A LA RECHERCHE DE LANGIIIÎ.LE
les larves des grenouilles, les chenilles et les
limaces. Elles sont en un mot omnivores.
Car elles adorent aussi les pois nouvellement
semés. Dès que le fruit s'attendrit en ger
mant elles le déterrent et le croquent. Elles
ravagent les planches. Elles vont ainsi toute
la nuit, sillonnant les eaux, ou épousant dans
l'herbe les reliefs du sol, cherchant les coins
d'ombre pour cheminer, prêtes également à
l'attaque et à la fuite. C'est un miracle si
l'on songe qu'elles ont de mauvais yeux.
Mais le sens du toucher, celui de l'odorat
sont si développés chez elles qu'elles semblent
jouir d'une intelligence avertie, au courant
des habitudes de leur proie.
On les chasse à leur tour. On ne pêche point les anguilles chez nous, on les capture dans leur trou. On les chasse l'après-midi et le soir : « au soleil et à la lanterne. » Le plus souvent les ruisseaux abondants en écrevisses le sont en anguilles. On se donne donc rendez-vous par un beau jour au bord de l'un d'eux, celui de Bernetz ou celui du Tchm. Une demi-douzaine de jeunes gens le rallient des métairies voisines. Ils arrivent, pantalons troussés, pieds nus dans leurs sabots, et qui portant un seau, qui une hache ou une pioche, qui enfin la lanterne et une grande pelle de bois, celle dont on se sert dans les greniers pour remuer le blé. Tout le monde là, on pose la lanterne jusqu'à la
nuit, et on empoigne les outils. On abat des brancha{je8 et on les enfonce dans le ruisseau ; on pioche de la terre et on la fait ébouler sur ces fascines. On élève rapidement une digue. La digue montée, on saute en aval dans le lit, à sec presque maintenant. Mais des poches restent, quelques-unes profondes, que l'eau, en tourbillonnant tout l'hiver, a creusées, et que les fuites de la digue maintiennent à niveau. Il s'agit de les vider en hâte. Si le flot s'est perdu en aval, il s'accumule en amont. On n'a qu'un quart d'heure. A grands coups de pelle, vite, vite, on vide les poches par-dessus les berges, comme un bateau avec une écope. On perd pied dans la vase, on s'accroche aux épines ; des choses froides et visqueuses fuient entre vos jambes : ce sont les poissons mêlés à l'eau que l'on étanche. Les anguilles, elles, au bruit, ont •regagné leurs trous. On est enfin maître du flot. Et vite, vite encore, les plus hardis plongent leurs bras dans tous ces trous béants, au risque de se couper aux arêtes des cailloux, au biseau des racines ; au risque surtout de mettre la main sur un serpent. Les vipères, l'été, hantent les cours d'eau. Personne n'y pense. Et les anguilles une par une sont tirées au jour, au bout des poings, toutes vibrantes ou crispées. Vainement elles cherchent à échapper. On a enfoncé un couteau dans leur chair huilée, pour
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empêcher leurs anneaux de glisser, un couteau tenu ouvert dans la main. Alors la digue croule. On bondit sur la rive, tout arrosée d'écume. Et l'on étourdit les anguilles en les frappant à la tête et on les jette dans le seau, et « en avant », plus loin. On recommence tant que le soleil dure... A la première étoile on allume la lanterne. C'est la seconde phase de la chasse. Cette fois on n'arrête rien, on ne vide rien. A pas feutrés, sur l'herbe tendre, on suit le ruisseau. On fait halte à l'endroit le plus clair. On se penche. Sans bruit toujours. On se couche à plat ventre. On promène la lanterne sur la face de l'onde. Et puis on la dirige, on la fixe sur un point du fond. Les flots s'animent, luisent, passent- Parmi les ombres remuées, avec des rayons subits des herbes courent, des débris tournoient, des goujons fuient d'un battetement bref de queue, des écrevisses roulent, pattes errantes. Les anguilles, curieuses, se sont mises à la fenêtre. Attirées par cette lumière inconnue, douce à leurs yeux voilés, qui n'est ni de la lune ni du soleil, elles allongent leur tête et puis leur cou hors de leurs trous. D'un coup, comme avec une pince, on les happe des doigts, à la place où commencent les anneaux. On les secoue, on les bat contre la rive, on leur fait perdre le sens. Mais leur vitalité est telle qu'elles rampent encore inconsciemment dans le seau...
La prise faite, les chasseurs s'asseyent. Ils grillent une cigarette. L'heure est divine. Le soleil est tombé comme il tombe ici : en refoulant encore l'ombre, en laissant un ciel illuminé à la lune ardente. Celle-ci s'est levée, accompagnée d'un vent léger venu des monts, sous qui les fleurs du soir se sont ouvertes et embaument. Une obscurité diaphane descend des arbres vagu'ement agités, et sur le pré profond déjà la rosée germe. Comme on respire ! Tout est paix, silence. Les oiseaux se sont tus, et le hibou lui-même, dont c'est le moment, le hibou ne déchire plus la nuit de son cri triste. Aucune bête ne rôde. L'espace est vide. Seule, par instants, dans l'air laiteux, une chauve-souris brise et reprend son vol mou. Et profitant de ce repos, tandis que les astres qui poudroient au firmament bleu étincellent, et s'attirent sur leur courbe infinie, des vers luisants se hâtent les uns vers les autres dans l'herbe, et allument leurs petits phares phosphorescents, signal de désir et d'amour. Et tout brûle du même feu, les lucioles et les soleils...
Les jeunes gens se lèvent. Ils ont faim. Ils avisent un toit qui fume. Ils y courent. En été on travaille et on soupe tard. Ils entrent, ils invitent leurs hôtes à manger des anguilles. On applaudit. On choisit dans le seau. On écorche, on décapite. On jette les poissons en tronçons dans la poêle, on les enroule
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entiers sur le gril. S'il y a une pièce, on la rôtit. Arrosée d'une fine graisse d'oie, elle blanchit et se dore au feu comme un filet de porc. Elle en a le fumet et le goût presque. Et les mâchoires vont leur train, jusqu'à minuit passé, au bruit cristallin de» verres.
Les anguilles retournent à la mer en automne. On dit qu'elles « se relâchent ». Un assez grand nombre demeurent dans nos eaux. Elles ne sont point à compter dans ces multitudes. D'autant moins que les anguilles ne se reproduisent pas en eau douce. L'antiquité, Aristote le premier, les croyait filles du limon; et le moyen âge les faisait naître sur des cadavres comme les vers. Nous, jusqu'ici, nous les classions parmi les vivipares. Les anguilles sont ovipares : elles pondent des œufs d'où sortent leurs petits. Mais il leur faut l'Océan par un fond de 1 000 mètres, une pression de cent atmosphères, une température de 7 à 8° centigrades, une salinité de 35,2 pour 1 000. Et si elles ne les trouvent point au sortir des terres, elles n'hésitent pas à entreprendre une autre migration, à descendre, par exemple, dans nos climats, de la Baltique ou de la mer du Nord sur les côtes de l'Angleterre ou sur les nôtres, à l'ouest, à la recherche de la profondeur, de la pression, de la température et de la salinité voulues, de l'abîme suffisant. Là seulement.
plus bas que tous les courants, sur des lits de végétations hybrides, elles se livrent à leurs amours, en des enlacements secrets d'une fécondité inouïe : à la mesure de l'immensité de l'élément propice. Et puis tous ces amas de vie éclose remontent à la surface, avec la sève universelle...
Septembre 1921
On fauche le foin chez nous en juin. C'est l'époque où les hautes graminées qui dominent le peuple dru des herbes passent du vert sombre au roux « queue de renard », signe de la maturité du foin. Elles prennent cette couleur fauve tout le long d'un petit panache gonflé de graines qui les termine. Les graminées sont perpétuellement agitées, et les paysans pour cette raison les appellent « les herbes tremblantes ». Dès que les herbes tremblantes deviennent rousses, ils emmanchent leur faux. Et ils commencent aussitôt à faucher, à moins qu'il ne faille attendre la bonne lune, celle de juin. Souvent la lune de mai traîne encore au ciel : astre maléfique qui « jaunit et fait fumer le foin ». Chaque soir ils l'épient. Enfin elle tombe, et l'autre apparaît : croissant d'or fin qui peu à peu pâlit. C'est alors pour le lendemain. Au reste les longs soleils sont nés, on dirait avec elle. Soleils qui surgissent avant qu'on ouvre la
paupière et s'abîment à peine quand on la ferme. Ils sont là tout le jour, ruisselant de rayons, couvrant de flamme les planches d'herbe coupée, mais amenant avec eux un vent continu, rafraîchi sur la neige des monts proches, comme s'ils voulaient à la fois aviver et tempérer leur feu, doser leur action.
Les faucheurs abordent le pré « derrière le soleil », tout de suite après lui, quand la rosée roule encore ses pierreries. Ils arrivent à la file, vêtus d'une chemise et d'un pantalon, les pieds nus dans des sabots au « nez » relevé pour écarter l'herbe mouillée, la tête sous le béret, l'ancien béret aux larges bords, dont ils doublent la calotte d'une feuille de chou qui amortit le feu solaire, les flancs ceints d'une bande de cuir où pendent, d'un côté, l'étui à pierre, de l'autre, l'enclume et le marteau. La pierre pour aiguiser la faux, l'enclume et le marteau pour la forger. Cet étui est toujours plein d'eau. Il convient que la pierre y demeure constamment humide, prête à tout moment à servir. Il porte, à son orifice, une sorte de bord retourné comme une lèvre inférieure d'homme tombante, sur lequel on appuie sa faux pour l'affûter. Quant à l'enclume elle ressemble à un cèpe, à un bolet noir, composée d'un chapeau et d'un pied comme lui, et le marteau est fait tout plat, en forme de croissant, juste comme la lune propice de juin à son lever. Ces outils
sont de peu de volume. J'oubliais deux choses encore, jetées en travers sur l'épaule : une paire d'espadrilles à chausser quand la rosée est évaporée, et une besace où le déjeuner est enfoui dans une poche, où « se fait porter » dans l'autre la bouteille.
