‹ Chez nous; travaux et jeux rustiquesChapitre 10 sur 21 · LOU CERCLÉ · texte numérisé non relu

LOU CERCLÉ

sujet de huit ans ou plus expose à des mécomptes certains. Mis en place, c'est-à-dire ajusté sur le fût, il ne tarde pas à se « piquer », à passer à l'état de « crible », perforé qu'il est d'une multitude de trous de vers, par où il s'en va en poussière. Vous saurez enfin que le bois abattu sur la sève « fermente «. Jonchant à peine le sol, il bouillonne en lui-même, il est le siège d'on ne sait quel travail d'échaufîement interne, d'on ne sait quelle désagrégation invisible, et se brise infailliblement sous l'outil, et quel qu'il soit, de châtaignier, de saule ou de noisetier... Faits d'expérience contre lesquels il n'y a rien... Ce n'est point tout. Il reste à « s'intéresser », à porter attention à la santé du taillis. Les perches doivent jaillir de la souche, bien droites, bien denses, nourries, offrant une peau lisse et charnue, régulièrement marbrée. Bien entendu, il les faut drues, non mêlées de sujets morts. Le bois sec est un indice d'anémie du tronc. D'un hectare à l'autre, souvent il existe en plus ou en moins une différence de 200 faix à débiter sur les 600 à 800 que contient une coupe. C'est pourquoi l'ouvrier a besoin de posséder un coup d'œil juste. Il achète à vue. Il divise le taillis à marchander en zones, il les jalonne, il les examine et les évalue ensuite l'une après l'autre. Il s'attache à relever le nombre des brins ; tout en se cou-

lant dés bras et des épaules dans la foule des rejetons pressés, il fait son prix.

Le « cerclé » n'abat point son taillis. Il le donne à « coucher » et à élaguer à des voisins qui manquent de petit bois et qui, pour ce travail, se réservent les ramilles et les pointes, bien qu'ils ne coupent pas ces dernières. On verra pourquoi. Ils prennent encore les rejets morts ou défectueux. Ce débris sert dans les maisons aux cuissons rapides, à faire frire un œuf ou griller un « pan » de saucisse, ou encore à pousser la pâtée du cochon. Et puis ces broutilles sont gaies, émettent une flamme brillante et pétillent, on les aime... Le bois élagué, l'ouvrier arrive. Il « épointe » aussitôt les perches. Il les sectionne à 4 pieds et demi de la base, ou à 6, 7, 8, 10, soit de 1 m. 50 à 3 m. 33 de long, suivant les besoins de sa commande. Il obtient des barres de toute dimension entre ces mesures, qui, fendues en deux, trois ou quatre de bout en bout, fournissent les lattes d'où sortent les cercles. Lui seul est apte à cette opération, sachant seul ce qu'il doit livrer. De plus, économe de sa matière, il emploie tout le bois utilisable. Les barres coupées à dimension, il songe à s'installer. Il se construit un abri. Il le place au centre du chantier, afin de rayonner sans perdre de temps, sans avoir surtout à transporter trop loin ce bois vert et pesant. 11 rayonne

à l'ordinaire sur une centaine de mètres. Tout est à bas autour de lui, il ne se trompe point de dix pas. Il plante quatre piquets, deux par deux et croisés, en forme d'x, à 3 mètres de distance de pied à pied sur la même ligne et à 1 m. 50 au-dessus de terre. D'un couple de piquets à l'autre, une lourde perche de 4 mètres est jetée. Sur elle s'appuie la charpente. Oh ! rudimentaire et limitée à une seule pente. Elle est formée de seize à dixhuit barres de 3 m. 33, donc les plus longues, qui, fichées en terre par le gros bout, appuyées et distribuées ensuite le long de la pièce transversale à 20 centimètres d'écartement, s'élèvent à angle aigu, montent obliquement vers le firmament. Ce n'est encore que l'ossature. Il reste à couvrir. Les copeaux qui sautent au fil de l'outil servent de tuiles. Le « cerclé » commence par les accumuler au ras du sol, au pied des barres, afin de les empêcher de basculer, et puis, de jour en jour, il les pousse en couches successives jusqu'à l'extrémité de ces sortes de chevrons. Les couches sont étendues régulièrement, elles s'étagent sur une épaisseur de 25 à 30 centimètres. Et l'appentis est terminé. Il se dresse, ouvert de trois côtés. On comprend que l'orientation donnée à l'abri soit chose importante. Chez nous, où les ruées du vent et de la pluie débouchent de l'ouest, il fait face au levant. Et comme les

chantiers changent, avec eux l'horizon, le « cerclé », pour ne point orienter son appentis à faux, s'en remet au soleil. Il relève « le rayon de dix heures », et le trait d'or ou d'argent venu du fond de l'espace jusqu'à ce coin perdu lui indique la direction et l'axe de l'humble toit.

Là il vit toute l'année. Il arrive à l'aube grise quand la dernière étoile s'éteint, il s'en va à la nuit quand la première étoile s'allume. Souvent il perce la soirée. Il travaille à la lueur d'une lanterne, vitrée sur les quatre côtés, foulant les copeaux qui floconnent à ses pieds. La couleur de la lumière, la position de l'astre, les bruits de la campagne autour de lui, l'exhalaison ou l'évaporation des brumes lui indiquent l'heure ; et le sens du vent, la fuite des nues, les reflets que le ciel indécis fait courir sur la terre, le halo de la lune ou l'arc du matin, le temps qui va venir. Comme les poules, il n'erre point sur la durée des averses. Il continue à besogner à l'entrée de son abri, s'il doit pleuvoir longtemps ; si ce n'est qu'une ondée, il s'enfonce dessous et attend la fin de l'eau. Le sol, d'ailleurs, est un livre ouvert où il lit en marchant. Il y apprend l'état de l'air. Ainsi les mousses, les herbes, les feuilles amassées restent molles et mouillées quand l'atmosphère est chargée d'humidité ; elles deviennent raides et bruissantes sous un

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