LA PÊCHE A L'ÉTANG
malgré l'usage, et m'amenait veiller sur la digue. J'étais peu sensible alors au chant des femmes, et le hululement des chouettes qui chassaient au loin dans la nuit me troublait bien davantage. Je ne puis encore les entendre déchirer l'ombre de leur cri sans un émoi confus, venu de ce passé, Farnus, lui, ne s'occupait que des étoiles. Il les connaissait pour avoir appris de son père leur position et leur mouvement, quand il gardait, l'été, sur les hauts pâturages. Une surtout, Vénus, tout éclatante, qui sortait du ciel comme de l'onde bleu profond de l'Archipel sacré, l'éblouissait. Il la suivait des yeux comme un amant lorsqu'elle pâlissait à l'horizon, tandis que, sur l'étang boueux, laissé à nu par l'eau, où des ruisselets achevaient de s'écouler, l'aurore répandait toutes ses roses...
Mai 1921.
Ce n'est point ici un meuble aux pieds tournés, aux plinthes de bois luisant et riche, aux blouses de cuivre doré, où, sur la table verte, on poursuit la rouge et la blanche dont l'ivoire retentit en se choquant, c'est, sur un sol de terre battue, une aire de 8 mètres de côté, encadrée par des « bandes «. A l'ordinaire, pour niveler cette sorte de table, on transporte de la terre de lande, de la boulbène qui reste élastique en se tassant sous la masse, et qui, arrosée, n'engendre point de boue et, balayée, de poussière.
Les bandes sont faites de planches épaisses, hautes de 35 centimètres environ, posées de champ et rivées à des pieux fichés profondément dans le sol, dont la tête est plus basse qu'elles. Cet encadrement vertical sert à empêcher la boule avec laquelle on joue de rouler hors du terrain de la partie. Il sert aussi « à marquer une faute », la boule me devant jamais arriver jusqu'aux bandes et les heurter.
Ceci est pour ainsi dire le premier compartiment du billard de quilles. Il en est un autre plutôt indiqué que limité. Il se trouve à l'intérieur du premier. Il mesure 4 m. 60 de côté. Ce carré est marqué par la tête plate et ronde de piquets enfoncés jusqu'à fleur de terre, à 2 m. 30 l'un de l'autre en tous sens, et sur trois lignes parallèles. Cette partie s'appelle « lou quille », l'endroit où l'on met debout, où l'on plante les quilles. Elles y sont placées sur chaque piquet, sur ces « mouches », au nombre de neuf. C'est pourquoi la quille du milieu prend le nom de « neuf ». D'un compartiment à l'autre il existe un intervalle, un « couloir » de 1 m. 75. Tel est le dispositif. Autour règne un rang de bancs sans dossier. Et les billards de quilles sont couverts ou découverts.
Et maintenant, les quilles et les boules. Elles sont l'objet d'une façon et d'un choix attentifs, un rien dans la construction ou dans la qualité du bois risquant de les faire déchoir de valeur. Une bonne, une jolie quille a 95 centimètres de haut. Elle est de forme conique allongée, également renflée en son milieu, partie appelée '( pomme », elle est terminée, au pied, par une entaille circulaire qui laisse un bourrelet extérieur afin que l'on puisse la pl-anter sans qu'elle se charge de terre, elle est achevée, en tête,
par un bouton ovale, avec collier, pareil à un bourgeon prêt d'éclore sur une tige de rosier. La quille se tourne dans du hêtre ; elle pèse 3 kil. 500 ; elle porte, autour de la pomme, quatre rangées de clous à un doigt d'intervalle, qui lui permettent de résister sans se fendre aux chocs de la boule. C'est une sorte de demoiselle svelte et droite, dans un corselet d'acier... J'oubliais de consigner que le bois de la quille doit être d'une sécheresse extrême, au point de rendre sous les heurts un son clair, limpide, quelque chose comme un bruit de métal. Par les matins de vent d'est particulièrement purs, quand on circule le dimanche aux environs d'un billard, on entend les quilles retentir sous la boule, comme un autre carillon accompagnant en sourdine le chant argentin des cloches... Pour la boule, de forme sphérique comme le mot l'indique, elle est faite de noyer. Elle pèse de 6 à 7 kilogrammes. Les joueurs sont difficiles sur le poids, toute boule n'allant pas à toute main. Dans la masse de la boule est creusée une poignée : un trou où passer le pouce, une brèche où introduire les autres doigts, qu'une courte pièce de prise qui n'est que la langue de bois laissée par le forage relie. Quand le joueur saisit la boule, il se trouve serrer la main autour de cette pièce, et il en acquiert une grande force et une grande justesse de
tS CHEZ NOUS
choc. Cela lui permet « d'attaquer » sûrement les quilles.
La partie se joue en quatre jeux de deux passes chacun. Chaque passe est de deux coups. Ce n'est que lorsqu'il y a faute, quant' la boule heurte la bande, que le joueur perd son droit au second coup. La partie est menée par deux joueurs ou par quatre en équipes de deux. Chacun joue à son tour. Mais comme celui qui joue le second doit abattre une quille de plus pour gagner, on tire à pile ou face. Qui a face commence la partie. Toutefois son adversaire lui indique « où entrer dans le jeu ». On entre « par le droit » ou « par le revers ». Par celui-ci lorsque placé sur la ligne extérieure du quille, au pied d'une quille, on l'attaque à sa gauche ; par celui-là lorsque le mouvement inverse *e produit. L'adversaire indique encore le coup à jouer. Les coups sont au nombre de sept : le corps, le neuf, la rue, la saute-rue, Le sept battant-au-neuf, le sept, le court. Ainsi le jeu du corps à droite consiste à jeter la quille sous la boule sur celles à sa droite, et la boule par'dessus le neuf, « sur le devant », sur la quille de l'angle en face. Le jeu de neuf à gauche à jeter la quille attaquée sur celles à sa gauche, et la boule sur le neuf. Mais la boule qui prononce une courbe accusée, donne lieu en retombant à deux situations. Ou elle « fait faux » ou elle « fait
choix ». Faux, je l'ai expliqué ; choix, lorsqu'elle retombe d'aplomb sur la pomme de la quille désignée, et s'arrête net à son pied, en touchant le sol. Ce qui permet au joueur de se placer où il veut pour continuer la partie. A l'ordinaire la boule ne crée ni le faux ni le choix. Après avoir roulé par le billard, elle s'arrête dans le couloir. Le joueur l'entoure alors d'un cercle fait du doigt sur le sol. Il jouera de là, un pied dans le cercle, quand il reprendra la boule. On appelle cela « rabattre ». Tout le jeu consiste à abattre le plus de quilles poï^sible en deux coups. Les quilles sont relevées après chaque coup. Le « billardier » compte les quilles renversées dans chaque camp.
