LOU CERCLÉ
par surcroît. Alors il se met à chanter. Parmi les craquements et les sifflements du bois qui vole et se fend, sa chanson jaillit comme les trilles d'un chardonneret dans le bruit du vent. Il n'a point de ces airs habituels aux paysans, dont la tristesse les suit jusqu'au repas de noces, il ne connaît que des refrains alertes, aux longs éclats. Il prend le ton au cri du merle, au rire du ruisseau, au tintement d'une sonnaille, et, tenté par les échos qui répètent ses finales en les amplifiant, il finit pour recommencer. Et là-bas, dans le cirque végétal aux portiques multipliés, on dirait que des voix amies se répondent...
Voici ce qu'il fait en chantant... Ses perches transformées en barres, il les transporte sous l'appentis en quantité suffisante pour alimenter son travail. Après quoi il apporte son chevalet et ses outils : le couteau-plane et la serpette. Le chevalet est une pièce courbe assujettie à deux pieds jumelés et munie d'une forte cheville à droite, une sorte d'établi qui ressemble à une chèvre pour soulever les voitures. La serpette se compose d'une large lame avec un bec en haut, à angle droit, et d'une poignée dans laquelle elle s'emmanche ; le couteau-plane a la forme d'un couteau allongé et égal, légèrement cintré, terminé aux deux bouts par une pointe recourbée, enfoncée
dans une poire. La première sert à fendre le bois, le second à le « riper ». On manie celle-là en tous sens, celui-ci horizontalement. I^es outils sont d'acier fin, de fil ardent, résistants, sonores au choc, animés de reflets gris bleu, mobiles comme des rayons sur l'onde. Toutes qualités recherchées. En place, l'ouvrier fixe le pied de son chevalet et empoigne une barre. Il saisit la serpette, il en enfonce le bec dans le bois, à l'un des bouts, et bute fortement le tout contre la tête du chevalet. La barre se fend, il l'ouvre tant qu'il peut en opérant une pression sur l'outil de droite à gauche ou inversement, et puis il lâche sa serpette. Il prend la barre à deux mains, la droite en avant, la gauche en arrière, il introduit la cheville dans la fente commencée. Alors, guidant et poussant la barre avec la main gauche, l'aidant de la droite à éclater, à s'ouvrir, il fait fendre le bois jusqu'au bout, dans le sens du fil, sans le perdre jamais. Son habileté est telle qu'il sent au toucher seul comment et jusqu'où se fend la barre. Sa main gauche surtout est experte. Il la serre, il la desserre, il suit le gonflement de la fibre ; il en palpe, il en devine les résistances. Bref, la barre sort de ses doigts fendue en deux, trois ou quatre selon sa force, glisse hors de sa prise comme un « cingla n ^), comme une de ces grosses couleuvres des champs sur qui on met par-