‹ Chez nous; travaux et jeux rustiques (volume 2)Chapitre 36 sur 39 · A LA BASSE-COUR Î · texte numérisé non relu

A LA BASSE-COUR Î

avalent à la hâte un grain souillé, ou comme les canards, s'accroupissent sur la pâture jetée, et inertes et muets, se laissent piétiner plutôt que d'en céder un atome. Mais, comme le grain ne cesse de roulera terre, tout s'apaise, chacun se range en s'assouvissant, et bientôt on n'entend plus que le choc sourd des becs sur le sol pareil au bruit d'une pluie lourde. Et sur ces bêtes ruées, sur la fraîche fille qui s'est tue, le grand soleil, surgi, déploie sa gerbe de rayons...

Tous après se dispersent. Ils vont chercher leur vie, s'accoupler, nicher et pondre. C'est ici que les difTérences de civilisation apparaissent, car ce peuple n'a pas été apprivoisé à la fois par l'homme. Les plus familiers sont les coqs et les poules.

Tout le monde les connaît. Mais qu'ils viennent de l'âpre Barbarie ou de la sèche Numidie, ou de l'Inde molle, qu'ils soient communs, flandrins, sultans, blancs ou roux, noirs bleus ou noirs ocellés, huppés, frisés, pattus, dits de perle ou dits de soie, toujours, la femelle est moins grande, de plumage moins beau, de crête et d'ergots moins développés que le mâle. A lui, au coq, la crête charnue, le bec puissant, la poitrine large, la queue abondante en faucille, les pieds aux ongles acérés. Et là-dessus toute la gamme des couleurs : azur et pourpre, argent et or.

î*6 CHEZ NOUS

et les reflets des porcelaines, et les feux des pierreries, des mélanges de tons pareils à ceux des aubes et des soirs d'été. Et l'attitude et le caractère répondent au harnois. Il va, impérieux et prompt, tout droit parmi ses poules. C'est un tyran : mais voluptueux et tendre. S'il rassemble ses poules d'un gloussement bref et ne supporte pas qu'on s'attarde, il partage avec elles ses trouvailles, vers ou grains déterrés. S'il est sensuel, il Test également et ne fait point de jalouses. Aussi se pavane-t-il, sans trouver de rebelles en son harem renouvelé.

D'ailleurs, il possède ses poules pour le plaisir. L'instinct de reproduction ne l'y pousse point. Les poules n'ont besoin de la coopération du mâle que pour être fécondées. Les œufs naissent naturellement sur une sorte de grappe qui est l'ovaire, grossissent graduellement, et se détachent comme des fruits d'albâtre. Coqs et poules s'accouplent et se reproduisent presque toute l'année. C'est en ces actes de vie qu'ils se montrent depuis longtemps soumis à l'homme. Ils acceptent de se reproduire dans un espace clos, de couver dans des nids artificiels, et même de s'en laisser écarter. La poule qui a pondu des œufs n'est pas toujours celle qui les fait éclore.

La couveuse est pleine du sentiment de sa

À LA BASSE-CODR J47

fonction. Elle boit et mange dans son nid. Les paupières mi-closes, elle a l'air de percevoir continûment des tressaillements organiques. Enfin, le vingt et unième jour, des pépiements mêlés de petits bruits de coque brisée se font entendre, et un par un, à quelques heures d'intervalle, les poulets sortent de l'ombre chaude des ailes maternelles. Ils sont charmants : noirs striés d'or, mordorés ou lamés de blanc, avec le pied leste et l'œil éveillé. Joyeux et curieux, toujours à fureter dans la cuisine où on les a transportés pour ménaorer la transition entre la chaleur ani-^ maie et l'air extérieur, ils trottent tout de suite sur leurs pattes fragiles, picorent la mie de pain ou le riz qu'on leur jette, et bientôt, on ne sait comment, sautent sur tout et s'y perchent. Et, comme rien n'est plus doux au toucher que leur duvet, comme on les manie et les caresse, ils deviennent hardis, assiègent les bras et les épaules des femmes penchées sur eux, ou, lorsqu'elles sont baissées, se blotissent au creux de leur robe.

