LA BECASSE
La bécasse est un oiseau de crépuscule. La pleine lumière, le jour éclatant, ivresse du monde, l'importune et la blesse. Elle fuit même la lueur fugitive que l'aurore dispense en couvrant de frissons la nue, et elle n'ouvre son œil triste que le soir, quand le soleil s'abîme. Elle aime la nuit. Surtout la nuit constellée, envahie par une de ces lunes d'hiver, large et pure, dont le froid avive le pâle feu. Le jour, à l'ordinaire, elle dort. Elle gîte ou repose sous les fougères, sous les ronciers et sous les houx aux fruits de sang, dans les taillis serrés, dans les marnières que les amas de feuilles encombrent par endroits, charriés là par les souffles violents de l'automne. Elle sommeille et elle songe. Toute seule dans la campagne engourdie où les bruits de la vie se font rares, elJe prête l'oreille à la voix du vent. Encore n'est-ce plus une voix. Car, parmi l'espace dépouillé, se déchirant aux mille brindilles qu'il rencontre, se tamisant aux longues cimes des peupliers ou s'émiettant à travers la ramure des chênes, |e vent a perdu les murmures qu'il prolonge dans les frondaisons aux époques somptueuses, et il n'exhale plus que des plaintes grêles, semblables aux froissements d'un tissu de soie... Elle sait au reste choisir ses asiles. Elle hante de préférence les endroits où la couleur du sol, des débris ou du feuil-
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ïage, se confond avec celle de son plumage. Là, un chasseur novice, un chien jeune, passera sans la soupçonner ; là même, certains jours de pluie, son odeur s'évanouira dans la senteur végétale. Mais la nuit elle prend courage. Elle entend rentrer les troupeaux, les étables et les maisons se fermer, et le bouquet d'étincelles qui jaillit des cheminées en b' épanouissant lui indique le retour de l'homme chez lui. Les chiens même ne rôdent plus. Leurs abois derrière les bêtes, ces abois qui la font frémir tout le jour, se sont tus. Ils sont à la paille, au chaud, lassés sans doute, ou ils ronflent couchés en rond auprès de l'âtre... Elle sort de ses abris. Regardant la lune croître, elle court d'un champ à l'autre, de la futaie à l'étang proche, elle gagne les bas-fonds obscurs où, dans un rampement muet, vivent les tribus des limaces et des ' vers. Chemin faisant, elle retourne les feuilles et happe un colimaçon englué dans sa bave ; elle fouille la vase, à la recherche d'une larve onctueuse. Les soirs de hardiesse, elle pousse jusqu'au blé voisin dont la tendre racine est assaillie de parasites, et, parfois, elle se risque le long d'un jardin écarté où, les oreilles démesurément allongées par la lune sur le carreau, elle a vu la nuit dernière un lièvre brouter des choux... Il n'est point rare, lorsque l'on rentre tard, en coupant par les
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champs, ou que, pour aspirer quelques lampées d'air frais avant le long sommeil, on erre autour de sa maison, de faire lever une bécasse. Elle part droit avec un bruit sec, petite chose sombre et ailée qui fuit dans la clarté d'argent.
C'est à cette époque où ce gibier est le plus succulent, en automne et au commencement de l'hiver, qu'on le chasse dans nos contrées. Plus tard il est à peu près introuvable. Il a disparu avant les grands gels. Il a pris l'essor, averti, malgré sa réputation de sottise, par son instinct. Au reste la bécasse n'est point sotte, mais sans méfiance, et surtout, vivant seule, privée du secours que les autres migrateurs en troupe et veillant tour à tour se portent mutuellement... On la chasse soit au lacet, soit au fusil. Pour la prendre au piège, on opère dans les pâquis humides que l'on a reconnus, à ses fientes, hantés par elle. On creuse de petits sillons dans le limon, et l'on y distribue les lacets. La bécasse, trouvant des sentiers frayés où dans la terre fraîchement remuée les vers sont mis à nu, s'y engage et, tout en picorant, passe la tête dans le nœud et s'étrangle. Pour la tirer au fusil, on l'attend le soir, ou on la cherche le jour. Le soir, on la tire à la chute, au bord des mares et des marais. Elle s'y abat au crépuscule, par vents doux du sud ou du sud-
ouest. Cabane, à quelque distance, le chasseur la vise à coup sûr. Mais c'est là un guetapens, honni des vrais chasseurs. La chasse loyale se fait à la pleine lumière, au chien d'arrêt. C'est une chasse intime que l'on mène seul, à pied, avec son chien.