Mais la pièce maîtresse est la faux. Un bon faucheur la choisit attentivement, la soupèse, l'essaie sur son ongle, la fait ployer. Il en examine l'acier marbré de cercles bleus, il en suit de l'œil les éclairs froids sous la lumière. Elle doit être souple et résistante, mince et large, de métal pur, de fil ardent, facile à manier, à animer, quelque chose en un mot de prompt, de mordant, qui se glisse et dévore. Mais on ne connaît la valeur de sa faux que sous la pierre, au son que rend l'acier battu. Une faux finement trempée chante quand on l'affûte. D'une voix claire, limpide, comme un écu d'argent qui roule sur la dalle. Lorsque plusieurs faucheurs aiguisent à la fois leur outil, toutes ces notes vives et brèves, montant dans le matin, font croire à un carillon baptismal... Légèrement incurvée du talon à la pointe, la faux est dirigée de droite à gauche. Elle a par là un sens de coupe. On fauche dans ce sens, et donc de droite à gauche, en marchant perpendiculairement devant soi, en se balançant d'un pied sur l'autre, avec le rythme égal d'un pendule. Et l'on va par échelons,
à un pas de distance. La lame est montée sur un manche de châtaigfnier. Il est muni de deux poignées : l'une au milieu, que l'on saisit de la main droite, d'où l'on commande l'outil, l'autre à l'extrémité opposée à la lame : c'est la place de la main gauche. Le branle est le même que pour couper le blé. On lui donne seulement plus d'ampleur. L'herbe neuve, imprégnée de rosée, gonflée de sève, n'offre pas la résistance du blé sec et rigide. L'oreille ne s'y trompe pas plus que la main. Les deux plantes « ne parlent pas » de même sous le tranchant. Le blé rend un bruit de déchirement comme un bouquet de vieilles feuilles sous un coup de vent d'hiver, l'herbe un bruit mat, étouffé, celui d'une chair vive encore que l'on fend.
Le foin est bien coupé lorsqu'il l'est d'un coup circulaire complet, sans échelles, rejoignant la piste précédente, ras assez pour former brosse sous le pied. Ce travail qui demande de la souplesse, de la force et de l'équilibre fatigue vite. Les faucheurs font des pauses régulières. A l'ordinaire au bout de la bande d'herbe attaquée, la prairie prise dans sa longueur. Ils soufflent un instant. Mais, à ce jeu, la faux à son tour s'est lassée, je veux dire émoussée. L'homme profite aussi pour elle de l'arrêt. Il la soulève, l'appuie à son étui, et la danse sonore de la pierre sur le fer, qui lui rend son mordant,
commence. Après quoi l'on repart en oscillant. Et pour reprendre le rythme rompu, pour le garder, pour alléger aussi la besogne par l'élan que communique un son cadencé, les faucheurs entonnent une chanson qui scande le branle de leur corps balancé, vieille comme l'efîort lui-même, triste, lente et filée, pareille à des appels, qui dit la pesanteur du jour et la rudesse de la vie à gagner. Et la faux en sourdine, dans l'herbe qu'elle couche, accompagne les voix de son battement égal. Ils chantent.
Aciu, sou briu de l'aiguë, — j*a un prat a dalha,
— sér la bruilète, — sér l'abruila, — etc.
Là-bas, au fil de l'eau, — est un pré à faucher,
— sur la violette, — sous le lilas, — etc.
Mais une cloche tinte. Il est 8 heures. Ils achèvent la bande, ils gagnent le chêne énorme que tout pré possède ici, sous lequel ils ont déposé besace, enclume et marteau. Ils reprennent à la file le sentier qu'ils ont fait en y allant, afin de ne tracer qu'un seul sillon étroit. Poussé il y a cent ans au moins, maintenu là pour abriter du soleil ou de la pluie les bêtes au pacage et les hommes au travail, cet arbre, vénéré, soigné, étayé au besoin, est l'orgueil du lieu. Pour le moment ils y vont manger, adossés au tronc. Et leur faux avec eux. Il est un principe : chaque fois qu'ils mangent elle doit manger aussi :
ce qu'un tel convive consomme : du fer. Ils tirent du jambon, du pain, du vin, des poches de toile écrue, et ils se rassasient fortement comme ils fauchent. Et puis ils fichent en terre l'enclume, empoignent faux et marteau, et, à petits coups pressés, attentivement, ils forgent leur outil, ils redressent, durcissent et aiguisent à nouveau son fil.
Et debout ! Et le travail chanté se poursuit. Et comme le soleil se fait plus lourd en progressant, ils ajoutent des gloses au bout des phrases. A 11 heures, accablés de chaleur, ils « rentrent sous le chêne ». Et midi sonne, et les femmes de la maison débouchent du bois en lisière, sommairement habillées comme eux : chapeau de paille rude au front, chemise de toile écrue nouée au cou, et jupon battant la cheville. Bien entendu les pieds nus dans l'espadrille. Elles viennent vers leur père, leur frère, leur mari, d'un pas rapide, onduleuses et cambrées, enveloppées d'air vibrant, de cet air lumineux qui palpite ic: autour de tout. Elles apportent de la soupe, des cuisses d'oies, et d'autre pain, et d'autre vin, un saladier de cerises. Et puis l'on dîne, et puis l'on dort de compagnie. Et le chêne opulent déploie sur eux son ombre drue, et tout repose, jusqu'à ce que le premier réveillé éclate de rire en secouant les autres. Les hommes sautent sur pied, et « adieu »... les femmes fuient sous la feuillée... A
5 heures, nouvelle halte, nouveau repas. On mange au bout des doigts un quignon agrémenté de belles feuilles rafraîchissantes de laitue, de vertes feuilles amères que l'on trempe dans la même assiette d'huile et de vinaigre battus du couteau. Après quoi debout encore jusqu'à la nuit. Enfin le couchant illumine le chêne. Des racines à la cime il flamboie sans une ombre. C'est la fin. Ils s'en retournent comme ils sont venus, à la file toujours, ruisselants, harassés certes, mais abaissant un regard satisfait sur la jonchée des andains à perte de vue, tandis que leur faux balancée sur leur épaule jette de courts éclairs sanglants.
Le lendemain est fête à la maison. Dès que le soleil a bu la rosée, les hommes portant les fourches et les râteaux, les femmes, les repas, tout le monde, et les bœufs aussi que l'on mène, libres du joug, goûter l'herbe nouvelle, et le chien même qui garde à l'ordinaire le logis, tout le monde descend au pré. La journée est vouée au farniente. Les bœufs vagueront ou rumineront couchés au bord du bois, le chien chassera le mulot le long du ruisselet, les hommes entre deux manipulations du foin deviseront, museront, s'ébattront sous le chêne ami. Car on a invité les jeunes gens des métairies voisines. Toutefois, dès l'arrivée, on ramasse les andains en larges planches épaisses, en sortes de lits
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d'herbes profonds ouverts au soleil. C'est son heure. Il domine, il règne aujourd'hui, et du soir au matin fait passer l'herbe, suivant l'expression fameuse. Les hommes « serrent » les andains de la fourche, les femmes derrière eux râtellent les restes de foin échappés. Et des espaces nus parallèles s'étendent entre les planches. Et les femmes « ont peigné » le pré. Il faut ajouter que les hommes secouent le foin en le serrant. L'herbe sèche, dit-on, « au bout de la fourche ». Agitée dans l'air chaud elle abandonne son humidité. Nul ne s'y trompe. Le « grand luisant » accomplit seul la besogne. On laisse les planches telles quelles jusqu'à 2 heures. Et comme les faucheurs la veille, à l'angélus de midi, on dîne lentement, au bruissement du vent des monts dans l'arbre vaste. Et sous l'œil indulgent des anciens, filles et garçons s'animent. Ils se lutinent au partage des cerises, charnues et rouges comme leur bouche. Et les gens d'âge s'endorment, et les jeunes feignent de les imiter, mais, le doigt sur les lèvres, rampent et se rapprochent et regardent, muets, en se prenant la main, l'air accablant danser au ras du sol et le ciel infini pâlir sous l'ardeur croissante de l'astre... L'aveu ou le rêve chez le paysan s'exprime par le geste le plus simple.
On se lève. Il s'agit de ramasser le foin une seconde fois. Les couples qui se sont formés
FENAISON Si
SOUS le chêne se retrouvent au bord des planches, les fourches se mêlent comme les mains ; on serre les planches en longues chaînes bossuées qui permettront de rouler ensuite le foin et de l'emporter au bout des fourches pour l'entasser ou le charger, en paquets pareils à des bottes volumineuses dénouées. Cette manipulation a une autre raison. « On enferme » ainsi la chaleur dans les chaînes ; le foin « cuit » sur lui-même. II émet et se renvoie de tige en tige, de brindille en brindille les ondes caloriques emmagasinées sous l'effusion torride de l'astre. Il exprime toute la dernière sueur terrestre qu'il aurait pu garder au contact du sol qu'il couvrait. Et la construction des meules commence. On en établit trois ou quatre à la fois sur une large base, afin qu'elles montent le plu& haut possible. Les plus fortes des jeunes filles sont désignées pour les élever. Les hommes leur apportent le foin à grandes fourchées, et les femmes comme tout à l'heure peignent soigneusement le pré. La meule grandit, chargée à droite, chargée à gauche par couches égales. Et avec elle la jeune fille monte peu à peu, se trouve enfin en fouler le sommet comme la plate-forme d'un piédestal. On la voit, la face haute, tenant bas sa fourche comme une pique pointe à terre, rayonner immobile dans le soleil qui décline. C'est l'instant où
les garçons s'empressent autour de la meule. Ils y piquent leurs fourches de proche en proche jusqu'au sommet, obliquement, à la mesure des marches d'un escalier, et ils les y assurent à force de bras. Elle, alors, jette son outil, ramène d'une main son jupon autour de ses jambes, s'appuie de l'autre aux manches espacés des fourches, et sans hésiter, sûre des regards qu'elle retient, dans le parfum de son corps vierge mêlé à la senteur du foin nouveau, descend cet escalier vivant, alerte et souple, souriante... Au bas, celui qui lui tend le poing pour sauter l'embrasse.