Le billard de quilles est en honneur chez nous. Le dimanche, les jours de foire, de marché, les jours de fête locale on y vient à pied, à bicyclette, en « jardinière » : cabriolet attelé d'un tarbais rapide. Sur ses jambes ou sur ses roues chacun se hâte, les mieux attelés se défient le long du chemin. Ce sont des courses débridées où les boutons se frôlent. On arrive dans des flots de poussière. Et le grand soleil fait fumer gens et bêtes... Tout de suite les quilles sont mises aux enchères. Le billard reste au plus offrant. Et durant tout le jeu, de peur que les mêmes n'accaparent la boule, après chaque partie, l'enchère recommence. On la pousse avec de
l'argent ou avec du vin : non point du vin
quelconque, avec quelques vieilles bouteilles « d'œil de tourd » ou de « pacherin » dont oi: a vendangé les pieds à part parmi le piquepoult. Et le verre tinte près du métal. Et le billardier qui fournit le vin et empoche l'argent, écoute d'une oreille enchantée ce bruit familier et caresse « lou quille » d'un balai joyeux... les joueurs du moins le prétendent, A mesure que la file des litres s'allonge sur la table, que « les petits écus », dix sous, vingt sous, quarante sous tombent dans l'assiette, sa face s'épanouit et sa main voltige...
Cependant la partie s'engage. Le billard tout bourdonnant s'emplit soudain de silence. Cette race, abondante en paroles, pleine d'éclats et de rires à l'ordinaire, devient silencieuse quand la passion l'étreint. L'amour, le jeu, le risque, ce qui fouette le sang, enivre l'âme, la rend tout à coup muette. Les yeux seuls parlent, dardés sous le béret Et, comme beaucoup ont les yeux gris bleu dans des visages bruns, ils prennent un air avide et ardent comme des félins aux aguets... Nous aimons ce jeu de force et d'adresse, où l'œil et la main doivent étroitement s'entendre, où les jeunes hommes calculent des coups difficiles et suivent du geste, du regard, du corps entier incliné ou subitement drossé le trajet de la boule, jaillie de leurs doigts. Nous aimons la musique des quilles,
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le choc sourd de la boule sur les pommes, sa façon de tourner, de rôder par le billard comme un chien bat un taillis, et cette manière raide et stupéfaite qu'ont les quilles de s'abattre sur le sol ou de se renverser entre elles, toute cette danse de choses inertes, un instant vibrantes et animées...
Parfois, l'été, on institue des concours. Les champions des villages proches rallient un billard désigné. On s'y rend même de la Bigorre et de la Chalosse voisines, contrées fertiles en joueurs savants. On s'y présente en pantalon blanc, en chemise sans col, la ceinture de laine au flanc, l'espadrille au pied, le béret bien entendu sur le chef, et la veste à l'épaule : on revêt l'ancien costume du pays. Cette fois, l'enchère accoutumée versée au billardier, on parie sur les équipes. Comme les quilles sautent ! Le silence s'accroît encore. On n'entend même plus, daiir l'intervalle des coups, les allumettes craquer aux mains des fumeurs, les cigarettes tombent des doigts éteintes. Et, quand l'astre descend, semant sa cendre d'or en feu, on sort tout ruisselants, trempés de saine fatigue, celle qui laisse le muscle nourri et assoupli, les poumons ouverts au souffle salubre des monts venu avec le soir. Et le champion vainqueur rentre à pas pressés à son village, apportant avec lui comme un bruit de lauriers...
J'ai assisté à nombre de partie». Mes plus vifs souvenirs remontent à mon adolescence. En ce temps-là, « les grands dimanches », comme Noël et Pâques, une partie de fondation s'engageait entre Duporté dit Pitchon, du Houga, et Fitan, du Lin-Lapujolles. Elle se jouait sur un billard du pays où ne fréquentaient pas les deux champions. La joute amenait foule autour du quille. Pitchon était long, osseux, de poil roux, peu bavard. Fitan, court et replet, brun comme un Maure, loquace et plaisant. Je parle pour l'ordinaire de la vie. Au jeu, comme Pitchon^ il observait un silence obstiné. Tout de suite, dès qu'ils avaient choisi et essayé leurs boules, la partie prenait une allure serrée. On reconnaissait généralement que Fitan l'em^portait par ses quilles, Pitchon par sa boule. Lorsque Fitan attaquait une quille, en dessous de la pomme, au centre même, à un cheveu près, la quille jaillissait comme hors du sol, et soudain basculait, s'étendait, se couchait dans l'air, et puis volciit, abattait l'une après l'autre celles sur lesquelles elle était jetée, en les touchant à hauteur du bouton. C'était du vol plané avant l'avion. Et jamais, hésitante ou lourde, elle ne les renversait par la pomme ou le pied ; jamais elle ne les projetait à travers le billard, brutale et déchaînée. Elle les mettait à bas, d'un coup léger, sur place.
On disait : « C'est comme s'il soufTlait deesiis. » Mais Pitchon possédait un jeu de boule incomparable. Point avec lui de ceê boules que la bande attire, ou que lou quille retient à rôder, et qui glissent ensuite de spirale en spirale jusqu'au couloir.
