LA BÉCASSE Î
voix, elles « croulent » sans retenue. Si, au détour d'un layon, elles en rencontrent deux autres ivres aussi, elles s'ébattent de compagnie et jouent entre elles à découvert. Leur grand plaisir est le bain du soir. Dès que le soleil décline, teignant de pourpre les eaux, elles se hâtent vers la source prochaine, en poussant de petits cris. Comme elles ne se possèdent que la nuit elles vont y faire leur toilette. Elles y lavent leurs becs et leurs pattes salis durant le jour à gratter et à picorer, elles y entrent tout entières en secouant leurs plumes, amusées des rides formées par l'onde autour d'elles, ravies de voir l'eau sanglante rouler en rubis sur leur aile. Elles font des pauses, elles se lutinent. Elles se lissent l'une l'autre le col. Le soleil derrière elles descend toujours obliquement. Et surprises, dans le miroir coloré de l'onde maintenant immobile, elles voient deux autres oiseaux pareils répéter dans la même attitude le même geste épris...
Tout cela n'a qu'un temps, du moins chez nous. Le second passage dure peu. Elles s'ont pressées d'aller établir leur nichée, de regagner le Nord. Après quelques derniers festins, au clair de lune, dans la tiédeur du printemps épars, elles se remettent en voyage. Cette fois, elles iront presque sans haltes. Un autre souci est venu aux amants ; celui de la pater-
ÎIO CHEZ NOUS
nité. En tout cas, les bécasses sont des mères admirables. Celles qui en cours de route ont leurs petits et les couvent dans nos climats, inventent mille ruses pour protéger leur nid. Elles ont des trouvailles inspirées par le plus pur dévouement. Lorsqu'il n'y a plus d'autre moyen de sauver sa couvée, la bécasse se sacrifie : traînant l'aile et criant, comme un oiseau blessé, elle attire l'homme ou l'animal sur elle et se laisse tuer... Cela finit son histoire. Si j'étais chasseur, je ne tirerais pas une bécasse se livrant pour ses petits. Ce trait humain donnerait au coup, à mes yeux, uno couleur d'assassinat...