‹ Chez nous; travaux et jeux rustiquesChapitre 13 sur 21 · I,OU CERCLÉ · texte numérisé non relu

I,OU CERCLÉ

fois involontairement la main, quand on coupe le blé à la faucille... Il a obtenu des lattes. Celles-ci ont deux faces, dont l'une couverte de peau, çà et là bossuée de nodosités. Il s'agit de les amener à l'épaisseur demandée pour les cercles, soit d'un à un centimètre et demi. C'est le travail du couteau-plane. On « descend » avec lui deux ou trois « veines », c'est-à-dire on amincit la iatte, on enlève l'excédent du bois. Ces veines ne sont autre chose que les lignes circulaires qui marquent la croissance annuelle des arbres. Quand elles sont descendues, on dégauchit les lattes à l'intérieur, pour qu'elles plaquent plus tard sur le fut. Tout cela dans le métier s'exprime par le mot « riper ». Le cercle est fait : mais un cercle encore tout en long, qui gît sur son lit de copeaux.

Il reste à le plier. Alors l'ouvrier le « trempe », il l'immerge deux ou trois jours, s'il se peut dans une eau vive, courante, pure, qui lave le bois en roulant. Pendant qu'il trempe, le « cerclé » prépare ses « moules », autant qu'il y a de dimensions de cercles. Ce sont des formes faites de huit piquets plantés en rond, dans l'intérieur desquels il plie et empile ses lattes, il les « roule ». Il les tire toutes ruisselantes du ruisseau, saturées d'eau. C'est là que la peau laissée joue son rôle. Si elle se détache pendant la flexion, on juge que le cercle sera mauvais, et on l'écarté ;

si elle reste adhérente, il est bon, il entre dans le moule. Il y entre à l'ordinaire facilement, amolli qu'il est, distendu au possible par le bain. Il n'y a plus qu'à livrer les cercles. Les tonneliers des environs viennent les choisir. Us les repassent, ils y pratiquent des encoches aux extrémités pour arrêter les ligatures, ils les ajustent sur les fûts. Ces ligatures sont fournies par des pieds d'osier plantes dans les vignes bien tenues, à la tête des sillons, et que l'on coupe chaque année. Us donnent de beaux brins lisses, droits, éclatants sous le soleil, qui ressemblent à des faisceaux évasés, ou mieux à des éventails géants aux branches d'or, à demi ouverts par la brise... Les cercles assemblés, ajustés, le tonnelier les frappe. Le « cerclé », là-bas, sur son chantier lointain, mais vers qui le vent porte, entend. Le son profond et martelé lui arrive, par bouffées, pareil à un roulement étouffé de tambour. Souvent, il n'y tient pas. 11 quitte tout pour aller voir si son bois « fait l'affaire »,

On le retient à dîner. Il accepte, il a trop envie de savoir. Et puis, il est tranquille. Son chien, qui est resté, montera la faction durant son absence. Couché sur les copeaux, il veille sur les lattes, le chevalet, la lanterne, les outils. Il n'y faudrait point toucher. L'ouvrier pioche dans la soupière. En mangeant, il vante ses cercles, ses cercles de bois. Ils

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valent mieux que les bandes de fer. Plus épais, noueux par endroits à l'extérieur, ils protègent la douve du fût roulé plein sur le sol. Le fût porte sur eux ; avec les cercles de fer, il appuie tout entier sur lui-même. Le « cerclé » boit à son ouvrage.

