‹ Chez nous; travaux et jeux rustiquesChapitre 15 sur 21 · L'ÉPERVIER · texte numérisé non relu

L'ÉPERVIER

la cage, la terre et l'eau, il s'empare de tout. Pour peu qu'il ait l'impunité, confiant dans la rapidité de son vol, dans la prise de ses serres, il attaque à la distance d'un jet de pierre ; il ravit un poussin jusque sous les pieds des femmes, il le poursuit jusque sur le seuil ; c'est tout juste s'il n'entre point dans la maison. Ici encore toute couvée entamée est perdue. Il n'y a qu'un recours, en dehors du plomb diiïicile à lui envoyer, du piège dont il se méfie, posséder des mères qui n'hésitent point à l'assaillir, comme je l'ai dit. Les chapons qu'on met parfois à couver sont les plus braves, ils le poursuivent dans les airs. Enfin il fait ses coups à l'ordinaire vers midi. Il a observé que les hommes, les bœufs et le chien rentrent à cette heure pour dîner, venant des bois, des champs ou de la vigne, et les femmes du lavoir où elles sont allées rincer le linge... Il sait que tout ce monde a faim, qu'attablé il ne se lèvera pas à temps. Il étend sa razzia. A peine un brouhaha subit parmi les poules décèle un nouveau rapt...

On s'étonne que cet oiseau dévorant connaisse l'amour. Il est amant ardent et jaloux. A vrai dire, même en cette lutte pathétique, il reste impérieux. Le mâle recherche la femelle au mois de mai, alors que l'air est embaumé des haleines nouvelles, que les vents circulent semant les germes. C'est le

188 CHEZ NOaS

soir au coucher du soleil, sans doute parce qu'ils n'ont plus rien à poursuivre, que les éperviers s'appellent sur les cimes. Ils rompent à ce moment le silence. Possédés de la flamme souveraine, comme toute créa' ture ils ne peuvent plus se taire. Mais ce ne sont point des soupirs qui leur échappent, ce sont des glapissements brefs, répétés, comme jetés d'une voix irritée. On chercherait en vain à les voir se pourchasser en des jeux souples d'énamourés, se caresser de l'aile, se frôler du col et du bec, du flanc, avec ces ardeurs soudaines mêlées de roU' coulements chez la tourterelle, de petits sifflements étoufïés chez le pinson. Ils s'abordent brusquement en fouettant les rameaux de leurs plumes, comme pour une conquête ou une rencontre. On entend de grands froissements de choses. Leurs ailes ont l'air de lutter avant de se couvrir, leurs serres de s'opposer avant de se détendre. Et si leurs glapissements soudain s'éteignent, ils exhalent encore des souffles rudes, des râles où frémit toujours leur instinct farouche. Cependant le mâle ne recherche jamais qu'une femelle ; ils vivent ensemble ; ils se construisent un nid où se retrouver ; ils pâturent également leurs petits. Ce sont là abandons de rapaces. Le grand bruit qu'ils mènent se prolonge ; peut-être, assouvis, battent-ils des ailes en signe de joie, redevenua tout à coup muets.

I/ÉPEnVIER 189

Et là-bas, arrivé au bout de sa course, le soleil des longs jours s'abîme, et projette à travers les branches autour d'eux ses flammes sanglantes.

Écuraer terre et ciel, aimer, triompher toujours, quel destin ! s'il n'y avait le revers. Il s'appelle ici « l'atrapiau », la cageattrape. On arrive à y prendre parfois l'épervier. Sa voracité le perd, comme la gour-' mandise est fatale au pivert. Nos paysans, sûrs à peu près de manquer leur coup en le tirant, lui tendent donc un piège dans cette cage. Elle est composée de trois compartiments dont les deux du bout s'ouvrent à la façon d'une trappe. Le couvercle soulevé repose sur un bâtonnet portant lui-même sur une traverse. Dans le compartiment du milieu, clos de toutes parts, on place l'appât : un tendre poussin, un dindonneau duveteux, au cri triste, incessant. Bien entendu il est à l'abri, tout en donnant l'impression de pouvoir être ravi. On expose la cage en vue, aux abords du poulailler, à l'endroit des derniers rapts, à midi ; et l'on entre ôsteu' siblement se mettre à table. L'autre est à son affût coutumier. Il se méfie d'abord, commence une tournée d'inspection. Insolemment il descend plus bas que de coutume, rase de plus près les murs et fait mine d'atterrir. Personne ne bouge. L'appât pépie de plus belle. Il criait d'abandon, il crie d'épou-

vante. L'épervier cède à la tentation. Il s'abat près de la cage, fixe un instant la petite bête de son œil effrayant. Celle-ci se tait. Alors il cherche à l'agripper à travers les barreaux. En vain. Il se décide, il saute dans le compartiment ouvert. Le bâtonnet tombe, il est pris... Sur le dessus de la trappe on a lié une grosse pierre qui la maintient... Alors on accourt. Et ce sont les rires des hommes, l'aboi furieux du chien, les invectives des femines. L'énumération des couvées enlevées ne lui est pas épargnée. On dirait un dénombrement homérique. Et l'on glisse la main vivement, on saisit l'oiseau par les ailes, comme une poule que l'on emporte.

Lui, un instant confus, étonné, non abattu, fait tête. Il cherche à griffer, à mordre de son bec tranchant. Il s'agite en défenses convulsives. Il joue du cou en le gonflant, en l'étendant, en le dardant comme une vipère qui se dresse. Il pousse des glapissements aigus, il râle, il siffle. Son regard étincelant jette des éclairs. La mort qui vient, qu'il sent proche pour l'avoir tant de fois donnée ne l'ébranlé point. Il veut finir en attaquant, digne de lui-même.

Page 1