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en met partout : dans ses poches, au bout des cannes, enfilés, dans les lanternes soufflées, les uns sur les autres. Et l'on se groupe de nouveau comme à l'aller, quartier par quartier, et en route pour la maison. A mesure que l'on arrive, on s'égrène et on se quitte. Et les sabots ont repris leur chanson, mais seuls, cette fois, sous la lune qui inonde le pays de ses feux doux. La lune qui ramène ces gens chez eux avant de s'en aller, si claire encore qu'elle projette des ombres crues, par-dessus lesquelles on a envie de sauter.
A la maison, le même spectacle enchante chaque année ceux qui rentrent. Les lampes sont mortes, les anciens dorment sur leurs chaises. Le souc ardent éclaire seul la cuisine. Au courant d'air de la porte qui l'attise, il jette un long reflet. Et les animaux apparaissent dans leur attitude instinctive. Le chat ronfle en boule, la patte encore tendue vers les châtaignes trop chaudes pour y toucher, le chien, l'ami fidèle, accroupi comme un sphinx, les oreilles droites, écoute le ronronnement du pot de daube. En même temps il veille, et sur le félin, compagnon peu sûr, et sur les vieillards qui peuvent choir. Le maître, en effet, l'a commis à la garde des choses et des lieux. Il n'a point bougé d'une ligne... « Bou diu ! » il avait autre chose à faire vraiment, cette nuit, qu'aboyer aux passants... Mais les voici re-
venus. Il n'est plus de faction. Il gambade et se fait caresser. Et les autres s'éveillent en sursaut. Et le maître commande : « A table !» — Et les assiettes et les couverts et les verres courent sur la toile cirée, et le fils « galope » à la cave chercher le « bourret », quelques bouteilles de vin nouveau, dépouillé par les derniers froids, et que l'on va goûter. Enfin, la daube est mise sur la table. On s'assied. On la découvre. Elle emplit la pièce de son odeur. On la hume, on la vante, on la déguste d'avance. Et puis chacun pioche dans le pot. On se tait. Car le paysan s'assouvit en silence. Mais le bourret circule. Il ragaillardit les langues. Les paroles abondent, comme après la messe, là-bas. D'ailleurs on sert « las irolles ».
Le bourret coule de plus belle. Le vin est un tantinet piquant, le fruit un tantinet sucré : leurs saveurs fondues se font valoir. Et les cosses s'amoncellent à mesure que les bouteilles descendent. Et ce serait un pillage sans la daune qui se lève. Tous l'imitent. Elle replace la daube devant le souc pour le lendemain, et le fils rapporte à la cave le reste du bourret, qui doit être achevé au premier de l'an. Le chien, il va sans dire, a goûté de tout, en récompense de sa faction. La tête sur les genoux du maître, il a tout pris de ses doigts.
On se couche enfin. Le lendemain et le
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surlendemain seront fêtes encore. Non seulement pour les hommes, mais aussi pour les animaux. Si l'homme les a prêtés à l'Enfant-Dieu, ils l'ont complaisamment assisté : « Qu'an bien bouhat » : ils ont bien soufflé dessus. On les lâche sur des chaumes où marquent encore leurs pas, dans les landes fraîchement rasées, sans garde aucune. Là, tandis que les maîtres se récréent ou flânent, à la chasse, en visite dans les métairies voisines, et que les anciens s'assoient au soleil, les mains sur les genoux, toutes les bêtes libres pâturent ou ruminent, ou se délassent au vent tiède qui souffle de l'Espagne. Il convient qu'elles connaissent aussi un jour « lou sort urous ». Seulement, pour les retrouver le soir, on suspend des clochettes à leurs cous, des clochettes accordées, d'un son différent pour chaque troupeau. Elles se répondent de pacage en pacage. Elles tintent de tous les points du pays. Et, quand l'ombre est faite, et que les troupeaux, inquiétés par la nuit, se rassemblent, avant même qu'on les cherche, ces sonnailles agitées plus fort évoquent les carillons de l'heure miraculeuse, mêlés au bruit du vol de l'Ange.
Janvier 1922.