Il n'avait jamais sali son doigt à tracer un cercle sur le sol, il ne savait ce que c'était que faire faux. La boule, dominée par sa main savante, quittait ses doigts comme un projectile une bouche à feu infailliblement pointée. Et, que ce fût sur le neuf ou sur le devant, toujours retombait au choix. Et souvent, au lieu de rester à leur pied, animée d'un mouvement de recul, roulait abattre une autre quille en zigzaguant, et, cette fois on disait : « C'est comme s'il le lui commandait. » Ah ! les joueurs prestigieux ! Je crois bien « qu'on les respectait », lorsque, ne joutant plus l'un contre l'autre, mais ensemble, ils s'en allaient porter leur renommée et celle de leurs clochers sui' d'autres théâtres, se mesurer avec les maîtres des quilles réputés. Quand ils rentraient, les jeunes gens couraient à leur rencontre à travers champs pour avoir plus tôt des nouvelles. Et les femmes, sur leurs portes, le long du chemin, leur jetaient des compliments et des rires, comme des bouquets de fleurs...
La partie durait longtemps entre Fitan et
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Pitchon. Les quatre premiers jeux presque toujours se balançaient. C'est pourquoi on envisageait une demi-partie de plus où la lutte se décidait. On l'arrêtait avant la belle. Alors, on servait une dernière bouteille, et, tandis que les joueurs la vidaient, à leur demande on répandait du sable sur le quille. Tous les billards bien tenus possèdent une provision de sable de l'Adour, poudre de cailloux émiettés tamisée fine, fine, qui nivelle jusqu'aux granulations du sol. Làdessus, quilles et boules roulent « rien qu'à les regarder ». Et la partie reprenait. Pour la rendre plus ardue, rompant leur mutisme, avant chaque passe, les joueurs se rendaient l'un à l'autre une quille ou deux. « Tiens, je t'en donne deux. » « Non, c'est trop ; j'en prends une. » Ils avaient cette grande manière de jouer que l'on ne revoit plus. Autour d'eux, les spectateurs se retenaient d'applaudir. Et cela allait jusqu'à ce qu'une quille de Fitan, trop attaquée, fît un bond hors de mesure, jusqu'à ce que la boule de Pitchon manquât son recul. Cette foi.s, les applaudissements crépitaient à l'adresse des deux hommes : l'honneur étant égal à ce point de maîtrise. Le vainqueur se contentait de hausser les épaules...
On a joué aux quilles de tout temps chez nous. Ce jeu est aussi ancien ici que les courses de vaches ou de taureaux, héritage
des Maures, Aux siècles passés, où le manque de chemins et de moyens de communication cantonnaient la population dans un cercle restreint et l'obligeaient à se divertir par ses propres ressources, les billards s'étaient multipliés. La plus petite commune possédait le sien. On l'établissait au besoin devant le seuil d'une métairie, sur l'aire où l'on battait le blé. De l'église, entre les offices, les hommes y accouraient, et l'on traçait au mo ment même les carrés, et l'on marquait l'emplacement des quilles. Les bandes, les mouches ne vinrent que plus tard. Les châtelains ne dédaignaient pas de « monter ^ur lou quille ». Ils encourageaient les concours. Lorsque cet extraordinaire compagnon, Rabelais, faisant son tour de provinces pour apprendre la ruédecine, reçut des mains de Jean Audeau « la généalogie et antiquité de Gargantua », il apprit avec étonnement où elle avait été découverte. « En un pré, près l'arceau Guaieau, en dessoubs de l'Olive, dans un tombeau », et, ceux qui l'ouvrirent à coups de pioches, « trouvarent neuf flacons, en tel ordre qu'on assied les quilles en Gascogne, desquels celui qui au milieu était, couvrait un gros, gras, grand, gris, joli, moisi livret, plus, mais non mieux sentant que roses... » Celui du milieu, c'est-à-dire le neuf...
Juin 1921.
Il s'appelle Dajan dit Balthazar ou encore le Jeune ; l'autre, l'aîné, est chasseur de palombes. Chez les deux frères, l'observation, l'intuition, le flair sont des dons, comme le guet et la capture des actes naturels. Ils vivent dans l'attente ou le frisson perpétuel d'une poursuite. Balthazar, de plus, ne se résignant pas à quitter les bois où il erre à la façon d'une bête maraudeuse, s'est fait émondeur. Ainsi, dans la saison vide, il continue à hanter les futaies dépouillées et, tout en ébranchant, à fureter et à explorer. Petit, grêle, quoique pourvu de fibres d'acier, — on ne peut dire de muscles tant il est peu charnu, — la face mobile, animée d'yeux gris sans cesse dardés sur quelque chose, les pieds et les mains extrêmement fins, doués d'une mobilité et d'une dextérité, d'une faculté de prise inouïes, l'allure balancée, avec une oscillation des hanches et du cou, habitué qu'il est à se faufiler, à se
couler dans les taillis, sommairement vêtu, et, l'été, d'un pantalon et d'une chemise, il donne l'impression d'un primitif où, sous l'enveloppe humaine, jouent des sensations, des impressions instinctives, animales. Ajoutei^ une parole sobre, nourrie seulement de faits de métier, d'expériences accumulées ou de divinations obscures. Le vent, le bruit, une odeur, un vestige quelconque, l'ombre et le jour sont pour lui révélateurs d'une piste, et l'air sans doute lui parle à l'oreille. Il sait, par exemple, sur terre, ce que tel arbre de-, venu ruche naturelle produira d'essaims ; et dans les airs, en nettoyant un fût, il sait, entre deux branches mortes d'apparence égale, laquelle peut ou non le soutenir.
