LA TAUPE
18 avril.
Voici un animal ami de la retraite. Contrairement aux autres bêtes que l'aspect des choses intéresse, la taupe vit dans un labyrinthe, sans communication aucune avec le monde de l'air libre. Son mâle ou sa femelle, ses petits, quelques pas de couloirs souterrains, et c'est assez pour l'existence entière. Si ce n'étaient les monticules de terre qu'elle élève en cheminant à la surface des prés ou dans les sillons des blés jeunes, on ne soupçonnerait pas sa présence. Elle ne fait point de bruit, elle circule furtivement le long de ses couloirs, elle progresse d'un rampement muet. Ni la douleur ni la mort ne lui arrache un cri. Prise au piège, en agonisant, elle se débat sans se plaindre. L'amour même qui lui vient en février ou en mars, cette ivresse universelle, ne la galvanise point, et ses petits mis bas en mai, dans une nuit et dans un silence perpétuels, attestent seuls qu'elle s'est accouplée. "^
La taupe est un exemple d'organisme adapté à son milieu. Devant creuser et se couler entre les terres, dans un sous-sol résistant parfois, elle a façonné de siècle en siècle ses outils. Je veux dire sa tête, son corps, ses membres. Elle a une tête pointue, armée de dents acérées, qui sonde et entame le terrain ; un corps ramassé, doué d'une force énorme, pour agir par la poussée ou par la contraction ; des pattes courtes enfin, aux doigts et aux ongles proportionnellement démesurés, avec lesquelles elle déchire et troue le sol. Ces pattes surtout sont étonnantes. Faites comme des mains, des mains d'homme, adroites et prenantes presque, elles se présentent dans deux positions différentes : parallèlement au corps devant, perpendiculairement derrière. C'est que celles de devant travaillent audessus et autour de la tête, et celles de derrière le long et au-dessous du corps. Les unes font la place où l'animal sera glissé et installé par les autres. Et toutes les quatre par un jeu combiné, à chaque mouvement, enfoncent la bête plus avant. Mais là ne s'arrête pas l'adaptation. Les yeux et la peau même se ressentent de l'ambiance. Oublieux de la lumière, las de s'ouvrir sans fruit dans les ténèbres, et à force sans doute de clignoter incessamment sous la poussière soulevée autour d'eux, les yeux se sont peu à peu râpe-
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tissés à la mesure d*une tête d'épingle. Ils voient toutefois, mais vaguement : en réalité à travers un voile. Ces yeux minuscules sont couverts d'une taie pareille à celle que Ton observe dans la cataracte.. .Quant à la fourrure, elle semble composée de deux pièces disparates. Soyeuse, épaisse, d*un noir sans tache sur le dos et les flancs partout où elle ne fait que frôler les couloirs, elle devient maigre et rousse sous le ventre qui, continûment, se traîne sur le sol creusé. Elle se change même par endroits en cuir âpre et squameux, inattendu sous cette bête dodue nourrie de mets tendres. Les fourreurs n'utilisent pas la peau du ventre. Ainsi outillée, la taupe se met à l'ouvrage. Son unique but est de vivre. Presque aveugle, elle a besoin d'un instinct aigu et d'un labeur tenace pour se procurer les vers et les larves ou les racines qui l'alimentent. Installée à demeure dans un tertre, à l'orée d'un bois, au bord d'un pré, sur la pente d'un champ, elle commence dès le matin ses randonnées souterraines. Elle recherche les terres molles et légères. Elle creuse devant elle, sans direction, prolongeant une galsrie ou l'abandonnant suivant qu'elle y trouve ou non à se nourrir, le ventre au sol, les pattes déchirant la terre. C'est une approche éternelle vers une proie devinée ou convoitée. Chez nul animal plus que chez la
taupe, la loi de la faim n'est impérative. Elle ne sait point jeûner, ni mettre en réserve des provisions, moins encore emmagasiner en elle-même, et vivre sur sa substance. Il lui faut manger toujours et toujours trouver à manger. Elle bouleversera un coin de pré à la poursuite de vers, elle dévastera une parcelle de champ pour fouiller sous les avoines ou sous les blés le fumier se consommant entre deux couches, et où les larves abondent. Lorsque la terre éboulée s'est accumulée sous ses pattes et obstrue le passage, elle l'expulse au dehors. Elle la fait monter à la surface, comme par un puits de mine. Effort prodigieux, si l'on considère la taille de la taupe, grande comme un gros rat. La terre s'arrondit en tas inégaux. Leur nature granuleuse les fait aisément reconnaître. Lorsqu'ils sont frais, on dit que la taupe vient de « souffler ». Tout le jour, aiguillonnée par l'appétit, elle accroît sa galerie et souffle la terre éboulée. Elle n'a même point d'autre instinct de conservation, comme telle bête qui s'ingénie à se dérober, et telle qui songe à son confort. Le soir elle revient à son tertre pour digérer et dormir.
