VERTU-DES-ROIS PROFITE DES CONSEILS MORAUX DE SYLVIUS
Le lendemain, Sylvius se promenait seul, à sept heures du soir, sous les Ormes. Clémence se fit un peu
attendre. Sylvius'était très-content, trouvant par là matière à discussion. Quand elle arriva :
— Pourquoi, lui-dit-il, viens-tu si tard ?
— On ne fait que sortir de la couture, réponditelle.
— Tu auras été sur le Bourg te faire fairela cour.
— Laisse-moi tranquille avec tes faiseurs de cour.
— Non pas, je sais beaucoup de choses.
— Bien des bêtises.
— Tu me trahis. On t'a vue avec.
— $Sylvius, si tu crois que je viens ici pour t’entendre toujours bougonne, j'aime mieux ne plus revenir. Tu as un affreux caractère, tu tournes tout le monde en dérision, moi la première. Tu me donnes un tas de noms quon ne m'appelle plus que comme ça à l'atelier. Je fais tout pour te plaire, rien n’y fait ; on n’a jamais vu d'homme comme toi.
— Allons, dit Sylvius, tout cela est très-adroit de ta part. J’ai des reproches à te faire, je crois que tu vas te repentir ; et c’est moi qui suis l’accusé, tu me mets sur la sellette. Oh ! les femmes !
— Certainement que je suis malheureuse ; toutes mes amies le disent bien.
— Clémence, venons au fond des choses. Tu m'as donné une bourse.
— Oui ; après ?
— C'est bien toi qui l’as brodée, au prix de nuits passées et de veilles?
— Il y a longtemps que je l'ai dit.
— Pourquoi mens-tu sans rougir ; tu as acheté cette bourse chez madame Babouillard, la mercière.
— Oh! dit Clémence indignée, quiest-ce qui peut faire des inventions pareilles ?
— Ces inventions sont des réalités. On t'a vue l’acheter. Je me soucie bien d’une bourse de marchand ; ce que j'aimais, c'était la bourse confectionnée par tes mains. Tiens, la voilà, je n’en veux plus.
Clémence prit la bourse et la déchira en mille morceaux. Puis la colère fit place aux larmes ; elle sanglota
en marchant seule en avant.Sylvius, ému, réfléchissait,
ne sachant comment arrêter une douleur aussi impétueuse. Il voulait aller demander pardon à son amie ; mais l’amour-propre le retenait. Enfin, faisant un grand effort sur lui-même :
— Clémence, lui dit-il, c’est aujourd’hui la dernière fois que nous nous voyons, — mon parti est tout pris, à moins que tu ne consentes à ce que je vais te propo-
ser. J’admets que j'ai été quelquefois d’une humeur
assez désagréable à ton égard ; mais toi, es-tu sans reproches? J’ai oublié que tu étais retournée avec Renard, maïs je n’oublierai pas la bourse. Je te laisse deux jours de réflexion. |
— Comment veux-tu que je te prouve mon amour ? dit Clémence.
— Attends un peu. Tu iras d'ici, à la butte de Gargantua à pied, sans souliers et sans bas, en manière de
pénitence ; je te suivrai aussi pieds nus, à vingt pas de distance. Il n’y a qu'une petite lieue et demie. Nous ne devrons, sous aucun prétexte, nous adresser la parole. Si nous rencontrons des tas de grès sur la route, nous devrons monter dessus afin de faire pénitence plus complète. Alors je te pardonnerai.
— Mais, Sylvius, tu es fou ! Il y a longtemps qu'on le dit; je commence à le croire aujourd'hui.
— Tu diras pendant deux jours que je suis fou, Clémence ; mais le troisième, si tu m'aimes, tu viendras en pélerinage.
— Oh! non, jamais!
— Je t'assure que tu iras. Viens m'embrasser, et dans deux jours, — je ne te verrai pas avant, — rends-. moi réponse.