Balthazar ne s'occupe que des ruches naturelles construites dans les arbres. Il ne nourrit pas l'abeille, il ne l'essaimé pas artificiellement. Il s'empare, pour sa récolte de miel et de cire, soit des essaims entiers au gîte, soit des essaims en migration. Il n'est point savant et n'en a cure. Sans doute il n'ignore pas les mœurs, les lois, la hiérarchie de la ruche ; ni cette admirable division du travail qui fait concourir chaque individu à l'œuvre commune, depuis les abeilles-ouvrières sans sexe, nourries du couvain et butineuses de fleurs, jusqu'aux abeillesmâles réservées à un amour unique, véhément et mortel, jusqu'à l'abeille-mère ou
reine, destinée à un enfantement illimité ; ni ce prodigieux ouvrage que constituent les rayons, multitude de cellules en partie occupées par le couvain, en partie emplies de miel, et toutes cloisonnées, séparées et jointes à la fois par des fils de cire, berceaux où un peuple de larves s'amoncelle incessamment, greniers où le nectar des fleurs incessamment dégorgé s'accumule : non, mais il s'en tient aux connaissances et aux données pratiques. Qu'il existe ailleurs des sujets noirs, jaunes, gris, originaires de Flandre ou de Hollande, ou d'Italie, plus ou moins longuement annelés, étroitement corsetés, abeilles domestiquées et pour cela dites bourgeoises, peu lui chaut encore : il n'a affaire ici qu'avec deux espèces, l'une brune, l'autre fauve, rousse presque. La première pacifique et souffrant l'homme, sans poils sur le corps ; la seconde sauvage, irritée, hostile à tout venant, prompte à l'attaque et velue, quelque chose comme le sanglier du genre. Toutes deux au reste s'apprivoisant, acceptant l'hospitalité de l'homme dans ses ruches. Dès le printemps, Balthazar se met en route à travers les bois du pays. Il en connaît tous les arbres creux abritant une ruche ou susceptibles de le faire. Il devine leur capacité, soit qu'il la jauge de l'œil, soit qu'il la détermine par le nombre d'abeilles qui en sort, ou encore par le bruit continu
qui l'emplit. Attentif à tout, il relevé autant d'indices que les insectes eux-mêmes. Il ne se trompe ni sur l'abondance des luzernes, des trèfles et des sainfoins, ni sur la pousse des arbres fruitiers, ni sur la sortie des bruyères et des ajoncs dans les landes, toutes plantes qui offrent des floraisons successives, sur lesquelles les abeilles commencent à butiner. Je ne parle point de la naissance des vraies fleurs, dont il paraît compter les boutons au cours de l'été, comme il semble avoir fouillé toutes les vignes et tous les figuiers en automne, quand le suc abonde au flanc gonflé des raisins, lorsque le miel pend en gouttelettes au bord entr'ouvert des figues. Il sait que de la multiplication de ces fleurs et de ces fruits, de leur splendeur comme de leur maturité dépend la prospérité des ruches, leur nombre, leur avenir, et même leur hygiène. Il vous expliquera que les abeilles, comme les gens, diffèrent d'appétit, ou mieux, de gloutonnerie et de sensualité. Que, par un avril précoce, où le soleil hâtif sollicite l'éclosion des corolles, les parfumant plus que de coutume, les abeilles parfois ne se retiennent point de boire, boire à même à la coupe enivrante, de s'y plonger, et qu'elles reviennent à la ruche comme débordantes de sucs. Elles y sont prises alors de « flux de ventre ». Elles y rendent des déjections noirâtres et fétides qui sèchent
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OÙ elles tombent, dont la poussière envahit les trachées des insectes. Beaucoup en meurent... Ainsi, avant de se mettre en chasse, avec un flair infaillible, procède-t-il à l'examen des lieux. Il ne se risque point à perdre son temps devant une ruche à l'étroit -çous l'écorce, ou qui semble aventurée dans de maigres enclos. Il se méfie de ces coins de paradis où tout est corbeilles et tapis de fleurs, pareils à des bouquets de salon, comme si le soleil n'avait que des baisers pour cette place de terre.
Dès que, pour établir son rucher annuel ou pour satisfaire à une commande, le chasseur a fait choix d'un arbre qu'il sent riche en couvain, en cire et en miel, il se hâte, il court chez lui. Il coupe un fort rejet de bois tendre, il le fend d'une extrémité à l'autre jusqu'à 10 ou 15 centimètres de l'un des bouts, il l'ouvre en lamelles, écarte celles-ci «n forme de dôme, et puis les relie et les tresse d'osiers comme s'il garnissait une claie, et puis les consolide à l'intérieur, à l'endroit le plus évasé, d'une sorte de traversier fait de bâtonnets disposés en croix où les rayons fulurs prendront appui; il enduit enfin le tout i'une couche de bouse de vache, carapace hermétique, dans laquelle seule une petite ouverture est ménagée. Cette cloche est sa ruche à lui, Thabitation où il entend fixer ces butineuses. Et il rit si on lui parle
de cadres, de planchettes, de tiroirs nécessaires à leur établissement. Et il part la ruche sur l'épaule, une serviette sur le bras, une hachette à la ceinture, tête nue, et cou et pieds et mains nus, comme un sauvage. Sa hachette, outil de fil ardent, amincie par la meule, éclatante et sonore, est renommé^, dans le pays pour sa pénétration. On dit qu'il l'eut d'un bohémien. Le nomade l'apportait d'Espagne où elle avait été trempée, toute incandescente, dans un flot frémissant et glacé.
