur nauséabonde le saisit, il recule et il fuit.
L'homme chasse le blaireau soit au gîte, soit à la piste, soit à l'afîùt.
Pour le prendre au gîte, l'homme lâche un chien de petite taille dans le terrier. Le blaireau fait tête en reculant. Les abois de plus en plus sourds du chien guident le chasseur qui, monté sur le terrier, suit la lutte. A un moment donné, elle se poursuit sur place. Le blaireau, acculé à son seuil, combat avec acharnement. Alors, au-dessus, le chasseur creuse un puits. Il l'élargit, il l'évasé, et, armé de pinces, il saisit l'animal, ébloui par l'irruption de la lumière. Il le haie, il le tue.
La chasse à la piste se fait par les nuits claires, quand le blaireau maraude. On s'arme de fourches, on accouple ses chiens, et, tandis que les uns vont tendre des bourses aux orifices du terrier, les autres cernent les environs. Le terrier obstrué, un coup de sifflet retentit, et les chiens sont lâchés. La bête est vite éventée. De taillis en taillis elle est
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serrée, attaquée. Elle souffle à grand bruit, elle se défend pied à pied. Elle gagne obstinément vers son terrier. Là, comme tout animal traqué, elle fait un efToil. Elle s'élance. C'est sa perte. Les hommes l'embrochent ou l'assomment, les chiens la lacèrent.
Certains préfèrent rafïût, un soir de lune haute. A l'heure où le soleil tombe, où le crépuscule qui vient vite sous les bois submerge les lisières, dans le calme de minute ea minute élargi, son fusil en bandoulière, on grimpe sur un arbre. On s'y tapit. Le moindre mouvement avertit le blaireau. On relève le vent, on tend l'oreille. L'air est si plein encore de lueurs éparses que les merles ne peuvent pas se taire et que toute la vie invisible des bois continue à fermenter en sourdine. On écoute fuir le bruit et gagner le silence. Enfin, le soleil s'est abîmé, et la lune seule resplendit. 0 merveille de splendeur froide ! Le blaireau aime ce moment. On distingue un frôlement. Des branches au ras du sol s'écartent, et sur l'appui d'une racine tordue, un museau s'avance. Puis une tête, puis une patte. Et dressé, le blaireau inspecte les alentours. Tout repose. Il sort doucement, et derrière lui sa femelle, enfin sa portée. Et c'est une scène d'idylle. Le père, debout, tourné vers la plaine, hume l'espace et veille. Il est immobile comme un relief du sol. La mère s'étend.
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Elle se couche, comme lasse, la tête allongée, et laissant ses mamelles gonflées s'étaler sous elle. Un éclat de lune l'enveloppe. Alors, les petits, en se poussant, viennent boire. Ils avalent avidement ce lait du soir qui doit les nourrir toute la nuit. Dès qu'ils ont bu, la mère se lève. Et tandis qu'ils commencent à jouer, muets et prudents déjà, elle les pousse vers l'ombre et le fourré, rejoint son mâle et se met en route avec lui. Elle s'en va refaire ses forces et son lait, car ses fils, au matin, se suspendront de nouveau à ses flancs ; lui, qui doit assurer le renouvellement des vivres, part rapiner pour tout le monde... A cet instant on les tire. Ils sont côte à côte, offrant double cible. A peine ont-ils le temps de sursauter : ils sont foudroyés... Les petits, que leur départ a rendus libres, ignorants de ce coup, attirés par le bruit et l'éclair, buttent sur leurs cadavres. Ils tournent autour en trébuchant, ils les examinent et les flairent, et ne comprenant pas, comme ces enfants du loup dont parle Vigny, ib repremient leur jeu...
flALLALI
26 avril.
Un pur après-midi de printemps régnait.
Dès le lever du soleil, la rosée avait étincclé des pointes des herbes aux aiguilles des pins, en couvrant la terre d'un tapis fluide, et la plage infinie, le long de l'Océan, d'une sorte de miroitement humide où l'astre rouge encore mêlait des traînées de pourpre immobile. Depuis, une douceur radieuse émanait de toute chose. Un grand vent tiède était né. Et, cependant, sur la ligne de crête où il errait, de dune en dune, le chevreuil noir, lâché la semaine précédente, humait l'espace, inquiet un peu devant cette immensité vide, qui ne rendait rien des aspects et des bruits familiers à ses sens.
Capturé un soir, comme il buvait sous la lune étalée, mis en cage, et sans qu'il sût pourquoi transporté jusqu'ici, à cent lieues, il rêvait des halliers et des sites de sa forêt natale. Ici, de tous côtés, qu'il avançât ou retournât, l'horizon paraissait reculer, un
horizon mouvant, empli d'une ondulation sans borne d'éléments balancés. C'était en face, ses rives de sable pâle à peine distinctes de ses eaux claires, le lac d'Hossegor, nom sonore aux syllabes bibliques, tout ému sous la brise ; c'était à gauche, dans un déroulement qui débordait la terre, les pignadas versés, en nappes sombres, d'Arcachon à Bayonne ; c'était à droite l'Atlantique, dont la courbe liquide occupait tout le ciel. Et à tout cela, le vent, d'un long souffle salé, imprimait un même bercement : vague du lac, houle de la forêt et de la mer.
Cette solitude, cet infini où les forces naturelles se répandaient en liberté, comme dans un monde primitif, alarmait l'exilé. Sa barde était loin, contre qui se réfugier et se rassurer ; et sa source accoutumée perdue, et son pâturage consumé. Où? Comment? II ne le savait pas. Nul être vivant ne lui tenait plus compagnie. Seul un lièvre effarouché l'avait croisé ; seul un écureuil, du haut d'un pin, avait fait choir une pomme à ses pieds. Et l'eau qu'il buvait gardait un goût amer, venu des niille racines résineuses baignées au passage ; et parmi les arbousiers aux feuilles métalliques et les ajoncs qui germaient, il ne broutait que des herbes maigres, imprégnées par le vent continu d'une saveur âpre qui brûlait les lèvres. Son sommeil même était
troublé. Il regrettait ses nuits d'hier, veillées par des étoiles paisibles, bercées par des murmures épars. En ce pays, des chocs retentissants et des rafales sifflantes ébranlaient les airs. Un grondement sourd montait incessamment. Et, de minute en minute, dans l'ombre la plus épaisse, des éclairs verts, des éclairs rouges reluisaient en tournant...
Où dormir sans être réveillé, sans être voi...?
Tout à coup, comme il grattait du pied le sol mobile, il tressaillit. Un frisson qu'il ne connaissait pas le parcourut, de ses sabots fourchus à son bois rameux. Il se sentit haletant, comme lié aux quatre pattes, et un bourdonnement emplit ses oreilles pointées. Une peur incoercible l'envahit. Par-dessus les genêts fleurissants, vers un jeune bois de pins, là-bas, il bondit, il bondit. Une lieue plus loin, il s'arrêta, aux écoutes. Plus rien. Le grand vent seul passait, le grand vent marin, roulant par intervalles la rumeur de l'Océan traversé. Ce bruit de cuivre, mélancolique et strident, qu'il n'avait jamais ouï et qui l'avait fait se précipiter, s'était tu. Et tu aussi cet éclat de voix ardentes, arrivé par bouffées, oii il ne retrouvait point le sou des paroles ou des cris humains. Peut-être n'était-ce qu'un fracas naturel amplifié par l'espace, comme l'écroulement d'un arbre,
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peut-être un bruit fugitif?... Il reprise haleine...
Il était éventé... cavaliers vêtus de rouge et ceints de leur trompe, amazones au catogan noir ou blond, montés sur des chevaux puissants, de poitrine profonde et d'haleine inépuisable, chiens bleus de Gascogne ious le fouet des piqueurs avaient pris sa voie. Son émanation fauve flottait partout. A cette époque où la résine commence à suinter, imprégnant l'air de son arôme balsamique, toute autre senteur s'avive. De plus, le vent constant soufflait au nez des chiens. Et, de revers en revers, comme une ruée d'hommes et de bêtes mêlés, au milieu des clameurs, renouvelant la fable antique des centaures, la chasse, à travers les fûts cannelés, par bonds successifs, avait dévalé vers le lac, comme guidée par un fil invisible qui était la ligne odorante du fumet de l'animal. Parfois, elle s'arrêtait, haletante, au sommet d'une dune : quelques minutes seulement, le temps de s'orienter. Et la chevauchée reprenait. Tantôt une plaine brusquement s'ouvrait, faite d'un sable brun consistant, dont le sol plat trompe l'œil : et là on galopait de front, comme un peloton, botte à botte, tandis que les cors jetaient des notes allègres, pareilles au chant martial des trompettes d'airain. Tantôt s'étendaient des taillis, jeunes pins poussés drus, où
un layon étroit court en serpentant, où l'on se coule sur le sol fuyant, soufileté au passage par les branches élastiques, où, piqués par les ajoncs, les chevaux s'enlèvent et sautent, à la manière souple et ramassée des félins. Tantôt, enfin, la dune, barrière de l'Océan, qui, silencieuse et stérile autrefois, roulait avec le vent et submergeait la contrée, la dune fixée maintenant, se dressait, complice inconsciente de la fuite de l'animal, ce fils né ailleurs, mais adopté pour la douceur de son regard... En allongeant l'allure, sur un sol semé d'aiguilles, on franchissait ou on contournait l'obstacle... Enfin, hommes et chiens, et cors, et les échos répercutés par la forêt, tout ensemble avait crié : car le chevreuil était en vue...
Comme un trait noir, il volait. A dislance, il paraissait soulevé de terre. La ruée sur sa piste s'accentua. Un tourbillon de feuilles et de poudre montait et s'abattait derrière les chasseurs... Seul, en un clin d'œil dépassé, un lourd irlandais gris que son cavalier ressanglait, demeurait en arrière. Il s'ébrouait, il piaffait, et par moments, en tournant sur ses pieds de devant vers la chasse qui s'effaçait, il hennissait dans l'air sonore.
Après son premier élan, face à la brise, et n'entendant plus que des rumeurs d'éléments,
le chevreuil avait fait halte. Il examinait le taillis. Mélange de genêts, le jeune bois s'élevait en pente douce. Des amas de sciure et quelques vastes troncs à demi enfouis l'encombraient par endroits, partout où la coupe des anciens arbres géants avait été plus abondante, et des sortes de halliers poussaient autour. L'animal se rappela s'être étendu sur ces lits de cendre végétale, plus moelleux que l'herbe fine, auprès de troncs pareils, tandis que la harde, à l'abri dans son refuge, écartait prudemment pour le voir les broussailles prochaines. Il pensa que peut-être là, quelque temps recelé, il pourrait camper. Il chevrota doucement, puis plus fort. Et, comme il n'y avait pas encore d'échos sous les cimes trop basses et que rien ne lui répondait, il respira. Il monta à petits pas, il gravit la pente. Un immense aboi l'accueillit. Toute la chasse débouchait. Les cors éclatèrent. Il vibra tout entier de ce chant déchirant. Le même frisson de tout à l'heure le saisit, il fut cloué sur place et chancela. Mais l'instinct le banda sur lui-même, et, des quatre pieds à la fois détendu soudain, il précipita ses bonds. C'est depuis ce moment qu'il était en vue. A présent, il y allait de sa vie. Rien n'arrêterait plus la chasse déchaînée à ses trousses. Bien qu'il cherchât à ne pas ralentir, il eut l'impression tout de suite de perdre du ter-
rain. Le sol devenait de plus en plus profond, le sable nu régnait. Il le voyait se gonfler, onduler, s'élever peu en peu en colline, comme si une force hostile le soulevait à mesure, en répandant incessamment sous ses pieds une poudre blanche où ils s'enfonçaient. Même quelques chiendents épars, comme des fils animés, le liaient au passage en éclatant, et le laissaient chaque fois un peu plus débilité. Une sueur légère humectait ses poils. Il avait renversé sa tête sur son dos pour offrir moins de prise à l'air, il avait ouvert les lèvres pour respirer abondamment, et toutes ses fibres rendaient leur effort. La chasse galopait encore. Cependant les chevaux accusaient aussi le poids du sol et les chiens, langue hors, passaient au trot. Il entendit des claquements de fouets, des hurlements douloureux arrachés par la lanière, un brouhaha d'hésitation, et l'espoir de distancer cette cohue lui vint. Il aperçut une issue. tJn col s'ouvrait dans la colline mouvante. Au delà, c'était l'eau, sans borne, pailletée de lumière. Une brise vivifiante l'enveloppa, le ranima et parut lui donner des ailes. Il dévala vers la plage. Le flot frémissait et, entre la vague étalée et la dune amoncelée, un instant, le chevreuil noir courut seul... A leur tour, hommes et chiens sautèrent sur le rivage. Tassé par le flux, il offrait une surface polie élastique, à perte de vue.