A la nuit on se débande. Et les meules se tassent sous la fraîcheur qui vient, pyramides éphémères, mais qui ne sauraient compter cependant les générations qui les ont édifiées.
Il ne reste plus qu'à les charger. Au jour fait on revient au pré avec les chars. On défait les meules, on les étale une dernière fois pour un dernier coup de soleil. Davantage exposerait le foin à se réduire, à se dessécher, à se briser. Il doit rester souple, élastique, odorant, partant savoureux. Pour l'éprouver chacun fait comme le soleil, s'assied, se traîne, se roule sur lui, s'y enfonce, s'y allonge comme pour une sieste de reptile, le palpe, le flaire, et, satisfait de son moelleux et de sa senteur, s'y alanguit un
peu sur le flanc, sur le dos, retrouve obscurément dans la moiteur matinale qui sort encore du sol on ne sait quel souvenir des temps primitifs oii l'homme reposait sur des lits d'herbes séchées, parmi les effluves puissants de la terre à ses premières végétations géantes... On charge les chars comme on construit les meules, par fourchées égales, à droite et à gauche, les hommes apportant, les femmes ratissant le foin. C'est un homme d'âge qui charge. Il faut que le foin ait le plus de volume possible, pende jusqu'au moyeu des roues de chaque côté, s'avance en tête jusqu'à mi-corps des bœufs, monte assez haut pour que l'homme qui l'entasse disparaisse et ne laisse pius voir que ses bras happant et étendant les fourchées. Un char bien foulé, bien empli, encore que l'herbe chaude ait tendance à glisser, doit peser de 20 à 22 quintaux. Il importe surtout qu'il soit exactement équilibré, qu'il présente un aplomb tel que « le vent de la jupe d'une femme », passant, ne risque point de le faire chavirer.
Au crépuscule, tous les chars sont pleins et l'on regagne la métairie. Les chars vont à la file, encombrant le chemin, embaumant l'air chargé déjà de l'arôme capiteux des fleurs de vigne, baignés d'or pourpré vers le couchant, d'argent bleui vers le levant.
Car le soleil qui s'éloigne a appelé la lune au ciel. Et, derrière, la troupe agreste suit, et comme la fraîcheur tombe, les lèvres s'ouvrent et les voix jaillissent. Et, se donnant le bras, les jeunes gens reprennent le chant des faucheurs, le chant du pré.
Que j'a 1res joéns dalhaires, — que l'an près a ilaliia, — Que j'a très joénes hilhes, — que l'an près à héja. — sér la bruilette, — sér l'abruila.
Il y a trois jeunes gens, — qui l'ont pris à faucher, — il y a trois jeunes filles, — qui l'ont pris à faner, — sur la violette,. — • sous le lilas...
Et, de proche en proche, les voix gagnent le pays, parmi les grincements du char cahoté.
Octobre 1921.
Hier, j'ai vu passer une bande de vendangeurs étrangers, des Bigourdans sans doute. Hauts sur jambes, efflanqués, la courte veste de laine brune aux reins, le béret sur les yeux, ils allaient en groupe, serrés les uns contre les autres comme un lot de moutons, et cherchaient du regard leur chemin. Depuis trente ans ou plus, ces étrangers n'avaient pas été vus chez nous. Les anciens vignobles rongés par le phylloxéra avaient disparu, et la main-d'œuvre du pays suffisait à faire la récolte des vignes reconstituées. Mais la guerre a frappé surtout parmi les hommes des champs, et nous retournons aux coutumes d'autrefois, alors que la masse des fruits à presser nous faisait chercher de l'aide dans les pays voisins.
Les vendangeurs nous arrivaient des Landes, dn Béarn, de Bigorre, du pays basque mC . ■. Quatre-vingt-dix jours environ après la Joraison, les maîtres de maison écrivaient dans ces régions à des chef»
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d'équipe connus, afin qu'ils ralliassent au moment voulu le domaine avec leur monde. Avant d'écrire ils inspectaient une dernière fois leur bien. Il s'a^ssait de fixer la date de la vendange. D'aucuns possédaient une étendue de \'igne8 telle qu'il fallait un mois pour la sui\Te. et un demi-cent de vendangeurs. et qu'ils devaient établir une moyenne de maturité, une moyenne d'ensemble entre les fruits. Précaution capitale pour obtenir un \-in courant de vente ou de chauffe. Il y avait à compter avec les raisins un tantinet verts encore du début de la récolte et les raisins pourrissants de la fin, comme avec ceux provenant des jeunes et des Aàeux ceps, des plants de plaine et des plants de coteau. Toutes choses qui changent le titre et le parfum du \-in. Les maîtres attendaient un bel après-midi. Ils partaient, un bâton noueux à la main, ils allaient voir, toucher et goûter. Car ils ne connaissaient pas le pèse-moût. Ils fouillaient les souches, ils examinaient les fruits, leur couleur et leur transparence à la lumière ; ils palpaient les pulpes, ils en essayaient l'élasticité sous les doigts ; ils picoraient çà et là les raisins en marchant, et savouraient le grain cueilli. Si le fruit brillait, s'il était souple, sucré, d- peau fine, assez pour fondre sous la ' jue, ils le jugeaient mûr, et vert encor. àu contraire s'il restait terne, résistant, avec un soupçon
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d'ai^eur. De là. dans leur esprit, ils établissaient leur moyenne et arrêtaient le jour de la vendange. Et ils rentraient, la bouche embaumée. Ils se félicitaient d'être au bout, après avoir tant appréhendé les nuits de lune rousse, les jours d'orage, chargés de grêle, brûlés d'éclairs. Et tout de suite, à la bougie, ils écrivaient aux chefs d'équipe.
Ceux-ci avaient vite fait de recruter leur personnel. Vendanger en Armagnac était une fête annuelle attendue. Il fallait des « coupeurs » pour cueillir le raisin ; des « fouleurs » pour l'écraser à la \'igne même dans les « comportes », sortes de cuves cylindriques ; des « presseurs » qui piétinaient au pressoir la grappe écrasée, et la pressaient enfin. Les femmes et les jeunes garçons fournissaient les coupeurs, les hommes les fouleurs et les presseurs. Tout ce monde rassemblé, on se mettait en route, à pied. On venait de 100 kilomètres parfois. On partait au jour, afin de ^^ voyager », d'aller le plus loin possible avant le grand soleil ; on faisait halte à midi, on repartait après un « brin » de sieste. On déjeunait, on dînait au revers des fossés ombreux, à la lisière des bois, le long des prés moelleux propices au sommeil, dévorant à belles dents pleines de rires les œufs durs, le jambon froid apportés de chez soi, le pain bis enveloppé d'un linge blanc, buvant à la source comme l'oiseau. A la nuit,
OÙ on se trouvait, on demandait l'hospitalité dans les métairies. On dînait de tomates crues, de fruits et de pain, et on s'installait dans les granges, les fénières, les étables désaffectées. Et le sommeil amené par la bonne fatigue de la route était si calme et profond que le chien même, rentré de son tour de ronde au crépuscule, ne se doutait point qu'il veillait sur tant de vivants endormis sous le vieux toit... A l'aube c'était comme l'éveil d'une volière. Les cris et les appels se mêlaient au bruit des portes repoussées, et puis « adieu », bonjour et merci aux hôtes, et « en avant » plus loin, pour une autre étape, de la longueur du jour, du frisson rose de son lever au ruissellement rouge de son coucher... Arrivés au pays à vendanger, ils se dispersaient dans les domaines. Depuis longtemps ils étaient attendus. Dix fois, du haut de la côte proche, les femmes, les enfants avaient couru interroger la route. Ils s'étaient pressés à leur rencontre. Et, dans des éclats de voix, parmi le caquetage effaré des poules, l'aboi déchaîné du chien, tout le monde avait franchi le seuil où, debout, le chef couvert, la main tendue, le maître attendait. Et le soleil, là-bas, qui tombait, sachant quelle intimité l'ombre apporte, au coin de l'âtre, aux serviteurs de la terre, le soleil accélérait sa chute au bord de l'infini... A table, on désignait les coupeurs, les fou-
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leurs et les preeseurs. Et les vendangeurs montaient à leurs chambrées, sous les combles. D'un côté celle des hommes, de l'autre celle des femmes, avec des matelas, quelques chaises, et des clous à la charpente où suspendre les vêtements de rechange, les « harrétouns », petites serpettes pour couper le raisin, les « tignaus », forts bâtons fourchus pour l'écraser, enfin, dans un sac neuf, le violon. Cela fait, les vendangeurs se couchaient. Les gens du lieu achevaient le« préparatifs. Ils comptaient les « nautéts », paniers de bois coniques, étanches, avec anse ; ils graissaient la charrette pour le transport des comportes ; ils faisaient « boire » le pressoir, bien qu'il eût bu huit jours déjà, ils l'inondaient de seaux d'eau, afin que le bois gonflé ne perdît plus une « larme de vin ». Au petit jour, la cloche sonnait, et tout le monde dégringolait de son lit. On déjeunait de pain frotté d'ail, d'un coup de vin, et en route, qui pour la vigne, qui pour le chai. Et dès lors le pressoir devenait l'âme de la maison.