Qu'il vide son verre avec contentement ! Il a bien, longtemps, courageusement travaillé... Rentrant l'autre soir, je vis s'allumer à fleur d'un coteau une lumière inconnue. D'un éclat fixe qui illuminait le bord du ciel où elle brûlait seule, elle fascinait l'œil, pareille à ces brasiers attisés pour donner l'alerte. Soudain, comme porté par son rayon, un chant s'éleva. Il vibrait dans l'air immobile. Je compris. Le « cerclé » du voisinage achevait la provision de perches de la journée. Père de neuf enfants, au feu de sa lanterne, il s'attardait à gagner leur pain avec amour. Bientôt d'autres flammes apparurent au-dessus. L'abîme nocturne s'emplissait de constellations. Je m.' arrêtai, ému, attentif seulement à la lumière de la terre. Allumée par une main d'homme pour l'aider à remplir sa destinée, elle effaçait à mes yeux tout cet infini irradié, tous ces foyers d'astres indifférents.

Mars 1922.

C'est un chien. Il appartient à Jeanty Parins, métayer au Glaoudi. Il y a toujours tout gardé : et les bêtes qui marchent et courent, et celles qui volent, et le jardin et les terres, et, quand ils étaient petits, les enfants. Chacun dans le pays, où il est renommé, l'appelle « lou Flic », comme l'on dit ici en parlant d'un homme : lou (le) Lartigolles, lou Nalis. C'est un hommage rendu à son intelligence et à sa fidélité, l'une et l'autre de longue réputation. Car il est très vieux. Devenu sourd à demi et aveugle, boiteux, édenté, perclus presque, il se traîne au coin du feu les jours froids, au soleil par les beaux jours ; il n'est plus bon à grand'chose. On veut le pendre, pour le tuer vite, sans qu'il souffre. Aux champs, les vieux animaux et les vieilles gens, lorsqu'ils se sentent inutiles, désirent eux-mêmes s'en aller. Le pendre, mais quand? Son maître, âgé aussi, moins que lui, retarde toujours

la date. En ce moment, devant la porte, assis sur un banc de bois et appuyé au torchis, le chien couché à ses pieds, il prend l'air du matin, regardant se lever l'astre frissonnant de la saison nouvelle et la sève montante empourprer les bourgeons à la pointe ; des arbres. Il songe à ce compagnon qu'il va falloir sacrifier, il repasse en son esprit l'histoire de cette créature attachée et dévouée « qui s'est ruinée au travail ».

Lou Flic naquit à la métairie voilà quatorze ans, à la prime, avant Pâques, d'une chienne de berger de la Bigorre venu hiverneï avec ses ouailles, à la chute des neiges. Il naquit en même temps que le premier agneau du troupeau. Le métayer acheta à la fois les deux bêtes, le chien 6 francs, l'agneau 15. Le destin de celui-ci fut court. Quand les cloches, retour de Rome, sonnèrent la grande fête, il fut saigné. On le servit le lendemain en gigots croustillants, sur un lit de cresson. Le chien, lui, était promis à un sort lointain. Fils d'une race pure, d'une lignée habituée à toutes les factions, à tous les services, et même à assaillir les ours durant les nuits constellées d'août 011 ils rôdent sur les hauts plateaux en projetant leur forme, il possédait un tempérament calme et résolu, une intelligence réfléchie, ouverte aux impressions, une mémoire indéfectible, un esprit observateur à l'égal

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de celui d'une personne, et, plus que bien des gens, le souci émouvant du devoir. Au physique, s'il clait chien des ongles aux crocB, il se montrait vêtu comme un mouton. On le voyait trapu, ramassé, avec de fortes jambes aux jointures descendues, la gueule demi-ouverte plantée de canines tranchantes d'un ton éclatant, promener une sorte de manteau de poils longs, abondants, rudeô et laineux, qui le couvrait tout entier, et jusque sur ses yeux roux, ardents, attentifs, striés de points rouges, et jusque sur son nez noir camus incessamment en mouvement, pendait autour de lui en boucles em* mêlées. Sans doute, à force de vivre avec les ouailles, non pas précisément par luimême, mais par sa longue ascendance, il leur avait pris les plis épais de leur toison. Personnellement, à la métairie, il n'avait jamais gardé que les bêtes puissantes aux têtes armées, dont il faut savoir manier la force.

