‹ Chez nous; travaux et jeux rustiques (volume 2)Chapitre 20 sur 39 · UNE PARTIE DE PELOTE BASQUE 1T · texte numérisé non relu

UNE PARTIE DE PELOTE BASQUE 1T

libérer un peu sa main gonflée, puis le rajuste, et se redresse, et provoque le signal. Pour cette lutte, sur les gradins, les hommes sont restés debout ; et l'on voit les femmes pâlies tendre en avant leurs visages busqués.

Déjà la pelote est en danse. Trois, quatre, cinq minutes, on ne sait combien de temps le combat inégal se poursuit. Chiquito est partout. Il glisse, il bondit, il se tapit, il s'érige. Il est toute une équipe à lui seul. Parfois campé, des deux mains arrêtées net il happe la pelote comme d'un coup de griffe, et la relance en grinçant des dents. Parfois, comme pour se fouetter lui-même, il pousse en bondissant un cri aigu, un cri d'aigle qui fond sur sa proie. Tout son être vit en son regard agrandi, aussi mobile que la balle. Et comme il sent que tout lui pèse, il arrache sa manche droite, et déchire au cou sa chemise. Autour de lui une admiration anxieuse grandit. Car cela dépasse force humaine... Enfin les applaudissements crépitent. Jaillie de son chistera, la dernière balle s'est abattue aux pieds de Luisito, trop basse pour être relevée... La foule en délire trépigne...

Lui, oppressé pour la première fois, s'alarme et chancelle. Sa bouche, ses narines, toute sa poitrine ont peine à trouver l'air qu'il lui faut : il étouffe... Mais on se rue vers lui en l'acclamant. Ce bruit triomphal le rend à sa victoire.

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Cela fut très beau. Oui ! Car au milieu de cette furie de mouvement, le geste resta juste, l'attitude harmonieuse, l'effort équilibré. Car on ne vit point à ce jeu de sang répandu, de face martelée, de noble sein écrasé. Car l'homme s'y présenta avec toutes ses ressources, réunissant en lui la force et la souplesse, la résistance et l'adresse, la ruse et jusqu'à l'instinct disséminés chez les autres êtres : comme il sied à leur roi.

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C'est l'époque où ils régnent chez nous. Celle où les sombres yeux de telle vieille femme, pâle et muette, s'allument étrangement ; où l'on voit tel laboureur, arrêté à moitié sillon, aspirer l'air la narine ouverte comme s'il flairait le vent, ou tendre l'oreille comme si, à travers l'espace vide, il percevait des bruits ignorés des autres hommes. C'est le moment des crépuscules hâtifs, des longues nuits où de larges lunes inquiètes rôdent sans fin, où de grands souffles continus envahissent le ciel en balayant les feuilles. C'est la saison aussi où l'on entend des gémissements poignants, des appels qui percent l'ombre tout à coup, avec des sonorités brèves de cris irréels, auxquels les arbres dépouillés ne font pas écho... Le mystère erre partout. Et l'homme qui rentre, devant un couchant sanglant strié de déchirures noires, hâte le pas, se sentant enveloppé de maléfices...

Lous Pousouès s'apprêtent alors au sabbat.

Ils commencent leurs allées et venues, certains avec une allure qui décèle leurs transformations futures, et ils hantent les clairières reculées, les ruines solitaires, les sommets nus, la croisée des chemins perdus, sans que l'on sache quelle route ils ont prise pour s'y rendre. Il n'est point de paysan qui ne les ait aperçus un soir ou l'autre. Celui-ci en rentrant de l'Adour, d'où il transporte les cailloux des prestations ; celui-là, au retour d'une visite faite à un voisin malade ; ce dernier, en ramenant dans la brume traversée de lune un bœuf égaré. Ce sont des formes obscures qui passent, glissent ou bondissent : quelque chose qui tient de l'animal et de l'homme ; de l'animal par le rampement et l'attitude du corps, de l'homme par la vie et la mobihté de l'œil. Parfois ce sont des êtres ailés, des oiseaux démesurés dont les plumes battent l'air sans éveiller le moindre bruit. Et tous ont des abois, des glapissements ou des cris, des meuglements où la voix de la bête est mêlée d'éclats de voix humaine, et de rires quelquefois entendus déjà, mais on ne saurait dire quand... Le mieux, en ces rencontres, est d'aller vite et de détourner la tête, car les sorciers n'aiment point à être surpris, ou bien de se signer. A ce geste ils disparaissent, rentrés sans doute sous terre ou dissous dans l'atmosphère.

