‹ Chez nous; travaux et jeux rustiques (volume 2)Chapitre 26 sur 39 · LA BÉCASSE · texte numérisé non relu

LA BÉCASSE

7 févrie».

Le vieux chasseur Jacoulét a tiré ce matin deux bécasses attardées, ou qui, chétives, n'avaient point osé poursuivre leur route. Je ne le croyais pas : il me les a mises tièdes encore dans les mains. Et nous avons parlé d'elles.

Nos paysans ont coutume de dire : « Quand tombent les feuilles, tombent aussi les bécasses », — c'est-à-dire arrivent ces oiseaux. Ils descendent et se posent silencieusement, à la nuit. Les autres oiseaux que nous voyons passer émigrent avec fracas. Les palombes au vol compact s'élevant et s'abaissant avec les accidents du sol, sont emportées d'un élan continu, au milieu d'une rumeur de vent croissant ; les canards, troupe triangulaire, toute noire sur le ci«l blanc, progressent l'aile sifflante, et s'abattent soudain sur les eaux avec un bruit retentissant. Mais, mystérieux et solitaires migrateurs, comme les feuilles s'en vont une à unej les bécasses passent

ÎOÎ CHEZ NOOS

une à une. Leur vol est sourd, leur approche insoupçonnée, leur atterrissage invisible. Et, pour se dissimuler encore, elles sont vêtues de couleurs sobres, pareilles au roux fané que prennent les feuilles de chêne arrachées, en roulant par les halliers.

La bécasse est timide, simple d'allure comme d'atours. Elle est accorte cependant, rondelette et bien en chair. Rien qu'à la voir se couler sous les fougères, souple et dodue, on la devine savoureuse. Ni l'homme ni ranimai ne s*y trompent... Elle possède un bec curieux et un œil émouvant. Non que ce bec soit d'une forme inconnue, mais, comme il lui sert à fouir dans l'humus et la vase, à la recherche des vers, il paraît être constitué à la manière d'un organe du toucher. Gros et charnu au bout, il semble pouvoir tâter et palper dans les couches limoneuses où le regard ne pénètre point et y surprendre la marche obscure des annélides. Pour son œil noir et profond, peu mobile, et doux, infiniment doux, dont l'éclat est voilé dirait-on par un reflet éternel de l'ombre où elle se plaît, il a la mélancolie des yeux voués jeunes au trépas. Et cela est vraiment, car la bécasse a toujours l'air d'attendre la mort. Le moindre • plomb la tue. A peine atteinte, elle se laisse choir. Elle s'abat comme un être résigné à périr, comme un être destiné à une fin précoce,

Page 1