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Alors, ce fut le laisser-coiirir. Les cavaliers debout sur leurs étriers, les amazones courbées en avant, les chevaux, la bouche appuyée, les chiens, tête haute, la narine ouverte à l'émanation vive que la sueur rendait plus chaude, accéléraient leur train. L'arène arrachée et rejetée en arrière par les sabots véloces volait en paquets humides, éclaboussant poitrails et visages ; l'eau verte jaillissait en gerbes écumeuses, et une brume flottait au-dessus, faite de l'exhalaison moite de ces souffles ardents. Les chiens furent distancés. Peu à peu la chasse s'échelonna. On fendait l'air, deux par deux, trois par trois, selon les moyens de sa monture, chacun pour soi, muet, emporté par un élan continu, comme dans le sillage d'une trombe... En tête, sur un grand cheval bai, une frêle jeune femme, les rênes à pleines mains et les poignets bas, menait l'allure...
Le chevreuil maintenait sa distance. Filant à mi-pente de la plage, où le sable formait trempUn, il réglait ses foulées, plus souple et plus agile, écoutant s'éloigner ou se rapprocher les galops forcenés. On aurait dit un roulement répété qui s'accroissait ou diminuait selon la vitesse qu'il rendait lui-même, et son oreille attentive en percevait le moindre indice susceptible de l'avertir. Soudain il fit un crochet. D'un bond prodigieux il s'élança
sur la dune. Avait-il rêvé l'escalade? La dune, presque droite, éclatante de soleil, le reçut, le rejeta et le roula en s'éboulant, et l'enfouit à demi à ses pieds. Il se releva, secoua le sable collé à son échine, contempla cette muraille instable, essaya de nouveau, fut renversé encore et resta là stupide, pris d'un grand tremblement. Sans doute quelque chose s'était obstrué ou brisé en lui. Son cœur peut-être? Le va-et-vient de sa respiration contractait ses flancs, des filaments sanglants striaient ses naseaux dilatés, et un brouillard emplissait ses yeux et une tristesse obscure son être à bout. Cependant, là-bas, on l'avait vu s'arrêter et fléchir. Une sorte de rugissement joyeux parvint à ses oreilles. Déjà, il se sentit en proie aux dague» froides, aux crocs baveux.
Alors, il se tourna. L'Océan oscillait lentement, moelleusement. C'était l'heure du reflux. Ruisselant à présent de sueur, consumé de soif, devant cette nappe infinie l'animal frissonna. Il allait se plonger dans cet abîme, boire à même, retrouver haleine et force et vie en y calmant sa fièvre, et, porté par cette eau pitoyable, gagner le banc de sable émergeant à quelques flots plus loin, où de pâles oiseaux posés marchaient dans l'écume du bord. Il s'avança. Une vague faisant ressac sur la plage à pic l'assaillit et le flagella. Il
en fut submergé, étouffé, et il vacilla ébranlé jusqu'au fond de lui. Il se raidit, il chercha à reprendre du champ ; vainement. Cette eau versée sur ses membres chauds les avait saisis et glacés, ses pieds semblaient enracinés dans l'arène inondée. Il brama douloureusement. Mais la voix de la mer étouffa sa voix. Où était d'ailleurs le secours? La chasse triomphante fondait sur lui. Il entendait ralentir les chevaux et rallier les chiens. Puis des abois sinistres éclatèrent, l'hallali sonna. II fut investi. Un cercle de naseaux et de gueules oppressés l'entoura, des cavaliers sautèrent à terre pour le servir. En ce moment, la bête forcée, jusque-là arc-boutée sur ses pieds, bondit en avant. Un chien hurla, comme s'il était cha»gé. Peur risible. Le chevreuil s'abattit. Une gorgée de sang vint à ses lèvres et ce fut tout...
L'amazone, tout à l'heure acharnée à la poursuite, tourna bride alors et s'en alla au pas. Tout s'apaisait autour d'elle : la mer qui semblait élargie par son calme, la forêt dont l'ombre se projetait inerte. Le soleil et le vent tombaient. La jeune femme baissait le front. Elle songeait. Avait-elle vu la légende revivre? Avait-elle vu la tête angoissée s'irradier, l'image d'un Dieu les bras ouverts entre ses bois, symbole de pitié pour toute créature?... Qui le saura?...
Si mai.
Si l'Agenais a ses pruniers, la Lande ses pins et la Bigorre son maïs, rArmagnac a sa vigne. Non qu'il ne produise autre chose ; mais en elle fermente sa sève propre et circule son sang profond. Dans les autres fils de son sein la terre se montre avare. Nos blés rendent le tiers des blés opulents de la Beauce, nos prairies la moitié des riches pâturages normiands, et ainsi de tout, tandis que notre vigne, elle, ruisselle, depuis les pères de nos pères à leurs pères, jusqu'à Noé sans doute. Mieux encore. Lorsque les fruits des autres arbres s'étiolent au soleil ou passent vite, trop chargés de sucre et du matin au soir éclatés, les raisins, écartant les feuilles, cherchent le rayon, se dilatent et resplendissent de joie. Ils se mettent à la fenêtre ; à la fenêtre du ciel embrasé. Enfin nous cultivons la vigne avec gaieté, avec piété. On est vigneron ici dès le berceau, où l'on frotte de vin les lèvres du nouveau-né, où l'on éciase
sur ses gencives le premier grain mûr de l'enclos paternel. On n'est même que vigneron. Pasteur insouciant, laboureur imprévoyant, l'homme chez nous se galvanise en touchant le cep. 11 n'y a point qu'Antée pour reprendre une force symbolique, il -n'y a point que la Grèce pour inventer un mythe. Dès qu'on achète une terre on se demande : où planter ma vigne? On choisit un plateau ensoleillé, où l'astre s'attarde longtemps, on le sonde, et si le sol est résistant, argileux et graveleux, on se dit : ce sera là. Aussitôt la famille en est informée, les voisins en sont instruits, et déjà, à titre de réciprocité, les bœufs des alentours sont retenus pour défoncer le terrain. Dès lors l'esprit du maître, comme par une pente chère, revient sans cesse à l'idée de sa vigne. Pour elle, dans un coin ombreux de la cour de ferme, il accumule du terreau, sable et fumier en couches, compost onctueux qui ferait germer des pierres ; pour elle, au reflux de la sève, dans ses taillis de châtaigniers, il coupe de hauts piquets tout en cœur qui soutiendront l'arbre précieux ; pour elle enfin, dans un carreau pelleversé et ameubli, réduit en cendre de terre grasse, il aligne les boutures des plants futurs par rangs égaux, en files continues. Là, sous la rosée et les ondées, dans l'ambiance natale, ils prennent contact avec le sol. Ils y poussent
des radicelles, ils y éparpillent des jets vivaces qui se couchent et se tordent sous le vent. Mais l'été et l'automne passent, l'hiver décharné toutes choses, et les petits plants sont dévêtus. A peine, au bout de quelques-uns, une feuille verte et rousse tremble encore. On les arrache, on les étend sur des lits de sable arrosé, et, dans l'ombre du chai, auprès des foudres où le vin se réduit en vieillissant, dans l'atmosphère saturée d'anciennes fermentations, ils sommeillent, attendant aussi le réveil du monde.
Durant ce temps, sur le plateau choisi, la lourde charrue d'Avignon à un seul déversoir, au contre puissant, entre dans la glèbe. Attelée de trois ou quatre paires de bœufs elle est entraînée d'un mouvement irrésistible. Silencieusement, ouverte à quarante et cinquante centimètres de profondeur, la terre se déchire sous la poussée, se gonfle et se renverse en fragments compacts, couvre le champ de sillons symétriques, reste là, soulevée au-dessus du guéret environnant. Le maître, aux mancherons, jusqu'à mi-jambes dans la brèche, dirige l'allure à mots brefs; le long des bêtes, pas à pas, les bouviers règlent la traction de l'aiguillon, et derrière eux les oiseaux, en sautillant de motte en motte, partent à la chasse aux vers déterré». Et du matin au soir on va et vient, fouillant
IftS CHEZ NOUS
la terre, cherchant la veine où le suc abonde, et dans le crépuscule arrivé tout fume : le front penché des hommes, le flanc battant des bœufs et l'humus inférieur mis à nu, qui rend aussi sa sueur de résistance et d'eiïort.
Au printemps éclaté, le terrain est hersé, nivelé, roulé, enfin piqueté. Puis on le divise en pièces, on creuse les allées à coups de galère, afin d'assurer Técoulement des eaux ; puis on trace les sillons de trois pas en trois pas et on distribue les piquets de mèlre en mètre ; puis on pratique devant chacun d'eux un trou carré, puis de place en place enfin on décharge le terreau, qui roule avec un bruit d'éboulcment. Alors les plants qui dormaient sont apportés à l'air, à la lumière. On vérifie leur vitalité, et deux par deux, un homme et une femme se mettent à planter. A l'ordinaire ce sont garçons et filles aux gestes alertes, qui font la besogne. Les « anciens », le père ou la mère, apportent les pelletées de terreau. La jeune fille prend le bout de bois rugueux, l'asseoit au fond du trou, l'appuie au piquet pour que les labours futurs ne l'ébranlent point en passant, et jette un peu de terre sur les radicelles et va plus loin. De piquet en piquet on la voit se courber, se relever, se retourner et rire, émoustillée, comme si déjà le suc de l'arbre, au sortir du pressoir, pétillait sur sa lèvre. Derrière elle l'ancien
verse le terreau, et le garçon couvre le tout d'un débris de mottes écrasées et, tout autour de la bouture, élève une petite butte protectrice.
Cette année, comme en serre close dans sa butte, il respire et vit, il met ses premières feuilles, nourrit sa moelle, et s'articule et se noue, et boit l'être par tous les pores. A côté de lui des pommes de terre, semées, fumées et sarclées, le font bénéficier de leur culture s il est gâté.
L'année suivante le petit cep a deux ans. On le prépare à la fructification. Tout se fait de loin, surtout aux champs. Cette fois on opère pendant le sommeil hivernal. Mystérieuse chose. La confiance en le retour séveux est telle que l'homme dispose le moindre brin végétal pour l'attendre. En effet la plus frêle tige revit ; les rides du monde en effet, à chaque avril, s'emphssent de jeunes roses... On taille donc l'arbuste. On lui garde deux bourgeons, assez pour que la feuille poussée il s*ahmente d'air, pas davantage, de peui qu*il ne s'épuise au départ. Il faut le régler à vivre lentement, pour vivre longuement. Et afin qu'il s'élève, qu'il échappe aux buées malsaines du sol, on l'attache à son piquet par un osier qui le ceint d'un lien d'or. Et l'obscur travail se fait, l'amalgame invisible des molécules du sol et de l'arbre, ce je ne
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sais quoi qui donnera l'année prochaine un fruit au goût du terroir, et mêlera si bien la fibre à la glèbe que ce même bois, changé de pays, portera d'autres grappes, c'est-à-dire d'une autre saveur et d'un autre alcool, ou bien ne produira plus, ou mieux encore ne vivra point.