Ici, le métayer posa son pied chaussé d'une espadrille sur le flanc du chien, et le caressa doucement en le poussant, du mouvement avec lequel il aurait donné le branle à un berceau. Ses souvciirs lui revenaient en foule. Comme il l'avait élevé, dressé avec préc«aution, patience, avec justice ! Quel contentement en voyant son instinct se changer peu à peu en facultés humaines presque ! Il

l'avait nourri d'abord comme un enfant, avec du lait, jusqu'à trois mois ; du lait, du pain sec, des restes de la table jusqu'à six ; au delà, avec des os tendres jetés à sucer et ce qui se ramasse aux pieds des gens. Entre temps, il lui apprit à suivre, tout petit, quand il roulait encore de motte en motte, à saisir les commandements et les intonations de la voix, A six mois, il était devenu l'ombre même du métayer, n'obéissait qu'à lui, comme il convient pour obtenir une exécution immédiate et précise. Ce fut l'époque où il commença son éducation matérielle et morale, le dressage minutieux d'un chien de son espèce. Dès ce moment, il cessa de lui-même de jouer, empli du sérieux de ses fonctions, de la confiance mise en lui. Il devint peu soucieux de caresses qui distraient et amollissent.

Parins se rappelait l'avoir endoctriné notion par notion. Il lui fit connaître les terres où il devait garder, les chemins qui y conduisaient. Il le promena partout, passant et repassant par les mêmes sentes. Il lui apprit à attendre que les claires-voies fussent ouvertes avant d'entrer dans une pièce ou d'en sortir, à s'arrêter devant le tertre ou la haie qui séparait le bien de celui du voisin, à connaître surtout les limites de la métairie. Leçons répétées souvent, accompagnées d'une récompense ou d'un châtiment, morceau de

sucre, coup de baguette d'osier donné à propos. Et chaque fois les objets furent nommés : « Entre dans la lande ; » « Passe dans la vigne ou le champ » ; « Allons voir le bois ». Et ici : « Halte ! le voisin commence après ce tertre » ; et là : « Couché ! c'est la route, on ne sort pas. » — Si bien que l'animal s'arrêtait seul au bout du bien, et ne continuait que sifïlé. Si bien qu'il ne regardait même plus par-dessus le tertre jointif, qu'il discernait les pièces mieux qu'un pâtre. Au reste étonnamment doué. Le métayer disait : « Il a sa connaissance, comme moi. » On le vit à la leçon donnée sur les bêtes. Le « parc » c'est-à-dire l'étable et ses entours, était bien garni au Glaoudi. On comptait là toujours dix'huit ou vingt têtes. CJiaque bête avait son nom. Parins siffla lou Flic, et tous deux entrèrent dans le parc. Toute une rangée de croupes blanches ou grises, grasses, luisantes, régnait, les animaux bien à leur place, bien couplés. Bœufs, vaches, bouvillons, génisses. Le métayer passait dans les stalles, caressait l'un sur le front, l'autre sur le flanc, répétant : « Vois, celle-ci, c'est la Rougette ; celui-là, le Bouët » ; et ainsi de suite de bête en bête. « Retiens, car si je te commande « bire », détourne de là le Bouët, il ne faudra point t'en prendre à Marty. » Enfin, au bout de quelques jours, Parins dit : « Compte avec moi maintenant. Il y en a vingt. Apprends.

Lorsque je te confierai dix bêtes, tu devras en ramener dix, non sept ou neuf. Compte : un, deux, trois... » Lou Flic regardait, notait dans sa tête, allant et venant sur les talons du métayer, et ses yeux roux, striés de points rouges, qui avaient l'air de se dilater, répondaient : « J'ai compris... » Certes, et au point que, depuis, il s'aperçut toujours d'une place laissée vide par une bête égarée, vendue ou morte.

