LA PÊCHE A T/ÉTANG
fait passer avec les tasses... puis, tout à coup, les bruits cessent. Une femme se lève, et, dans la nuit calme, baignée de lune, elle chante quelque vieil air d'amour passionné ; et tous, les coudes sur la table, écoutent la voix chaude retentir jusqu'au bois et revenir vibrer du fond des taillis au fond de leur c<Eur ; et l'eau qui s'échappe accompagne le chant ardent ; et les reflets dm feu et les rayons de l'astre jouent autour de la chanteuse, halo d'or, de pourpre et d'argent, comme si les sons sortis de ses lèvres se changeaient en lumineuses ondes aériennes... Minuit est là. Alors, femmes et enfants rentrent à la maison. Et les hommes vont veiller. Jusqu'au jour, deux par deux, en laaarchant sur la digue, en explorant les bords, ils montent la faction tour à tour, empêchant les maraudeurs de dérober le poisson que l'eau, en se retirant, échoue par endroits- C'est pourquoi, avec tables et batterie, ils ont apporté un tonneau sur leur char, un tonneau sans fond à l'un de ses bouts, où ceux qui ont veillé s'étendent côte à côte, sur un lit de fougères et de paille. Court repos. Car un coq éclate bientôt en fanfares, le feu tombe, l'aube point, et le poissoji afïîue... Tout le monde saute sur pied. Chaque bouillon amène ua poisson. La manclie est hissée, vidée, replacée. Les réservoirs s'emplissent. De brusques clapotis
les agitent. Il est temps. Là-bas, sur la route, les véhicules défilent dans la poussière matinale : cabriolets et chars et brouettes des gens à pied. Et, tout de suite, dans ce basfond, un brouhaha de foire s'élève. — A qui la carpe? 3 francs la livre. — A qui la tanche? 2 fr. 50. — Et cette anguille? 3 francs. — Et ce nourri? 4 francs ! — A qui? Mais parlez donc ! Adjugé ! — Et, parfois, lorsque la pièce est de dimension, on la met en loterie. Et les cris et les gestes redoublent. J'ai vu une carpe de 9 kilogrammes, monstrueuse, passer de bras en bras sur toute une foule, jusqu'au gagnant. Le courant est pesé dans un seau. Non point sur une balance. Avec le fléau ancien à l'anneau et au crochet superposés, où un poids courant sur la barre graduée fait équilibre au poisson, avec l'antique romaine. A midi tout est fini. Chacun se hâte vers son vivier, fouettant son cheval, piquant ses bœufs, allongeant le pas. Et la dernière manche levée, on abaisse la croix et l'on réempoissonne. Et les fermiers, recrus, mangent les derniers poissons, comme ils ont mangé les premiers. Et puis « adieu ! » et « que le bon Dieu fasse pleuvoir ! »
J'achève sur un souvenir. Enfant, j'étais de ces parties. Je m'y rendais accompagné d'un vieux berger de la montagne, Pierre Farnus. Il me prenait près de lui à table,