Un autre hiver arrive. La souche est de nouveau taillée. Plus largement car les sarments sont à présent aoûlés. On lui laisse un courson qui comporte de trois à quatre bourgeons. De là, mois par mois, sortiront les pampres, les fleurs et les fruits. Mais comme l'on a affaire à un cep où les nodosités de l'adolescence s'accusent déjà, on le traite hardiment. On laboure la vigne en rejetant la terre au milieu du sillon, on la déchausse pied par pied. On aère ainsi la souche, on détruit son système radiculaire à fleur de sol, on la force à chercher en dessous, dans la masse remuée par la charrue défonceuse et plus outre, les couches vierges où tout est substance. D'ailleurs on la réconforte. On lui apporte de l'engrais. Non point un engrais savant, mais ce que Ton ramasse sur les chemins de la maison où tous les détritus sont déchargés sur un lit de fougères et de thuies, et que les bêtes foulent et fument au passage. Maigre pitance on dirait, tout au contraire nourriture active. On laboure de nouveau.
on retourne la terre sur le cep. Elle s'amoncelle des deux côtés, elle empêche l'évaporation de l'engrais, elle tient chaud le matin et le soir à l'arbre, et frais au milieu du jour, et mai sourit, et la vigne avec ses milliers de pieds, en apparence immobile, commence son cheminement souterrain.
La vigne porte trop d'espoirs pour ne point susciter d'ennemis... Deux sont implacables : le « mildiou » et le « blackrot » : cryptogames dévastateurs. Le premier dessèche la feuille, le second pourrit le fruit. Lorsqu'ils ont passé sur un enclos il reste nu comme un désert incendié. Nous avons connu longtemps cette désolation. Le hasard conjura le fléau. Un garde-barrière, pour se venger des maraudeurs qui pillaient ses derniers raisins encore intacts, arrosa les grappes d'un liquide qu'il croyait corrosif : du cuivre, dissous dans de Teau et mélangé de chaux grasse. Le remède était trouvé. La « bouillie bordelaise », composée de deux kilogrammes de sulfate de cuivre fondus en cent litres d'eau et mêlés à un kilogramme de chaux grasse en lait, brûle et tue les champignons, sans njiire à la feuille ni au fruit. Dès l'apparition des feuilles, et durant le cours de la pousse, chaque fois que de nouveaux pampres surgissent, un homme, muni d'un appareil appelé « sulfateur », marche de sillon en sillon, baignant la vigne
Hî CHEZ NOUS
entière, souche et sol, d'une poussière d*eau cuivrée. Sortant d'un tuyau métallique percé d'un petit trou, cette poudre se répand en cercle jaillissant, et l'homme, sous la lumière qui l'enveloppô, a l'air de manier une gerbe fluide de rayons.
Alors s'ouvre la saison frémissante... Fortifiée et défendue, longuement couvée par le soleil, la vigne se livre à ses amours. Elle fleurit. Juin règne, avec ses jours qui pénètrent les nuits, avec ses aurores qui semblent étoilécs. La vigne se couvre de petites fleurs jaunes, de forme par<?ille à celles des lilas, d'où émane un parfum indéflnissable, fait de cannelle et d'encens, voluptueux ensemble et éthéré. Les hommes, avant de se caresser des mains et des lèvres, se caressent de paroles ; les ceps, sous leurs manteaux feuillus, se caressent de parfums. Quand l'aube rougit le ciel, quand le soleil croule, ils s'enivrent de senteurs mutuelles. On les voit palpiter et vaciller. La nuit surtout, dans le silence irradié d'astres, sous la lune laiteuse qui les baigne, ils s'exhalent en arômes fervents, comme des âmes soupireraient. Et si la brise éclôt, aussi loin qu'elle va, tout le pays en est embaumé. On dirait une onde éparse, un flux aérien chargé de tendresse et d'attente, qui vibre et flotte autour des choses, et se balance au gré du vent. Et dans
LA VIGNB lis
ce flot et dans cette haleine d'ambroisie les germes circulent en se cherchant, et la vigne enfante ; pareille à ces palmiers d'Asie chantés par Musset, dont le souffle verse l'être.
Et le raisin apparaît ! Fragile d'abord et peu fourni, de semaine en semaine abreuvé de rosée, il gonfle et se dilate, il arrondit ses grains en les pressant les uns contre les autres, dans la hâte de mûrir et de ruisseler. Autour de lui, les soins se multiplient. On le suit jour par jour, on épampre et on écime la souche afin que toute la sève reflue vers le fruit, on arrache les feuilles qui l'environnent pour qu'il puise à même à la flamme d'aoïJt, on l'isole dans sa sphère, comme un dieu. A mesure qu'il grossit, le maître prolonge ses visites. Enfin, un jour, il le goûte. Lentement, dévotement, il prend un grain et le mange. Puis deux, puis trois. Il savoure, il sourit. Son visage s'illumine. C'est l'arôme et la chair d'un bon cru. Alors, il appelle les siens, fouille les souches d'un geste triomphant, et montre, chaudes de soleil, les grappes alanguies qui se dorent... Parfois celle-là même qui a planté la vigne, la jeune fille d'il y a trois ans, mariée chez elle, répond à l'appel de son père et vient avec lui explorer les ceps. Un enfant qui marche à peine la suit, l'œil avide. Il se fait traîner, il s'arrête, il picore les beaux raisins pendants
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et rit de sa bouche délectée. Et l'ancien, attendri, le prend et l'élève sur ses poings et l'embrasse, et couve d'un même regard satisfait sa fille et sa vigne. Toutes les deux ont accompli leur mission et bien porté leurs fruits : il ne les sépare point dans son cœur. Double et puissant attachement... Lorsque Achab et Jézabel eurent demandé à Naboth de leur vendre sa vigne, et que Naboth eut refusé, ils s'emportèrent contre lui. L'humble juif s'obstina ; leurs cris sanglants ne l'ébranièrent point. Sans doute, avant d'être seul au monde, il avait vu sa femme ou sa fille planter aussi sa vigne et ses petits-enfants picorer au milieu, et ce souvenir accompagnait son déclin. Il les regardait toujours s'avancer ou courir dans les sillons, il entendait leurs voix chuchoter parmi les pampres : leurs faces perdues hantaient encore les allées... Plutôt que de livrer cet asile il ramena son manteau sur sa tête, et se laissa lapider...
DANS LE PTGNADA
2i juin.
Pignada veut dire forêt de pins, plus particulièrement de pins maritimes, dont la silhouette ne ressemble à aucune autre. Le pin maritime monte d'un jet, à quinze et vingt mètreSj en s'amincissant légèrement de la base au sommet. Du pied à la tête son tronc est nu. Une écorce curieuse le recouvre, faite d'une succession de petites lamelles brunes qui vont des racines au faîte en lignes symétriques, en laissant entre elles un sillon sinueux. Cette gouttière a deux ou trois centimètres de profondeur. De loin, certains troncs paraissent cannelés. Au faîte, quelques branchesrigides seulement s'étendent. Presque au même niveau, portant de longues aiguilles vert foncé, ces branches font aux arbres une sorte de cime plate qui, de pin en pin, forme plafond. Les vieux pignadas ont l'aspect d'un temple, au toit uni, aux milliers de fûts rapprochés, aux parvis illimités, à peine onduleux par endroits, où la couleur du sable
lie CHEZ NOUS
rappelle celle des dalles des monuments roussis de soleil, où des couloirs taillés dans la masse forestière se prolongent sous une bande de ciel, où le silence et le bruit alternativement habitent, avec des sonorités et des chutes infinies.
Dans le Marensin, partie occidentale des Landes, où oscillent les plus hauts pignadas au bord du golfe de Gascogne, des portiques multipliés de proche en proche ouvrent le temple sur la mer. L'océan vient battre ses marches. Du seuil semé d'aiguilles, fleuri de genêts, orné d'arbousiers luisants, on peut voir se balancer l'Atlantique, et le soir et le matin, au coucher et au lever de l'astre, entendre le flot houleux chanter ou gronder, comme une foule. L'aube et le soir y jouent en lumières splendides, y figurent des embrasements roses ou rouges traversés d'éclairs pâles, et se plaisent à y traîner des épanouissements et des mélancoHes qui rendent l'âme également muette. Parfois les vents s'y déchaînent. Avant de les entendre on les voit arriver. Au fond des rangées de colonnes, audessus des fûts immobiles, les cimes plates ondulent, se ploient et s'inclinent comme des ailes. Puis un murmure se perçoit. Il grandit ; les cimes plient de plus en plus près, le bois mort se rompt et tombe, les pignes pleuvent sur le sol, et le souffle passe, dans un
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fracas de branches secouées. II n'est point de rumeur plus émouvante. Là, enfin, on suit des sentes élastiques, à pas étouffés, de nef en nef, sans aboutir jamais, et, parmi ce peuple de troncs innombrables, la solitude vous accueille comme au désert. Un arôme balsamique rôde partout. Dès qu'on arrive en ce pays, cette senteur monte aux narines. C'est l'haleine de ce monde végétal.
Les pignadas sont de création humaine.
Plantés pour fixer les sables que les vents du large soulevaient et versaient sur la contrée submergée, ils ont été peu à peu exploités. Ils font l'orgueil et la richesse de ce coin de terre. Ils donnent leur bois et leur sève, récoltes régulières, sur qui les fléaux agricoles n'ont point de prise, et, de plus, ils recèlent pour ceux qu'ils comblent une douceur et un charme qui n'ont point de pareils. On renouvelle les pignadas par tranches immenses. Dans un domaine bien distribué une génération de pins s'élève avec une génération d'hommes. Ils croissent côte à côte et s'affermissent, déclinent ensemble et disparaissent...
Voici comment croît et s'aménage une forêt.
Lorsqu'une partie de ces domaines, évalués souvent à des milliers d'hectares, est au bout de sa sève, on la coupe. On y traîne des ma-
chines, on y débite les fûts par monceaux. Puis tout se tait : les cris et les sifflets ; les machines s'en vont dans leur fumée, les matériaux sont enlevés, et c'est le vide, le sol ras, de loin en loin bossue par des amas de sciure. Mais avant de mourir les grands pins ont laissé choir leurs pignes. Fruits écailleux, noirs et secs, ils n'en recèlent pas moins une vie incoercible. L'arbre, averti de sa chute, en les trempant à la flamme de l'été y dépose un germe ardent, et ni le sable avare, les torrents de la pluie, les averses du soleil, ni l'abandon et l'oubli ne l'empêcheront de germer. Puissance magnifique d'un atome ! Peu à peu de petits pins surgissent. De pas en pas. On les voit se coucher sous la brise, vibrer et luire, comme une herbe très haute, une herbe qui se serait ramifiée. Si, par aventure, il y a des places clairsemées, on y pique des rejetons pris ailleurs. A l'ordinaire, il pousse trop de sujets. Dix ou douze ans plus tard le taillis est dru « comme une tête de cheveux ». Le printemps suivant, on l'éclaircit, on lui donne de l'air, on supprime les arbres mal venus. C'est déjà le déchet de la vie. Dès lors l'action de l'homme est incessante.
On sélectionne les individus restants. On les divise en deux catégories : « les étranglés », destinés à disparaître par séries, en
DANS LE PIG.NADA lli^
quelques années; « les pins de place », qui demeurent jusqu'à la coupe finale. « Le marteleur » choisit et désigne les pins à conserver ou à éliminer. Il marque l'arbre « à gemmer » ; il indique l'endroit oii pratiquer la plaie. La structure du pin, son orientation, sa vitalité sont autant de signes à relever. Muni d'une petite hache, « la tempe », dont la douille porte les initiales du maître, le marteleur poinçonne les arbres qui seront exploités. Au début de l'hiver les tempes frappent de tous côtés. La sélection se poursuit jusqu'à ce que la forêt ait trente ou trente-deux ans. A cet âge elle ne compte plus que des pins de place, ordinairement deux cents par hectare. Toujours intacts, largement distribués dans l'opulence de la maturité, ils possèdent orgueilleusement \o. Fol. Ce sont ceux-là qui ont l'aspect, le mystère et la majesté des temples.