Là-dessus, un beau matin, comme celui d'aujourd'hui, ils partirent tous deux gar* der... Les herbes avaient achevé de fumer sous la rosée dissoute. Un jeune soleil ruisselait sur les choses, et les rayons étaient traversés d'efïluves tièdes montés de la terre caressée. Une terre qui s'éveillait, tout humide et déjà parfumée, du sommeil hivernal... Il y avait au fond du bien une vaste pièce mi en blé de l'année, mi en graminées de toutes sortes, poussées sur une jachère. Parins ouvrit les claires-voies jusque-là, détacha les bêtes et commanda : « Allons ! » Ravi, lou Flic 8'empressa, courut s'assurer que chaque bêle avait quitté l'étable, et puis sur un signe, et puis sur un autre, poussa la queue, poussa le flanc de la foule encornée en marche, et à travers la lande, et par la grande allée de la vigne, tout le monde déboucha sur la pâture. Ici, une autre leçon mémorable fut donnée. Il s'agissait de maintenir le bétail

sur la jachère, de l'écarter du blé, et par suite de ne point confondre les terrains entre eux et ce qu'ils portaient. Démonstration capitale, car elle serait répétée au sujet de toute récolte. Le métayer sacrifia une bande de blé. Il siffla le chien à ses pieds. Se croyant oubliées, les bêtes, bouvillons et génisses en bondissant, bœufs massifs, vaches charnues, pas à pas en broutant, tout le troupeau entama la planche. Alors Parins lâcha lou Flic. « Bire ! bire ! Fais le tour. » Et, comme le chien s'amusait après une génisse : c< Laisse ! Pique la Brette, pique Marty ! » Et il le rappela, le caressa. Le blé était dégagé. Trois fois encore, avant midi, il fallut intervenir. La dernière, le métayer n'attendit point que le blé fut atteint. Dès qu'il vit les bêtes en prendre la direction, il lança le chien : « Tu vois, comprends : c'est à présent qu'on doit arrêter. » On rentra dîner. L'après-midi, retour au pacage. Tout de suite, de lui-même, le chien défendit l'abord de la planche. Il avait réfléchi en mangeant. A vrai dire, il opéra maladroitement, brutalement, quoique effectivement.

Il aboya ; il mordit les bêtes au jarret ou à la queue ; ou encore il les attaqua en tête. Parins se tint coi... Mais, peu à peu, les jours suivants, il lui apprit à assurer son service en silence, de peur que des abois intempestifs n'embarquassent la bête dans la" direc-

tion défendue, ou ne la fissent &e précipiter à son dam, les vaches pleines en particulier. Il lui apprit à mordre au bas du paturon, qui se termine là par deux petites pointes cornées, « lous unclouns », et rien que là, et non point jusqu'à « tirer du sang », seulement assez pour inspirer une crainte nécessaire, pour « donner du respect ». Quant à la queue, on n'y touche pas, car on l'épile et on la déchire, ce qui nuit à la vente. Enfin il lui apprit qu'attaquer en tête était donner prise sur soi. La bête fonce, ou recule ; et c'est vous qui êtes mené. Un bo i chien, un fils de vieux parc comme lui, de ait en imposer au point de maintenir en place tout un troupeau, rien qu'en se dressant... Le taureau même peut bien mugir, mais passer, non pas...

Dès lors le métayer lui. confia son bétail. Il ouvrait les barrières, revenait, détachait les bêtes et lui criait : « En route pour la lande ou le pré, jusqu'à midi. » Et lou Flic partait avec le troupeau. Il trottait derrière, sur le flanc de la colonne, gourmandait la Rougette arrêtée à se gratter à un arbre, mordait Bouët ou Marty qui mangeait une haie, poussait du nez telle génisse, la sachant trop tendre pour ses crocs, et, arrivé sur le pacage, dispersait son monde et s'établissait lui-même, se couchait devant la clôture qu'il ne fallait point franchir, la culture où il ne