Tout le monde connaît cet animal. De la taille d'un chien de berger, il pèse de 8 à 9 kilos. Il porte la livrée de la terre, je veux dire qu'il est, dans nos pays, soit roux, couleur de foin mûr ou de feuille morte, soit gris comme les taillis dépouillés, les guérets pacagés ou la lande rase. Roux, il l'est entièrement, sauf quelques décolorations aux pattes et à la queue, et gris il l'est sur la tête et le corps, queue et pattes restant noires. Le pelage gris vient de ce que toutes les pointes des poils sont blanches sur fond de robe sombre. Ce renard-là est dit « charbonnier ». Rousse ou grise, la bête est armée de dents longues et tranchantes, d'ongles aigus qui prennent sur le sol. C'est une admirable bête carnassière. Allongée, basse sur terre, la tête triangulaire, les flancs évidés comme pour fendre l'air ; les jarrets descendus et bandés ; l'échine d'une souplesse et d'un ressort inouïs, au point de se couler et de se tapir à J'ins-
tant quelle que soit sa vitesse, pour échapper aux bonds des chiens, au jet du plomb ; la poitrine profonde, emplie d'une haleine inépuisable presque, elle paraît toujours prête à la défense ou à l'attaque soudaine. Son équilibre musculaire est significatif. Elle garde assez de sveltesse pour rester véloce, assez de masse pour rester puissante. Cette force se manifeste dans la manière superbe d'emporter sa proie : à pleine gueule, en travers des dents, tête haute, comme un trophée...
Le renard possède des sens d'une finesse unique. La chute d'une feuille ébranle son oreille pointue, animée de frémissements continuels, ouverte à toutes les vibrations aériennes. Il ne confond jamais les bruits, voix d'homme, cri de bête, rumeur des choses ou du vent ; il n'erre jamais sur le point d'où ils arrivent ; il les entend à une distance énorme. Il penche la tête et devine. Son nez est aussi subtil que son oreillet Marchant toujours dans le vent, l'émanation la plus fugitive l'impressionne. Il perçoit un monde d'odeurs révélatrices dans un soufïle, le moindre vestige reste imprégné pour lui d'une senteur vivante. Quand on pose un piège, il faut chausser des sabots neufs. Pour ses yeux, ardents et inquiets, mobiles, dilatés, comme si des images lointaines leâ emplissaient, ils ont la promptitude et l'étendue, l'infaillibilité de ceux de l'aigle. C'est
un spectacle frappant d'aseister au départ (J'un renard pour la chasse. Lové sur un point culminant, dissimulé dans un fourré qu'il dépasse du front seul, il fait le tour du pays de l'œil, du nez et de l'oreille. Il écoute, il scrute, il renifle l'espace. Il hume l'air par saccades pour l'aspirer profondément, il ferme et rouvre les paupières pour aiguiser sa vue, il avance la tête afin de capter les sons épars. Il se dresse, en découvrant des dents acérées, et bondit en avant comme sur un signe attendu.
Quand un renard aborde un pays, il cherche tout de suite des logis. Il lui en faut pour le jour et pour la nuit. Il gîte, le jour, sous les fougères hautes, dans les thuies fines, au milieu des mousses, des fourrés, à vue des maisons afin d'en surveiller le mouvement, à proximité des sentiers qui descendent à la futaie ou à la source, par où les dindons vont à la glandée, les canards à la pêche aux loches d'eau. Il s'y fait des nids, s'y roule en boule à la façon des chats, la tête appuyée au sol, et s'y met en sentinelle. Rien ne lui échappe. Il remarque jusqu'aux habitudes des gens et des bêtes, jusqu'au temps que la maison reste seule, lorsque le travail presse aux champs, comment, surtout, la rentrée du soir s'opère au poulailler, à l'heure où les femmes, pour rassembler les retardataires, jettent dans la
campagne un long cri d'appel... Pour s'abriter la nuit, comme pour receler sa portée, ce qu'il fait avec des précautions infinies, s'interdisant à ce moment toute incursion dans les poulaillers voisins de peur d'attirer hommes ou chiens, il s'empare d'un terrier de blaireau. Ce souci vis-à-vis de sa portée vient de ce que les renardeaux naissent les yeux fermés. En cas d'alerte, le père et la mère doivent les emporter, les sauver un à un. Donc, le renard ne se creuse pas de domicile. Il trouve son temps mieux employé à la rapine qu'à la fouille. Il aime un terrier à flanc de coteau, à l'abri des crues des ruisseaux proches, muni de plusieurs issues par où fuir, aménagé dans une terre souple, du sable de préférence, facile à déplacer s'il y a lieu. Les blaireaux occupent de véritables logis, distribués, aérés, percés de couloirs, avec des chambres garnies de lits d'herbes moelleux, le tout d'une propreté extrême. Ils ne souillent jamais leur demeure. Le renard ne l'ignore point et veille. Les blaireaux sortis, il entre, ii « s'oublie » par places, abondamment, il attend. La puanteur est telle que les légitimes possesseurs, au retour, préfèrent abandonner le lieu que le disputer... L'autre s'installe... Parfois les blaireaux éventent la ruse. Ils font tête. Alors, aidé de sa femelle, de compagnons auxquels il rendra le même service, le renard les assiège. Une bataille
ardente se livre de couloir en couloir. Lourds, chargés de graisse, courts d'haleine, les blaireaux sont mordus, décimés, jetés dehors. Ils roulent ensanglantés sur leur seuil...
