UNE PARTIE DE PELOTE BASQUE AU CHISTERA
î*' novembre.
La pelote basque se joue en plein air, contre un mur de face, sur une piste cimentée.
La pelote ou balle est faite de cordes très serrées, recouvertes de peau de mouton. Elle est élastique au point de rebondir à une hauteur et à une distance inouïes, et dense, au point de ne se déformer que rarement sous le choc.
Le mur, haut de 10 mètres et large de 18, arrondi au milieu de son sommet en forme de portique, est crépi d'un enduit résistant, lisse et gris, qui lui donne l'air d'être ferré. Un grillage qui arrête les balles perdues le surmonte ; une bande métallique le traverse à un mètre du sol.
La piste est longue de 65 à 70 mètres, large de 17, Elle est divisée en deux parts inégales, limitées par une raie tracée à la craie à 25 mètres du mur. Enfin, bornant le jeu à
l'arrière se trouve un autre mur, dit de rebot.
Des gradins de bois s'élèvent des deux côtés de la piste.
L'ensemble prend le nom de : Fronton.
Au-dessus, derrière les gradins, se dressent des platanes. Arbres géants aux troncs marbrés qui croissent partout dans le pays basque, ils font flotter une ombre épaisse sur la piste, dans une agitation de feuilles continue. Et autour, jusqu'aux pics fourchus des Pyrénées, ce sont des mamelons de plus en plus renflés qui se soulèvent sous un ciel avivé par le vent de la mer proche, en étalant des tapis de bruyères roses ou violettes, des prés vert sombre et des maïs roux en damiers, ou qui, aplatis par endroits, portent parsemées des maisons blanches aux volets verts, piquées là devant les échappées, et oii l'œil captivé s'attache. En certains coins, la nature est plus âpre. Elle apparaît calcinée et décharnée : on y cherche « l'humble hysope », « le figuier stérile « ou « l'aigle tournoyant », et l'on y voit des rocs abrupts, des éperons qui plongent dans l'azur, des gorges noires où, comme un trait d'acier, un torrent se précipite...
La partie se dispute ordinairement en soixante points, dans toute l'étendue de la piste. Il y a faute, lorsque la balle n'est point reprise soit au vol, soit après le premier bond ; lorsqu'elle frappe le mur au-dessous de la
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bande ; lorsqu'elle sort des limites de la piste ou se perd dans le grillage ; lorsqu'enfin la pelote en buttant, retombe en avant de la raie.
Chaque faute dans un camp donne un point au camp adverse. Trois juges décident sans appel des coups litigieux. Un compteurchanteur informe en basque le public des péripéties de la lutte. Chaque camp se compose de trois pelotari, dont l'un est chef de groupe. La couleur des ceintures et des bérets distingue les camps : rouge et bleu. On joue à l'avant et à l'arrière.
La pelote est reçue et renvoyée à l'aide d'un engin en osier : le chistera. C'est comme une autre main immense et ployée, ajoutée à la main du pelotarL Un gant de cuir épais est cousu au haut du chistera. L'homme y introduit ses doigts. Et cela fait, chistera et poignet sont fortement liés ensemble, afin que, la balle reçue devant être instantanément relancée, le bras ne perde rien de sa précision ni de sa promptitude.
Car ce jeu est tout de coup d'œil et de vitesse.
Car il y a là, semble-t-il, deux êtres vivants : l'homme et la balle.
Ues que les pelotari paraissent, ils dégagent une impression typique. Venus pour se mesurer dans le jeu national, devant un public
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de connaisseurs : hommes et femmes dont les yeux étranges, les yeux passionnés s'allument dans des visages également nus ; Chiquito, Apestéguy, Hirrigoyen, Basques français, Éloy, Ayestaran, Luisito, Basques espagnols, entrent dans la lice d'une allure élastique. En pantalons blancs et en chemise, le béret sur l'oreille, le col découvert, le pied chaussé de l'espadrille, ils avancent hardiment et solidement, nerveux et drus, avec des souplesses musculeuses, avec je ne sais quoi d'harmonieux et de sauvage comme de grands félins dressés. Et jusqu'à la précaution qu'ils prennent pour passer et lier leur chistera, jusqu'au regard brûlant qu'ils jettent au public ou se dardent entre eux en se toisant, jusqu'au silence qu'ils observent, accentue cette apparence d'animal bondissant, qui guette en aiguisant ses ongles.