Il importe de connaître le terrain à fouiller. La bécasse qui a peu de défense fait toujours les mêmes remises. On choisit un temps pur, pas trop froid, qui vous laisse muser tout en chassant, jouir des perspectives ouvertes dans le bois vide et des transparences nacrées des cieux libres. Le chien porte un grelot d'un son léger. Doux assez pour ne point donner trop tôt l'éveil à l'oiseau, clair assez pour permettre de suivre la quête et de saisir l'arrêt. On va, de sentier en sentier, à pas étouffés. Autour de vous, devant vous, le chien bat les taillis. Il disparaît, il reparaît ; le grelot tinte. Il n'y a pas d'échos. L'air semble mort. On regarde, on scrute le moindre buisson, on écoute. Un souffle passe. On croit que c'est un bruit de vol : on épaule. Fausse alerte. Le grelot n'a cessé de résonner, et le chien, caché par un tronc, dont on ne voyait plus que le fouet, retourne sur ses pas, inquiet, affairé, en reniflant. On pousse plus loin.
Dort-elle invisible, ou reveillée et sentant le danger a-t-elle commencé de fuir? Tout à coup la quête s'anime. Le chien a un fré-
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missement joyeux. Une odeur vivante Tattire et l'enivre. II se faufile sous les houx, il écarte les fougères, il rampe, il se hâte vers le but jlairé. Il ralentit. Et puis il steppe, il passage comme un cheval ardent et puis fait halte, suspendu sur trois pieds. Le grelot qui carillonnait s'est tu. Et c'est l'arrêt... Un roncier cache encore l'oiseau. Il a perçu le bruit du grelot, et il a fui : pas longtemps, car il a les pattes courtes ; vainement, car son fumet le trahissait. A présent il est là, réfugié, se croyant à l'abri. Il est perdu. Gras et lourd, comment s'envolera-t-il assez vite de ce buisson? Et l'homme crie au chien : « Apporte !» Et le chien fonce ! Et l'oiseau, à peine soulevé de terre, retombe foudroyé!... Ou bien, s'il a gagné du terrain et du temps, il se coule derrière un arbre, ouvre l'aile, s'élève droit, rase la cime, et prend le vent. Mais un œil aigu l'a suivi. Il s'effondre, tiré au vol, l'oreille emplie d'un fracas terrifiant... Quelquefois il est manqué. Alors il se laisse choir comme une pierre et se remise. Pauvre ruse. Il a compté sans l'odorat infaillible attaché sur sa voie, sans le chien qui déjà l'éventé. Il faut fuir, courir de nouveau, tressaillir d'angoisse, perdre le sens et se terrer, et subir l'arrêt et la fascination d'un œil dévorant, et rouler sous le plomb...
Là finit le rêve de la bécasse. Car cette soli»
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taire et cette silencieuse a fait un rêve, d'autant plus magnifique qu'il est secret. En quittant le nord, la Belgique ou la Hollande, aux premières brumes, étrange contradiction, elle, l'oiseau du soir, elle aspire à gagner l'Afrique ou l'Asie, le sable et le soleil. Elle rêve d'Orient, de Tombouctou la Mystérieuse, de Memphis l'Abandonnée ou de Jérusalem la Prophétique. Elle veut toucher en passant aux rivages harmonieux, visiter les ruines fameuses, nicher dans le berceau du monde... Qui n'est tenté de la suivre?... Se mettant à l'unisson des autres êtres qui s*y absorbent dans la flamme, y change-t-elle de mœurs, et prend-elle aussi sa part de l'ardente fête aérienne? Je l'ignore. Mais c'est là qu'elle aime et qu'elle s'accouple. Là, je pense, sous les croix australes, dans les forêts où circule incessamment un air moite fait d'encens et de poison, sous l'haleine brûlante qui sort du désert, elle sent s'allumer l'amour en elle, un amour torride, plein d'une langueur embrasée. C'est pourquoi, lorsqu'elles reviennent en mars, les bécasses se posent deux par deux. Elles arrivent par couples énamourés, où le mâle vole dans l'ombre de la femelle.
Elles s'aiment éperdument : au point d'oublier toute prudence et toute règle de vie. Elles se promènent sans égard à l'heure. Elles se font en chemin des confidences à haute