Los étranglés sont épuisés sans répit. C'est l'affaire du « résinier », qui opère dès que le marteleur a terminé. Une ceinture de cuir garnie de trois pierres pour affûter autour des reins, à la main v( le hapchott », hachette courbe et concave en son milieu, dont le tranchant coupe comme un rasoir, une gourde en peau de citrouille en bandoulière, il part, à l'aube. Alerte et silencieux il cherche les pins marqués. Il examine la paroi poinçonnée, se baisse et, à coups judicieux, ouvre une en-
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taille qui met à vif les fibres du bois. Puis, au bas, dans une incision pratiquée, il enfonce une lamelle de zinc, «le crampon» ; puis enfin, sous elle, il glisse un pot de terre. L'arbre est ainsi « paré ». La plaie faite se nomme « la care ». Elle a vingt centimètres de hauteur, un de profondeur et neuf environ de largeur. Elle s'arrête à l'aubier. Le premier arbre paré le résinier passe aux autres. II se hâte, prenant toujours, de pied en pied, le chemin le plus court. Route dont il ne s'écartera point d'un pas à l'avenir. Il se hâte, pour que les récipients soient en place au départ de la sève. Elle arrive. Elle bat par flux lents et continus, les bourgeons naissent, et l'arbre a l'air de se dilater tout entier. Mais il porte une blessure. Par là, goutte à goutte, sa sève sourd, forme de petits filets coagulés et, dirigée par le crampon, coule dans le pot. Elle s'épanche des mois entiers. Et c'est la « gemme », le sang de l'arbre, fait de matières résineuses dissoutes dans de l'essence de térébenthine, et qui, déposé, prend la blancheur irisée de l'opale.
De mars en octobre, chaque semaine, le résinier rafraîchit la plaie. Cette opération s'appelle le « piquage ». Il remonte la care de un à deux centimètres. Durant les grandes chaleurs, lorsque la gemme suinte davantage à travers les fibres amollies, le résinier
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fait des piquages supplémentaires. Chaque mois le pot s'emplit de gemme. On le transvase dans un seau de bois, « la quarte », qui, à son tour, est versé dans des fosses cimentées, « les barques », construites et réparties dans le pignada. Cette récolte est « l'amasse ». Des barriques plus tard viennent chercher l'amasse et la transportent à l'usine.
Au bout de quatre ou cinq ans, la care s'élève très haut : souvent à 2 m. 50. Le résinier change d'outil. Il se sert du « rasclet », qui lui permet de rafraîchir la plaie jusqu'à son point extrême. Mais déjà il a attaqué l'arbre sur une autre face. Sans laisser tarir les premières, il ouvre successivement cinq ou six cares. Il les traite et les monte toutes de la même façon. Le pin approche de son terme, toutes ses veines se vident et, au soleil couchant, il semble vraiment saigner comme de la chair. « Il est gemmé à mort. » On l'abat.
Au pied de ces arbres, vivant d'eux, dans une communion muette, habite une population clairsemée, éparpillée en ces immensités. Les rares maisons qui l'abritent, à l'âtre unique, aux deux chambres s'ouvrant sur la cuisine, semblent perdues sous les plafonds mouvants. A peine la perche d'un puits les décèle, ou un filet de fumée, ou quelques sillons potagers dans une clairière étroite. Au
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reste pas de bruit. Les enfants gardent au loin quelques maigres bêles, le père est à gemmer. En vaquant aux soins du ménage, la femme attend tout le jour l'bomme et les petits. Les uns commencent, l'autre continue cette existence errante qui les conduit du berceau à la tombe et qui leur fait, dans cet isolement, parmi les féeries et les nostalgies du pignada, au bruit des voix naturelles, une âme rêveuse et un cœur chaste. Ils vont d'une allure assouplie, avec le balancement léger des fûts élancés au-dessus d'eux.
L'arbre et l'homme sont également sobres. Si l'arbre se contente de sable, l'homme ignore les festins ou les longs repas. Le soir seulement, de retour parmi les siens, le résinier s'attable confortablement, mange une soupe chaude et boit du vin frais. Encore estil pressé de se coucher. Et tandis qu'il dort, sa femme visite et reprise ses habits. Puis elle emplit sa gourde. Puis elle fait frire du jambon et des œufs, les place entre deux tranches de pain, y joint des tomates et des fruits en été, des pommes de terre bouillies et des noix en hiver, et les laisse apparents sur la table. L'homme en se levant les prend. Il boucle sa ceinture, choisit son outil, charge son havresac et passe la porte.
De son pas facile il couvre des lieues dans la journée. Il travaille seul. S'il rencontre un
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autre résinier, il le salue de la tête, sans parler. Hormis les vents et, en été, le bruit des cigales, il n'entend rien. L'écho éveillé par les heurts de son hapchott ne le frappe même plus. Aux heures de l'angélus, la cloche d'une église lointaine vient bien tinter jusqu'à lui ; la mer qui déferle roule bien parfois son murmure sur le pays : ffiais dans l'intervalle le silence et la solitude l'étreignent. Alors en travaillant il chante un de ces ch-ants tristes, habituels aux nomades et aux primitifs. Même par les jours brumeux, pris d'une mélancolie subite, pour appeler une âme à l'aide de son âme, ou pour remplir ce vide oppressant, il pousse un cri sauvage et prolongé par coups de gosier successifs, il l'écoute se perdre d'espace en d'espace et recommence. Et cela fait songer au vers de Louis Bouilhet :
Au premier cri de vie épandu sous les cieux...
Le résinier endure une autre privation. Il lui est interdit d'allumer du feu. La moindre étincelle embrase le pignada. L'incendie est le risque irrémédiable de ces contrées. La flamme prise au sous-bois gagne avec la vitesse d'un cheval lancé. Tout en un moment crépite et se roule dans le brasier, et, sur un front de plusieurs kilomètres, la forêt dévorée s'écroule, dans un grondement continu, en exhalant une haleine consumante.
lî* CHEZ NOOS
Après l'hiver, Tété apporte aussi son épreuve au résinier. Toujours haletant, souvent sans eau, il peine sous l'ombre maigre des aiguilles. Le souffle pur de ses fils le rafraîchit à peine quand il rentre, le soir.
Ces gens pourtant chérissent leur pays. Les événements familiaux, les quelques réjouissances des environs, les fêtes religieuses et les nouvelles colportées animent assez leur vie. Par surcroît ils s'aiment fidèlement. En fautil plus pour passer ici-bas?...
2 août.
C'est l'époque où, chez nous, certaines fontaines se remettent à vivre. Non qu'elles aient cessé de s'épancher, mais bien d'être efficaces et secourables. Leur vertu n'agit qu'un jour par an, le jour de la fête du saint à qui elles sont vouées, et puis elles retombent à leur inertie, elles redeviennent des fontaines mortes.
Dans nos villages et dans nos métairies chaque maîtresse de maison possède la connaissance de ces eaux salutaires, comme celle des simples et des baumes. Il n'y a point d'ailleurs d'incrédules. Les eaux ne réussissent pas aux sceptiques. Il faut aller à elles avec foi, mêler sa prière à leur flot, et s'immerger ou se lotionner au temps prescrit. Ce sont des pèlerinages locaux que la souffrance achemina vers ces sources, lorsque les mains et les soins de l'homme se posaient en vain sur les plaies de l'âme ou du corps. Toutes ont vu s'élever un autel sur leurs rives. Les unes
SOUS forme de quelques pierres amoncelées, moins encore, d'un tertre vert ou naissent et meurent les fleurs hâtives des champs ; les autres sous figure de tabernacles où les marbres veinés d'or alternent avec des mosaïques semées de lis d'argent. Déjà, dans l'antiquité, les malheureux s'approchaient des sources. Ils arrivaient les bras chargés de prémices : fruits fondants et tendres agneaux, épis roux glacés de rosée, vin rare ou lait pur, et, les déposant au bord des eaux sacrées, ils élevaient là ce soupir de la misère humaine, aussi naturel à la créature que le souffle luimême. Des mœurs claustrales régnaient auprès de quelques-unes. On n'osait les implorer qu'après un jeûne rituel, un examen de conscience ou une méditation d'âme. liCS premiers sages, investigateurs du monde, ne mettaient point en doute cette double action de l'eau : purifier le cœur et réconforter le corps. Tant est vieille l'idée de la vertu lustrale et réparatrice de cet élément, aussi vieille sans doute que celle de la nécessité d'être régénéré.
Chacune de nos sources, au dire de nos paysans, guérit une maladie. Il n'y en a point qui soit curative de tous les maux,
La fontaine de Sainte- Anne, à Saint- Agn et, dans le Béarn, par exemple, est souveraine contre Icb affections d'estomac. Dès le petit
matin, le jour de la fête patronale, le village s'emplit d'une multitude : marchands d'étofîes et de denrées, gens de débits ou de baraques, âpres rançonneurs de pèlerins, arrivés au pas tendu de leurs mulets, sur les côtes raides du pays ; artisans et métayers, roulant dans leurs cabriolets, au bruit des grelots, derrière un léger cheval, ou qui, veste à l'épaule et jupe relevée, se hâtent d'un pas flexible de montagnards ; prêtres enfin, graves et rasés, appelés des environs pour rehausser l'éclat des offices, et que l'on salue au passage. C'est comme un assaut pacifique, où les cloches claires, sonnant à la volée, jettent leur joyeux tocsin.
De chaque véhicule un malade descend. Les siens l'entourent. On l'escorte, on le guide. Un flot de paroles sort des groupes. Parents et amis ne tarissent pas sur son mal. Lui, hoche la tête, approuve et soupire. Il a consulté, en effet, tous les médecins ; maintenant il n*a plus confiance qu'en la sainte. On voit là des adolescents chez qui l'âge trouble provoque des désordres digestifs ; des hommes mûrs endommagés par les excès ; des vieillards et des femmes à bout de résistance organique. Et ce peuple dont les têtes pressées ondulent, en sa rumeur croissante, sous le soleil surn-i, s'écoule en cahotant vers l'église, et l'église illuminée, trop petite pour la foule qui l'envahit, reçoit ces souffrants et ces suppliants
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avec un air ravi de s'élargir et de s'approfondir, comme une maison paternelle que tous ses fils et ses petits-fils visitent ! Et les cantiques éclatent, et l'encens roule, et les bénédictions s'épanchent ! Alors tous ces gens refluent. Ils gagnent la source, comme eux bénite, où la guéiison les attend. Ils se signent, ils s'inclinent, ils boivent. Dès les premières gouttes ils sentent la fraîcheur pure de l'eau pénétrer leurs fibres douloureuses. Et joyeux, se disant de l'un à l'autre le miracle opéré ou le mieux ressenti, ils errent de boutique en boutique, se récrient et s'ébaudissent, et retournent boire et reviennent se récréer et, de tout un peu grisés, ils vaguent jusqu'à la nuit, la nuit bleue où, dans l'ombre diaphane, tout se disperse et se dissout.
Une autre source connue est celle de Sainte-Quiterie, à Aire-sur-l'Adour. Elle guérit les maux de tête, et même la folie. Elle a jailli sur une colline, au toucher sanglant d'une tête de vierge martyre décapitée. Coulant d'abord à l'air libre, elle fut ensuite recueillie dans une crypte, aux temps agenouillés du moyen âge, et maintenant, entre des murs revêtus de mosaïques, à la lueur d'une lampe d'or, elle sommeille dans une citerne à fleur de dalle, avec cette face énigmatique de l'onde immobile. Près d'elle, fermée d'une porte massive, éclairée par
d*étroites prises de jour, est une cellule voûtée. Les arcs descendent jusqu'au sol, et, scellées à des bancs de pierre, de lourdes chaînes traînent de l'un à l'autre. La rouille dévore ces fers. Mais, quand on les pousse, ils rendent encore un son métallique, en se souvenant d'avoir été tant secoués. Car là, autrefois, on enchaînait et on traitait les fous.
