‹ Chez nous; travaux et jeux rustiquesChapitre 6 sur 21 · A LA RECHERCHE DE L'ANGUILLE · texte numérisé non relu

A LA RECHERCHE DE L'ANGUILLE

tenir son allure sinueuse, l'ondulation perpétuelle de ses anneaux, quel que soit l'élément qui la porte, elle est douée d'une ossature singulièrement flexible. Disposée tout en longueur, assise sur des côtes courtes légèrement attachées, étayée sur de fins faisceaux d'arêtes intermusculaires, cette charpente soutient partout l'individu sans apporter de rigidité nulle part, laissant au corps une souplesse prodigieuse. L'anguille peut s'enrouler et se dérouler et pendre comme une corde, et se bande et se détend comme un ressort... Après le mouvement, la respiration. Celle-ci est assurée avec le même souci. L'anguille reste des heures à terre, en voyage ou à la chasse. C'est pourquoi ses branchies ne sèchent pas au vent comme celles des autres poissons. Restant humides de l'eau d'où sort l'animal, enduites de l'humeur dont il s'arrose, elles gardent la ductibilité nécessaire au passage du souffle. Enfin, et puisque la bête par sa forme et son rampement tente la prise de la main, des ongles ou des dents, il n'y a point jusqu'à ses muscles qui ne soient animés d'une action réflexe. Dès que l'anguille est appréhendée, elle se gonfle, contracte subitement ses anneaux, d'autant plus énergiquement qu'elle est serrée plus fort, et prenant appui sur cela même qui l'étreint, coule, échappe et jaillit hors de l'étau...

Les anguilles arrivent au printemps à l'embouchure des fleuves, du fond de l'Océan, soit après leur naissance en agglomérations de milliers d'individus gros comme des lombrics, soit en bandes d'adultes. Ces bandes sont innombrables. Dans l'eau tiède, tout de suite, les paquets vivants se défont, et ces multitudes pénètrent dans les terres, bien entendu par échelons, suivant la force et l'âge, suivant aussi l'expérience des lieux où certains vieux émigrants reviennent en habitués. C'est un envahissement d'êtres muets et quasi insoupçonnés : car les anguilles ne progressent que la nuit. Elles vont tantôt par voie d'eau, tantôt par voie de terre. Elles n'hésitent pas à passer d'un cours d'eau à l'autre à travers champs. Elles ne se trompent jamais d'orientation. Nul obstacle ne les rebute. Et elles choisissent le chemin le plus court ou le moins rude, et, sur terre, elles prennent les bandes humides d'infiltrations ou du passage de sources souterraines. Elles savent qu'elles y retrempent leurs anneaux, qu'elles y rafraîchissent leurs branchies à la sueur ou à la vapeur d'eau qui en monte quand le soir tombe... Chez nous, elles cinglent d'abord vers la barre de l'Adour. Et puis elles s'engagent dans le fleuve, traversent Bayonne, assise sur ses arceaux ; retrouvent à la sortie les landes nues où paissent des troupeaux de chevaux et de moutons

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errants ; visitent les pignadas du Marensin pleins de piliers, de portiques et de voûtes sonores ; longent Dax-la- Jolie, nourricière d'oies éclatantes, sœurs des cygnes; bifurquent dans le Midour à moitié trajet, atteignent Mont-de-Marsan étalé sous ses platanes ; et, touchant presque au ternie, débouchent dans l'Armagnac, où la vigne pleure, où le blé court en herbe souple sur la terre grasse, et se dispersent et s'éparpillent au fil du Ludon, de l'Izaute, de la Moule, de la Sole, et par le réseau des sources, des ruisselets et des surgeons. Elles ont couvert 200 kilomètres ou plus. Elles ont subi les assauts des choses et des bêtes, des flots hostiles qui grondent sous les arches et se précipitent aux chutes, des épaves dont le choc étourdit, des roues des moulins qui broient, des brochets carnassiers, des loutres dévorantes : je ne parle pas de l'homme et de ses engins. N'importe. Rien n'arrête ces foules glissantes dans la traversée décidée par l'instinct. Les pêcheurs du golfe de Gascogne qui aperçoivent les premiers les anguilles parmi l'écume salée, frappés de la périodicité et de l'ampleUr de leur migration, l'appellent : la « montée ». Ils la comparent au flux infini venu de l'autre bord des mers, à une marée non plus soumise à l'influence des astres, mais soulevée et amoncelée par l'expansion irrésistible de la vie...

Parvenues au but, les anguilles se creusent des trous dans les berges, sous les racines ou dans les interstices terreux des pierres. Elles* les font plus larges que leur corps afin de s'y mouvoir à l'aise, elles leur donnent deux issues pour pouvoir entrer ou sortir ou fuir au besoin par deux portes. Au reste, usant de la marche avant et arrière, elles y pénètrent également par la tête et par la queue. Ce sont leurs demeures du temps normal. Mais vienne un été plus ardent que de coutume, où l'eau baisse sur la terre consumée, alors elles s'enfoncent et s'enfouissent dans la vase, si loin qu'elles semblent s'ensevelir. Non dans tous les limons. Dans ceux qui ne risquent pas de les empoisonner en pourrissant. Et c'est là qu'elles s'endorment du sommeil dont j'ai parlé, et vivent sans nourriture aucune, attendant le retour des eaux.

Les anguilles font deux parts de leur vie. Le jour, elles dorment dans leurs trous, ou musent au frais sous un amas d'herbes aquatiques, ou visitent leurs voisines. La nuit, elles chassent. Dans l'eau, elles poursuivent les menus poissons, elles gobent les œufs qui flottent, avalent la farine qui tombe des moulins, les débris sanglants jetés des abattoirs, déchirent même les tout petits canards égarés qu'elles tirent à elles par les pattes ; sur terre, elles dévorent les vers, les insectes,

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