fallait point toucher. A la moindre incartade, il se levait, tête haute, grondait à mivoix, et si la bête insistait, il l'abordait avec le nez ou la dent suivant sa force, sa malice ou son obstination. Il ne tolérait point de luttes, où les bouvillons s'écornent, où les bœufs peuvent se percer ou contracter un effort. Il était l'âme vivante, partout présente et agissante du maître. Et quand des intrus apparaissaient, « des têtes de bétail » étrangères, qui moins bien gardées, sortaient de leur pâtis, comme il les chassait ! Celles-là apprenaient à connaître ses crocs. Il leur sautait à l'oreille, au flanc, au jarret, où l'on blesse... Tant pis !... Et il retournait se coucher. A l'angélus, debout au premier son, il ralliait le troupeau, et l'on reprenait le chemin de la métairie, en ordre, sans traîner, comme à l'aller. Et puis, il faisait obliquer les bêtes vers la mare, attentif à ce qu'elles allassent toutes boire ; et puis, il les « rentrait ». Ce sens de l'heure, à midi, lui venait de l'habitude, le métayer, quand ils gardaient ensemble, s'en allant et le sifflant dès que le carillon tintait. Mais le soir? Car on pacage aussi l'après-midi. Et même la faction est plus ardue. Les bêtes, rassasiées depuis le matin, cherchent à s'écarter, tentées par ce qui croît autour, surtout par ce que l'homme attend et espère. Le soir, donc, sans que rien l'avertît, sinon ie soleil qui

croulait, ou les pas muets de l'ombre, ou la moiteur froide qui sort à cette heure du sol, ou le bruit des oiseaux qui se couchent, ou l'onde immense de silence qui submerge la terre, dès que les objets se tassaient à l'œil en brunissant, il joignait l'animal le plus éloigné, le rabattait sur le reste du troupeau, et en avant vers le Glaoudi. Jamais Parins ne s'expliqua cela. A l'étable, les paires en place, il les comptait. Et si par hasard une bête nmanquait, échappée à un tournant tandis qu'il était occupé ailleurs, la place reconnue vide, il repartait la chercher. Il n'y avait pas à souffler mot. Oii qu'elle fût, il la trouvait, il la ramenait sans ménagements. Le métayer en riait tout son soûl... « Sauf attacher et détacher les bêtes, il faisait tout. »

Bien entendu, lou Flic gardait aussi la miaison, la nuit, et l'après-midi, le dimanche, quand tout le monde se donnait congé, ce qu'il y avait autour et dedans. Il empêchait par exemple les poules d'entrer au jardin, où elles grattent, déterrent, dévorent les semis ; et le chat de se glisser dans la cuisine où le pot refroidit, reculé sur la plaque. D'aucuns disent qu'il faisait se lever les corbeaux abattus sur les emblavures, étendant sa surveillance jusqu'aux terres...

11 n'oubliait point les renards... Ceux-ci étaient ses ennemis jurés. Il connaissait les carrefours où ils rôdaient, les sentes qu'ils

suivaient, les trous de haie où ils se glissaient ; il les pourchassait avec acharnement. De la cuisine même, toutes portes fermées, le soir, occupé à broyer un os, il les devinait, il les sentait d'une lieue. Il quittait sa pâture, et grattait à la porte pour demander à sortir. Et on le voyait détaler dans la lueur courte de la lampe projetée au dehors... Parins sourit à ce souvenir. Il avait toujours pensé que lou Flic était exaspéré par les amours des renards plus encore que par leurs rapines. Il ne s'agissait point de jalousie : les chiens et les renards ne s'accouplent pas. Mais ces maraudeurs, on le sait, repus de viandes fines, à l'époque où ils revêtent leurs plus riches fourrures, en décembre, par les nuits éclatantes de lune, se livrent à leur entraînement. Ils donnent de la voix pour s'appeler, et l'air que le froid rend plus sonore porte au loin toute cette musique languide et sauvage. A travers les bois dépouillés, il en disperse les échos dans la campagne, jusqu'aux murs des métairies où ils se brisent. Un chien, las du travail de tout le jour, a autre chose à faire qu'à prêter l'oreille à ces éclats ardents. Et puis le vent aussi aide à la suggestion. Il roule ces relents de désir, ces émanations vivantes, cette odeur clialeureuse de possession, si subtils que les choses mêmes s'en imprègnent. Alors lou Flic, quoique réservé, aussi peu vagabond que pos-