Le renard « travaille » jour et nuit. Toutefois, le jour, s'il pleut trop ou s'il neige, il s'arrête et se terre. Il est au contraire dehors par tous les temps la nuit, à toute heure, suivant l'occasion. Il recherche même les soirs de pluie pour chasser les bêtes perchées dont l'eau lui apporte plus vif le fumet, comme il choisit les nuits de grand vent pour courir le lièvre. Celui-ci, étourdi déjà par le fracas des choses, inquiet au delà de tout, perd la tête dès qu'il le lance. Il le lève à la voix comme un chien... Le renard tue au gîte, à l'affût, sous les arbres, dans l'eau, partout où se trouve une proie. Chair et poisson, fruits et sucreries, il dévore tout. Il ne se trompe point de qualité. C'est toujours la volaille la plus fine qu'il ravit, le perdreau le plus tendre qu'il surprend au nid, la tanche la plus grasse dont il vide la nasse, le fruit le plus juteux où il goûte, le miel le plus parfumé qu'il pille. Le mot du fabuliste : « Ils sont trop verts », se réédite à chaque vendange. L'œil de tourd, le muscat, particulièrement sucrés, ont ses préférences : il les avale par lampées, en crevant doucement les grains sous sa langue. Et il faut le voir attaquer une ruche, sans souci des
piqûres. Les yeux mi-clos, il fouille des ongle» et des dents dans les rayons, par la fente de l'arbre. Quand il est couvert d'abeilles, il recule et se roule. Et puis il revient, répète la manœuvre jusqu'à ce qu'il se débarrasse, en le lassant, en l'écrasant, du bataillon ailé... Il a encore un goût immodéré pour les œufs. Mais il les veut frais pondus. Il a remarqué que les pintades et les dindes cherchent à dérober leurs œufs dans les taillis, les fourrés herbeux ou les blés hauts, et que, avant de couver, elles pondent de jour en jour ceux qu'elles doivent couvrir, et il fait sa tournée de nids. Il les découvre bien avant les filles de basse-cour. Il les saisit entre ses pattes, les casse du bout de ses dents et s'en délecte. Bien entendu, s'il le peut, il commence par tuer les mères. Il relève leurs allées et venues, le sillon qu'elles suivent pour gagner leur nid, il se poste et se détend comme un ressort à leur passage. A vrai dire, il est souvent éventé. Perpétuellement aux écoutes, l'œil perçant, elles l'aperçoivent, le soupçonnent, elles fuient. Elles y sont aidées par les petits oiseaux. Ceux-ci sont les ennemis jurés du renard qui les croque volontiers. Il s'allonge au bord des haies, immobile comme le sol, fait le mort, et quand la gent ailée descend des branches pour le voir, s'enhardit et le frôle, il saute dessus, pattes et gueule ouvertes.
Les survivants ne lui pardonnent point.