Arrivé à l'arbre, il le réinspecte minutieusement, cherche le sens du bois, et l'attaque à grands coups, comme un bûcheron. Il l'entame à hauteur de l'entrée principale de la ruche. La hachette tinte, frappe, l'écorce vole en éclats secs, et le tronc retentit. Balthazar est fier de son adresse. Il dit : « Tendez un fil, je le suivrai sans le couper. » Bientôt l'aubier est dépassé, le cœur atteint, car la sève jaillit. Les abeilles d'abord stupéfaites ne tardent pas à se mettre en fureur. Elles sortent, se précipitent, enveloppent le chasseur de cercles sonores, se jettent su? lui, battent sa face, son cou, ses mains de paquets d'assaillants, l'aiguillon dressé, reitrent chercher du renfort, reprennent l'attaque en eiittant leur rumeur de combat, et, accrues enfin des ouvrières qui rallient des cnamps, multiplient les manœuvres, les agressions,
les ruées. Dans l'arbre, par moments, un bourdonnement indigné répond à leur tumulte et semble vouloir les pousser en avant, comme un roulement saccadé de tambour... Balthazar impassible poursuit. Il assène plus sûrement encore son arme. Un dernier éclat de bois saute, et les rayons apparaissent. Le soleil entre dans l'arbre avec le fer. Tout étincelle : rayons d'or mat, rayons d'or bruni, toison magique aussi recelée sous l'écorce, mais naturelle et renaissante ! Et c'est gras, onctueux, suintant de nectar. Le chasseur, d'un coup rapide, sectionne les rayons au-dessous de leur point d'attache, lâche son arme, et, comme il ravirait un trésor, à pleines mains, emporte des pans entiers de cellules. Les abeilles s'accrochent aux rayons, les couvrent de leur corps. Lui, prestement, étale du pied la serviette sur le sol, s'agenouille, et secoue sur le linge, secoue ce bloc fourmillant d'insectes. Ils tombent, comme des gouttes sombres, comme une pluie vivante. Balthazar renverse sur eux sa ruche, ainsi que l'on pose un verre sur ses bords... Il retourne à l'arbre. Il n'a rien fait ciicore : la reine n'est point prise. Tout à Fheure il l'a vue. Suivie des groupes qui l'escortent, elle parcourait son état dévasté, elle errait sur les ruines de ses demeures. La foule ailée ondulait derrière elle comme une chaîne. Il la saisit, il la passe sous la ruche.
Et, tandis que ]e reste suit, il achève sa razzia. Il se félicite. Il a pillé des livres de iriiel et de cire, capté l'essaim entier, il est bien tranquille. Il n'y aura pas de déserteurs. Il a arraché en venant des touffes de menthe, il en a frotté l'intérieur de son appareil. Les abeilles adorent cette odeur. Elles ont manifesté leur joie en entrant. Pendant que la reine se fixait sur le traversier, les autres, comme sur une fleur, « piquaient du front et battaient de l'aile >>. De plus, il a pris soin de couper le bout des ailes à la reine. Elle ne saurait plus luir; et nulle ne l'a jamais abandonnée... Virgil»^ a écrit : « Arrache les ailes aux rois. Qui donc oserait, quand ils sont devenus sédentaires, prendre son essor vers le ciel ou voler au combat?... w Balthazar aurait-il lu Virgile?
Le chasseur procède parfois autrement.
Lorsque l'arbre est de peu de volume, il en bouche les orifices avec des chiffons, grimpe dessus, l'émonde, l'écime dans le bois plein encore, et descend. Et puis, il le scie à 80 centimètres environ au-dessous de la ruche. Il rentre chez lui, attelle ses vaches à une paire d'essieux découplés, revient, fait basculer et charge le tronc, le transporte dans son enclos. Là, il le plante, l'assure tout droit en terre et le débouche. Quand il veut le vider, il le renverse, l'entame par le fond, le pille, le remet debout. Son rucher, de ce
fait, prend un aspect de décembre antique, avec ses hottes comme des fragments de dômes, que des fûts blancs ou roux dominent de place en place.
Mais la prise où Balthazar tend ses sens est celle de la capture d'un essaim en migration. L'essaim suit la plus vieille des reines. Celle-ci, le départ arrivé, bat le rappel avec ses ailes. C'est dans la matinée d'un jour lumineux de juin. La fraction du peuple qui émigré rallie la reine, et, le point de direction pris, s'élève par grappes et glisse à la recherche d'un gîte. Balthazar ne quitte plus les bois. Il les assiège des yeux et de l'oreille. Le bourdonnement de la reine ne saurait échapper à son ouïe, non plus que le son du vol de l'essaim, s'il arrive trop tard à l'embarquement dans le ciel, non plus que son sillage à ses regards. Il marche comme tiré par un fil invisible, comme s'il suivait l'ombr, de l'essaim sur le sol. Il va, une ruche t l'épaule, sans arme cette fois, portant un vaste chaudron et un marteau de bois. Le vol enfin se fixe : il s'accroche à une branche ou il plane en évoluant. Balthazar empoigne par l'anse son chaudron. Il le frappe, le martèle à tour de bras. Un bruit étourdissant éclate. Cela est déchirant et profond, tumultueux. Au-dessus, dans l'air assailli, tout vibre. Les abeilles tombent. Non pas attirées, comme il le croit, par le vacarme^ mais
atteintes, ébranlées, ballottées, englouties pour ainsi diie par les frémissantes ondes aériennes comme par un tourbillon... A terre il les ramasse, à pleines mains toujours, et emplit sa ruche... Lorsque les Curetés reçurent Jupiter encore à la mamelle dans l'antre de Nicté ils ne furent point sans inquiétude ni sans émoi. Le fils de CybèJe ne fronçait point encore ces sourcils qui faisaient trembler l'Olympe, il ne dressait point encore ces bras d'où partait la foudre, mais rose et potelé il souriait, et son sourire était si doux et beau, et l'expression de sa bouche si autre que celle des bouches humaines que ses hôtes ne savaient quel aliment lui apporter. Alors comme des vols d'abeilles passaient, ils se saisirent de cymbales et les frappèrent en cadence, ils emplirent l'air de frissons métalliques retentissants, conviant les essaims à s'empresser auprès du nourrisson prédestiné. Les abei.'ies s'abattirent autour de la face divine et distillèrent leur miel sur ces lèvres parfumées déjà d'un souffle d'ambroisie...
Un mystère surtout entoure Balthazar :
celui de son immunité. Voici son secret. Il se frotte de fenouil écrasé. Les abeilles désarment en touchant cette tête qui fleure le buisson, cette chair à l'odeur végétale. Et, si le temps est orageux, prédisposant les insectes à la fureur, ou s'il s'attaque à l'arbre
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plus rudement que de coutume, il ajoute quelques gouttes de vinaigre. Enfin, avant de s'emparer des essaims, il se crache dans les mains et les enduit de sa salive. Il n'est jamais piqué.