Ils arrivaient soit liés sur des chars, soit à pied et les bras attachés, et entraînés par des hommes robustes qui les forçaient à marcher. Ils allaient, pleins de vociférations, en tordant leurs membres sous les cordes au risque de les déchirer. La foule horrifiée suivait. On les entravait dans le cachot. Ils redoublaient de clameurs, puis s'apaisaient. Ils s'asseyaient sur les pierres froides, et, d'en haut, on n'entendait plus que des grincements de dents ou, par moments, des soupirs furieux de bêtes. Aussitôt le traitement commençait. On versait de l'eau sur leur tête hagarde ; on baignait leurs yeux rouges ; on lavait leurs bouches baveuses. Et on priait, on priait. Près d'eux un prêtre, au dehors la foule imploraient la sainte. Obstinément on cherchait à arracher un miracle au ciel. Quelques-uns de ces misérables guérissaient. Le peuple entonnait l'hosanna. Et le miraculé, remonté de la crypte, pâle de joie, muet et
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rasséréné, en reprenant un regard humain, tendait les bras à cette foule fraternelle et à cette terre retrouvée.
Cela se passait autrefois. Car, aujourd'hui, mesurant sans doute ses bienfaits à la foi, sainte Quiterie n'est plus propice aux fous. Mais qu'une pauvre femme, prise de « tourments de tête », qu'un vieillard dont trop de soleils supportés ont cerclé de feu le front, viennent la supplier, la sainte les renvoie délivrés.
Sainte Anne et sainte Quiterie ont voulu habiter parmi les vivants, saint Jean, retiré toute son existence au désert, fuit les hommes, La fontaine du Salut qui lui est ici vouée sourd dans la solitude. Née dans un val de la forêt d'Aveyron, à la frontière des Landes et du Gers, elle coule sans bruit sous la pénombre chaude de chênes centenaires, et rien de l'agitation du monde n'arrive jusqu'à son flot. Là, l'hiver, les vents pleurent seuls dans les arbres dévêtus, les oiseaux seuls chantent en s'accouplant durant l'avril, et les bêtes maraudeuses rampent seules à la saison du guet. Ce ne sont en tous sens que forêts profondes, clairières encombrées d'osmondes, masses végétales avec leurs piliers dont les cimes déroulées s'étagent. Saint Jean peut y venir. Il est bien là celui qui crie dans le
désert, qui prophétise à l'horizon. Il y vient, il s'y plaît. La nuit de sa fête, quand on cloue des fleurs en croix sur les portes, il erre autour de sa fontaine. Invisible il en bénit l'eau, et l'eau, sous sa parole, ruisselle de grâces et de charité... Tous les rhumatisants du pays se donnent rendez-vous sur ses bords.
Il y a très longtemps, un soir de la Saint- Jean, une vieille femme cherchait' une oie malade. L'oie, boiteuse, paralysée des ailes, s'échappait pour la première fois. La femme arriva à la fontaine du Salut en même temps que saint Jean sans doute. Sur la face assombrie de l'eau, l'oie nageait, agile et souple. La vieille femme s'arrêta surprise. Puis elle s'approcha, elle étendit la main pour saisir l'oiseau : l'oiseau prit son vol... Il cingla vers l'nnmensité... La vieille comprit que la vertu du saint agissait en ces lieux. Elle courut raconter le miracle, et l'année suivante et toujours depuis, à cette même date, les hommes prirent et ont refait le chemin de la source.
Lorsque les feux de joie s'éteignent, dans les maisons qui comptent un malade, on se prépare à partir pour la fontaine. On court à l'étable. On accouple les bœufs à peine rentrés du pâturage, on les pousse dehors, éblouis par les derniers éclats du brasier. On traîne un char. On y entasse de la paille, des coussins,
des choses douces où s'appuyer, on le couvre d'une sorte de tente retombant sur des cercles cloués au plancher, on fixe une lanterne au montant, et on attelle enfin les bœufs. Ils restent là, ils ruminent, l'aiguillon jeté en travers sur les reins. On se précipite à la cuisine. On transporte des victuailles sur le char. On charge le patient. Et tout clos : étable et maison, les femmes assises sur la paille près du malade, les hommes à pied, à côté de l'attelage, on attend le signal A ce moment, au bord de l'horizon tout à coup illuminé, la lune pleine resplendit. On pique les bœufs. La lanterne n'est là que par surcroît. Toute lumière doit venir cette nuit du ciel. On se met en route sous l'astre épanoui, en sifflant le chien.
On va. De tous côtés d'autres chars arrivent. La lanterne apparaît d'abord, puis la toile éclatante de lune, puis la masse brune des bœufs qui se heurtent. On s'aperçoit, on se hèle, on s'achemine de compagnie, c'est comme une migration patriarcale. Enfin les lisières de la forêt se déploient. Elles s'approchent et s'étalent. On entre dans leur ombre. On fait halte et on dételle. On descend le malade. On décroche la lanterne. Il est onze heures peut-être. Il s'agit de gagner la source. Les meilleurs bains sont ceux pris à
minuit. On se hâte un par un, deux par deux quand il faut soutenir un malade. De rares paroles sont échangées. Le sentier en pente est obscur. Les lanternes clignotent, fouettées par les branches.
La sente fait un coude, et un rougeoiement immense emplit la vue... Et des troncs gigantesques frappés d'éclats fulgurants se dressent, et une eau de pourpre, en sa vasque naturelle, frissonne à longues rides, et des foyers épars crépitent, et on ne sait quelles agglomérations de huttes aux portes blanches surgissent et se perdent, toutes feuillues dans les halliers. C'est la fontaine miraculeuse ; ce sont les cabanes de feuillage, fermées par un drap, où l'on prend des bains, et ce sont les brasiers pour chauffer l'eau, au-dessus desquels d'énormes chaudrons écument, entre les arbres qui paraissent flamber. On baigne soit la partie atteinte, soit le corps entier. On s'immerg.e à l'abri du drap déplié, dans une baignoire de bois en forme de cercueil, sans lumière, à une température variable, celle que donne l'eau bouillante des bassins mêlée à l'eau de la source renouvelée. Le bain pris on se rhabille. On s'agenouille auprès de la fontaine, on prie, et, en se levant, on dépose un sou pour les pauvres dans un vase en terre appendu à un pieu. On rallume sa lanterne. On remonte vers son char.
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Dans le char, on boit et on mange. On cause, on rit. L'espoir est du repas, le soulagement souvent, et les bouteilles se vident. De voisin à voisin on échange les bons morceaux. Mais les astres déclinent, et tandis que la première rosée germe aux pointes des herbes, les pèlerins s'endorment.
Au jour fait toutes les tentes s'ouvrent, le soleil déjà flamboie. On dégringole se dégourdir à sa flamme. Des villages prochains des cabaretiers accourent. On déjeune, gens et bêtes mêlés, et les derniers pèlerins grossissent les groupes. Alors une longue acclamation s'élève. Les hommes jettent leurs vestes, les femmes épinglent leurs robes. Les visages rayonnent. Les débitants eux-mêmes, la serviette passée à la ceinture, laissent là leur établi. D'un mouvement spontané chacun s'écarte. Chacun se range et se recule, et, dans le vide fait, d'un pas rapide, l'instrument sous le bras, Cyprien, le petit bossu, violoniste célèbre, pénètre. On l'applaudit. On lui dresse un siège. Silencieux il s'assied, et, d'un coup d'archet à « faire danser des sabots », il attaque les cordes... Couple par couple, jeunes et vieux, tout le monde danse. « Le rondeau gascon » où l'on fait tourner en l'air les femmes, alterne avec « le pas du patineur » oii l'on saute en se croisant. On balle sans fin. Il faut bien qu'ils voient si le saint les a guéris !
LES FONTAINES SACllÉES 135
Ils ne le sont pas tous... Mais, en cette nuit propice, en ce jour élu, tous ont fait une halte à la fontaine sacrée, une halte d'espérance et d'oubli sur la route incertaine où s'enfoncent nos pas.
23 août.
11 est de toutes les plantes annuelles celle que l'on cultive de plus loin. On le sélectionne d'abord, on le trie ensuite, afin qu'il produise davantage. Quelques grains de plus ou de moins au bas de l'épi, sur le peuple innombrable des tiges montées, et c'est aussitôt une différence notable de rendernent. Il passe avant n'importe quel fruit du sol. Les pièces qu'on lui destine sont longuement choisies et travaillées. Mû par cette idée que le blé est fils du feu, qu'une certaine température lui est nécessaire dès qu'il est semé, le paysan lui réserve une terre forte et chaude, riche en calcaire, ou, s'il n'en possède point, il couvre de marnes, de sables graveleux ou de chaux ses assolements. Sachant que, pour pousser haut, le blé doit s'enraciner profond, il attelle les bœufs les plus puissants à la charrue la plus lourde, et il défonce le sol jusqu'en ses couches vierges de tout le poids des bêtes et du fer. Deux fois en long,
en juin et en août, une fois en travers en octobrd, après une fumure abondante, il ouvre sillon contre sillon, âprement, comme s'il luttait pied à pied. Et, parce qu'il a toujours trouvé la table étroite là où s'assoient des parasites, l'homme roule encore et herse le guéret, jusqu'à ce que toute herbe étrangère en soit arrachée. Enfin il le réduit en cendre épaisse pour l'aérer. Il ne s'arrête et n'est content que si, pieds nus, en parcourant son champ, il le sent souple et léger et pour ainsi dire élastique d'air fluide et d'azote absorbés. Là, tout en s'étalant, le blé respirera.
On le sème alors. On attend la lune et l'époque propices. Des jours chauds et des nuits douces. Car si, une fois germé, le blé se rit des intempéries, il est, en naissant, d'une sensibilité extrême. Un froid un peu vif le gèle. On a coutume d'ébouillanter le blé de semence. On lui donne plus de poids, afin qu'il pénètre davantage dans le soi en y tombant ; on le prédispose à s'ouvrir sous l'action atmosphérique. On le sème pas à pas, dans le rythme * de la marche. Allant et venant sur des lignes légères, tracées parallèlement à distance égale d'un bout de champ à l'autre, le semeur prend du grain de la main droite dans son tablier et le jette devant lui, à chaque enjambée faite, d'un geste circulaire, ample et saccadé, le
« geste auguste » que le poète a élargi jusqu'aux étoiles.
Dès ce moment le blé s'en tire seul. A peine enfoui, il se mue en herbe fine qui court le guéret. Et puis il reste là. L'hiver descend. Le gel l'étreint, les pluies l'inondent, les vents l'assaillent. Il se recueille. Un matin, par une aurore plus ardente, au bout des branches balancées, il voit poindre des feuilles ; il voit sur ses lisières des mousses apparaître, et, dans la haie qui le borde, une première fleur s'épanouir. Il entend un bruit séveux gagner de proche en proche comme un ruissellement de vie, et dans l'air tiède un oiseau chante... Le blé frissonne sous le printemps éclos... Il s'éveille. Il entre plus avant dans la terre, il y multiplie ses racines, il s'y affermit et puis il branche, il pointe vers l'éther sa tête, ou mieux ses têtes, plusieurs tiges à la fois. En même temps il se colore. On dirait une myriade de petites flèches vertes barbelées, glacées par endroits d'argent. Il s'agitQ^ il miroite. Et l'avril sourit, l'avril où des ailes passent dans les rayons, et chaque tige enfante son épi.
Avec mai son amour commence. L'épi, vide encore, se couvre de petites fleurs minuscules, d'autant de fleurs qu'il doit y avoir de grains. En chaque fleur flotte du pollen. Que l'on coupe en ce moment un épi et qu'on le
secoue dans sa main, il abandonne une poussière blanche, pareille à de la poudre de riz. Un parfum léger, léger, s'en émane. Les épis le respirent et s'émeuvent. Et doucement ils s'inclinent l'un vers l'autre. Et le vent qui a pour mission en ce mois voluptueux d'enlacer les tiges et de rapprocher les cimes, souffle sur eux d'un souffle complice, qui les berce ensemble et qui les unit. Ils se frôlent, ils se mêlent, ils s'embrassent. Dans ce baiser les germes se fécondent. Et les grains nourriciers naissent parmi cette ardeur.