Ce moyen de les écarter est violent. Peu osent l'employer. On ne se soucie point d'ajouter à l'ire ou à la rancune que les sorciers peuvent avoir contre vous, cette raison d'hostilité. Car ils en rendent compte au prochain sabbat. Accroupis autour d'un feu inextinguible aux reflets verts, ils racontent qu'un tel les a fait s'évanouir. Tous hurlent à la vengeance. Le plus habile ou le plus puissant est commis au châtiment. Et le lendemain matin, l'imprudent, en ouvrant sa fenêtre, voit son parc à fumier parsemé de « massepains », sortes d'agglomérations visqueuses, pareilles à de la crème de lait fouettée et consistante, et où toute poule qui picore s'empoisonne ; ou bien, il aperçoit ses plus beaux canards pendus en brochette à la poutre de sa grange, étranglés par un fil menu qu'un roitelet, semble-t-il, ferait casser. Petits maux avant-coureurs de calamités. Car ses bœufs, vautrés et pantelants, refusent de quitter leur étable, et, si on les y force, s'en vont en boitant bas du pied gauche, eux, parfaitement d'aplomb la veille en gagnant leur litière. Car il trouve ses oies, sinon ses moutons, stupides, épouvantés, en arrêt sur un coin de mur au pied duquel ils s'affaissent d'heure en heure, sans que rien puisse arrêter cette hécatombe silencieuse. Et si on leur ouvre la porte, si on les lâche pour les sous-

traire à cet enchantement mortel, tout à coup ils fuient éperdus dans l'espace, comme s'ils étaient poussés à coups de gaule dans des abîmes...

Souvent la vengeance s'attache à la personne, ou s'exerce sur les objets immédiats. Les matelas sur lesquels on a coutume de dormir, durcissent comme un chemin gelé. On les ouvre. On y trouve une multitude de petites plumes d'oiseaux inconnus, bizarrement et inextricablement entrelacées. A moins qu'on ne les enlève toutes, il n'est plus loisible de reposer. On entasse en vain matelas sur matelas. A peine posés ils s'aplatissent, jusqu'à devenir minces comme des feuilles, mais comme des feuilles de marbre qui rompent les os... Lorsque le châtiment frappe la personne, on est la proie de la hantise : « dou hantaoum ». Voici ce que c'est. Le dormeur, au milieu de la nuit, s'éveille. Un poids l'oppresse. Il n'ose se lever, il voit une bête à tête d'homme, aux prunelles et aux cornes phosphorescentes, assise sur sa poitrine. Bien que petite elle pèse d'un poids étouffant. Il la secoue, il se dresse, il s'écrie, il ouvre tout grands les yeux. Plus rien. Il croit qu'il a rêvé, il se recouche. Et alors, dans un coin de la chambre, il revoit la bête tapie qui attend en le fixant, et qui, à sa première somnolence, à pas muets, remontera s'asseoir sur son sein.

Tous les sorciers n*ont pas cette puissance de mal, ni ce pouvoir de transformation. Pour agir jusqu'à causer la mort, et surtout pour pouvoir se changer en bête, il faut avoir frayé avec le démon sur la lande du Catalan.

Située sur le chemin de crête qui va du village de Pan j as à celui de Salles entre les vallées de la Douze et du Midour, la lande, succession de mamelons couleur de sang, où quelques maigres fougères végètent çà et là, domine toute la contrée. Elle est morne, vi<le, désertique. Au milieu d'un cercle d'horizon immense, elle ouvre au regard des perspectives infinies, hormis au Sud, où, sous le poudroiement des soleils, les Pyrénées dressent leur chaîne rayonnante qui, vers l'Orient, descend de degrés en degrés jusqu'à la côte cantabrique, comme un escalier prodigieux éclairé de torches ardentes. Autour de la lande le pays dévale et s'étend. Quelques toits clairsemés, quelques clochers épars jalonnent seuls l'étendue déployée. Dans le lointain, les rivières sinueuses se perdent en miroitant.

Là, par les nuits d'orages flagellées de rafales, par les claires nuits glacées, quand les choses craquent sous le gel, les sorciers familiers se réunissent sous la présidence du démon. Soit dans un vieux moulin abandonné parce qu'il n'a jamais voulu tourner, soit au

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pied du seul arbre poussé en cet endroit, sec du jour où il a crû, et à travers lequel le vent se retient de passer. Sur ce point culminant, devant cette terre étendue à ses pieds, le démon donne le mot d'ordre, renouvelle les pouvoirs, et règle l'emploi du temps. Il parle d'une voix douce, d'une « voix d'enfant », que la brise a parfois portée jusqu'aux oreilles d'étrangers égarés. Car personne du pays, le crépuscule arrivé, n'erre dans ces parages. Les bêtes même s'en écartent...

Nos paysans vous diront que tout cela n'est point imagination. Les plus instruits vous raconteront que sous Louis XIII, à Bordeaux, le président de Speans de Lancre eut à juger une bande de sorciers. Ceux-ci hantaient le pic d'Anis, en pays basque, célèbre par ses grottes sans fond. On les arrêta sur le porrt de Cibour, un soir de chevauchée. Ils avouèrent qu'ils se changeaient en bêtes carnassières, et que, dès qu'ils en avaient revêtu la peau et chaussé les griffes, toutes les soifs animales s'emparaient d'eux. On les pendit... Au reste, voici ce qui est arrivé la semaine dernière à Carrérot, le botteleur, un esprit fort.