En possession de son butin, Balthazar compose son miel et sa cire. Il sépare d'abord au couteau les cellules à miel de celles à couvain, il filtre ensuite les premières à la main, les exprime dans un linge, au-dessus d'un récipient : il a son miel... Le résidu est mêlé au couvain. Il les verse dans une casserole avec moitié d'eau, et fait bouillir. Quand l'écume point, il retire le tout du feu, le jette dans un drap solide, l'exprime à son tour à chaud au-dessus d'un bassin d'eau froide, entre deux bâtons épais. Ceuxci sont joints, à l'un de leurs bouts, par un fil de fer. Le mélange se coagule en touchant l'eau. Le chasseur prend cette pâte, la presse, la met en billes comme du beurre. Il refond, laisse refroidir, distribue en pains : il a sa cire... Il écoule le miel en litres, ia cire en mottes. Il court le pays. C'est 10 francs le litre de miel, 8 la livre de cire. Bien entendu, il rabat de son prix. Et, si on ne lui prend rien, il demande la charité... De là, sans doute, par ironie, son surnom de Balthazar.
Il vend ses abeilles en ruches. Il court à ce sujet une légende. On prétend qu'il les
envoûte. Elles reviennent chez lui quand il le veut. En vain les acheteurs les supplient-ils de demeurer, en leur chantant la cantilène : « A pay, à may », à père, à mère ■ en vain défendent-ils à leurs enfants de « lever la langue » contre elles, de les injurier ; en vain les associent-ils aux événements de famille en leur apportant des friandises les jours de liesse, en cravatant de crêpe la ruche les jours de deuil... Que Balthazar vienne à passer, et elles le « suivent comme un chien son maître ». Je laisse à penser les haines qu'il emporte. Nul ne se dit que les abeilles quittent la ruche naturellement, soit qu'elles ne trouvent plus de fleurs aux alentours, soit qu'elles soient débauchées pat d'anciennes compagnes du rucher.
Balthazar ne s'inquiète ni des hommes ni de leurs jugements. Il n'a souci que des crapauds et des fourmis. Le crapaud, la femelle surtout, est né gourmand. II a remarqué que les abeilles roulent parfois au pied de l'arbre. Trop chargées, leurs cuisses creuses trop emplies de suc, elles manquent l'entrée de la ruche, s'y heurtent, s'y blessent, et choient. Le crapaud veille au bas du tronc, se hissant d'une racine à l'autre, la langue, sa longue langue prête au bord vaste de sa bouche. Il la déroule, il la pose sur l'insecte tombé, l'enrobe de sa salive et le happe comme un fondant. Et si l'orifice fst
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au ras de terre, il trouve mieux. Il s'approche, il applique sa langue contre le trou et cueille non plus les abeilles qui roulent, mais toutes celles qui passent en cherchant à rentrer. C'est une hécatombe. Le jour entier il gobe ces petites boules ailées ruisselantes de nectar. Et puis il s'en va, les pattes écartées, plus pesant, plus aplati sur le sol que jamais, ses gros yeux tournés de délectation vers le ciel... Balthazar assomme tous les crapauds qu'il rencontre.
Avec les fourmis, c'est pis encore. Ces colonnes à ruches qu'il transporte dans son enclos ne tardent pas à soufï'rir du temps. Le vent, la pluie, le gel, le soleil les flagellent, les gercent, les consument. L'écorce se détache, le bois se fend. Et les larves du lucane, longues de 5 centimètres, armées de mandibules puissantes, commencent à y cheminer. Elles les sillonnent de galeries, de couloirs, de boyaux. Derrière elles, dans l'obscurité du tronc, de fines traînées de poudre de bois se déposent. Arrive une fourmi qui par là furette. Habituée à la poussière, elle s'enfonce dans la trace molle. Elle prend un tunnel, poursuit, aboutit à un rayon. Elle goûte. 0 stupeur ! ô joie ! Des entassements de sucre, des monts de miel à dévorer. Elle recule, court à sa fourmiHère, elle y crie la nouvelle. La fourmiHère se met en marche. Elle emprunte toutes les avenues
ouvertes par les larves. Elle gagne comme une marée à travers l'arbre, descend toutes les pentes, gravit toutes les côtes, se déverse en mille ruisselets comme un fil, aux gouttes vivantes, et déferle sur la ruche. Et comme cette multitude est stimulée par l'aliment sucré dont elle se gorge, elle pond et pullule plus que coutume, devient vraiment intarissable. Les greniers sont pillés, les berceaux sont vidés. En vain les abeilles tentent de faire front. Elles piétinent, écrasent les assaillants. Ils renaissent de leurs cadavres. Alors, épuisées, à bout de vivres, les abeilles périssent sur leur cité détruite, ou bien, lamentables et farouches, elles errent en attendant la mort, dans l'horreur, la frémissante horreur de l'impuissance...
Juillet 1921.
Tout à l'heure, Armagnac-Noir, par l'As tarac et La-Bigorre, va partir dans une course de trois ans. C'est la première grande épreuve de plat qu'il dispute. Ménagé jusqu'ici, engagé en dessous de ses ressources, instruit sous une monte habile « à naviguer dans le peloton », il ne s'est point encore tout entier livré, attendant son heure, attendant aussi que le soleil ait repris l'empire. C'est un champion de printemps. Né au bord de l'Adour, au renouveau, dans un haras célèbre dont il est l'orgueil, il a gardé de la saison frémissante où les sèves jaillissent sous l'astre grandi, où tout est bondissement, on ne sait quelle impétuosité, quelle furie « à sauter dans le train ». Et le printemps achève de déferler. Il pousse, il enfle sa houle des grands blés verts encore aux grands bois envahis de feuillée, il roule la terre dans les parfums et les murmures, et le vent allègre qui soulève les crins de l'étalon, soyeux et ondes comme une chevelure, lui parle de
galops aux quatre coins du monde et l'enivre. En main, resplendissant de reflets sombres, et l'étoile au front comme la imit, il erre impatiemment dans le paddock, il aspire ai" défilé, et, en érigeant par instants son encolure musculeuse, jette un regard sur la piste, son champ de lutte. Il est d'origine illustre. En outre il a reçu une ossature dense aux longs rayons, des fibres serrées de son père, et de sa mère des tissus fins traversés de nerfs vibrants, et de tous les deux l'énergie, « le cœur », c'est-à-dire l'ardente volonté de l'emporter. Qui vivra le verra ! Il rôde, en mâchant son filet, et les amants des formes pures et pleines, arrêtés sur son passage, l'admirent et le flattent de l'œil. « Longiligne », d'un trait suivi presque, tiré de la nuque à la queue par un rein court, une hanche étendue, inclinée à peine, bien établi sur des jarrets droits, bien d'aplomb sur des genoux larges et fermes comme sur des fûts, il ressemble à un monument, à la sobre façade d'un temple antique. Et souple, équilibré, allant à pas obliques, il ressemble aussi à quelque félin géant, avec le balancement de son col, le jeu élastique de ses membres, le glissement libre à la fois et bandé de son corps. Et il ressemble à l'homme, dès qu'il dresse sa tête fine, sèche, éclairée d'un œil brûlant, farouche même. A l'homme fort, fait pour le glaive ou l'outil, dont il possède
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la poitrine profonde, l'épaule épaisse, prolongée, le bras puissant, les muscles sortis, assemblage magnifique d'avant-main où il prend appui pour recevoir la masse de son individu animée d'une vitesse énorme, pour la faire rebondir, foncer, se ruer de nouveau en avant. Noble animal vraiment, en qui le sang qui prime tout, éclate...