Parmi tant de vie, d'amour et de joie, le chapon erre seul. Émasculé, chargé de chairs succulentes qui le font tuer de bonne heure, honni par les coqs, méprisé des poules, il paraît ressentir l'amertume de son destin de bête à part, bonne seulement pour l'engrais. Et cependant, comme les parias, il aime à

CHEZ NOOS

aimer et à se dévouer. Les vieilles métayères attentives à tout, le savent bien. A certaines saisons, lorsque les poules sont d'humeur vagabonde ou qu'il y a trop d'oeufs à faire éclore, elles le mettent à couver. Il a pour couver, pour guider ensuite les poussins et veiller sur eux des inquiétudes et des tendresses de poule, et, pour les défendre, des élans et des audaces de coq de combat. Seul, lorsque tout fuit à l'approche do l'épervier ; lorsque le coq même s'en tient à des cris, il suit l'assaillzint dans ses orbes, l'attaque s'il descend, et, galvanisé par cette paternité adoptive, le pourchasse dans les airs, à hauteur de vol, avec un bruit d'ailes strident comme s'il agitait des plumes de métal.

A un degré moindre de civilisation viennent ies dindons. Originaires d'Amérique où ils vivent libres, par bandes de mâles et de femelles que la pariade seule rassemble, parmi les savanes et les forêts encombrées d'osmondes, ils gardent un fond de sauvagerie irrépressible. Le mâle reste d'une brutalité sensuelle excessive, la femelle d'un éloignement stupide. Rien ne peut l'amener à pondre dans un lieu clos, ni dans un endroit d'abord facile. Elle hante les bois épineux, les fourrés profonds, les blés montés que l'on hésite à fouiller. Elle ne revient pas. Elle reste accroupie sur son nid, épiant jusqu'au

A LA BASSE-COUR '2i9

passage d'un oiseau. Si ce n'était la vanité du mâle qui, durant l'incubation, se promène auï environs d'un pas sacerdotal et fait la roue ; si ce n'était, au lendemain de l'éclosicn, le frêle cri flûte pareil au cri triste des courlis, que les dindonneaux jettent en se levant, on perdrait la plupart des couvées. C3 n'est pas tout. La dinde dénichée cherche à partir avec ses petits. Le soir, dès que le silence gagne, elle se coule vers les lÈières, les chemins creux ou les ravins, i^lors, on suspend à son cou un grelot dont le s)n la trahit ou, si elle est particulièrement smvage, on l'attache par une patte à un a-bre.

Le moment de la maternité est le seul où Il dinde respire. Le reste du temps, terrorisée, ei proie au désir frénétique du mâle, elle vit crasée et piétinée. D'une timidité épou- "^ntée, et fécondée d'ailleurs pour une quinaine de jours, elle fuit ce jouisseur pesant, le dindon se rabat sur les poules, les canes o les pintades. Et, lorsque sa femelle couve brs d'atteinte, il devient le fléau de la basseour. Des batailles furieuses se livrent. Les utres mâles exaspérés l'assaillent à la fois, lûmes et sang volent. Aussi peu de poulillers possèdent des dindons. Les gens aisés, nez qui la police de la basse-cour est assurée, û élèvent seuls. Les petites gens ne nour-

rissent que des dindes. Ils les mènent, à intervalles réguliers, au dindon du riche.

Chose étrange : de cet appétit déchaîné naissent des êtres fragiles à l'excès. Les dindonneaux, jusqu'à leur puberté « où ils tirent le rouge », sont sensibles à tout : au froid, à la pluie, au vent, au moindre mal. Il leur faut des aliments excitants et substantiels. On leur donne des grains de poivre, des orties hachées saupoudrées de farine, on leir fait boire du lait coupé ici d'eau de la chaadeleur.

Les dindons sont d'un noir lustré, parf(is marbré, ou d'un roux strié de gris. Il en et d'un blanc immaculé. Ceux-là, par les matiis printaniers oii la rosée coule au long des tigo, quand ils sillonnent les prés onduleux n écartant les herbes, ont l'air de cygnes égarîs qui s'avancent au loin sur des eaux vertes.

Si la fureur erotique du dindon, les allés et venues de la dinde renseignent sur l'époqie où celle-ci couve, on ignore quand et où la cane pond. Embarrassés sur terre où ils >e traînent en oscillant, navigateurs au loig cours, les canards retournent pour s'accapler à l'élément famiher. Dès que l'hiiîr règne, glaçant les sèves, leur sang à eux ht plus fort. Un jour, surtout s'ils sont pès d'une rivière ou d'un ruisseau, ils s'envolet, jettent leur cri de départ et gagnent l'eu.

Page 1