‹ Chez nous; travaux et jeux rustiquesChapitre 14 sur 21 · L'ÉPERVIER · texte numérisé non relu

L'ÉPERVIER

seau leur doit son aile impétueuse et son sang irrité... A peine, d'un bec impérieux, a-t-il brisé sa coquille, cet œuf de la grosseur de celui d'une pintade, et tigré roux et blanc, à ses couleurs futures de combattant, il essuie et la fraîcheur du matin et du soir, et la rosée de la nuit, et les pluies torrentielles de la saison séveuse, et les premiers soleils torrides plus pesants encore que ceux de son éclosion. Il est transi, noyé, brûlé, il achève de s'aguerrir. Toutefois pour amortir l'épreuve, la nature ne le met pas nu au jour ; il sort de l'œuf vêtu. Il se couvre, dans sa prison fragile, d'un duvet rude dirigé déjà en forme de plumes, pareil à un corselet léger de bataille. Et tout de suite son instinct de dévorant lui fait ouvrir serres et bec... Il demande à manger du geste. Car il ne crie point. Sachant qu'il est de sa destinée de vivre silencieux, afin de rendre son approche plus cachée, il n'essaie même pas de pépier. Père et mère s'en vont lui chercher sa pâture. Non point des vers ou des insectes, nourriture visqueuse et sans suc, non point des grains, aliment sans stimulant, mais ce qu'il lui faut à lui — le dépeceur demain de chairs pantelantes — des cellules substantielles, ce que l'on pourrait nommer sa moelle de lion. Il est repu de couvain de guêpes, ces guerrières, rien que de cela, de larves et de nymphes où l'être se transforme. Les guêpes

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déposent leurs rayons sur les brindilles de fougères, les bruyères épaisses, au revers des fossés herbeux. C'est là que l'épervier va chercher la becquée de l'oiselet, si ce doux mot peut lui aller... Au reste cela dure peu. Rapidement fortifié par cet aliment, le rapace sort tout de suite de l'enfance. Il en connaît à peine l'hésitation. Il quitte l'aire, volète de branche en branche, et puis étire son envergure, et puis s'enlève de cime proche en cime proche, et se dressant enfin sur la plus haute, immobile comme une enseigne sur sa hampe, commence à darder son regard. J'ignore ce que le vent qui passe lui dit, et s'il lui est apporté un éclat de rocher pour aiguiser ses serres et son bec, mais le premier oiseau qui l'approche est lié...

Il s'exerce en effet au meurtre et au rapt 8ur les petits oiseaux. Il fond sur les vols comme le sifïleur, non point en l'air, lorsqu'ils se lèvent. Il provoque le mouvement. Embusqué aux environs, il attend que la bande qui se pose, repart, revient glanant de chaume en chaume, soit à portée. A demi déployé, il se précipite. Il se hâte à grand bruit d'ailes. Tous fuient. Trop tard, il est sur eux... A l'instant où elle quitte le sol, il atteint sa proie. Il s'abat avec elle, il la dévore aussitôt. Heureusement les oiseaux veillent. Se sentant guettés, ils fouillent du

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regard les alentours. Qu'il s'oublie, (fu'il bouge le col ou l'aile, il est vu. Un cri jaillit, tel qu'il n'a rien de commun avec la voix ordinaire d'un oiseau, quelque chose de stri* dent et d'étouffé ensernble. Le vol échappe alors, se disperse, s'éparpille éperdu dans les haies, les taillis, les arbres drus, partout où l'aile du rapace s'embarrasse... Il ne connaît point ces déboires avec les perdreaux. Ceux-ci ont des habitudes néfastes. Us aiment à cheminer de compagnie, à caqueter, surtout au temps de l'amour, à prendre l'air en famille, avec leurs petits « en traîne », incapables encore de voler. Dès le fin matin ils « rappellent » sans retenue, en trottant dans la rosée sur leurs pattes rouges. Ils se disent les nou-! velles de la nuit qu'ils passent dispersés, ils se proposent des équipées dans les blés voisins, ou se content leurs soucis et leurs désirs. Avant tout ils saluent de leur chant le soleil... L'épervier depuis longtemps est à l'affût. Perché sur un arbre d'où il scrute le pays, l'œil attaché sur les promeneurs, connaissant le sillon d'où ils débouchent, le nid où ils ont couvé, leurs points de glane et de réunion, il prend son temps, choisit, laisse venir à lui. Et puis il tombe au milieu d'eux. Il est surtout friand des petits chancelants encore. L'oiseau de sang les traite comme des mauviettes. Mais c'est quand il pille un perdreau fait que son instinct éclate. L'étour»