Il est venu de loin à cette « condition », fruit de la qualité de la bête et d'un entraînement méthodique. Toutefois, il y est arrivé rapidement. Car à l'âge où ceux de son espèce hors du sang, de selle même, sont encore des poulains, pâturent mêlés à leurs mères, dégingandés et gorgés d'herbe, et ne portent que les mouches, lui, presque fait et soudé, commençait sa vie d'endurance, connaissait les nourritures substantielles, le labeur fortifiant, le poids du cavaher, et le souci et l'orgueil de l'épreuve... Ah ! tandis que l'heure de la lutte approche, que ses concurrents gagnent le paddock derrière lui, comme ses souvenirs abondent !... A peine né, huit ou dix jours après, il prit le large avec sa mère. Son éblouissement et son émoi furent grands. Le balancement et le bruissement des feuillages, la mer verte des prairies immobile devant ses sabots, le toucher du vent courant sur son poil, et le chant des oiseaux sous l'azur éclatant, l'emphrent d'abord de surprise et de stupeur. Mais le
lait qu'il buvait ruisselait d'une mamelle ardente. Il n'eut qu'un instant d'étonnement. La-Bigorre, au pas, s'enfonçait dans le pré : il bondit vers elle. Et, affermi sur ses pieds, il regarda le monde, le comprit d'instinct, et, dès lors, fit tête aux choses... Chaque jour depuis et plus longtemps il sortit, une lampée de lait chaud avalée. Et vinrent durant les premiers mois les galops fous parmi l'herbage, les sauts et les ruades dans le vent, les glissades sur la terre tendre, tous les jeux de force suscités par le sang qui consolidaient ses jeunes fibres. Et ce fut l'existence au grand air venu de l'horizon, de plus outre, de l'Océan, aspiré âpre et salé parmi les hennissements, parfois sous les averses de pluie tiède qui lui trempaient la chair en attendant la sueur. Oui, l'espace et ses agents qui dilatent, assainissent, tonifient l'organisme. Après quoi il rentrait, à l'heure des repas, mêler aux herbes broutées les barbotages de son frisé, les rations d'avoine noire, mangés d'abord dans la même auge que La-Bigorre pour apprendre d'elle à mâcher, ensuite à part, dès qu'il sut mastiquer comme un futur champion. Et puis il fut sevré. En même temps on lui parlait, on le flattait, on le caressait. Comme il aimait à grignoter dans la main, on en profita pour l'approcher de plus près, l'habituer aux soins et à la présence de l'homme,
pour le « tripoter ». Oh ! avec précaution et douceur. II importait de ne point éveiller ses instincts de défense ou de révolte, de le plier à la soumission d'un lent enveloppement, en prévision de l'étalon puissant qu'il allait devenir, et qui, perpétuellement fouetté par la lutte, et doué d'une longue mémoire, et brave enfin rendrait coup pour coup. Éducation qui engage l'avenir, où l'animal en vient à considérer celui qui l'emploie soit comme un maître affectueux digne d'être servi, soit comme un exploiteur brutal surveillé avec rancune. Armagnac-Noir n'était pas né pour souffrir un dominateur. On lui attacha un lad, svelte et fin et doux comme une fille. Tout de suite ils devinrent compagnons. Des doigts légers de l'enfant, en jouant, il accepta le large surfaix rembourré, serré autour du torse pour l'habituer à respirer sanglé, le filet de caoutchouc sur lequel il s'appuiera plus tard en allongeant sa foulée, et enfin la selle avec ses panneaux pressés sur les flancs, son arçon rigide et dur au garrot, comme si une main d'acier y faisait prise. Et un jour, après le pansage, tandis qu'il dévorait une botte de luzerne que le petit lui avait apportée dans son box, il le laissa se hisser gentiment sur son dos... II fléchit un peu, à peine, comme une branche sous un oiseau, et ce fut chose entendue entre eux.
Son premier règlement de vie remonte à cette époque. Il porta sur le régime. Il s'agissait de créer en lui des réserves : en graisse, en muscles, en substance osseuse. Et partant à amener son estomac à fonctionner librement, sûrement. On lui donna l'habitude de rations identiques à heures fixes. On voulait acheminer son organisme vers l'assimilation régulière de toutes choses : de la nourriture comme du travail, et l'accoutumer à chercher dans la ration une réfection après le labeur. Au reste, il ne s'en plaignit point. Trois fois par jour, dans son box entretenu de litière fraîche, il recevait ses aliments. Trois fois de l'avoine, deux fois de la luzerne. Pour la paille il la ramassait autour de lui à volonté. Il se rappelait que les quantités augmentèrent peu à peu jusqu'à 4 kilogrammes d'avoine et 5 de luzerne. Le tout, bien entendu, coupé de longues pâtures. Enfin, deux fois par semaine, il savoura des mash, de la graine de lin et du riz cuits, de la farine d'orge. Un régal. Aussi connaissait-il l'heure des repas mieux peutêtre que son lad. Il était debout dès le jour, il se campait contre la porte, grattait du pied pour appeler, et, le box ouvert, se jetait d'un bond de l'autre côté, vers le mur, en dégageant le passage, et mêlait des hennissements brefs de plaisir aux rires clairs du petit homme.