Le blé fécondé monte encore. Il achève de pousser, comme activé par le désir. Il s'érige, il a le sentiment qu'il porte un fruit de vie. Et le soleil, dont c'est l'heure, darde à plein sur lui ses rayons. La terre ne peut plus rien pour son accroissement. Il lui faut l'effusion brûlante de l'astre. C'est par là qu'il est vraiment le fils du feu. Il boit la force dans la flamme. Par elle uniquement, par sa ver;^u seule il corse et durcit ses grains encore en lait, il compose en eux, sous la pellicule amincie, la farine future, et nourrit molécule par molécule la moelle de sa tige, et devient lourd de substance et d'espoir. Il fermente de joie. Par les jours torrides, dans l'air blanc qui vibre, on l'entend craquer sous l'incendie qui l'étreint. Mais il pétille sans se consumer. Et, peu à peu, il prend au soleil
LE BLÉ Ul
jusqu'à la couleur de ses rayons, il se drape d'or, et tranquille, avec une pesanteur de flot étale, il mûrit dans cet embrasement.
Cependant le blé touche à son terme. Ses tiges se courbent sous les épis trop drus et quelques grains roulent à terre. C'est le signe attendu. On convoque ses voisins, les femmes pour aider au ménage, les hommes pour prêter leurs bras et on attaque son champ. A la pointe du jour tout le monde est à l'œuvre.
On coupe le blé soit à la faucille, soit à la faux, soit à la faucheuse.
La faucille est un outil d'acier fin, en arc • de lune, au manche court. C'est un objet de fil ardent. Ruth et Booz avant de s'endormir sous l'arbre symbolique, la maniaient comme on s'en sert aujourd'hui. On se range six par six au bord du champ. Puis, le premier des ouvriers se baisse, empoigne les tiges de la main gauche, les tranche de l'autre au ras du sol, pose la petite gerbe faite à sa droite, avance d'un pas et recommence. A ce moment précis, derrière lui, le second entame son sillon. Et le troisième le sien, et le quatrième, et ainsi de suite. Et tous à intervalle régulier et du même côté. Et sans fin on voit l'équipe, de deux pas en deux pas, de peur des atteintes de la faucille, plonger, reparaître, aller et venir par échelons à travers le blé qui
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s'écroule, et laisser de longues jonchées de tiges rousses en paquets, semblables à ces faisceaux que les déesses agrestes foulent de leurs pieds blancs.
Pour couper le blé à la faux l'homme se tient redressé. Il adapte à son outil déjà forgé depuis la saison du foin, un râteau à trois dents qu'il rive à la lame et lie au manche. Ce râteau déverse le blé à la gauche des faucheurs. Ceux-ci vont comme les moissonneurs à la faucille, par échelons, à peine inclinés sur l'outil. Ils coupent le blé dans le même rythme qu'ils le sèment, d'un geste large du bras droit, en oscillant d'un pied sur l'autre, avec le branle d'un pendule. Le blé se couche, comme renversé par un grand vent. En tombant il gémit. Un bruit étouffé de déchirement sort de toutes ces tiges fauchées. Au travers la faux râle. Et comme tout cela se plaint en mesure, sous le bras cadencé de l'homme, un écho s'éveille, s'interrompt et reprend là-bas, dans le bois vaste, comme si d'autres faucheurs invisibles abattaient des broussailles.
Ce travail de la faucille et de la faux est exténuant. En vain la ménagère, au bout du champ, une bouteille d'une main et le verre de l'autre, attend les moissonneurs pour les rafraîchir et les réconforter. « Le gp'and luisant », comme ils disent, les dévore ;
la masse du blé les accable. Une sueur poussiéreuse s'attache à leurs membres, leurs figures se plissent sous l'effort, leurs bouches à la sécheresse de l'air ; et la joie éclatée à l'aurore, la joie du bonjour se dissipe. Alors, suprême recours, ils chantent. Envahis par la pesanteur du jour ils chantent d'une voix monotone et soutenue, par larges éclats d'une tristesse infinie. C'est une mélopée millénaire qu'ils reprennent, emplis de la soif du soir profond :
— Jou bien sabi quié Taouejade, — la Marioun coum jou tabé... — Bet soureillou aut coutchadé ! — Ben, bèt sourcil, ben te coutchà ! — Ja bère paouse qu'es léouat.
Ah ! je sais bien que c'est l'ennui, — La Marion autant que moi... — Que l'astre est beau à son déclin ! — Va, beau soleil, va-t'en dormir ! — Depuis longtemps tu es levé.
La machine détruit ces mœurs. Montée sur ses deux roues, attelée de bœufs ou de mulets, la faucheuse entre dans le champ à grand cliquetis de fer, et l'entame sur les quatre faces tour à tour. Sa lame, longue d'un mètre, tranche les tiges du mouvement mécanique de ses dents, inconscientes et rapides. Une impression de dévastation suit sa course dévorante. Le blé tombe par pans, implacablement, fatalement. Et comme les épis gisent pêle-mêle, en amas, on dirait de loin
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un champ de bataille où les blessés se sont traînés auprès des morts, et finissent la tête appuyée sur des cadavres. Même au soleil couchant, dans la rougeur immense qu'il projette, quelques gerbes à la hâte liées pour en savoir le poids, prennent figure de décombres sanglants muets encore d'horreur.
Le blé coupé et lié on l'empile en gerbiers. Et puis il reste sur le champ : deux ou trois jours. C'est que le soleil n'a point achevé son œuvre. L'épi fauché cherche encore son rayon. Chose curieuse, le grain se dilate une dernière fois à la flamme, s'enveloppe de cette peau cornée qui est le secret de son incorruptibilité, et s'embaume pour ainsi dire de lumière. Aussi l'astre ne s'abîme-t-il qu'à regret. Il couve illassablement les gerbes blondes.
Le paysan sait cela. Et aussi que le blé se dégraine au plein jour. Il attend donc le matin ou le soir pour l'enlever. L'aube, quand la rosée imprègne et fait gonfler les choses ; le crépuscule, quand le serein les agglutine. Et c'est un spectacle d'une beauté presque rituelle que de voir un char, débordant de blé, venir vers vous d'un pas tranquille, au milieu de ses moissonneurs, tandis que l'ombre ou la clarté monte derrière lui au fond du ciel.
Le blé rentré, on se hâte de le dépiquer.
L'aire est balayée, enduite de bouse délayée dans de l'eau qui y dépose une sorte de glacis terne, et les gerbes sont tirées hors de la grange... Ici encore le progrès a tout changé... Autrefois on décortiquait le blé soit au fléau, soit à la traîne et au rouleau. Pour le battre au fléau on apportait les gerbes sur l'aire, on les y étalait. On les disposait à la file, débordant les unes sur les autres, comme des écailles de poisson, de manière à ce que les grains seuls dépassent. Et quatre par quatre on abattait dessus les fléaux, les deux premiers frappant, tandis que les deux autres levaient l'outil. Cela rendait un son mat alterné, assez semblable au bruit qui monte d'un lavoir. Et les jeunes hommes musculeux, et les jolies filles souples, la chemise nouée au col et les bras nus, faisaient sauter le grain avec de beaux gestes équilibrés.
Le dépouillage du grain à la traîne et au rouleau demandait les mêmes préparatifs.
Ensuite^ les gerbes en place, on attelait les instruments, et hommes et bêtes allaient et venaient sur la jonchée. C'était l'occasion pour les enfants d'apprendre à rouler le guéret ou à piquer les bœufs, parmi les rires soulevés.
Le grain recueilli on le vannait. On attendait un jour de vent. Et, sur l'aire de nouveau balayée et enduite, le flanc à la brise, les
jupes ramenées entre leurs genoux, toutes cambrées, les femmes élevaient des deux mains les cribles pleins au-dessus d'elles, et, peu à peu, versaient le blé dans le vent.
Aujourd'hui une machine à vapeur bat et vanne à la fois le blé. Elle arrive sifflant et fumant. Un grand bruit continu de combustion et d'écrasement sort de ses organes. Elle happe et elle broie à la manière d'une bête féroce qui s'assouvit. Les hommes, commr des pygmées inquiets, s'agitent alentour. Mais rien n'est typique en elle, sinon le jeu précis de sa force huileuse, et peut-être le servant qui monté sur son dos lui distribue la pâture, et qui a l'air d'un de ses rouages affairés.
Telle est l'histoire du blé. La seule qui soit intimement liée aux annales de l'humanité. Toute race est tributaire de l'humble grain, et l'épi ne mûrit qu'arrosé de sueur. Nos paysans ;»ortent un amour attendri au blé immortel, contemporain de toutes les générations, et l'appellent « lou praou blat », le pauvre blé, dans le sens du fidèle et du doux fruit. En lui la communion de l'homme avec îa terre est véritablement consommée, et les rend l'un pour l'autre féconds.
13 septembre.
J*ai mangé ce matin la première conserve de lamproie de la saison. Cela est résistant et savoureux comme de la vraie chair, comme une viande fine, marinée dans une sauce noire, épaisse et relevée. Voici, pour les gourmets, ce qu'est la lamproie et comment on la prend.
Il y a deux sortes de lamproies : celle de rivière et celle de mer. Nous ne connaissons ici que cette dernière. Elle monte annuellement de l'Océan pour venir frayer dans nos cours d'eau. C'est un poisson frileux. La masse profonde des eaux salées, seulement échauffée à la surface par le soleil, n'offre point un milieu favoiable à la délivrance des mères et aux premiers frétillements des petits. La lamproie recherche les fleuves bas, les rivières lentes, les ruisseaux caillouteux, toutes eaux facilement attiédies par la lumière. Là, dans les trous d« racines, sous de grosses pierres, elle dépose ses œufs ou ses
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petits (car on ne sait pas si la lamproie est vivipare ou ovipare), et elle séjourne avec sa lignée. Les lamproyaux ont l'aspect de très gros vers de terre.
L'Adour est célèbre pour ses lamproies. On les prend au pied des digues et des barrages. La digue de Barcelonne et celle de Grenade sont des points de pêche fructueuse. Déjà, lorsque les Maures, écrasés à Poitiers, se replièrent sur les Pyrénées et se fixèrent dans nos contrées, Grenade et Barcelonne possédaient leurs digues. Construites par Alaric en deçà et au delà d'Aire dont il avait fait sa capitale, elles réglaient le débit du fleuve pour alimenter d'eau constante les moulins de cette ville. Sans doute comme nous, les Maures, sédentaires enfin, capturaient la lamproie sur ces digues.
De tout temps ce poisson éveilla ma curiosité. Enfant, je le regardais serpenter au fond d'un plat de céramique appendu à la muraille de notre salle à manger. Au milieu d'autres poissons, enlizés aussi dans la pâte grasse, il tordait son long corps cylindrique, tigré de taches irrégulières blanches et noires, et il semblait le soir, à la lueur de la lampe, chercher à descendre le long du mur. Je croyais le voir glisser, couler sur la tapisserie, sans laisser de tracwB, dans le déroulement silencieux de sus anneaux. Homme, devant
LA PECHE A LA LAxMTROIE U9
la lamproie vivante, j'ai retrouvé cette impression, et de même les couleurs fixées par le potier, et ce rampement souple qui ne cesse point de me répugner. J'ai su que la grande lamproie, la nôtre, celle de mer, atteignait un mètre de long ; que cette peau tigrée était la gaine chatoyante du mâle, alors que la femelle, plus courte et plus empâtée, s'enveloppait d'un fourreau aux nuances giises, comme le serpent d'eau, ou mieux l'anguille, dont la lamproie a la structure et les mouve» ments sinueux. J'ai appris que sa bouche, en forme de cœur, armée de toutes petites dents et ouverte au haut du cou, à la place où chez l'homme est le menton, possède la propriété de s'appliquer aux choses comme une ventouse. De là, dans la succion, le besoin de respirer par ailleurs. Et en effet, la lamproie, de chaque côté et le long de son cou porte sept trous pareils à des branchies. Ces trous communiquent avec ses poumons. Ils leur distribuent l'air nécessaire. Les pêcheurs frappés de cette particularité ont appelé les lamproies : « les clarinettes ».
