LE FAISEUR DE CERCLES
Février 1922.
Ce n'est point un sorcier qui trace la nuit, du bout d'un bâton sur lequel il a craché, des cercles magiques autour des maisons qu'il Veut envoûter, ou qui, au clair de lune glacé de l'hiver, s'en va danser sur les prés de ses ennemis des rondes silencieuses sous lesquelles, à la « prime », des végétations inconnues pousseront, néfastes aux bêtes qui les pâturent ; c'est un bon et rude ouvrier spécialisé dans la fabrication des cercles pour vaisselle vinaire. Il fend, il « ripe », il « trempe » tous les cercles qui corsettent les fûts, bandes de bois brunes aux ligatures d'osier d'or. Et ceux de la cuve, du tonneau où le vin est foulé, logé, où il fermente et ô'éclaircit ; et ceux de la barrique où on le soutire pour l'affiner ; et ceux de la « pièce » ou du baril où il est précieusement bondé, converti en armagnac, flot de feu parfumé et sucré. « Lou cerclé » vit toute l'année
dans les bois, à part des autres hommes qu'il ne retrouve que le dimanche, à la messe, « au billard de quilles », autour d'une partie de cartes flanquée d'une bouteille de piquepoult. Et s'il rentre chaque soir chez lui pour souper et dormir, il ne voit les siens qu'entre deux bouchées, comme ces passants de nuit qui heurtent à la porte, vident un verre, font un somme sur la paille et s'en vont.
On fabrique des cercles avec du châtaignier, du noisetier et du saule. Non point avec tout, pris n'importe où, à n'importe quel âge ou quel moment. Le « cerclé » vous dira qu'il faut prendre le châtaignier sur les pentes, au revers des coteaux, où l'on a l'habitude ici « d'arrêter la charrue », car les bêtes n'y sauraient cheminer accouplées ; et le noisetier et le saule dans les bas-fonds, les terrains lourds, le long des ruisseaux. Le noisetier et le saule, en effet, manquent de crue dans les terres fortes et sèches, le châtaignier de résistance dans un sol mou. Ce n'est point assez dire pour ce dernier. Poussé dans les bas-fonds, il devient trop « gras » et casse comme verre dès qu'on le fend. Il vous apprendra que tout bois doit être acheté à l'âge de cinq ou six ans ; qu'avant comme après il est inutilisable, ne possédant qu'à cet âge précis le cœur et l'aubier voulus ; plus de celui-ci que de celui-là. Même, le