Et tout aussitôt la partie commence.
Ils se placent deux à l'avant, un à l'arrière, sans un mot, ou bien sur un avertissement bref, qui évite une surprise. On entend i Flac ! Flac ! un son mat et vibrant à la fois. Et c'est la balle qui, lancée de toute la force des bras, frappe le mur et rebondit, est arrêtée dans sa course ou reprise, et repart, et claque, de seconde en seconde plus rapide. On la voit, on la perd, on la retrouve. Elle troue et sil-
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lonne l'air, de face, de côté, d'un jet court, d'un jet prolongé. Elle heurte le mur, disparaît dans le chistera, en ressort, sans cesser de se précipiter, comme si elle voulait essouffler ces hommes qui l'attendent, la poursuivent, la traquent, la capturent et la projettent, et se jouent et se rient d'elle. Parfois elle paraît leur échapper. Frappant plus fort le mur, elle monte vers le ciel. Haut, haut et puis s'incline. Elle trace une courbe, toute blanche dans l'air bleu. Un moment elle est seule, elle est libre. Tous les yeux la suivent. Enfin, elle retombe, en se hâtant, en accélérant sa chute. Elle touche terre près du rebot, et rebondit. Non point perpendiculairement, mais en oblique ou en crochet. Peine perdue. Chiquito ou Eloy est là. Plus vite qu'elle, il a gagné la place où elle choit. Et calme, d'un revers puissant, il la cueille et la renvoie à toute volée contre le mur...
Et la course folle continue : la course où elle se heurte partout : à la pierre, au sol, au chistera. Flac ! Flac ! encore et toujours. Elle siffle, elle ronfle, elle a des râles lorsque le choc est plus rude. Elle est prise d'un frémissement intense qui se communique à l'ambiance entière, du sol aux platanes opulents. Les hommes penchés en avant, les femmes la tête entre leurs mains, la surveillent et l'épient, tressaillent avec elle. Des exclama-
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tions jaillissent, des commentaires vont leur train. Tel aurait dû la saisir au vol, tel la tcprendre au bond : et tel autre l'a gardée en son chistera trop longtemps... Pourtant, comme aiguillonnée par tous ces regards, elle paraît s'être multipliée en deux, en trois, en dix balles, tant elle coupe en tous sens la piste, trait pâle qui ne cesse d'être décoché...
Soudain, une clameur. Manquée au passage, la pelote, emportée par son élan, saute, et roule sur la piste. Le silence a succédé au brouhaha. Chacun cherche qui Ta manquée. Ayestaran jette à terre son béret ; c'est lui.
Court répit. On marque un point au camp rouge. Et le groupement change. Avant tous Chiquito a vu la faute adverse. Il juge qu' Ayestaran, aujourd'hui, a perdu son sangfroid. Il passe à l'avant de son équipe, Hiriigoyen à l'arrière. Il veut butter. Ses ballei obliques sont célèbres. La pelote repart..» D'abord ralentie, comme pour voir et pour essayer, coup sur coup, elle arrive ensuite vertigineuse, et passe. Nul n'a pu l'apercovoir ; le vent seul de sa course la décèle..» Ayestaran cède sa place à Luisito... De nouveau la pelote vole. Et tout à coup, et comme les pelotari groupés l'attendent, elle s'élance vers la nue, et retombe tout au fond. Au fond, où il n'y a personne. Ah ! le maître-butteur ! Et la lutte s'accentue, et les points