A LA BASSE-COUR
Là, au milieu des flots refroidis, légèrement résistants par endroit, "e mâle couvre sa femelle. Silencieusement il l'entraîne sous lui, le bec seul hors de l'élément, nageant et volant à moitié, comme s'il voulait imprimer à ses petits sa double nature aquatique et aérienne. Autour d'eux, dans l'engourdissement des choses, l'onde complice frémit d'aise à ces tressaillements de vie...
Une fois fécondée, se servant des tiges des roseaux, tressant des joncs, la cane bâtit près des rives un nid flottant, y pond ses œufs, et, balancée par les rides soulevées, couve longuement dans la solitude et la brume des eaux. Puis elle jette par-dessus bord les canetons éclos, et ceux-ci, à peine l'onde touchée, s'ébattent en nasillant de joie, ravis de la mollesse fraîche de ce berceau.
Un couple de canards disparu est un couple perdu : lui et ses œufs. Son accouplement reste insoupçonné, son nid introuvable. A peine les petites bêtes carnassières des eaux, comme la loutre, parviennent- elles à s'en «mparer. On a recours à un stratagème.
Quand est venue leur saison, celle du désir et de la ponte, chaque matin avant de les laisser sortir, la fille de peine sonde les canes. Si son doigt s'arrête sur un œuf en formation, elle retient et assoit sur un nid préparé celle qui le porte. L'œuf fait, elle la
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libère, la cane qui a pondu ne cherchant plus à fuir. L'instinct de la maternité l'emporte sur celui de la liberté.
Les canetons sont de petits volatiles gauches et déséquilibrés, voraces à l'excès. Même l'enfance est chez eux sans grâce. Ils sont peut-être les seuls oiseaux dont le premier cri résonne sans harmonie. Ils mangent des herbes mélangées de farine, puis des grains ; cela dans leur jeune âge. Grands, ils dévorent tout ce qui peut s'avaler. Les loches d'eau sont leur régal.
Avec les pintades, l'homme vit dans l'incertitude journalière. Ce sont des indépendantes forcenées. Il n'y a pas à songer à les faire pondre ni couver en servage. Elles ne se reproduisent qu'en liberté. Secrètes dans leurs amours, cachées dans leur ponte, d'une habileté extrême à dissimuler leur nid, elles acceptent avec dédain la pâture et le couvert sans se plier à aucune concession. Ce sont aussi des guerrières. Il faut les voir sous leur cotte de plumes bleuâtres, semée de taches blanches, le dos arrondi, la taille trapue, la queue courte, la tête surmontée d'une sorte de casque osseux, se quereller et se battre, assaillir sans raison tout venant en précipitant leurs cris aigus comme une sonnerie. Venues de l'Afrique où elles hantent par tribus les taillis épineux et les oasis dévorées