Alors, du plus loin qu'ils le voient, ils le signalent. Ils lui font la conduite de haie en haie. Et le merle sifïle . « Voici l'ogre ! Alerte ! » et les mésanges s'égosillent à chanter : « Alerte ! Il prend le bois ! » et la pie, dont la voix est retentissante, qui aime à se percher à la pointe des peupliers, crie vers les quatre horizons : « A l'assassin ! »
C'est contre la basse-cour que le renard déploie toute sa stratégie. Dès qu'il connaît bien une métairie, il l'investit. Surtout à l'époque de l'allaitement et du sevrage de ses petits, où il faut des mamelles pleines à sa femelle, des repas substantiels aux renardeaux. Il commence à l'aube. Hardiment, assis sur ses pattes de derrière, il se poste aux abords du poulailler. Il sait que l'on ouvre les portes par le dedans, que les hommes vont tout de suite aux étables, et que le chien fatigué dort à cette heure. La première poule qui sort est pour lui. Et il détale... Arrive midi. Si l'on est au printemps, les gens restent à table pour se délasser et souffler ; ils vont faire la sieste, si c'est l'été, durant les lourds soleils, sous les cieux blancs de chaleur. Il n'a garde de l'oublier. Les volailles seules sont dehors, à l'ombre des lisières épaisses, ou picorant sous les futaies. Il se glisse, il rampe, invisible parmi les foins mûrs, les grandes fougères
OU les blés épiés plus hauts que lui, et en deux bonds en saisit une. Elle n'a point le temps de crier. Si la pièce est trop lourde, il l'entraîne par l'aile, ayant expérimenté que le coii cède... A sa vue, ses petits sautent de joie. C'est le moment où, quand leurs dents pointent, il leur apprend à déchirer une proie. La femelle les amène devant le terrier, sur l'aire étroite de l'entrée, et la leçon se poursuit morceau par morceau, au grand soleil. Plus tard, il leur enseignera à guetter, à suivre une voie, à tuer. Autour d'eux, la torpeur incendiée de midi règne, à peine on entend le ruissellement d'une source... Quand la nuit vient, le renard reprend la piste. Il bat les environs, il rôde, il se rend compte s'il ne reste pas un poulet égaré à ravir, un dindon perché à fasciner, et puis il se coule le plus près possible du poulailler, attentif aux rondes du chien, attendant la pleine nuit qui le couvre ou la lune qui l'éclairé. Le gloussement, le nasillement incessant qui sort la nuit des bassescours, le chant du coq le renseignent, le guident. Toute clôture est franchie ou traversée, toute porte entre-bâillée passée, toute fente au torchis agrandie et utilisée. Entré dans la place, de peur que les bêtes ne lui échappent, il se hâte de les mettre à mort. Il les saigne d'un coup de dent derrière la tête. Et tout de suite, allant et venant, il
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emporte les plus belles dans son terrier et cache les autres aux alentours. Il viendra les chercher les jours suivants. Car, son coup fait, pour détourner les soupçons, il disparaît, abandonne ce champ d'opérations, et court à l'autre bout du pays se remettre aux aguets. Il opère en maître, sans un bruit, sans une hésitation, sans un coup de croc à côté.
Je laisse à penser les fureurs qu'il soulève. Les métayères lui vouent une rancune véhémente et ameutent contre lui les hommes de la maison. Ceux-ci le traquent avec acharnement. On sait que l'on abat le renard au fusil, le soir, du haut d'un arbre, au clair de lune, et qu'on le force au chien courant. Nos paysans, pour épargner leur poudre, le prennent à l'ordinaire au piège : soit à la « haginère » seule, traquenard à palette et à dents, soit avec la haginère accrochée au « picot », forte branche garnie de ses ramilles coupées court et appointées. Le renard, outre les viandes, les poissons, les fruits et le miel, outre les serpents dont il fait une grande consommation, exclusive presque en septembre, par régime sans doute, pour se rafraîchir avec cette chair froide et comme exsangue après tant de chair chaude toute saignante et pantelante, le renard se régale encore de vers blancs. Les gros vers à peau tendue, que l'on voit cheminer en ondulant,