dissant de coups d'ailes, le déchirant de ses serres, il l'entame sur place, tout vif, arrache ses plumes, broie ses os, prélève à même des lambeaux sanglants. Le perdreau agonise longtemps. Aussi gros que son bourreau, moins vulnérable à ses ongles, plus lent d'émoi qu'un passereau, il se sent s'en aller morceau par morceau. Et, croyant apaiser celui qui le dévore, il reste tapi, ne se défend point, se tait. Il meurt horriblement...

L'épervier est peut-être plus cruel encore avec le pivert. C'est que celui-ci est pourvu d'armes solides ; il n'y a point à l'assaillir seulement. Ses ongles et ses pattes, pour le maintenir verticalement le long des troncs qu'il explore à la recherche des larves et des insectes, acquièrent une adresse de prise dangereuse, et son bec accoutumé à frapper sur le bois à coups répétés, afin d'en éprouver la fibre, d'en découvrir les endroits creux, a une puissance de pénétration redoutable. Enfin il est hardi, querelleur, rusé. Les deux oiseaux s'épient donc. La plupart du temps le pivert s'expose. Non point sur l'arbre autour duquel, menacé, il tourne, échappant ainsi au danger, mais à terre où il descend quand il se croit perdu de vue, pour satisfaire sa gourmandise. Il adore les fourmis. Du bec et du pied il en crève le logis, s'accroupit auprès, tire sa langue, une longue langue visqueuse, et l'introduit dans la

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brèche. Les fourmis accourent et l'envavahissent, la couvrent toute. Il la retire et se délecte. Il en oublie l'ennemi, son œil perçant, sa voracité, et cette loi de force qui règne dans les bois. L'autre depuis un moment le suit, de là-bas, du haut d'un chêne feuillu. Il s'abat, il se laisse aller sur lui, l'écrase de son poids, le foule, l'immobilise des serres et de l'aile, et d'un bec implacable le frappe, le frappe à coups redoublés sur le front. Cela sonne comme l'arbre où le pivert lui-même travaille. L'oiseau lié cherche bien à se dégager, à se retourner, à user aussi de ses armes, au moins à dérober sa tête : en vain ! Alors il pousse des cris. Ah ! non plus cette sorte de ricanement éclatant qu'il jette en gagnant les bois, des cris furibonds d'abord, puis stridents, puis déchirants, coupés de spasmes : des appels désespérés à l'aide. Qui les entend alors quelque part, dans une sente, une clairière, un hallier, sait qu'un pivert expire, le crâne troué, les yeux crevés par le piocheur terrible.

A l'époque oii les palombes vont en Afrique ou en reviennent, l'épervier se livre à la chasse à courre, à la chasse aérierme. Elles arrivent de jour en jour, en vols compacts dont la rumeur mène un bruit de grand vent, sous laquelle on est étonné de ne point voir les arbre? plier. Lui, en cette saison, vit sous