Resté tard à botteler à la métairie de Hugarolles, construite dans les ruines d'un vieux château, parmi les arbres, Carrérot, voyant venir la nuit, demanda à Patèque, le métayer, à demeurer.

«— - Je veux bien, mais... je n'ai qu'une chambre à te donner, celle de la tour,

— Le lit est-il bon?

— Sans doute.

— Tu ne sais pas si on peut dormir dans tes lits?

— Non, pas pour celui-là.

— Et pourquoi?

— C'est que personne jamais n'y couche... Je préfère te prévenir tout de suite... la chambre est hantée...

Carrérot s'esclaffa :

— Par le Péché noir, peut-être? Tu veux rire. Donne la chambre.

— A ta volonté...

On se mit à table. Après un souper copieux terminé par des marrons grillés trempés dans du vin nouveau, on parla de se coucher. Patèque reprit :

— Tout de même, j'ai des remords de t' exposer chez moi.

— Sois tranquille. S'il vient quelqu'un, ce sera un quelqu'un en chair et en os comme nous. Prête-moi ton fusil. Je me charge du reste. Est-il chargé?

— Oui, à balle, pour le sanglier,

— Montons.

Carrérot, à ce mot, se leva. On décrocha le fusil, au-dessus de l'âtre, et les deux hommes gagnèrent la tour. Sur le seuil de la chambre,

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Patèque serra la main de Carrérot, et celuici tira la porte.

Une pièce vaste, une grande cheminée au manteau débordant, un lit abandonné, des bancs de pierre. Du haut en bas du mur une longue fenêtre... Carrérot se coucha, le fusil appuyé à son chevet. La bougie soufflée, quelques rayons de lune filtrèrent à travers les volets disjoints, emplissant la chambre d'une brume pâle qui laissait deviner les objets. Carrérot dit tout haut : « Nous verrons bien », bâilla, tourna le dos et s'endormit... Deux ou trois heures après il s'éveilla. Un bruit léger flottait dans la pièce. Comme un glissement d'ailes assourdies. Il regarda et ne vit rien. « Bah ! pensa-t-il, il est minuit, l'heure des pousouès... » Et il haussa les épaules. A cet instant, tout près, ou bien sur l'arbre le plus proche, ou bien sur la souche de la cheminée, un chat-huant se mit à ululer lentement, longuement... Hoho-hô !... Hohohô !... Puis tout se tut. Et puis, plus près encore, contre les volets, comme un signai convenu, le cri plus frêle d'une orfraie s'éleva... Ouêou !... ouêou !... ouêou !... (Il est là; il est là...) Avertissement répété, à qui, tout de suite, un soupir de hibou répondit... Chut !... chut!... chut!... — Carrérot s'assit sur son lit. Maintenant le bruit d'ailes s'accentuait. Parfois des frôlements couraient le long du

mur ; parfois des chocs heurtaient le plafond. Au dehors, dans le calme nocturne, rien ne remuait. Soudain, Carrcrot tressaillit. Quelque chose venait de le toucher au front, quelque chose qui l'avait éventé dans sa course, comme auraient fait des plumes d*un lourd oiseau... Il prit le fusil, l'arma, attendit. Un glapissement éclata, un glapissement horrible et strident, et là, là, dans la chambre... Et Carrérot vit, passant et repassant devant les rais lunaires, une énorme forme déployée qui sillonnait la pièce d'un vol mou... Il épaula, et tandis que l'obscure apparition traversait un rayon, fit feu ! Un éclair jaillit. La détonation roula dans la tour. Carrérot sauta sur ses pieds et alluma la bougie. La chambre était vide. Il la parcourut ; en haussant la lumière à bout de bras il fouilla tous les coins. Rien nulle part. Patèque, attiré par le coup, arriva.

— Qu'est-ce qu'il y a? N'as-tu pas de mal?

— Va donc ! Ton sorcier était un hibou. Je l'ai blessé.

— Mais où est-il?

— Je ne sais. Il est sorti par la cheminée sans doute. Regarde. Voici des plumes.

Et Patèque rasséréné, et Carrérot triomphant, se frappèrent sur le dos, en signe de joie.

Le matin, comme Carrérot et Patèque se quittaient, un voisin, Laspets, les croisa et leur dit :

— Vous ne savez pas? Le Péché noir est mort.

— Pas possible?

Ainsi appelait-on une femme jeune encore, énigmatique et mal famée, sorcière avérée, et la terreur du pays.

— Oui, morte, cette nuit. On l'a trouvée gisante, étalée sur son seuil, la poitrine trouée par une balle.

Carrérot et Patèque se regardèrent , angoissés. La même idée leur était venue. Et Carrérot prit congé à la hâte et s'en alla... Depuis, il reste soucieux, comme si, déjà, il était livré à quelque « hantaoum... w

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