Tout en cœur de chêne, il était formé de deux troQCs d'arbres équarris, au-dessu.s l'un de l'autre, à quelques pieds d'intervalle, et d'une plate-forme étanche qui reposait sur l'arbre d'en bas, et, à droite et à gauche, sur un chantier. La plate-forme se composait de madriers, que d'autres madriers cheviHcs
encadraient. Les arbres mesuraient de 50 à 60 centimètres au carré, de 8 à 10 mètres de long ; la plate-forme 3 m. 50 de côté. Sous elle, une cuve recueillait le vin. L'arbre d'en bas était fixe, celui d'en haut mobile. Ils étaient réunis à un bout par des montants à glissières et à clefs, à l'autre par une vis. L'arbre d'en haut montait et descendait entre ces montants, en basculant sur d'autres, placés entre la plate-forme et la vis. On le manœuvrait avec celle-ci.
Les montants étaient assemblés en queue d'hironde sous l'arbre d'en bas, la vis y était enchâssée, en restant libre de tourner. Elle traversait le bout de l'arbre d'en haut, fourchu à cet endroit, en s'engageant dans un écrou volumineux, boulonné là. Le mécanisme était mû par une roue de 2 m. 50 de diamètre, qui emboîtait la vis, et que l'on actionnait en tirant sur des chevilles distribuées sur les jantes.
Quand la plate-forme était pleine on la couvrait de fortes planches. Et puis on supprimait le point de bascule, on descendait l'arbre d'en haut parallèlement à l'autre le long des glissières, on l'amenait au contact. Et là, après l'avoir coincé avec les clefs, au bout opposé du pressoir, on le forçait sur la charge à grands tours de roue. On s'arrêtait quand l'appareil n'obéissait plus. La puissance développée par la roue était
telle que les pièces énormes ployaient, comme attirées l'une vers l'autre. Efîort calculé : car les arbres, tendant à se redresser, continuaient à presser, la roue arrêtée. C'est pourquoi, afin de résister à pareil labeur, la vis était en cormier... La manœuvre inverse détendait le pressoir, en remontant l'arbre sur la bascule rétablie.
A la vigne, les vendangeurs commençaient par la pièce le plus près du poulailler. Les volailles, les dindons surtout adorent les raisins : il convient de les en priver au plus tôt. Chaque coupeur prenait un sillon, emplissait son nautét, le vidait dans celui, plus grand, d'un des fouleurs, et le rang de ceps fini passait à un autre. Les fouleurs gagnaient les comportes réparties dans les allées, y jetaient les fruits, et retournaient vers les coupeurs et puis vers les comportes, jusqu'à ce qu'une d'elles fût pleine. Alors ils y écrasaient les grappes, et cessaient quand le vin affleurait. Et du soir au matin la récolte se poursuivait, emplissant de vin nouveau les comportes, comme de grands verres géants.
Dès qu'une charge était prête on l'embarquait sur la charrette, et, lentement, au pas balancé des bœufs, elle roulait vers le pressoir. Oh ! les vendangeurs musaient bien, les mains aux hanches, l'œil sur les passants, et devisaient, riaient, chantaient, émoustillés t ar tant de grains picores. La besogne tout
92 CHEZ NUUS
de même se faisait. Mais si les hommes, le* presseurs faisaient dire qu'il fallait se hâter pour finir le marc avant la nuit, on se hâtait. Et le soir, le nombre des comportes demandées était ramassé. Et la dernière charrette surchargée, un second rang de comportes hissé sur le premier, grinçant de toutes parts, quittait la vigne en triomphe, suivie de tous, deux par deux, comme à la procession. Sur leurs pas, l'ombre hâtive noyait les premières feuilles tombées.
Et puis, à table. Ils mangeaient à dîner de la soupe, du rata de mouton, du pain et du vin à volonté, et, à souper, les restes. Menu invariable. En ce temps-là, toutes les maisons élevaient des m.outons. On gardait les plus gras pour la vendange. On tuait tous les matins comme à la boucherie. Ceci était l'ordinaire des coupeurs et des fouleurs. Les presseurs, de plus, mangeaient à midi une cuisse d'oie ou un poulet, le soir une « sanquette », mets local, fait de sang de volaille cuit avec des morceaux de lard. Ils prenaient enfin du café. Car ils peinaient beaucoup.
Ils avaient souvent deux pressoirs en marche. L'un qu'ils « essuyaient », dont ils extrayaient le dernier vin, et qu'ils débarrassaient de son marc ensuite et nettoyaient ; l'autre qu'ils chargeaient. Ils essuyaient dans la matinée, ils chargeaient tout l'après-midi. A force de bras, comporte par comporte, ils
vidaient la vendange sur la plate-forwie. ils la foulaient. Ils vivaient pieds nus, le pantalon relevé jusqu'aux genoux. Dès qu'un lit de raisins était étendu, à l'aide de grandes pelles de bois, ils enjambaient la plateforme, et soit appuyés sur leurs pelle», soit en se soutenant des mains à l'arbre d'en haut, ils piétinaient les fruits. Ils « dansaient », dans une sorte de pas gymnastique sur place, élastique et cadencé, qui faisait des raisins une pâte compacte et ruisselante. Et à mesure que les lits montaient la danse devenait plus pénible. Et pour se donner du cœur, peut-être aussi parce qu'ils entendaient chanter à la vigne, ils sifflaient entre leurs dents, et accompagnaient de ce filet de son le clapotis de leurs pieds dans les couches des fruits. Pour les derniers lits, ils se contentaient de les empiler, de les aplatir et de les briser à la pelle. Alors, le grand travail commençait. Ils abattaient l'arbre d'en haut sur la charge. Et la roue entrait en mouvement. Et au seul poids de la pièce, au premier tour de vis, la pluie du vin se mettait à tomber : à larges gouttes espacées d'abord, puis denses, rapides, torrentielles, et dégorgeait dans la cuve avec un bruit de hoquet continu. L'arbre d'en bas travaillait à son tour. Et la pesée, exercée en dessus, en dessous, et jusque sur les parois des madriers massifs, devenait formidable. Et voici
que, de tout le pressoir énorme, aux assemblages chevillés, sous les tours saccadés, irrésistibles de la roue, maniée à grands efforts de reins, des voix sortaient et éclataient : craquements des arbres, grincements de la vis, crissements des montants et des clefs, gémissements de la plate-forme, qui serraient et s'arc-boutaient ; voix sombres ou aiguës coupant de râles multipliés le bruit de flot du vin. Et l'on s'étonnait que tout ne se rompît pas, de ne point voir couler aussi de la sueur le long du bois. Et comme la résistance des arbres augmentait, que les hommes qui les amenaient à leur point extrême de pression s'essoufflaient de fatigue, d'autres soupirs, venus de seins vivants ceux-là, se mêlaient et répondaient aux halètements des charpentes, comme le han rauque et brusque arraché du cœur du bûcheron à la plainte du tronc qu'il attaque. Et les hommes et le pressoir se faisaient écho. Et sur tout cela, dissipant mal l'obscurité du chai, de jaunes chandelles de résine . fichées aux murs, suspendues aux poutres, jetaient leurs lueurs fumeuses, et pétillaient en mourant et en renaissant tour à tour, tandis que les choses semblaient palpiter sous ces jeux alternatifs d'ombre et de lumière. Et du dehors, de loin, par la grand'porte ouverte, on croyait assister à quelque scène de géhenne, parmi les ricanements des démons...
Le dernier tour de roue donné, les hommes se précipitaient pour remplir les foudres. Il n'y avait point de pompes alors. Ils dressaient une échelle contre le tonneau. Le plus agile grimpé dessus, les autres, qui sur l'échelle tête à pied, qui s'empressant de la cuve au foudre, ils montaient le vin jusqu'à l'entonnoir. Des milliers de litres passaient ainsi, dans des jarres vernissées, à bout de bras, et vite, vite, certains pressoirs coulant en moins d'une heure de dix à douze barriques de 300.
Après quoi, harassés, ils sortaient pour respirer un peu. C'est le temps oii les plus larges lunes cheminent, si éclatantes qu'elles effacent les feux célestes autour d'elles, et baignent le monde de fleuves de lait lumineux. Tout resplendit : les murs, les toits, les choses et les êtres qui marchent dans leur direction, la face de la terre qui repose. Les arbres seuls restent noirs... Les presseurs trouvaient tout le monde dansant. Les vendangeurs dansaient chaque soir : un autre pas que celui du pressoir : le « rondeau gascon », souple et glissant, animé, où l'on cherche les grelots. On roulait une barrique sur l'aire, on plantait une chaise dessus ; le musicien de l'équipe courait décrocher le violon de son clou, et se hissait sur la chaise. Et la voix de l'instrument frémissait dans la nuit, couvrant le bruit des pas des danseurs
en espadrilles. Et la lune, qui amène tant de calme aux champs, regardait étonnée s'agiter ces humains en projetant sous eux des ombres crues, silencieuses et enlacées.
Tout de même la vendange se terminait.
On s'arrangeait pour finir tôt. Et puis on courait à la maison faire son paquet et se mettre en tenue de voyage. Et tout de suite à table. C'était le repas d'adieu, pris en commun, le même pour tous, corsé de rôtis, de canards et de dindons « de semence » à bout de service, de pâtisseries lourdes à la graisse, et arrosé de vin vieux, de café et d'un « doigt » d'eau-de-vie. On y restait des heures. La paye suivait. Quarante sous pour les presseurs, trente pour les autres. Tous enfouissaient leur argent dans leur poche, au milieu de leur mouchoir. Le soir ils s'asseyaient sur l'aire. Ils ne dansaient plus. Ils chantaient par groupes, de ces air» tristes si chers aux paysans, venus du fond des temps, comme il convient aux moments des adieux. A l'aube ils partaient. Le maître les saluait d'un geste noble. Et les femmes, les enfants les accompagnaient jusqu'à la limite du bien. Et plus d'un couple, dont l'un s'en allait, dont l'autre restait, qui s'était aimé durant ces jours capiteux, se quittait avec un long regard par-dessus la haie de clôture... Qui n'a connu ces regrets?...