sible, n'ayant point de temps pour satisfaire l'appétit, soucieux enfin de ses fonctions, ne laissait pas de se sentir troublé. Des frémissements l'emplissaient. Il était envahi par quelque chose d'aveugle et de brutal qui lui brûlait le sang... Il s'enfonçait dans la nuit lumineuse pour dissiper cet enchantement... N'est-ce point délibéré?... Et ceci?... Lorsqu'une vache était vendue, et qu'il trouvait sa place vide, pourquoi refusait-il de la chercher? Que lui disait la stalle inoccupée? Et lorsque le maître, le soir, allait visiter quelque ami lointain, et l'amenait, et repartait dans l'ombre noire, presque à tâtons, incertain de sa route, comment l'animal le guidait-il, le devançant, l'attendant aux tournants pour lui montrer le chemin, le tirant de la dent par la blouse, s'il hésitait? Ou encore, commis à la garde des enfants, où prenait-il l'initiative de les écarter de la mare profonde, de leur interdire de toucher à la hache aiguisée, au fusil chargé? Lui, si doux avec eux à l'ordinaire, il grondait furieusement, il montrait les crocs, il feignait de les mordre. Pourquoi cette peur subite de l'eau où il aimait lui-même à se plonger, du fer affilé sur lequel il veillait parfois entre deux coupes, du fusil qu'il écoutait partir contre les blaireaux? Et enfin, quand' le tocsin eut secoué le pays, et que l'aîné, ie père de ces petits, prit la rude voie qui menait au grand chantier

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sangflant, quelle inquiétude divinatrice traversa l'esprit de l'humble bête? On l'entendit hurler, ce silencieux, comme si la mort rôdait déjà, hurler des jours, devant le lit de l'absent. « Qui donc lui parlait bas », parlait à son cœur fidèle?... L'aîné ne revint jamais... Tout ce passé tourmentait le métayer... Le chien, comme s'il suivait les pensées du maître, comme s'il les comprenait pour l'avoir tant servi et tant aimé, le chien avait changé de place, et puis, après quelques tours indécis sur ses pattes usées, il était revenu se coucher aux pieds de l'homme, en posant dessus sa tête emmêlée. A cette caresse, Parins, qui déjà dans sa mémoire unissait au deuil inconsolable de son fils le regret de cette bête amie qui l'avait pleuré, se leva brusquement. Et ce maître, dur à lui-même, dur aux autres, pour qui le travail à faire primait tout, même la maladie et la douleur, laissa une larme lourde tomber de ses yeux. Et il prit son haut bâton noueux, terminé par une petite fourche aiguë dont il transperçait les serpents, et se dirigea vers la métairie voisine. Il voulait en finir. Il allait prier son ami lou Poun de pendre l'animal, loin de lui, sans qu'il le sût... Et l'on vit le grand vieillard, raidi par une émotion inusitée, s'engager dans le bois jointif et disparaître à pas pressés sous les rameaux baignés de sève et de rayons...

L'EPERVÎER

Avril 1922.

Ce nom hautain, en gascon surtout, Vesparhès, lui *^ient du mot allemand : Sperber. L'appellation, avec la rudesse des syllabes teutonnes, dit bien la brutalité de ce rapace, tout de choc et de cruauté. Pour ce qu'il attaque, volatiles de toutes sortes, c'est la foudre vivante. Et il déchire, il lacère, il dévore avec une joie silencieuse et implacable.

