‹ Chez nous; travaux et jeux rustiquesChapitre 18 sur 21 · LA TUILERIE DU HOUROUET · texte numérisé non relu

LA TUILERIE DU HOUROUET

que la marne qui colle aux pieds et aux mains au début rende son eau, se détache, forme un tout compact et onctueux « que l'on mettrait au four comme du pain ». Elle est prête pour le mouleur. Celui-ci se tient debout devant son établi. C'est une table qui porte, en avant, du sable fin, criblé ; plus près, sous la main, les moules et la règle, et à droite accroché à elle un baquet d'eau. Le manœuvre « approche » sa terre, c'est-à-dire l'entasse à la droite du mouleur, en meules hautes. Voici comment celui-ci opère. Il trempe dans l'eau le moule dont il veut se servir, le saupoudre de sable pour l'empêcher de s'attacher, puis enfonce la main dans la meule, puis jette la terre prise dans la forme et l'y abat et l'y étale avec la paume, en garnit exactement le cadre : et c'est le premier temps. Il a devant lui une couche de marne aplatie, mais rugueuse encore, non nivelée, de surface inégale. Il n'est point possible de l'exposer ainsi au soleil. L'astre, en les séchant, réduit les pièces de dimension et de volume, provoque un « retrait » dans leur masse. Toute surface imparfaitement plane se boursoufle. Déjà, malgré toutes les précautions, il se produit des rides. Ce plissement inévitable, je l'indique en passant, est effacé par l'emploi d'une planchette à manche. Le mouleur s'applique donc à niveler la matière. Il saisit

sa règle, la mouille, et fortement, d'un coup glissant, la passe sur la terre, l'aplanit. Et il puise enfin de l'eau dans sa main, en répand sur la pièce, et profitant de cette humidité, la « lave » avec les doigts, c'est-àdire achève de la polir... La terre en reluit toute, on dirait à ce moment qu'il essuie un miroir... Après quoi, brique ou carreau est fini. Il fait glisser le tout à sa gauche, sur une planchette que lui tend le poseur, démoule en levant d'un coup sec le cadre, et la pièce s'en va prendre sa place sur l'aire, à la suite, s'étaler au soleil.

La fabrication de la tuile est plus délicate. On la façonne d'abord comme une brique, sauf qu'on ne la mouille point sur l'établi. Et puis le mouleur la pose sur un gabarit tenu par le poseur : sorte de cylindre sectionné en son milieu, et un peu plus étroit à un bout qu'à l'autre. Il l'y ploie doucement, l'y fait adhérer, et alors seulement la lave, afin qu'elle se lie, qu'elle prenne la courbe, la forme d'arc propre â son type, sans gondoler, sans se fendre. Le poseur l'emporte. Il la « décharge », il la met à son rang sur l'aire, et de nouveau, de crainte d'une fissure subite, la mouille et la polit. Enfin, il l'oriente... Il convient que le soleil porte également sur ce corps demi-cylindrique, « qu'il voie toute la tuile », l'étreigne toute pour amener le même retrait dans la

Î,A TUILEUIE DU IIUURQUET 197

masse entière. Le poseur la tourne donc vers l'astre, le bout le plus étroit en avanU Ici, le rayon de midi réapparaît. Il doit tomber à pic sur l'axe de la tuile.

Et on laisse faire au soleil. Sur cette aire nue, sablée, où il ne perd rien de sa force, au-dessus de laquelle il circule de son lever à son coucher, brasier incessamment ali* mente ; oii il inonde et submerge tout de ses rayons, la glaise et la chair, les milliers de pièces démoulées comme les hommes debout devant sa face, pieds nus, pantalons troussés, col découvert dans la chemise de toile écrue ; où les murs et les toits sous ses effluves ont l'air de dégoutter de feu, il est maître, il est roi, il couve la place, il incendie l'arène, fait fendre le sol, et dessèche jusqu'aux angles vifs des carreaux compacts ou des briques, jusqu'aux pointes des tuiles qui mordent dans la terre. Dans la joie sans doute de sa puissance, il danse en brume ardente autour des choses... On peut, pour l'éprouver, gratter de l'ongle telle pièce que l'on veut, elle résiste, elle est « prise », elle n'abandonne qu'un peu de poussière chaude.

