LOUS ESCLOPS I LES SABOTS J
noyer, et descendent enfin des maigres pentes où, proches des neiges, croissent sur les monts les plus beaux hêtres. L'ormeau et le noyer sont assez rares en nos contrées ; l'aulne et le hêtre y sont communs. Certains centres font de ces derniers une exploitation régulière de bois brut. Ils alimentent au loin toute une clientèle de sabotiers. Ils expédient des amas de tronçons équarris qui sont travaillés ensuite à destination. De père en fils, la population mâle de ces chantiers vit sur les coupes renouvelées. Les outils passent de main en main. On abat les arbres, on les sectionne, on les équarrit suivant une tradition familiale qui, sous chaque toit, a force de dogme. Saint-Julien-en-Born, bourg des Landes, situé près d'un vaste marécage, sillonné de ruisseaux, est renommé pour ses aulnes. Ils y abondent, formant une pépinière étrangère au milieu des pignadas immenses qu'ils interrompent un instant, non loin de l'Atlantique dont ils aspirent le rude souffle. On dit que cette absorption d'air salé tonifie leur fibre, comme l'habitude de s'arcbouter contre les vents tombés du large, la bande et la durcit... Le centre d'écoulement pour les hêtres est Mauléon, en Béarn : petite ville pittoresque emplie du fracas de son gave. De là, durant les mois chauds, vers les sommets des Pyrénées, montent des équipes
de bûcherons. Campés sur les étroits plateaux, au-dessus des gorges altières, au-dessous des glaciers suspendus, ils vivent séparés du monde comme des anachorètes, abattant et débitant les beaux arbres géants à la peau marbrée, et ils n'ont avec les autres vivants que le commerce nécessaire à leur subsistance. Chaque semaine, à dos de mulets, on leur apporte leurs vivres. On cause un moment avec eux. On leur apprend les nouvelles d'en bas, la mort d'un père quelquefois ou la naissance d'un fils, et on les rend ensuite à leur travail et à leur solitude. Peu à peu, absorbés par la besogne, ils ne se parlent plus, à court d'ailleurs d'idées, et ils ne prêtent l'oreille le jour qu'aux voix de la montagne, et la nuit qu'à la musique aérienne des sphères. Parfois cependant, le soir, lavés au torrent, après un frugal repas, ils chantent en parties, avec le sens musical des races du Midi, pour peupler l'écho de paroles humaines ou pour se donner l'illusion de la vie partagée... Les mulets qui montent chargés des vivres, redescendent chargés de bois équarri. Comme ils sont attendus à la montée ils le sont à la descente. On les entoure. Les muletiers répondent aux questions des parents : pères et mères, femmes ou fiancées. Et, dans le soir tombant, tandis que l'ombre versée par les monts submerge les
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toits, un bruit animé de propos s'élève sur la place, se mêlant au tintement des sonnailles au cou des bêtes...
Les sabotiers qui reçoivent leur bois de l'extérieur sont les grands seigneurs du métier. Les autres s'alimentent dans leurs environs. Dès que les soleils de juillet sont passés, ne laissant épanouir que les arbres de forte sève, ils partent en quête de leur marchandise. Ils frappent les troncs, du bâton, de crainte qu'ils ne soient minés ; ils examinent les cimes, ils cherchent si, dissimulée dans le feuillage, une branche sèche ne décèle point un manque de santé locale. Puis ils joignent le propriétaire et font prix. Ik se hâtent : les arbres doivent être abattus le premier vendredi de la lune d'août. Sa fibre s'en trouve plus serrée, et toute trempée de flamme à l'abri des vers. Les pièces abattues, des bouviers, clients ordinaires payés en nature, sont priés. On choisit un jour de beau temps et on gagne le chantier. On charge des arbres sur des essieux de char découplés, et on démarre. A domicile on les empile. On les laisse s'aérer tout l'automne, achever de se durcir aux premiers grands gels, et, chose curieuse, prendre une certaine température, devenir moins froids afin de pouvoir les travailler. Le bois vert est impossible à manier longtemps. En février, on scie les troncs en rondelles de
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40 à 45 centimètres, elles-mêmes ensuite fendues en cubes. Et ces cubes travaillés à la hachette, une hachette au taillant très long et incurvé, dont le manche renflé au bout fait contre poids, sont vaguement enfin façonnés en sabots que Ton appareille. Ils commencent à aller deux par deux.
On ne s'arrête plus. On achève le sabot. On le passe au « paroir », pour lui donner sa coupe, tracer « le bout du nez », arrêter le talon. On l'entame au miheu avec une tarière, on le creuse avec la « cuillère » pour y ménager la place du pied, on le polit avec la « rase ». Labeur pénible. La tarière et la cuillère sont poussées de l'épaule et de la poitrine, debout, en pesant sur l'outil comme un bœuf sur le joug. Le bois éclate avec un bruit de déchirement. Le paroir, sorte de lame courte ondulée, fixé par un crochet à ressort sur le banc de travail, est manié à grands tours de bras, et sursaute dans la main en la meurtrissant. Ces outils ont des formes inattendues. La cuillère ressemble à l'objet de ce nom. Mais certaines rases, par exemple, en figure i de feuilles effilées, ont l'air d'être arrachées à la tige mystique d'un lis, et le paroir, si rude à manier, fut cueilli sans doute parmi les algues au fil de l'eau.
Ainsi traités, paire par paire, les sabots sont suspendus à des fils de fer autour de