Cette faim insatiable lui porte malheur. Y voyant si peu, elle ne devrait jamais quitter ses couloirs où son flair la guide, où son ouïe la protège, où elle se meut agilement.
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Mais l'été, lorsqu'un mois torride entier a desséché les herbes, lorsque l'air surchauffé pénètre le sous-sol par les fentes de l'argile, forçant les vers à gagner les couches profondes, quand l'eau tarit dans les ruisselets souterrains, elle sort pour manger et pour boire. Elle s'en va en tâtonnant vers les rives restées molles, vers les bas-fonds forestiers meubles encore, et elle ose, pour les atteindre, passer à la nage les cours d'eau baissés... Mortelle imprudence... Flairée et guettée, elle tombe sous la dent des renards.
Les taupes connaissent d'autres dangers.
Ils leur viennent de l'air et de l'eau ; ils leur viennent surtout de l'homme. L'été ne les livre pas seulement aux renards par la faim et par la soif, il les tue aussi par suffocation. Durant les mois de la canicule, les taupes meurent en grand nombre. Elles expirent, comme dans un désert incendié, en se traînant à la recherche d'un coin frais. Et toute la vermine pullulante de la terre les ronge sur place, pareille à ces « noirs bataillons » dont parle Baudelaire dans la Charogne..» L'eau ne les épargne pas plus que l'air. A l'époque des pluies torrentielles, à l'automne et au printemps, elle^Jes assaiile^ de. toutes parts. Entrant dans les galeries et en prenant la pente, elle se déverse et» roule en petites
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cascades limoneuses et engloutît tout ce qu'elle rencontre. Aussi, instruites par la vie, les taupes ne mettent jamais bas dans leurs couloirs. Elles établissent leur portée au plus haut du tertre qu'elles habitent. Elles bâtissent une sorte de temple, sanctuaire obscur de leur espoir, en forme de voûte, soutenu par des piliers, et dont le sol est bombé.
Mais il n'est point d'inventions contre l'homme. Il détruit à coup sûr ces ravageuses de son bien. A la vérité, deux écoles argumentent au sujet des taupes. L'une affirme qu'elles sont utiles en opérant un drainage naturel, l'autre assure que ce drainage reste sans effet, et que, par contre, les taupes consomment une quantité énorme de racines de céréales et de plantes fourragères. Je ne parle pas de leurs incursions dans les potagers où elles prisent la chair pâle des asperges et la chair rose des carottes... En tout cas chez nous on les traque sans merci. On les chasse en hiver. On y trouve double bénéfice : on tue à la fois la mère et la portée en gestation ; on fait emplette de peaux au moment de leur plus grande valeur.
Le métier de « taupier », de chasseur de taupes, n'est pas exercé dans nos contrées. Tous les taupiers que nous employons sont Catalans. Possesseurs de père en fils du secret professionnel, ils le gardent avec