I-OU CERCLE
effluve sec ou sous le souffle du nord qui épure l'horizon. Les saisons se renouvellent pour lui sur la face des choses. Il voit le ciel pâlir, le soleil s'abîmer plus tôt ; il voit poindre et s'ouvrir les bourgeons ; naître, s'épanouir, rougir, passer la fleur et le fruit des bois, la violette et la fraise ; se tarir la source, tomber la châtaigne sur la feuille qui roule, et il dit : voici l'hiver, le printemps, l'été, voici l'automne ; et l'écoulement des mois et des jours traversés de tant d'événements n'est marqué à ses yeux que par ces signes. Les migrateurs lui apportent le secret de l'espace. Lorsque les ortolans et les palombes qui cinglent vers l'Afrique hâtent leur passage, il sait que les frimas seront précoces ; il sait que l'astre retient sa flamme, qu'avril hésite si le coucou tarde à jeter son cri égal. C'est pourquoi il n'a souci des moyens des autres hommes pour régler ses apprêts, se vêtir ou se dévêtir par exemple sous ses habits de velours, les seuls qui résistent aux frottements du bois ; il dédaigne les montres, les calendriers et ces objets où se mesure « le trouble du temps )). Et puis tous les jours sont propices à ses yeux. La solitude est une enchanteresse. Il ne cherche pas à tuer les heures.
Au moment de ses repas, à 8 heures, à midi, à 4 heures, quand ses bras arrêtés laisf=înt son esprit songer, il fait le tour de
ces lieux avec son âme. A midi, surtout, où il a plus de loisir. Son feu brille, copeaux ardents qui se tordent en brûlant, devant lesquels sa soupe et son rata se réchauffent. La veille, après avoir revu ses vêtements, tandis qu'il dormait, sa femme a rempli la marmite en tôle émaillée, à double fond, des mets qu'il aime : de jambon, entre autres, de « tranches », comme on dit ici, chair compacte qui « tient » le plus l'homme au tra» vail ; et elle a garni de vin et de pain la besace. Lui, au réveil, en sortant à pas assourdis, a tout emporté à la hâte, satis' fait du poids du contenu. Et maintenant, il mange lentement. Son chien, accroupi en face de lui, attend sa part, en particulier un bout de miche trempé dans la sauce. Il est son compagnon assidu, silencieux, mais non muet. Il parle avec ses yeux, sa queue, avec les frémissements de son être fidèle. L'uil et l'autre sont heureux. Rassasiés, le chien muse, regarde les oiseaux voltiger dans les branches, ou, entendant des trottinements, reniflant une odeur sauvage, part à la chasse de quelque bête maraudeuse ; l'homme réfléchit sur sa destinée. Il se rap' pelle qu'il trouve tout ici : le vivre, le vêtement, le couvert pour les siens et pour lui, son gagne-pain eu un mot, et la santé du corps par la saine fatigue, et la paix du cœur dans la tâche accomplie, et la joie d'exister