Nous connaissons ici trois espèces d' « esparbès » : l'épervier de passage, dit sifïleur, roux uniforme, couleur feuille morte ; l'épervier blanc ; l'épervier de pays, de plume rousse comme le premier, mais ocellée de gris. L'épervier sifïleur et l'épervier blanc sont uniquement chasseurs. Je veux dire qu'ils n'attaquent pas les bêtes domestiquées, filles du toit de l'homme. Ils n'assaillent jamais les couvées, soit qu'ils manquent de hardiesse, de cœur, soit qu'ils leur trouvent un goût faisandé venu des

relents du perchoir, un goût de poulailler. L'épervier de passage vit des petits oiseaux migrateurs. Chardonnerets, pinsons, linottes, alouettes sont ses régals préférés. Il les suit à l'aller et au retour, prend ses quartiers d'hiver et d'été parmi eux et les décime sauvagement. Il ne les chasse point isolés. Il aime les vols épais, les couches profondes de plumes et de chair vive, où il se laisse tomber comme une pierre. Il sait que ces oiseaux se réunissent pour changer de climat, espérant se soutenir et s'entr'aimer ou pensant en imposer par le nombre. Il sait qu'ils commettent l'imprudence de chanter en cinglant. L'alouette même élève sa note à mesure qu'elle monte. L'onde aérienne s'emplit des éclats de son amour ou de sa gaieté. Alors, lui, caché dans la nue presque, il opère à coup sûr. Frémissement du vol, frémissement de la voix, il perçoit tout en même temps : il choisit sa victime. Comment échapper? Parfois il arrête cependant sa poursuite, troublé par une inquiétude divinatrice. En été, quand les cieux ont chaufTé sous de trop lourds soleils, qu'un orage s'amasse on ne sait où dans le firmament splendide et pur encore, bien avant que la torpeur d'attente de la terre ne l'annonce ou qu'un premier raiurmure lointain s'entende, les éperviers de passage s'assemblent à l'horizon. Le matin pour l'après-midi, pour

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le soir même. Hors de portée, planant dans la flamme pesante, ils tournent, tournent sans fin à grands orbes superposés et poussent de longs cris d'alarme ; chose curieuse, des cris doux, flûtes, plaintifs, pareils à ceux que les courlis battus du temps jettent dans l'ombre, les nuits de tempête, au-dessus de l'abîme soulevé. C'est pourquoi les paysans appellent ces annonciateurs d'orage : les sifïleurs... Les petits oiseaux en profitent. Ils font des randonnées dans le ciel, ils rayonnent en vols unis à travers le pays, où ils se débandent dans les champs et s'éparpillent au milieu des buissons...

L'épervier blanc chasse autrement. Le siffleur est un écumeur de nues, le blanc de grand chemin. Il ne quitte point la terre, il rapine au ras du sol. Au reste, il brise là sa coquille. Il ne naît pas comme ses congénères, comme l'aigle, le roi de l'espèce, sur les cimes ou les sommets. Il naît dans un nid à même l'arène, sous les ronces, dans les fourrés épineux ou sous les fougères opulentes nommées osmondes. Quand il en sort, grandi, il commence tout de suite à ma rauder. Il rase les tertres, les tailhs, les re vers des fossés, les bords des chemins creux, il bat les environs d'un vol muet, si rapide que ses ailes paraissent immobiles, et saisit au passage l'oiseau qui se lève. C'est un merle qui change de buisson, une fauvette

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qui atterrit, un passereau quittant un mur. Il évité ainsi de plonger ou de s'élever ; son atteinte en devient infaillible. Ses apparitions sont si soudaines que l'oiseau le plus agile n'a point le temps d'obliquer. Quand on le voit, de loin, à la grande lumière, non point fondre sur sa proie, mais jaillir le long d'un relief, fuir en un clin d'oeil, il reluit, il jette un feu pâle comme un éclair subit.