Les lamproies manifestent une force de succion et d'adhérence prodigieuse. On en voit, la bouche collée à un rocher, onduler des heures au fil de l'eau ; on en voit venir à bout de toutes sortes de détritus qui paraissent de fer. Leur puissance de prise n'a
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d'égale que leur voracité. Ce sont des poissons carnassiers. Ils se repaissent de proies mortes ou vives, gloutonnement, en gonflant leurs reins marbrés. N'ayant point d'arêtes, ils sont pour ainsi dire extensibles à volonté et ne sont jamais gorgés.
Une chose reste mystérieuse chez la lamproie : ce sont ses amours. Elle arrive fécondée en avril et mai dans les eaux douces, sans que Ton sache comment elle s'accouple et conçoit. Elle aime dans la pénombre des ondes glauques, au milieu de longues algues qui serpentent comme elle, dans des lits de varechs peut-être, parmi la tiédeur molle des vases nourricières, où germent les myriades d'animalcules et la flore instinctive des végétations hybrides. Abreuvé d'eau-mère, le mâle doit ramper sur des fonds saturés d'énergies obscures et se charger là d'une étincelle de la vie intarissable que les mondes sous-marins, dit-on, recèlent. Puis il fait choix d'une femelle. Remontant avec les courants, à la clarté vitreuse qui tombe des houles, pour la mieux voir, il la poursuit dans le balancement immense de l'Océan. Il la joint et, muet et glissant, il se mêle à elle en des enlacement» fluides comme le flot. Au-dessus, comme menant une musique d'amour, l'Atlantique élève un grondement assourdi, qui est son
LA PÊCHE A LA LAMPROIE l&i
soupir à lui, son sanglot tendre en étreignant la terre retrouvée.
Alors les milliers et les milliers de lamproies accouplées émigrent vers les fleuves. Elles voyagent par bancs, entre deux eaux, en colonne profonde, les femelles au milieu, les mâles sur les flancs et en tête. Car l'assouvissement n'a point éteint chez ceux-ci l'attrait. Car, durant tout le trajet, ils guident, soutiennent et escortent les femelles et cherchent les passages, les points de repos ou de parturition. Tout ce peuple ne chemine que la nuit. Doué d'un pressentiment admirable il sait, sans le voir, que le printemps fermente ou éclate sur la terre, la saison douce propice à ses migrations; mieux encore, il connaît l'époque et le moment des crues. Il est sûr que les pluies vont abonder, les eaux chargées gonfler, abaissant pour les voyageurs la hauteur des obstacles. Il attend ce flux prévu. Pour en profiter, il prolonge l'étape nocturne et, contre son habitude, il empiète un peu sur l'aurore. Mais il fait halte, si la crue provient du débordement des eaux de neige. 11 les reconnaît à leur différence de température avec les eaux de pluie. Elles l'engourdissent. Il perd au railieu d'elles l'élasticité nécessaire à franchir les digues. Rien ne le ferait avancer d'une encablure.
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Ainsi vont les lamproies, conscientes de tout, sauf des pièges de l'homme.
On les prend, durant ce voyage, soit au trident, soit au filet : le jour au trident, la nuit au filet.
Ce trident est semblable à celui des anciens gladiateurs. On en transperce la lamproie. Lorsque, lasse de la course de la nuit ou alanguie de sommeil, elle somnole allongée sur le sable ou se balance attachée à une pierre, dans une eau peu profonde, l'homme se glisse et lance l'arme comme un trait. La lamproie sous le coup se contracte et se crispe. Elle s'enroule autour du fer ; elle se noue sur elle-même. Et puis elle s'affaisse et elle meurt.
La pêche au filet se fait en barque. On choisit un soir de lune haute. Silencieusement, en poussant le bac à la perche, sous l'ombre des berges, on gagne une digue explorée. On part deux par deux. L'un est chargé d'accoster, de manier l'embarcation au milieu des ressacs, l'autre de tendre les filets de loin en loin au pied de la digue, de les vider et de les replacer. Gela ne va point sans risques. Le bac, mal dirigé ou maintenu, peut chavirer, le filet, entraîner l'homme. Ces filets sont des sortes de poches, très larges à l'orifice, rétrécies au fond, longues d'un mètre. On les fixe par des clous solides à la maçon-
nerie ou à de hauts pieux fichés en terre. Les deux hommes pour vivre dans l'écume sont demi-nus.
Sous eux, profitant du débit plus abondant du fleuve, les lamproies progressent. La poussée de leur masse, le long des rives, fait clapoter les eaux. Comme une lame de fond continue elles soulèvent le bac. On l'appuie sans bruit de la perche, on demeure immobile. Les lamproies se heurtent à la digue. Un instant elles reculent, oscillent d'un bout de la colonne à l'autre, et tentent l'escalade. Inquiètes, affairées, parmi les remous et les bouillonnements, elles cherchent les blocs rugueux, les moellons et les pierres épaisses, disséminés dans la construction. Elles s'y collent fortement avec la bouche, fouettent de la queue et, pour en prendre la direction, se laissent ployer par le flot précipité. Puis, brusquement, en se bandant sur les reins, elles se renversent, se détendent et lâchent prise, sautent plus haut, s'accrochent de nouveau des lèvres, recommencent, et, d'aspérités en aspérités, par bonds successifs, elles retombent enfin dans le bassin calme que le fleuve, en s'accumulant, forme au-dessus de la digue...
Rude ascension !... Beaucoup s'effondrent. Arrachées par le flot, entraînées par le courant, ou frappées et meurtries contre les
pierres, elles sont ramenées en arrière parmi l'écume. On entend leurs anneaux claquer contre les blocs, on voit de longs corps abandonnés descendre le long du bac. N'importe. Elles reprennent l'escalade : deux fois, dix fois... C'est durant ces chutes qu'elles roulent dans les filets béants.
On lève les filets deux fois : à minuit et au jour. Le matin on ne les replace pas, la nuit on les retend aussitôt vidés.
Le bac chargé, on se dirige à force de perche sur le rivage. Toute noire sur l'eau blanche, la barque file. Il s'agit d'aborder vite. Car revenues de leur stupeur les lamproies s'agitent. Elles rampent, elles se soulèvent, elles se dressent. Elles serpentent entre les pieds qui les foulent, elles se concertent un moment, et, soudain, assaillent les deux hommes. Elles s'enroulent autour des jambes nues. Leur bouche froide s'y applique et aspire. Elles s'agrippent aux mains qui les empoignent, envahissent les bras, frappent les torses, enveloppent ces corps trempés de coups de fouet et d'étreintes instantanées. L'homme qui est libre les arrache et les rejette au fond du bac. Il s'en délivre ; il en débarrasse son compagnon. Celui-ci, serrant la perche, suit le fil de l'eau, accélère la course. Il ne se laisse point ébranler ni ralentir, sachant qu'il faut se hâter, sachant
surtout qu'il ne faut pas tomber. L'autre, qui lutte pour deux, est tout couvert parfois de lamproies. Alors il se secoue, tord ses bras, brandit au bout de ses poings ces monstrueuses sangsues, et les piétine. Et sous la lune, à la lueur de laquelle on pourrait lire, qui ruisselle éclatante, ces hommes et ces poissons aux prises évoquent le marbre haletant des Laocoon, étouffés par les serpents.
Enfin ils atterrissent. D'autres hommes sont là. Tous ensemble débarquent les lamproies. Et les deux pêcheurs, après avoir jeté une couverture sur leurs reins, reprennent l'eau.
Cette fois ils ont le temps et ils dérivent lentement. Ils lavent leurs bras et leurs jambes gluants et meurtris un peu de l'assaut, et ils rient. Puis ils se taisent, envahis par le calme nocturne. Autour d'eux, d'un côté, la plaine, qui semble immense avec ses lacs de lumière lunaire à peine interrompus par les haies ; de l'autre, une forêt noire, allongeant son ombre mouvante sur l'eau. Partout le repos est profond. On ne connaît point ce sommeil universel dans les cités. Le roulenient d'une voiture attardée, un pas qui retentit, le grincement d'une chaîne contre le quai ou le fracas d'une porte rabattue, la respiration de la ville seulement apaisée mettant toujours quelque rumeur sous les
cieux. A peine si le bruit de la digue flotte encore, assourdi d'écho en écho. A cette heure, pas un soupir. Les chiens ayant achevé leur ronde sont couchés ; les bêtes maraudeuses, inquiètes de la sonorité de l'air, font halte, et, lasse d'avoir été tant labourée, la terre elle-même a glissé muette dans une torpeur réparatrice... Les deux hommes vont sous le silence ami des étoiles...
A l'aurore, après la seconde pêche, ils débarquent tout à fait. Alors on tue les lamproies. On les saigne, en leur tranchant le bout de la queue ; on les coupe en morceaux, jusqu'à la tête. Le sang est recueilli en des seaux de fer-blanc hermétiquement clos, les morceaux légèrement salés sont empilés dans des barils. Et le premier train pour Bordeaux emporte le tout. Cuites et marinées en des sauces épaissies avec leur sang les lamproies sont converties en conserves.
Cette pêche ne dure que deux mois. En juin les lamproies ne sont plus comestibles. Comme fatigués de s'être reproduits, mâles et femelles s'enchevêtrent en paquets de deux à trois cents individus, pareils à des amas de cordages sur les quais, et se laissent charrier ainsi par le fleuve à la mer. En même temps leur organisme se transforme. Leurs reins, si souples à la montée, s'ossifient au retour et deviennent cassants. Pourquoi? On^
l'ignore. A la mer, les lamproies retrouvent leur élasticité,
La lamproie fut toujours recherchée. C'est la murène des Romains. Ceux-ci l'élevaient dans des bassins. Ils la nourrissaient parfois de chair humaine et lui jetaient leurs esclaves rebelles. Je me souviens d'un tableau saisissant, intitulé ('■ la Chrétienne aux murènes ». Au-dessus de la muraille à pic d'un vivier, sous l'ombelle sombre de pins d'Italie, une vierge nue était penchée. Un nègre massif peu à peu l'avait poussée jusque-là. Près d'elle un patricien, son visage impérieux et doux touchant presque le sien, la suppliait et la menaçait. A travers ses cheveux blonds épars, la face pâle de la vierge apparaissait, les yeux clos. Elle n'osait regarder l'abîme de peur de faiblir, elle n'osait regarder son maître de peur d'être charmée, et elle allait à la mort, en sa chasteté inviolée, préférant aux baisers criminels de l'homme les baisers mortels de l'animal. Déjà dressées vers elle, le long du mur lisse, les murènes ondulaient, avides...
4 octobre.
Tout est multitude ici : les espèces, les formes, les couleurs et les parfums. Ils germent en corbeilles, en plates-bandes, en croissants et en bouquets, à la file, deux par deux. Ils s'épanouissent à la façon des lis, se creusent comme des coupes, se ramifient en brindilles spongieuses, s'entr'ouvrent, pareils à des grenades, et semblent, quand les pétales s'effeuillent, rendre une autre flore plus charnue à la terre décolorée. Ils sont jaune, orangé, pourpre, blas, brun fauve et or, bistre, terre d'ombre, blanc tigré, blanc immaculé, virginal. Ils sentent bon, acre, mauvais ou pire. D'aucuns ont un parfum d'œillet, d'aucuns de musc, et ceux-ci une odeur de camphre ou de soufre, et ceux-là un relent d'ail. Quant à leurs noms grecs ou latins, chinois, arabes, européens, patois et locaux, c'est une foule de syllabes et de vocables innombrable. Car ils poussent partout : parmi les neiges de l'Himalaya, dans les plis
rugueux de son manteau, à l'air transparent et léger ; sous les forêts de l'Afrique étouffante, embuées d'émanations opaques ; sur les plateaux maigres aux broussailles rousses ; dans les vais moussus le long des ruisselets ; au pied trapu des chênes, au bas du tronc élancé des sapins, dans les fentes des murs et des pavés abandonnés, sous la terre enfin, et jusqu'au fond des charbonnages, sur les parois des noires galeries.