la nue. L'œil à l'horizon, montant ou descendant les courants atmosphériques, il croise au firmament, ou bien plane les ailes grandes, en élargissant ses cercles de moment en moment. Tout à coup il tressaille. Débouchant de la ligne courbe du ciel comme d'une arche les migrateurs apparaissent. Le soleil darde, un miroitement immense sort de ces centaines d'ailes battantes. Le guetteur gagne à leur rencontre. Il avance, les atteint, les survole, fa'it volte-face, et prend le vent et s'embarque à la suite de la masse ruée. Les palombes, que son ombre domine, accélèrent l'allure. Il double la sienne. Il les pousse pour se donner le temps de choisir. Et puis il plonge sur la foule palpitante. Le vol entier pris de panique s'abaisse brusque» ment... La parade est attendue... Abordée et saisie, précipitée, une des voyageuses s'abîme avec lui dans l'espace. Si vite, qu'ils paraissent aller se briser sur le sol. A terre il l'égorgé, il lui ouvre le col d'un coup de bec mortel... Les palombes le redoutent à l'égal du plomb. On en a vu s'engouffrer en le fuyant dans des granges. On exploite cette frayeur pour les capturer. Dans les Pyrénées, au col de Sarre, par où elles passent en Espagne au moment des migrations, on tend des filets perpendiculaires dans le sens de la coupure. Et des hommes montent sur jes bords du couloir, portant des éperviers

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de bois. Les migrateurs se présentent. Ayant gagi)é de cirque en cirque, après s'être attendus les uns les autres avant de tenter le passage, ils s'élancent dans la brèche. En tête, l'individu le plus expérimenté mène la masse, Un bruit retentissant, fait de sifflements et de claquements de plumes, emplit le col. La rumeur s'est changée en fracas. Alors, d'en haut, les hommes jettent les éperviers. Entraînés par le sillage, ils fondent sur les palombes comme l'oiseau vivant. Les palombes répètent leur manœuvre. Pauvre ruse ! En se relevant elles tombent dans les filets. Elles y donnent avec un éclat redoublé. Les ailes, les rets, les parois, tout a l'air de tonner ; et puis tout se tait. Ainsi, une haute marée se brise, gronde sur les rocs, et se répand ensuite en écume muette...

Le rapace arrive ainsi au bout de cette courbe ascendante de meurtres où il y a les bêtes, propriété de l'homme. Dès que les premiers œufs sont posés, il s'approche des maisons. Perché sur un arbre px'oche, sur le faîtage d'une grange, dans un massif, sur un piquet de vigne, aux abords mêmes des murs, il inspecte tout et tous. Rien ne l'intimide, ni cris ni pierres. Chassé, il s'éloigne d'un vol mou, se pose un peu plus loin, et revient. Il regarde aller et venir les gens. Il voit les femmes préparer, au soleil, ces grandes cages rondes d'osier nouveau qui

portent sur des briques espacées, assez hautes pour laisser les poussins entrer et sortir, assez basses pour que rien d'autre ne puisse se glisser dessous ; il les voit chercher l'en droit propice où parquer les dindonneaux, au frais, autour de la dinde attachée par la patte à l'arbre ; il les voit surtout choisir les « clouques », les couveuses, qui garderont ensuite les petits éclos, et dont l'instinct maternel doit aller jusqu'à les défendre contre les intrus, contre lui : et il en fait son profit. Il regarde aussi passer les hommes ; il suit le chien dans ses rondes. Celui-ci aboie ; ceux-là ont toujours les mains chargées de quelque chose ; outil? bâton? fusil?... il importe de savoir. Enfin il surveille les bêtes elles-mêmes : les canes que la hantise des eaux lointaines poursuit, qui rêvent de nids balancés sur le flot ; les pintades qui dissimulent les leurs et refusent de couver sous un toit. Et il calcule déjà ses coups. Après quoi, malheur au poussin imprudent qui s'attarde hors de la cage à picorer un grain de mil ! Malheur au dindonneau inattentif au gloussement d'alerte de la dinde, trop lent à se blottir sous son aile ! Et encore au caneton s'ébattant sur une eau solitaire, et aussi à la petite pintade, sœur des perdrix, toujours en partance vers quelque taillis, quelque chaume isolé, dont le fumet de demigibier lui agrée plus particulièrement. Il rase

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