L'épervier roux ocellé est tout à fait un ; oiseau de carnage et de sang. D'une har- < diesse sans seconde, se riant de l'homme, de ses armes et de ses menaces, friand comme ; lui de viande fine, il dévaste les guérets, leâ bois, les poulaillers. Il épouvante parfois même les airs. Et pour chaque proie il a ; une manière d'assaillir, d'étoufïer ou d'égorger, de tuer. Il n'est guère plus gros qu'un pigeon. Sa force réside dans ses ailes, dans son bec et dans ses serres. Il possède des ailes étendues, de 60 centimètres environ d'envergure, musclées, effilées, coupantes, admirables d'adaptation, qui lui permettent de tenir l'espace à sa guise, de le fendre et de s'y précipiter, d'y planer et de s'y reposer, d'y séjourner en sommeillant ; et une queue large et ronde, aux plumes raides, sur laquelle il s'assied pour rompre ou reprendre son vol, changer de direction, ralentir so allure ou multiplier les crochets. Il le fai à la façon des hirondelles. Il peut lutter de

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vélocité avec elles, de souplesse et do sûreté de course. Son bec et ses serres sont terribles. Il a un bec puissant, aigu du bout, tranchant des bords, courbe dès la racine, qui g'emmaîiche à une tête courte, arrondie, comme ramassée au-dessus afin de lui donner plus de poids et de pénétration. Il semble qu'il pourrait fouir avec ce bec dans du marbre, il en broie à la vérité, il en coupe et en écrase les os d'oiseaux plus gros que lui. Pour ses serres ouvertes, crochues, acérées, habiles à déchirer, à trouver l'endroit vilal à paralyser, elles ont l'air de palper en s'enfonçant, d'être douées d'une dextérité de mains savantes. Enfin, guidant tout cet organisme à l'attaque, il a des yeux d'une acuité, d'une portée incomparable. De longs yeux gris-bleu, couleur d'acier neuf, sous des paupières lourdes, au regard froid, étincelant, avide, aux prunelles incessamment dardées. Rien ne leur échappe, rien ne leur donne le change. Homme ou animal est instantanément aperçu, dévisagé, pour ainsi dire déshabillé. Il n'y a point de bâton brandi, ou mis en joue, qui puisse passer pour un fusil.

Cet oiseau naît à la pointe de l'arbre le plus élevé des alentours, dans un nid bossue, construit de ramilles mêlées à des ronces, où il est soumis aux oscillations perpétuelles de la cime. Cette couche est plate. Il ne sau-

rait s'y blottir, s'y enfouir, y prendre la moindre habitude de bien-être ou de mollesse. Il n'y a ni duvet chaud, ni mousse élastique pour en garnir les bords, ni herbe sèche même que le plus déshérité connaît. Rien n'est jeté sur les épines. Appelé à une vie de hasard, il convient que l'oiseau se plie à la fatigue, qu'il s'endurcisse aux coups du temps et des choses dès qu'il respire. Il est couvé trois semaines. Oh ! sans ménagements. Ce n'est point ici un couple, je veux parler du père et de la mère, où le mâle chante pour distraire la femelle assise sur le trésor vivant, perdue dans les tressaillements organiques qu'elle perçoit sous son aile. Non ; ces rapaces ont des mœurs à eux, des mœurs farouches. Mâle et femelle, quand la faim les prend, partent chasser. Ils ne reviennent que rassasiés. Le temps importe peu. Et là-haut, sur la cime abandonnée, le nid se balance au gré de l'air. Le soleil qui darde à pic, ou bien le vent du sud, venu d'Espagne, plus loin encore d'Afrique, continue l'incubation : c'est le vent embrasé du désert qui, chantent les Arabes, féconde les cavales, les rendant si rapides que leurs pieds ne touchent point à terre ; c'est le soleil grandissant de juin, l'ardent animateur qui pousse à l'épanouissement le monde, dilate et mûrit à sa flamme l'être ou la chose qu'il ne consume point. Peut-être l'oi-

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