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Alors, quand il fut ferré d'aluminium, les talons abattus, les fourchettes et la sole en contact avec la terre, comme une plante d'homme, afin d'empêcher le sabot de former ventouse dans l'action, il entra à l'entraînement... On pourrait écrire au noviciat, tant la règle y règne en souveraine...
Au jour, lever, pansage sommaire, déjeuner léger d'avoine ; une heure après boute-selle, sortie sur la piste cavalière, inspection ; et puis départ pour le travail. Les canters pris, rentrée à l'écurie, nouveau pansage plus long, graissage et soins des pieds. Sur quoi dîner : eau courante, luzerne, avoine, paille. Et sieste après -mJdi. A 4 heures, promenade dans le pré. A 6, souper : comme le dîner. Mais la nuit vient : coucher. Horaire, régime, travail immuable. J'ajoute que l'on prononce là deux vœux au moins : celui d'obéissance, celui de chasteté.
Armagnac-Noir évoquait avec fierté ses débuts. Il se révéla vite comme un sujet d'avenir. En tête des autres, quand on se rendit à la file au travail par une allée sablée, « les garçons » devant, « les demoiselles » derrière, de peur même de flirt, il montra le chemin, fait tout de suite au bruit, au mouvement de la vie, comme il s'était accoutumé le premier jour à l'aspect des choses. Dès qu'il s'embarqua sur « la route de galop » pour un canter de 600 mètres,
il eut une ampleur innée de foulée, une aisance singulière d'allure qui frappèrent les regards. Il était calme. Point avec lui de piétinement en rond qui énerve, de sueurs intempestives qui vident. Il était droit. La tête placée, appuyée sur la main, il cherchait d'instinct « à raser le tapis », à filer devant lui comme un trait. De bonne heure il se détacha du groupe dans lequel il s'exerçait, et le quitta pour travailler à intervalle et à distance réguliers avec deux de ses aînés déjà confirmés et rapides. Il les domina. Sa façon de se comporter ne changea en rien. Bien que le débat se fût accentué, il ne parut point se dépenser ou s'animer davantage, et il rentrait en main du même pas élastique et tranquille, tandis que son poil se séchait. « Il encaissait » l'effort sans trouble aucun, pareil à un accumulateur d'énergie et de vitesse progressivement chargé. Alors, comme une grande « demoiselle » de son âge, sa cousiue lointaine, de sang égal, primait aussi dans un autre lot et semblait « du même pied » que lui, on les fit galoper ensemble. Elle s'appelait La-Chalosse. Et, soit désir de briller devant elle, soit émulation nouvelle, il augmenta son train, restant maître de la course, mais poliment, juste assez pour le prouver. Ce furent de délicieux canters, quelque chose comme des tours de galop auxquels il s'adonnait avec joie et passion.
parmi l'odeur vivante de la pouliche rabattue par le vent...
Ces luttes avec La-Chalosse affirmèrent sa qualité, en achevant de le mettre en forme. Il sentit ses poumons s'ouvrir, son cœur battre plus fort, son sang affluer à ses tissus, ses veines saillir en même temps que ses côtes, et, lorsque au retour du travail il passait devant une vitre claire, il y pouvait voir chatoyer sa robe sombre aux reflets huileux. Et vint l'essai « sur l'herbe », où l'on juge le « racer ».
Courant sur le sol d'un train uni, sans s'élever presque, comme une yole sur les flois, il « sema » le peloton, il sema le hack dont la ligne connue devait mesurer la vitesse. Le vieux jockey qui le pilotait « n'avait jamais eu mieux en mains ». Et il aborda, de deux jours en deux jours, les canters de 1000 et 1 200 mètres, pris aussi vite que possible, avec une pointe à la fin où il prodiguait toutes ses ressources. Et il « brûla toutes ses graisses », élimina toute chair inutile jusqu'à ne plus présenter que les muscles nécessaires à la propulsion, et il « éclaircit » sa sueur, et il la tarit presque, au point de ne plus en rendre que quelques gouttes limpides, germées sur sa fibre compacte comme de la rosée sur un bronze. Et enfin il acquit « le style », une manière d'arriver, de passer le poteau dans une allure
irrésistible, foudroyante, comme l'aigle fend la nue, comme l'éclair troue l'abîme...
Mais l'heure décisive sonne. On fait l'appel des partants, Armagnac-Noir s'avance. On sent qu'il a deviné les ordres : s'engager doucement, progresser à mesure que le peloton s'égrène, serrer, prendre la corde, attendre un jour et s'y précipiter, puis rejoindre celui qui mène, et puis, le poteau entrevu, attaquer brusquement, puissamment l'adversaire pour le briser, et gagner !... C'est-à-dire l'arrivée de haut style, l'arrivée ramassé sur soi-même, oreille pointée, bouche ouverte, buvant l'air retentissant d'acclamations, buvant la gloire. Gagner ! c'est-à-dire un nom obscur qui tout à coup resplendit, des couleurs nouvelles qui éclatent, quelque chose comme un avènement connu du monde entier... Armagnac-Noir le sait.
Sait-il le précédent illustre? Il y a deux mille ans, un étalon syrien triomphait de même à Olympie. Il portait le nœud de pourpre d'Alexandre le Grand. Le fait fit aussi le tour de l'univers antique. Et, plus tard, sous la tente, rappelant à ses familiers cette victoire hippique arrachée devant la Grèce assemblée, le conquérant mêlait le nom d'Olympie à ceux d'Issus, du Granique et d'Arbèles dont il avait jalonné les sables étincelants du désert... Armagnac-Noir est digne de ce souvenir.