Novembre 1921.
On m'a offert un souper de retour de Paris... Nous étions entre amis, entre hommes. Priés pour 7 heures et demie, nous arrivâmes tous à 8 passées. Ainsi le veut l'usage, et aussi le tracas de la fin du jour aux champs. C'est le moment où l'on donne un dernier coup d'œil aux gens et aux bêtes qui rentrent, l'ombre faite, où l'on distribue les ordres pour le lendemain, où l'on règle pour soi-même la journée qui doit venir. Alors seulement on se sent libre, on laisse les soucis « par derrière », on les oublie. On se vêt pour le soir, et la nuit, qui, lorsque le froid gagne, semble appesantir le repos qu'elle apporte, la nuit profonde et pure détend l'esprit avec le corps.
On me traita comme un « carnassier ». No3 paysans divisent les gros mangeurs en deux classes : ceux qui mangent de tout, selon la coutume, ceux qui ne consomment que de la viande, de toutes les viandes il va sans
dire. Ils appellent ces derniers « Inus carnassiès ». Ce fut donc un repas de loups, sauf qu'on ne le servit point saignant. Un souper traditionnel, à la mode de nos grands-pères quand ils se recevaient, qui comportait, après la soupe, un service de bouillis, un service d'entrées, un service de rôtis, et puis des pâtisseries ou « blancs-mangers », enfin les « glorias ». Ni légumes, ni dessert. Non ; des mets compacts, de la chair blanche ou noire, dense et onctueuse ensemble, ferme assez pour laisser à la dent le plaisir de la trancher, tendre assez pour ne point interrompre la parole ou couper le rire. Je ne parle pas de certains morceaux délicieux et fondants, fournis par l'oiseau de passage. Pour la pâtisserie, elle se composa de gâteaux ou plutôt de pâtés aussi lourds à la main que la chair elle-même, où la fourchette se fichait comme un pieu. On arrosa le tout de folle-blanche, nommée ici « piquepoult », qui pétille à travers la fumée des reliefs, et de jurançon, dont le goût et l'arôme particuliers aiguisent la saveur des blancs-mangers. Ce jurançon est celui du Béarnais. On lui en frotta les lèvres quand il naquit, afin qu'il devînt gaillard à tous les jeux. Il croît sur de maigres coteaux, dans une terre sèche mêlée de cailloux ébréchés, pierres à fusil d'autrefois, pierres à briquet d'aujourd'hui, et là, trempant et baignant dans la flamme, celle qui
couve aux veines du terroir, il prend on ne sait quel bouquet, on ne sait quelle senteur de chose incendiée, pareille à l'odeur mêine de l'étincelle qui jaillit du silex... Bien entendu, les glorias étaient tous faits avec de l'armagnac. Produit illustre : depuis l'eaude-vie blanche, encore un tantinet cuivrée, que l'on mêle au café pour le parfumer ; depuis l'eau-de-vie jaunissant sous le verre, consommée en « brûlots », jusqu'à l'incomparable liqueur centenaire, versée avec respect, longuement chauffée dans la main et respirée, humée, bue de la narine en silence, avant de l'élever jusqu'aux lèvres...
Nous nous mîmes à table dans une vaste salle dallée, lambrissée, aux caissons de bois. Les poutres énormes descendaient sur nos têtes. Une cheminée régnait au fond. De la largeur de la muraille presque, elle avançait de plusieurs pas dans la pièce, et son manteau reposait sur piliers comme un toit, et son foyer s'ouvrait comme une porte d'ombre. Il faisait trop doux encore pour l'allumer. Aux deux bouts de la table des candélabres étincelaient, buissons de bougies étagées. C'étaient deux bronzes à demi drapés, deux femmes debout sur leur socle, aux profils droits, et qui, de leurs bras levés, portaient tout cet embrasement. La lumière ruisselait des bougies comme une eau chatoyante, et les épaules rondes et les flancs évasés des
porteuses paraissaient tressaillir sous ce toucher de feu. Et la table, large comme une aire, rayonnait doucement avec ses porcelaines, ses cristaux, et l'argent de ses couverts, ainsi que la terre au clair de lune...
Cependant, on « approchait » les plats. La soupe aux choux verts d'abord, mitonnée et gratinée, dans sa casserole de terre, sous une couche de chapelure et de fromage râpé, fumante de toutes parts ; et puis les bouillis : une pièce de bœuf sombre, épaisse, persillée, une poule et un chapon face à face, poitrine contre poitrine, également rebondis, différents de volume seulement, à l'avantage du chapon dont l'ossature était restée d'un mâle ; enfin, terminant le service, un important morceau de côte de porc. Ceci était quartier de choix. Venu du fond d'un pot où il s'était imprégné de graisse fine depuis l'hiver d'avant, passé par la marmite pour y nourrir la soupe, tout en abandonnant son excédent de gras, il ballottait à présent sous le couteau, et révélait une chair rose, lisse, d'un fumet subtil comme une émanation. Et la sauce passa. Une sauce héroïque, de vinaigre et de bouillon battus, chargée d'ail et d'oignon hachés : offerte pour humecter le bœuf ou le porc, et « mouiller » la poule et le chapon farcis de mie de pain et d'oie confite. Le plquepoult circulait comme un flot. Et l'on apporta les canards en salmis
et la croustade de viande : les deux entrées. La croustade eut les honneurs... Composée d'une compote de volailles corsée et sans liaison ; montée en pyramide dans une tourtière graissée, garnie d'une pâte constituant comme une seconde terrine, substance onctueuse, exactement dosée de farine, de blancs et de jaunes d'oeufs, et battue, pétrie, roulée ; recouverte d'une autre bande de pâte semblable, à la façon d'un toit circulaire ; décorée de dentelures à la fourchette tout autour ; surmontée enfin d'un clocheton ouvragé de farine prise encore, elle rappelait ces petits temples indiens où sommeille, assis, quelque bouddha millénaire. Et certes, ni le soleil, ni les siècles, ni les mains et les fronts des suppliants, en s'y traînant, n'ont roussi ni patiné les murs saints plus que le feu vif de dessus et le feu amorti de dessous les parois et le dôme de la croustade dans le four de campagne... Les rôtis suivirent, des dindonneaux entre autres, poussés et gavés depuis plusieurs jours avec des boulettes de ^maïs concassé, que l'on présenta à deux bras tant ils pesaient, côte à côte sur le plat empli comme deux bœufs couchés... Mais rien n'effaçait la haute croûte, quand, précédés d'un bruit de fricassée, achevant de rissoler dans le jus exsudé de la chair même, des ortolans apparurent dans leur caisse étroite de papier huilé. Six ortolans pour
chacun, fondants comme un fruit, et nus, polis à l'œil comme l'ivoire, qui avaient pris sur les charbons des teintes de feuilles mortes.
Ils venaient de loin... Ils arrivaient du Nord dont ils sont fils. C'est là qu'ils s'accouplent et nichent, au cours du printemps, au retour de la traversée qui les ramène d'Afrique où ils hivernent. Ils passent deux fois chez nous, du 15 août au 15 septembre en y allant, du 15 avril au 15 mai en en revenant. Premiers et derniers migrateurs que l'on voit, ils ouvrent et ferment la chasse aux oiseaux voyageurs. Ils passent si tôt et si tard parce que très délicats, extrêmement fragiles, ils fuient le gel qui les tue. Tout au reste leur est nuisible, et la grande chaleur autant que le froid presque, car ils naissent dodus et arrivent vite à l'embonpoint excessif. Pourtant, ils cherchent le soleil. Mais un soleil apaisé, comme uni, celui qui couve le sable sans l'altérer, au désert, l'hiver, celui qui baigne sans les brûler les feuillages opulents des pays septentrionaux, l'été. Ils paraissent n'aller et ne venir que par souci de leur santé, pour s'assurer un climat propice. Non point comme les bécasses qui veulent aimer dans les solitudes, parmi « les empires vides » de l' Ancien-Monde, comme les palombes qui cinglent vers les terres profondes peuplées d'oasis
pour y abriter et y fortifier leurs petits... Les ortolans arrivent en vols d'oiseaux gris tachés de roux, et se posent à des heures fixes : le matin en été, à midi au printemps. Ils voyagent ainsi avec la fraîcheur de la nuit à l'aller, de la matinée au retour. Ils ne changent d'heures que sollicités par un temps particulièrement favorable ou pressés par le danger. A l'ordinaire, au premier passage, ils montent dans les feux du soir, s'orientent, prennent le vent, la brise du nord-est qui naît ici quand meurent les rayons, et partent dans le courant aérien. Ils s'embarquent, au second, par vent de sud-ouest, avec le jour, et se hâtent dans le soleil éclos. Ils aiment les souffles qui régnent haut, soit qu'ils les trouvent plus libres, soit qu'ils les sentent plus égaux loin des obstacles de la terre. Ils s'élèvent avec eux sans hésiter, comme dans un élément naturel.