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après les semailles, le long des saignées d'irrigation dans les champs. Le soir et le matin, sous la rosée ou le serein, qui les rend plus tendres encore, il les dévore goulûment. C'est là qu'on le chasse avec la haginère et le picot. On les étend dans la rigole, bien à plat, les ramilles enfoncées dans la terre, et on les couvre de feuilles, d'herbes et de mousses, de choses enfin qu'il a l'habitude de fouler. Il arrive, suit la saignée, et absorbé par les vers, marche dans le piège et s'y prend. Il tire furieusement. Les ramilles mordent de plus en plus dans le sol, il est cloué sur place : on le capture... Prendre un renard à la haginère seule demande une longue patience. On opère dans le terrier. On place un piège dans chacune des issues, aussi loin que possible, on le cale. Le premier jour, le renard tâte l'appareil. Celui-ci se détend, l'animal se manque, reste en arrêt devant l'engin dressé, réfléchit et recule. Le second jour, il n'essaye point de passer. Le troisième, espérant que le piège que l'on a repris pour le réarmer est enlevé, il tente de nouveau de sortir. Même résultat, même attitude. Après quoi il travaille à pratiquer un boyau, un passage à côté. En vain. Alors, il renonce, il compte sur le temps. Illusion cruelle ! Il n'a point pensé que la faim est proche, que, torturé par elle, il se décidera coûte que coûte à en finir ; il ignore surtout
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que le chasaeur vient de tendte un second engin devant le premier. Affamé, croyant que celui-ci franchi il n'y a plus rien, à bout de résistance, il le fait détendre, et saute par-dessus... Il tombe dans le second ! Que ne l'a-t-il risqué avant?... Certains renards durent treize jours. La bête capturée, on la jette dans une brouette avec l'engin et l'on roule vers la métairie. Là, ce sont les cris de joie des enfants, les invectives des femmes, les abois déchaînés du chien. Et puis on passe tin panier à chaque brancard du véhicule, et eli route pour les maisons des environs. Sur chaque seuil, même accueil de colère et de liesse ; et qui donne des œufs, qui des poules en « présent », en remerciement de la prise. Paniers et brouette s'emplissent. Et jusqu'au soir, les pattes tenaillées, broyées, l'animal est promené de porte en porte, pêle-mêle avec les dons, torturé par sa blessure, brûlé par le contact de ces bêtes chaudes qu'il n'ose même plus flairer. Si on le menace, si on le frappe, il se ramasse sur lui-même en silence. Ses yeux seuls s'allument. Il ne daigne ni gronder ni gémir. Il sait qu'il va mourir.
J'ai toujours admiré ce mutisme stoïque des renards capturés, comme aussi l'insouciance qu'ils montrent, eux si avertis et prudents, à la feaison du désir. Ils s'accouplent en décembrCj durant les longues nuits lim-
pides, sous les lunes ardentes qui s'attardent, heureuses d'inonder de leurs feux blancs la terre dévêtue. Elles la font resplendir, miroitent sur les prés comme sur des lacs, luisent par places dans les bois comme sui des dalles, au milieu de colonnes, et rayonnent aux pentes des coteaux comme sur des coupoles. Et quand le vent se lève, elles attachent des scintillements doux à toute chose qui remue, dans un balancement égal de tiges et de cimes. C'est à cette pâleur vive que les renards se cherchent et s'appellent. Couverts de leur plus riche fourrure, paraissant d'or clair quand ils sont roux, et quand ils sont gris d'argent pur, ils errent sans souci des hommes et des chiens parmi ces lueurs laiteuses. Les mâles, ces grands circonspects, emplissent les échos de leurs appels. Ils glapissent, ils aboient, ils miaulent, ils hurlent longuement, ils poussent des cris tristes comme dans la solitude et l'abandon, ils ont toutes les voix de l'attente, du désir, de l'amour. Les femelles se laissent convier. Enfin ils le& croisent dans les carrefours, les clairières, les chemins creux où elles rôdent de leur côté, l'oreille attentive, parcourues de frémissements instinctifs. Les mâles ne s'attachent point aux premières qui sortent des halliers : ils choisissent. Ils sont jaloux, fidèles, passionnés. Ils les entraînent pour un long temps, car ils élèvent ensemble leurs
petits jusqu'à l'âge adulte. Chacun courtise la sienne. Et le couple se flaire, se contemple, la femelle inquiète un peu de l'examen, immobile, le mâle allant et venant, tournant autour d'elle, comme pour l'enchanter avec cet encerclement. Et puis, accordés, de front, au trot, ils gagnent les fourrés où leurs robes d'or ou d'argent soyeux jettent un court éclat. Leurs ombres mêlées courent à côté d'eux sur le sol. Et, de nouveau, ils donnent de la voix, mais doucement, par jappements assourdis qui sont presque des paroles, un moment, jusqu'à ce qu'ils se taisent perdus dans la douceur et la volupté de caresses félines. Et le silence ami de la lune reprend...
« LOTI CERCLK »