Il reste à mettre au four. C'est une vaste cuve rectangulaire de 4 m. 50 de profondeur, aux parois de briques verticales, dont deux, les latérales, mesurent 4 m. 35, et les deux autres 3 m. 25. Celles des côtés et celles du

fond sont engagées dans le sol, de sorte que la bouche du four se trouve au niveau de l'aire. L'autre s'élève libre. A sa base, et en avant, est placé le foyer, comme sous un manteau de cheminée. On le voit, si l'on charge le four de plain-pied, on descend pour l'allumer et l'alimenter. Il contient à l'ordinaire de 23 000 à 25 000 pièces. Telle est sa structure extérieure. A l'intérieur, à un mètre du sol battu, sur toute la surface, règne la grille. Qu'on s'imagine des rangs d'arceaux à 25 centimètres de bord à bord, en voûte continue, séparés en deux compartiments par un mur de milieu, et percés enfin régulièrement de trous, à 12 centimètres d'intervalle. De là le nom de grille. Du foyer, selon le besoin, on bourre de bois soit l'entrée des compartiments, soit les compartiments eux-mêmes. Il se dévore là, sur ce seuil et dans ces ventres, en cinq ou six jours, 24 à 25 stères de bûches et 25 chars de « faissonnats », de 20 francs chacun. De plus, à la fin, pour « éclaircir » les pièces, des rondins volumineux de 2 m. 50 de long. Le tout de bois de chêne. On enfourne par lits superposés sur la grille. D'abord des briques, fourniture sacrifiée de dernier choix, qui reçoit les coups de feu ; puis les tuiles posées debout ; puis les autres briques et les carreaux. Et alors, le tout arrivé à fleur d( bouche, on appelle l'âme du lieu : la flamnne...

LA TUILEKIE IHI liOUUQUET 199

Activée par le courant d'air qui s'établit entre le foyer et la bouche du four, elle envahit tout de suite celui-ci. Elle pousse ses langues, jaunes, vertes, écarlates, elle prend possession des compartiments. Dévorant bûches sur bûches, elle se glisse sous la grille, la dépasse de ses pointes avides, et là, comme irritée de l'obstacle, se met à gronder. Car elle se heurte à la masse de la fournée. Devant elle, sur elle, lits par lits, briques, tuiles, briques encore et carreaux tiennent la place, et bien que séchés au soleil grandissant, en retrouvant l'ombre et la profondeur, répandent on ne sait quelle atmosphère humide et froide, venue de toute l'eau bue dans la veine-mère ou dans la cuve, échappée à l'astre, et dont il reste toujours des sueurs sous la croûte lisse qu'il a durcie. La flamme se roule, retourne au foyer prendre élan, revient par bonds. Elle assiège l'entassement inerte. Elle sait qu'il faut dissiper cette nuit, réchauffer cet air, rendre ces mille et inille pièces, différentes de forïne et de densité, solides, imperméables comme la pierre, sonores comme un écu d'argent. Alors elle monte couche par couche, elle emplit la cuve d'une haleine brûlante et lèche les parois qui l'aident à se dresser. Les faissonnats qui lui donnent plus de force ont succédé aux bûches. Le grand souffle qui l'attise augmente avec elle d'intensité.

Maintenant, à l'écouter, on croit entendre un bruit lointain d'écluse. Et un autre signe ne tarde pas à révéler la progression de son incendie. Quand la nuit vient, sous le hangar, une buée embrasée coinmence à s'élever, un brouillard qui s'exhale des rangs des briques, filtre le long des murs, quelque chose de rouge qui danse au-dessus de la bouche du four comme la brume du soleil sur l'aire. Et c'est la flamme qui s'annonce... Se relayant de six en six heures sans une minute d'absence, Herrera ou son fils, ses ouvriers tour à tour surveillent le brasier. Armés de longue» fourches, à bout de bras à cause de la chaleur qui rayonne, ils le bourrent de faix, l'excitent de l'outil, éveillent autour de lui un crépitement tumultueux. Les chars fondent comme la cire. Et le pourvoyeur, la main devant la face, regarde comment le bois prend, se tord, explose dans la fournaise, attentif à ne point la laisser baisser d'une étincelle. Et il recule et il avance, en secouant l'incendie avec les dents de fer ; et si le jour où toute chose se détache, il paraît dominer l'élément, la nuit, enveloppé du flamboiement immense, il donne l'impression d'être happé, englouti aussi par la flamme inextinguible, contre laquelle il lutte avec des gestes d'épouvante.

Cependant les jours ont passé. Il s'agit de « diriger » le feu. Sa force triomphe. Sous la

Page 1