Quand ils descendent, ils atterrissent en s'éparpillant. Ils hantent les couverts pour s'y reposser et dormir, taillis, vergers, haies surtout où ils se coulent, et les points d'eau pour se rafraîchir. Ils boivent plus qu'ils ne mangent. Ils sont uniquement granivores. Ils picorent dans le millet ou les avoines, ou ramassent les menues graines tombées des hautes herbes. Chacun d'ailleur^ vit pour soi. Cette indifférence vient sans doute de ce qu'ils voyagent séparément. Les mâles
passent d'abord, les femelles ensuite. Jamais dans un vol de femelles, toutes grises, on ne capture d'individus portant jabot jaune, signe du sexe chez le mâle. Le contraire est vrai de même. De plus, on ne voit point de petits. On ignore les raisons de cet ordre de marche comme de cette absence de jeunes oiseaux. A moins de penser que la nature, consciente de leur fragilité, ne pousse au voyage que des oiseaux faits, et n'ébranle les mâles les premiers que parce qu'ils sont plus forts.
On les chasse avec des « matoles », pièges rectangulaires, en bois, bombés et treillissés, en tout semblables à des dessus de cages. On les arme d'un côté d'un fil de fer demicirculaire fixé au bas des montants, de l'autre d'un bâtonnet au bout d'une ficelle : l'appareil, pris dans sa longueur. On choisit une aire unie, dans un champ ou un verger, et l'on y distribue les matoles : toujours sur le chemin aérien habituel aux migrateurs. On les place par rangs, le côté du fil de fer touchant terre, l'autre soulevé, et reposant sur le bâtonnet qui porte lui-même sur le fil... Équilibre instable... Et l'on jette du millet dessous, et l'on dispose à l'entour les « appelants ». Ce sont des ortolans mâles capturés lors du dernier passage et mis en cage. Cela fait, on se dissimule. L'ortolan qui voyage chante ou plutôt pépie, sur une
seule note aiguë, un cri bref et répété. Les appelants entendent et répondent. Le vol s'abaisse. Les appelants redoublent. Les autres descendent. Ce sont des oiseaux peu farouches. Ils entourent les cages, volent dessus, se réjouissent de la rencontre, causent de l'œil et du bec. Et puis, ils vont faire un tour sur l'aire. Ils aperçoivent le mil. Éteraellement fatigués, ils se félicitent de l'aubaine ; ils n'ont qu'à se baisser et à picorer. Ils se glissent sous les appareils. Ils mangent à petits coups, s'arrêtent, recommencent, et, comme l'heure est douce, ils secouent au soleil leurs plumes ébouriffées. Hélas ! ils sautent sur le fil ou heurtent le bâtonnet : le piège tombe ! Ils ne poussent pas un cri, ne se défendent pas. Ils se livrent à leur destin...
Ils sont mis « en galère », petite boîte individuelle, carrée, percée d'un côté de deux trous. L'un s'ouvre sur un baquet d'eau, l'autre sur une auge de mil. Au dedans, la nuit. Attirés par la lumière qui filtre, croyant fuir, les oiseaux passent leur tête dans les trous et boivent et mangent à l'excès. Ils engraissent prodigieusement. Quinze ou vingt jours après on les délivre. Courte joie. On leur plonge le bec dans un verre d'armagnac. Ils étouffent, ils avalent une gorgée en cherchant à respirer, ils expirent... Mais ils en restent parfumés... Voici comment on les
mange. On les prend par une patte et on les croque d'une bouchée, tout entiers, avec les os, comme un bonbon.
Les ortolans croqués, les voix s'émurent. Un rire d'aise courait la table. Et l'on déboucha le jurançon, tandis que les blancsmangers entraient. Au sens vrai du mot, il n'y en eut point. Ce fut un « pâté bouilli », solide comme un pavé, et un « millas »... On raconte que la duchesse d'Angoulême, accompagnant son mari qui gagnait l'Espagne, fit halte à Mont-de- Marsan, où elle voulut goûter au pain de maïs du pays, au millas. On le lui servit en gâteau... Délayez une demi-livre de farine de maïs dans un litre de lait chaud ; jetez-y trois quarts de livre de sucre, de la râpure de citron, et tournez jusqu'à ce que la bouillie épaississe ; et puis mêlez un à un huit jaunes d'œufs frais ; et puis battez leurs blancs en neige ferme ; faites cuire enfin le tout dans une tourtière beurrée, au four de campagne, sur feu vif dessus et dessous : et vous aurez ce millas... La duchesse trouva le sien délicieux. Et elle remonta en berline. Le peuple l'acclama. Et lui, qui voit tout, s'aperçut qu'elle était sujette à un tic, qu'elle tournait fréquemment et brusquement la tête sur son épaule, et jetait un regard derrière elle. Geste révélateur d'indicibles angoisses. Il lui venait des jours de la Terreur où elle était poursuivie de
cris de mort, quand sa mère après son père mourait sur l'échafaud...
Restaient les glorias. Ils débouchaient à Ja file, le café, les brûlots dans des légumiers hérissés de morceaux de sucre, et, portée sur un plateau bordé de petits verres, la dame-jeanne poussiéreuse, la double bouteille d'armagnac. A son aspect, on se leva. Elle datait de 1804 : du sacre de l'Homme. Et les allumettes craquèrent, et l'étincelle prit à la fois aux pipes et aux brûlots. Et ceux-ci, instantanément, se couvrirent de flammes jaunes, vertes, rouges, qui rampaient, s'élevaient, se couchaient encore, tandis qu'un bruit continu de combustion sortait du liquide immobile. Et tous ces feux, au triple reflet, s'en allaient danser, s'en allaient rire sur les lambris, parmi la lueur bleue des bougies renouvelées.
Le maître servit lui-même la dame-jeanne. La liqueur coula, pur filet d'or, d'or femelle, comme apaisé par le temps. Elle était fine divinement, chaude encore, et moelleuse, sucrée, avec un soupçon de rancio venu du siècle traversé. Un puissant parfum de pruneau émanait d'elle, disait son excellence, d'elle, fille du raisin. Il est l'odeur intime de nos eaux-de-vie. Suave et pénétrant, il s'attache à tout ce qu'elles touchent, aux mains, au bois, au cristal. C'est une afi^inité mystérieuse entre produits du même sol, où peut-
être un arôme particulier circule mêlé aux sèves, comme une âme végétale commune à ses fruits propres.
Les heures avaient passé. Il fallut respirer. On ouvrit les fenêtres. La nuit roulait de l'est, fraîche, limpide, infinie. Tout reposait aux alentours, à l'horizon, au firmament. El dans cette immobilité, bien que la lune fût couchée, on ne sait quelle clarté flottait autour des choses tant les étoiles palpitaient à longs rayons. Quelques souffles espacés de vent troublaient seuls l'atmosphère. Ils gafï^naient d'arbre en arbre en secouant les feuilles. Et les feuilles se détachaient, tombant de plus en plus nombreuses, avec un bruit de chuchotement, emportées toutes d'un côté, le long des fossés, au bord des routes, comme roulées au même abîme.
Puis tout se taisait de nouveau... Ce silence, cette ombre irradiée, ce frisson de chute intermittente touchaient l'âme de mélancolie. L'âme est ici facilement songeuse. Et chacun suivit un moment un rêve, l'œil perdu sur les côtes illuminées du ciel... Tout à coup, quelqu'un dit : « Quel temps, à l'aube, pour la chasse au lièvre ! » On fit chorus. Le même reprit : « Allons chercher des chiens courants. » Les plus jeunes gagnèrent la porte. On les vit se hâter un instant dans la lueur projetée au dehors par la pièce ardente, et disparaître vers le Lom, Pot-Ana ou Ben-
quet, chenils connus. Alors, notre hôte, grand buveur, grand mangeur, tueur de sangliers, me demanda : « Etes- vous satisfait? — Certes : tout ceci est de pure tradition. Nos pères festoyaient ainsi, et partaient ensuite à la chasse au lièvre afin de s'aérer. » — Il hocha la tête, et, tandis que je m'extasiais en moi-même devant l'amas de viandes et de pâtes consommées, il ajouta : « Nos pères mangeaient mieux ; ce soir, ce fut un peu léger... »
« NADAU »
Décembre 1921.
Nadau, en Armagnac Noir, est pour les paysans la fête traditionnelle par excellence. Elle comporte deux réjouissances, l'une religieuse, la messe de minuit, l'autre profane, le réveillon. Et celui-ci se compose exclusivement de la « daube », mets local, longuement apprêté. Nadau est de plus la fête des grandes personnes. Les préparatifs de la veillée et du réveillon, la course dans la nuit vers les messes carillonnées, le retour par groupes du même quartier, du même coin de terre, le repas avec ses causeries qui atteint l'aube ne permettent ni aux petits ni aux anciens, ceux-là trop tendres encore, ceux-ci trop las de tant de jours besogneux traversés, d'aller jusqu'au bout de la double cérémonie. On couche les enfants de bonne heure, on les emporte endormis de la chaise devant l'âtre dans le lit, afin qu'ils s'aperçoivent moins de la privation, afin de ne
Ul
112 CHEZ NOOS
pas les chagriner. Il n'est point pour nos petits paysans de sabots placés deux à deux dans la cheminée, de beaux sabots d'aulne vert et rose, il n'est point de sapins, joie des enfants du Nord. Ils n'ont jamais vu ces pyramides de rameaux éternellement vivants, illuminées, couvertes de cadeaux, glacées de frimas, de fils d'or et d'argent, comme dehors, quand un rayon froid du soleil septentrional touche et allume le givre de l'arbre sur pied... Et, si quelque rêve les enchante, c'est qu'il naît tout seul de leur âme pure, au souffle de la nuit prédestinée... On les couche, et on laisse les anciens auprès d'eux. Ceux-ci les gardent, certes, mais surveillent aussi la daube qui ronronne devant le feu. Le froid gagne, les chemins ghssent, l'ombre confond les objets, ils ne sauraient se risquer; « ha Nadau », faire Noël, n'est plus de leur âge.