Ils sont doués d'une force d'expansion, d'une poussée vitale inouïe. Ils soulèvent pour croître des objets dix fois plus lourds qu'eux, des amas de feuilles et des pierres, et font jouer des dalles. Parfois même, pressés de s'élever, ils s'incorporent l'obstacle, bois ou caillou, ils l'agglutinent à leur tissu, et montent après d'un jet comme s'ils s'étayaient sur lui. Blessés enfin et foulés ils se reconstituent d'une aube à l'autre ; et sectionnés ils renaissent d'eux-mêmes. Ils envahiraient le monde, je crois, s'ils n'étaient essentiellement éphémères, soumis dans chaque climat à une température donnée, et voués à une putréfaction quasi spontanée. Ils périssent dès que l'ambiance change, et dès qu'ils sont mûrs pourrissent. Nulle part, plus qu'en eux, la nature n'a marqué son mépris des êtres qu'elle engendre...
Les champignons tiennent le milieu entre
les algues et les lichens. Ils naissent de petites agglomérations de fibres blanches, soyeuses, adhérentes au sol, qui le couvrent parfois d'une sorte de germination poussiéreuse, pareille à des traînées de farine. Nos paysans appellent cette sorte de moisissure « la mère des ceps ». Elle ne leur est point particulière. Elle a un nom scientifique « le mycélium ». Elle engendre tout champignon. Les anciens croyaient que les champignons naissaient spontanément du limon paternel, de cette aima parens génératrice aussi des hommes et des bêtes. Le mythe était beau. Sa réahté est plus belle enore. Le champignon sort d'un tégument pâle, le « volva », d'une espèce de bourse qui l'enveloppe, et qu'il déchire pour s'en détacher, comme l'oiseau sort de sa coquille en la brisant, comme le mammifère des membranes maternelles. Magnifique unité de création, et puissance et simplicité, qui coule tout en un même moule, dans l'œuf fragile !...
Du volva déchiré le champignon s'élève sur son pédicule, ou tige, ou pied. Celui-ci est haut et cylindrique, ou évasé, ou étalé. Audessus se développe la partie charnue du cryptogame, « le chapeau », de forme bizarre ou charmante. J'en connais un, celui du « nidulaire », qui ressemble à un nid tombé empli d'œufs marbrés, et un autre qui, chez
« le spumaire », floconne sur les pentes comme un amas d'écume laissée là par une marée invisible. Un autre encore, le chapeau du * Pezize », qui est soudé à un pied cannelé, s'arrondit en coupe pure brune et or où des nervures s'entrelacent et où, à certaines heures, comme à travers un « Galle » précieux, la lumière étincelle.
Ce chapeau se compose de deux parties : la fraction supérieure, lisse et souvent visqueuse sous l'humidité de la nuit qui en glace les couleurs, et la fraction inférieure, le dessous, faite de lames rayonnées, roses, blanches ou jaunes, où se trouve « l'hyménium », Joli mot, qui nomme le réceptacle des spores fécondants.
Pour arriver là, contrairement à tout ce qui croît, le champignon ne se nourrit que d'air. Il n'absorbe aucune sève, il ne puise à aucune source de vie. Un fluide atmosphérique inconnu l'alimente. Il le reçoit par endosmose, il le rejette par exosmose, l'aspire et l'expire ainsi, et crée par là une sorte de respiration organique qui entretient l'être en lui. Mais ce fluide charrie sans doute aussi de la substance, on ne sait quelle matière impondérable, car, en l'assimilant, le champignon s'élève et se dilate. Et ici, il faut encore parler d'un phénomène étrange, celui de la phosphorescence. Certaines espèces sont
lumineuses. Elles brillent dans l'obscurité comme des feux fixes, sans que nul souffle les amoindrisse. « L'agaric de l'olivier », qui pousse sur des détritus, émet des flammes bleues, assez vives pour éclairer les sentiers, et le « rhizomorphe », dont la pullulation est sans limites dans certaines mines, resplendit de tels éclats que les voûtes en sont illuminées. Les chimistes diront que ce ne sont que transformations ou que mélanges : que le fluide nourricier, en passant à travers les tissus, s'y combine avec d'autres gaz absorbés et s'y charge de lueurs jaillies ensuite à l'air libre ; que tout cela fonctionne à la manière des lampes. Je préfère penser que, se sachant éphémères, pour oublier la fuite des heures, les champignons se donnent les uns aux autres une fête dans les ténèbres, comme le font au ciel les étoiles ou bien que, parvenus a la saison d'aimer, ils brûlent silencieusement d'amour, et se caressent de lumières ferventes.
C'est pure imagination... Les champignons n*ont pas de sexe. Lorsqu'ils sont mûrs, leur chapeau se fend tout à coup et les spores, projetés de l'hyménium, tombent autour d'eux. Mais, à distance calculée, afin qu'ils tombent répartis et par là puissent vivre sans 86 nuire. Cette action, chez certains, est
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accompagnée d'un bruit perceptible, pareil parfois à un coup lointain de pistolet. Et ces spores, qui sont de la poudre fine, fine, dont un filet de vent, une goutte d'eau, le souffle d'un insecte s'empare, contiennent des cellules, et ces cellules de la substance, et cette substance contient de l'être, comme le plus vaste corps organisé. Pascal aurait pu s'émerveiller en y songeant. Le ciron dont il parle, cet infiniment petit avec ses veines dans ses jambes, et le sang de ces veines, et l'humeur et les vapeurs de ce sang, n'offre rien de plus étonnant dans le raccourci.
J'ai dit que la température mettait un terme à la génération débordante des champignons. Le froid vif les pulvérise, la grande chaleur les dessèche. Ils ne viennent chez nous qu'au printemps et à l'automne, lorsque les pluies épaisses, souvent orageuses, mais tièdes toujours, alternent avec les doux soleils : ceux qui grandissent et ceux qui décroissent. Alors ils abondent... Certains cependant attendent d'autres causes, comme des signes ou des mots d'ordre mystérieux... Le « tourat » par exemple, le « gelé », hante les landes vides, à l'époque où, l'ajonc fraîchement coupé, on croise dans l'herbe rude baignée de rosée glacée les traces des jeteurs de sort ; et les « mousserons » poussent en cercle par les prés, dans les orbes magiques
nés SOUS la danse des sorcières, les nuits de lune ardente... Si on les cueille, si on les mange, c'est qu'ils sont délicieux, en dépit des incantations, et que le plaisir bannit la crainte.
Mais le roi de l'espèce est à mon goût le « bolet », le cèpe vert ou bronzé.
La « chasse» aux cèpes est un plaisir général ici. Nos paysans d'Armagnac prétendent que les cèpes « se lèvent » au chant de certains oiseaux. En mai, lorsque la tourterelle mâle roucoule pour distraire et bercer sa femelle qui couve, et en septembre, où les palombes de passage, faisant halte un moment, se jettent entre elles l'appel mélancolique des migrateurs. Les vieilles femmes prêtent l'oreille les premières. Soit qu'elles aient plus observé ayant plus vécu, soit qu'elles entendent le signal en ramassant du bois mort. Un soir, elles rentrent chargées de « cordes de cèpes ». On les aborde, on les entoure et on les interroge. Elles restent muettes, il va sans dire. Elles les ont trouvés sans chercher, du bout du sabot, en errant. Alors c'est un émoi. On se groupe, on se concerte, on se donne un rendez-vous, là-bas, à l'entrée du bois du Bédat ou du Hourquet, et déjà les garçons choisissent paniers et bâtons, et les filles retroussent leurs jupes, comme si elles s'engageaient déjà dans les halliers.
A Taurore éclose, tout le inonde est à l'orée du bois. Les premières brumes flottent des lisières aux ravins. Parfois un coup de vent les déchire en découvrant un pan de ciel, parfois le soleil approchant les pénètre, et de hautes colonnes lumineuses, vertes ou rouges, surgissent et dressent des portiques instantanés. La terre au-dessous se dévoile et s'élargit. Et les lèvres et les yeux sont embués du léger brouillard, et, comme les choses, paraissent plus jeunes de ce toucher humide... On fouille le bois. On se croise, on se disperse. On fait le tour des chênes, on soulève les feuilles du bout de son bâton, on va, on vient, OR saute un ruisselet en riant, on s'écrie devant un gîte trouvé, on se querelle en empiétant mutuellement sur son terrain. Les plus intrépides entrent dans les buissons. A l'ordinaire, deux par deux. Et l'homme passe devant, écartant ou abattant de son bâton les ronces devant la femme, et fraye tant qu'il peut le chemin. Et des éclats étouffés jaillissent, lorsqu'une épine plus résistante accroche une jupe ou griffe un bas de jambe, ou bien que, vivement, une joue fraîche est baisée au passage...
Dans les champs, à côté, où tout ce bruit descend, les laboureurs qui traversent leur guéret, prennent leur part de la poursuite. Ils la suivent de l'ouïe. Us reconnaissent les voix.
LES CHAMPIGNONS i<7
Et, de temps en temps s'arrêtaiit, ils poussent de longs appels vers les chasseurs pour savoir si la prise est bonne, et, les deux mains en cornet à leurs oreilles, ils écoutent réjouis les réponses criées qui d'écho en écho sont répétées jusqu'à eux... Quelquefois, lorsque le bois est clair, on voit toute la bande progresser. Et c'est la marche individuelle de la guerre moderne. Non point tout à fait la marche rampante, mais un cheminement courbé, attentif et précautionneux, tantôt plein de tumulte et tantôt silencieux, et qui rend une impression d'approche et d'attaque.
Mais, comme les cèpes ne se défilent point et ne ripostent pas, ils sont tous pris ou tous tués. On rentre pour midi. On revient triomphalement, tenant à deux les paniers pleins, portant autour de soi des cordes gonflées de cèpes. Tout le monde est en effervescence. L'ivresse gagne de seuil en seuil dans les villages traversés. On arrête les chasseurs, on marchande, on achète. Et bientôt, quand l'angélus sonne, une senteur de champignons sur le feu emplit l'air, mêlée à un petit bruit rieur de fricassée. Et dès lors pas un repas où le cèpe ne figure, pas un jour où il ne soit chassé.
Il est bon frais, conservé, frit, grillé, en salmis. Jusqu'au cœur de l'automne il parfume le pays. Mort même, il continue à fleurer, sus-
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pendu en colliers sombres au contrevent des maisons où, sous la treille rougie, ils se dessèchent et s'embaument aux derniers soleils. Quelques gourmets préfèrent l'oronge au cèpe. Rare et saisonnière, d'une belle couleur orangée mêlée de pourpre vive, elle crève pour germer un épais volva blanc, et s'épanouit en parasol. Sa saveur est peut-être incomparable. L'empereur Claude en faisait ses délices. Et Rome, pour flatter ou railler ce penchant, avait donné au champignon un nom immortel, celui de César. Elle l'appelait « l'Agaricus Csesareus ». Or, un jour, repu d'oronges, Claude expira empoisonné. Car il est une fausse oronge, de même fumet que l'autre, et qui recèle un venin mortel. L'empereur roula de la table au tombeau. Près de lui, assise et impassible, Agrippine attendait sa fin. Et quand, achevant de se débattre, l'empoisonné étendit les bras et mourut, on vit Néron, l'adopté de la veille, soulever une draperie et avancer sa face brutale. Agrippine vint à lui et l'embrassa...