Tout le monde au reste a travaillé jusqu'à la dernière goutte de jour. Dans le clair soleil qui se hâte en cette saison, les hommes ont coupé de la thuie pour les litières futures, les enfants ont mené pâturer le bétail, et les femmes, assises contre le mur, vers le couchant, revu les vêtements de la famille ou vaqué aux soins de la maison, du jardin ou du poulailler. Les hommes ont pris seulement deux heures, à la fin de la journée, pour aller couper au bois « lou souc », la
• NADAU » U3
bûche do Nadau. Eux, et la « daune » aussi, la mère, la maîtresse de maison, on dirait presque la dame, qui est partie chercher au village le morceau de bœuf de la daube. La bûche constitue quelque chose d'énorme,' pris dans le bas d'un tronc, où la sève en s'accumulant avant de jaillir au printemps a gonflé et dilaté le plus les fibres. Nos métairies possèdent de vastes cheminées de cuisine, larges et hautes de plus de 2 mètres munies d'une plaque de fond, où se dressent des landiers pesants, bas de pied, droits de tige, qui paraissent se tenir debout comme des « mâts » de pailler. De l'un à l'autre une lourde barre de fer carré est jetée. Les cheminées sont aussi profondes que larges et hautes. Leur manteau repose sur des piliers de bois comme un hangar ; leur voûte forme une arche à la mesure d'un pont; et, de chaque côté des landiers, à droite, règne'une boîte à sel pareille à un cofîre à avoine, à gauche, une rangée de chaises comme' à l'église. Là, le soir, pour se sécher ou se réchauffer, on s'assied en achevant de manger Et le souffle ardent, le soufïïe embrasé qui sort de cet antre où, durant l'hiver, un demistère de rondins est empilé, est tel qu'il va ragaillardir jusqu'au fond l'atmosphère des chambres sans foyer, ouvertes tout autour de la cuisine...
La bûche doit remplacer, à elle seule, ce
soir-là, les rondins. Depuis longtemps, elle est choisie. Les lisières de nos bois sont jalonnées de chênes « escos », de tauzins, troncs antiques que l'on a toujours émondés, dont les branches servent aux petits feux pour bouillir l'eau ou les pâtées des bêtes, et qui, à force d'être amputés, ont fini par en mourir. La sève, un jour, a refusé de monter dans ces bois sans feuillage qui ne respiraient plus, et tout de suite le temps s'est acharné sur eux. De ses ongles glacés, qui déchirent le marbre même, aidé de la pluie, du soleil et du gel, agents dévastateurs quand les choses souffrent, il les a dépouillés de leur écorce, pénétrés, desséchés jusqu'au cœur... C'est un de ceux-là que les hommes sont venus chercher. Ils savent qu'il remplira son office, qu'il tiendra le feu vingt-quatre heures : rendant assez de flamme pour maintenir une chaleur continue autour de la daube, abandonnant assez de charbons pour lui faire une ceinture renouvelée de braises vives. De là, un point de résistance et de sécheresse que certains escos présentent seuls. On scie l'arbre trouvé au ras du sol. On l'abat. On arase à la hache les nodosités, on coupe les derniers rejets, décharnés comme des bras rongés, et on le charge sur des essieux découplés, attelés d'une paire de bœufs. Les bêtes et les roues sont venues au bois avec les hommes. Des
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cordes pendent au joug. On en lie le tronc sur les essieux. Et l'on s'ébranle vers la maison. On va, et le long des chemins de terre inégaux, où l'humidité s'étend avec l'ombre, tout cela cahote et grince, tandis que les jeunes gens, l'aiguillon en travers sur l'épaule, sifflent pour égayer et pour soulager les bœufs qui pèsent de tout leur front. A la maison, on le décharge. On le roule vers la cuisine. Il passe la porte en long, sur de petits billons glissés sous lui, et le voici dans l'âtre à grand renfort de leviers. Et là il s'assied, il occupe la place en sursautant, il secoue les landiers qui se raidissent pour ne point pHer, il se carre enfin contre la plaque du fond. La plaque, sous la pesée brutale, rend un long, un sourd murmure...
La bûche assise, on soupe rapidement, sobrement, de restes froids de midi, rien que pour couper la faim. Et l'on court chercher des sarments, on les distribue sous l'arbre, on y boute le feu. Celui-ci prend en un moment : il éclate, il atteint le tronc, il s'y écrase, et s'ouvre, et se divise, tâte le bois énorme, s'élance, l'enveloppe de flammes hautes, d'ardentes langues instantanées, et de place en place l'allume, se met à le dévorer. Et puis toute cette ardeur tombe. Le souc brûle seul, parcouru de courtes lueurs bleues, tandis qu'un rien de fumée monte vers l'air hbre. Parfois l'arbre pousse un sou-
pir, et se fend sous cette suprême épreuve... La daune alors apporte la daube. Lentement, respectueusement. On se range pour la laisser passer. Elle est portée dans un pot de terre, haut sur fond, large de bouche, dont la paroi épaisse la défendra contre le coup de feu possible. Il y a là un quartier de choix, veiné de filets de graisse, lourd comme de la pierre, divisé en morceaux roussis à la poêle. Comme garniture, du hachis de jambon, du hachis d'oignon, et quelques gousses d'ail. Le tout baigne dans un mélange d'eau et de vin : par moitié. Enfin on couvre le pot d'une feuille de chou, grasse, charnue, qu'une large brique comprimée, un carreau à bâtir maintient. Le couvercle flotte assez pour permettre à la vapeur de s'échapper, puisque la daube doit mijoter et non bouillir, s'applique assez pour la forcer à se réduire, à se fondre en ellemême. Une bonne daube, à fin de cuisson, offre un relief friable et onctueux, dont le jus a la consistance et le velouté presque d'une gelée légère. Viande et sauce sont un régal. Et encore un mets rare. Nos paysans ne consomment à l'ordinaire que de la viande blanche, volaille ou veau, volaille surtout, au fur et à mesure des naissances et du roulement des bêtes au poulailler. Le bœuf est réservé aux solennités : fêtes locales, fêtes de famille, et à Noël. Il n'y a point de Nadau
" nadau
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sans daube. Elle possède l'intaiigibilité d'un symbole.
La daube en place on sort, qui, donner un dernier coup d'œil à l'étable, qui, visiter la grange, qui, tirer la claire-voie sur l'enclos et les femmes quérir au grenier « las iroles / les châtaignes, qu'on mangera après la daube' Ce n'est que pour un instant. Chacun se hâte de rentrer. On fait cercle autour du teu, 1 hôte annuel au centre, le berger de la montagne descendu dans nos pays aux premières neiges, et, entre les chaises, le chat et le chien de la maison, intéressés par l'éclatement des marrons poussés sous la cendre chaude, après avoir été fendus. Et la veillée commence. Les hommes fument, les femmes songent. Un grand silence règne. Mais solhcité par on ne sait quel besoin de s'épancher le berger se met à parler de lui-même. C'est 1 heure ou ses souvenirs l'assaillent, ses regrets d homme à demi nomade. Les enfants sont deja couchés, emportés doucement, et les anciens immobiles ont l'air d'être perdus dans leur passé... Et il dit les longues routes qu il a faites, celles qui le mènent dans les plaines l'hiver, à travers les villages quiets ou les êtres restent réunis, celles qui le ramènent vers les monts, le long des eaux courantes où ses agneaux nouveau-nés vont boire, et qui mêlent leur bruit glissant aux voix des siens qui l'appellent.
Il dit les nuits solitaires, passées, l'été, avec ses ouailles, parmi les hauts plateaux encadrés de pics, alors qu'il erre sans ouïr d'autre souffle humain que celui de son sein, et que l'absence de celle qui dort loin de lui, en bas, arrache à son cœur un sanglot si profond qu'il en devient un chant. Il dit les soirs d'alerte, de cris et de fureur, emplis du grognement des ours rués sur le troupeau, des abois des chiens géants des Pyrénées, qui roulent de gorge en gorge comme un tonnerre, des coups de feu à bout portant, tandis que, se précipitant au bruit de lutte reconnu, d'autres bergers accourent des pacages voisins pour lui prêter main-forte et secouent des torches crépitantes au-dessus de la mêlée. Il dit enfin l'aspect de ces sonimets, où l'on monte de la vallée une fois par semaine seulement pour le ravitailler, où croissent la gentiane, la réglisse, l'arnica, plante salutaire, où la framboise et la fraise abondent, rubis tendres que chaque aurore verse, où des massifs de rhododendrons se balancent au souffle de vents vierges, où l'on cueille cette merveille inconnue ailleurs : la rose sans épines... Il dit, sans éclats, sans gestes, et, devant les yeux enchantés de ces hommes de la terre, d'autres Pyrénées qu'ils n'ont jamais vues surgir à l'horizon, pleines de faces nouvelles, insoupçonnées, passent toutes dentelées sur l'azur infini...
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Le berger s'est tu, le maître se lève « Allons, minuit arrive, habillons-nous. » — On obéit. On « approche » les sabots, garnis de paille rompue qui tient chaud, les capes, les tricots de laine brute, les lanternes enfin, car la lune à Nadau est souvent tardive. On y met des bougies. Et voici que des voix s'approchent dans l'enclos. Des gens frappent à la porte en appelant : voisins et voisines qui viennent les chercher pour cheminer de compagnie. La porte s'ouvre, on part. On cause, on rit d'abord, et puis les propos tombent. Et l'on va, muets, gagnés par le recueillement de la nuit bénie où beaucoup de femmes communieront, attentifs à suivre l'orbe lumineux des lanternes qui oscille au balancement des pas. Dès le seuil franchi, au dehors, les cloches les ont accueillis de leur chant. Des quatre points cardinaux, elles ébranlent l'air de leurs carillons, dont le calme de la nuit accroît la force ou la limpidité, comme prises d'émulation, comme si leur bouche d'airain s'échauffait en vibrant. On reconnaît celle de Mormès, petite et vieille, qui chevrote un peu, quoique restée claire ; celle de Magnan, baptisée par le dernier curé, et qui babille comme un oiseau ; et celle de Toujun dont le timbre est Km-
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pide comme un son d'argent ; et celles du Houga, les plus hautes sous les cieux, qui égrènent des gammes de cristal parmi les coups mugissants du bourdon. Et toutes se hâtent de chanter joyeusement, et comme si leur fanfare éveillait des échos jusque sur les chemins, des bruits secs, métalliques, des bruits rythmés montent de la terre martelée, des lisières, des sentiers battus, des chaussées ferrées, à la rencontre des éclats aériens^ Et ce sont les sabots, les sabots sans nombre en marche vers la crèche, qui claquent sur le sol, mêlent leur tintement d'humbles choses à la sonnerie éclatante des bronzes bénits... Et les lumières s'unissent à l'hymne des sons... Convergeant de tous les points du pays, dans leur enveloppe de verre, descendant, gravissant les pentes, au bord des fossés, le long des haies, s'attirant on dirait entre elles, se confondant aux carrefours comme des gouttes de feu qui se grossissent les unes les autres, elles débouchent sur la route qui conduit à l'église, elles s'avancent comme une nappe scintillante aux remous sinueux. La route en est emplie, l'alentour |f illuminé ; et un halo flotte au-dessus d'elles comme sur un incendie. Et lorsque, arrivées au porche saint, étales un moment, elles oscillent avant de s'éteindre flamme par flamme, on croirait voir quelque semis d'étoiles, quelque autre voie lactée étendue
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là pour les pieds purs de l'Enfant attendu... Nadau est la fête propre aux paysans.
Les autres dépassent leur conception, leur rêve. Ils y sont passifs. Et si la beauté des cérémonies sous les voûtes aux vitraux peints, les chants de l'orgue pareils aux grands vents dans les futaies, le déroulement des processions aux lueurs des flambeaux, les psaumes, les prières, les exhortations, les bénédictions répandues parmi l'encens fumant, les y attirent et les y retiennent, Nadau seul les captive en les associant à son mystère. Sa familiarité divine les attendrit. Ils le comprennent, ils se livrent. Ils savent ce que c'est que d'errer, « de muda » : de changer d'asile, de venir au monde dépouillé, de vagir entre des murs de torchis, de gagner son pain, d'être en butte aux hommes et aux choses, de vivre obscur, de souffrir dans sa chair et son cœur, et d'aller sur la terre en semant son grain sans être sûr de la moisson. Et puis ils ont agi au jour prédit de la Nativité. Les premiers ils ont adoré l'Enfant. Ils lui ont apporté les fleurs de leurs âmes avant même qu'il eût souri, les fruits de leurs champs sans qu'un signe étoile les appelât. Ils lui ont prêté l'étable qui l'abrite, la paille qui le couche, l'âne et le bœuf qui le réchauffent. Ils l'ont gardé avec leurs chiens, et réjoui de leurs pipeaux. Ils l'ont enveloppé de sollicitude, de tendresse, d'adoration, ils l'ont
pris presque dans leurs bras, comme un de ces agneaux qui naissent sur le chaume, et qu'ils emportent contre leur sein, suivis pas à pas de la mère inquiète... C'est pourquoi Nadau les ravit. Ils sentent obscurément aussi :
Qu'une immense espérance a traversé les cieux,
avec la pitié, la charité, la fraternité, filles de ce berceau rustique.
Aussi comme ils chantent à Nadau chez nous ! De vieux airs gascons, venus des bergeries du temps jadis, quand on filait la laine des habits, et qu'en gardant les ouailles ou tournant le rouet, les anciens et les anciennes les composaient au bruit de la pédale ou du vent. Ils sont naïfs et savoureux, rieurs et frondeurs, d'aucuns las, résignés, traversés de traits pathétiques, et tous familiers avec la Divinité, comme pleins des soucis du sol. On y rencontre des dialogues entre les anges et les pasteurs, où, par un respect hérité, l'auteur fait parler l'être ailé en français, l'homme en gascon. Voici ce qu'ils se disent :
l'ange
Un Dieu vous appelle, — levez-vous, pasteurs, — Courez avec zèle, — vers votre Sauveur. — Le Dieu du tonnerre — promet désormais — la fin de la [juerre, — la paix pour jamais.
" NADAU » 123
LE BERGER
Dèchem droumi, — n'ém benguis pa troubla la cerbele ; — déchem droumi. — Tire en auan, segr toun cami, — n'ey pa bésoui dé sentinele, — ni ney que ha de ta noubele : — déchem droumi !
(Laisse-moi dormir, — ne viens pas me troubler la cervelle, — laisse-moi dormir. — Va-t'en plus loin, suis ton chemin. — Je n'ai pas besoin de sentinelle, — ni n'ai que faire de ta nouvelle, — laisse-moi dormir !)
l'ange
A cette merveille — peut-on sommeiller? — Elle est sans pareille, — il faut s'éveiller...
LE BERGER
Encoère un cop, — m'es quita la palhasse — encoère un cop, — jou t'harei courre au gran galop. — Se taléu sorti dé ma jasse, — n'espérés pas quartiè ni graçe, — encoère un cop.
(Encore une fois, — si je sors si tôt de ma paillasse, — encore une fois, — moi je te ferai courir au grand galop. — Et tout aussitôt sorti de mon aise, — n'espère pas quartier ni grâce, — encore une fois.)
Et ceci, où la tristesse, la fatigue de la vie à gagner, à porter, se résume en un vers du berger, ceci qui est amer et beau :
l'ange
Venez rendre hommage — à ce nouveau-né, — portez-lui en gage — ce cœur obstiné. — Levez-
vous sans craindre, — faites un effort, — cessez de vous plaindre, — dans votre heureux sort.
LE BERGER
Lou sort urous — n'é pa jamé nouste partatje. — Lou sort urous — n'é pa end'ous praues pastous. — Pér quin estrange badinatge — bos-lu qu'au{jem pèr un majnatge — lou sort Urous...
(Le sort heureux — n'est jamais notre partage.
— Le sort heureux — n'est point pour les pauvres pasteurs. — Par quel étrange badinage — veux-tu que nous ayons par un enfant — un sort heureux...)
Mais, petit à petit touché, saisi par la voix de l'ange, le berger se lève. Je traduis à mesure. C'est alterné.
Je vais me lever, — mais, croix de paille ! — tu pourras t'en mal trouver !
Ouvrez vos paupières, — un Dieu charitable — vient briser vos fers... — C'est dans ce village...
Que me dis-tu? — Dans ce pauvre lieu? — Ce n'est point croyable. — Le bon Dieu dans une étable? — (Aco bé semble bère fable). — Cela me paraît une belle fable !...
Un cœur fidèle s'en rappoite à moi. — Allez dans ce lieu, — près de ce bocage. — Vers cet enfant, vers ce Dieu 1
Ange ! sois béni. — Je vais sauter, courir vite. — (Excusats mé, sei mau parlât), — excusez-moi si j'ai mal parlé, — Lou Lugran m'ensegne la piste. — L'étoile du Berger me montre le chemin.
— Je l'aurais tout de suite vu ! — Ange — sois béni...
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Ainsi, depuis des temps immémoriaux, nos paysans franchissent le seuil familier de leur église. Et la crèche rayonne jusqu'au fond de leurs yeux, avec sa paille d'or, fruit de leurs sueurs.
La terre, chez nous, semble piendre part aussi à l'espérance humaine... Comme appelée par le dernier carillon qui s'est tu, la lune s'est levée toute pure, iout irradiée. Énorme un moment à l'horizon, alors qu'elle dépas sait les bois et les coteaux à son niveau, elle est montée en décroissant dans l'infini, pareille à un grand lis ouvert. Un ruissellement laiteux, une bruine lumineuse tombe d'elle. Les chemins, les toits, les flancs des collines, les cimes des futaies paraissent d'argent, et les ombres qui marquent les vallons et les enclos poudroient de lueurs bleues comme le firmament sous la pluie des soleils. Dans le lointain, à travers le pays, entre des mamelons comme des seins pâles, une trouée s'ouvre sur les Pyrénées, une coulée semblable à un fleuve spacieux. Un fleuve qui roule muet. Rien ne bouge. Les plus hauts peupliers demeurent immobiles. Le vent qui suit l'astre à l'ordinaire ici, n'est pas né ce soir. Point de gel, de givre, point de neige. Le froid de la nuit n'est qu'une fraîcheur vive, il épure seulement l'atmosphère. Il n'impose point de lourds vêtements, il laisse le plaisir de marcher sans hâte. Et comme
un sourire est répandu parmi l'espace... Toute bête est endormie ou tapie, fait halte ou trêve. On n'entend pas rôder de renard aux écoutes, hululer de hibou en chasse, glapir d'épervier au vol de l'oiseau égaré.
Aux abords des maisons, les chiens mêmes n'aboient plus au pas de l'étranger. Ce n'est que paix, silence, attente. Et la terre a senti qu'une aurore inconnue éclôt...
Les messes dites, tout le monde sort en tumulte. On se hèle, on s'accoste, on se pourchasse ; c'est la détente du long recueillement. Les rires jaillissent, les propos sonnent. Une rumeur roule dans la rue : bruit de la foule coupé de cris et de sifflets. Et tout à coup, des voix éclatent. « A las canoles ! à las canoles ! « Ce sont « las cocassères », les marchandes de gâteaux, de canoles, nom générique des pâtisseries de Nadau, qui promènent et offrent leurs gâteaux. Il y en a de toute sorte : des ronds et des bombés comme des couronnes, des tressés comme des nattes et d'autres tortillés en forme de huit, et d'autres levés en forme de petits pains. Ils sont croquants, sucrés, et parfumés de grains d'anis. En un moment les corbeilles sont vidées. Chacun fait emplette pour les petits, pour les anciens. On