Les deux amants se séparèrent.
Deux jours après, Théodore vint trouver Sylvius et lui dit :
— Clémence est partie avec un capitaine d'artillerie pour Paris.
— Grand Dieu ! il l'aura enlevée, dit Sylvius en pàlissant.
— Non pas, c’est elle qui enlève le capitaine ; elle a dit à Adèle de te souhaiter le bonjour.
GHIEN-CAILLOU 105
Vers l’année 1840, il existait à Paris une société unique, composée de treize individus, peintres, musiciens, sculpteurs, romanciers, poètes, — tous en herbe.
Us étaient treize pour imiter le roman de Treixe de M. de Balzac. Leur chef, en mémoire de Ferragus, s'appelait Cinabrius. Cinabrius! c’est-à-dire homme d’un caractère de cinabre, la couleur terrible.
Cette société dura neuf ans ; au bout de ce temps, les uns moururent, les autres se firent bonnetiers ; certains arrivèrent à la position qu'ils avaient rêvée si longtemps. Tous les treize menèrent une‘vie incroyable de gueuserie, de joie et de splendeurs déguenillées à côté desquelles les exploits des don César de Bazan, des Gusman d'Alfarache, des Gil Blas et des Ragotin ne sont rien. Deux fois par semaine on se réunissait dans le seul local possible, l'atelier de Cinabrius qui demeurait dans la maison de M. Victor Adam, rue Hautefeuille.
Or, lé*4 du mois d'octobre, une circulaire ainsi conçue avait été adressée à chacun des membres :
ÉLYSÉE CINABRIUS.
« Mardi, 7 du courant, 8 heures du soîr, grande soirée villageoïse, composée de tir à l’arbalète, d’auto-da-fé mobilier et de surprises.
« Sur le coup de minuit, bal paré. Les dames en bonnet seront reçues. L’orchestre, conduit par Schanne, exécutera les quadrilles les plus gracieux, entre autres celui connu sous le titre de : Si les voisins ne sont pas comtents.
« Toute poésie est risbusedient interdite.
« De neuf à neuf heures et demie, les célèbres auteurs de la Nonne en cage, ce drame si puissant, en répétition au théâtre du Panthéon, — feront un tour dans les salons,
— Miette, le même qui travaille depuis vingt-cinq ans au bas du Pont-neuf, a bien voulu nous assurer son aimable concours.
« À onze heures, grande Hs littéraire ; les fouriéristes ne devront, sous aucun prétexte, y retire part,
« À une heure et un quart, les célèbres auteurs de la Nonne en cage mangeront un fruit, un morceau sur le pouce, peu de chose.
« M. Victor Adam sera des nôtres.
is, « Un municipal placé à la porte veillera constamment u bon ordre. »
Tel était le programme de la fête annoncée par Cina-
ius et complotée quelques jours à l’avance par les reize, à cause du 7 octobre, la veille du 8, jour néfaste ur toute la bohême en général.
Cinabrius devait trois termes à son propriétaire, Victor dam, qu'il appelait pour cette raison le dieu Terme; . Adam lui avait signifié son congé, et Cinabrius vouit se venger. D'ailleurs, les statuts portaient :
« Les membres de la société ne devront jamais dépasr le nombre treize. Les Treize devront avoir fait euve d’un grand courage dans les diverses épreuves admission. Parmi les peintres, il ne sera admis que des bloristes, les dessinateurs étant plus crétins que des chitectes. Les Treize devront rendre la vie dure aux intres qui ont fait des tableaux de genre destinés aux urgeois, etc., etc. »
Sylvius, ayant quitté sa petite ville après la fuite de émence, vint étudier à Paris la peinture, et fut reçu à ssociation des Treize : il assista à l'assemblée prépatoire, dans laquelle Cinabrius, en vareuse rouge, de:
— Frères, l'influence de ces peintres a été terrible. ons les avons laissés, jusqu'à ce jour, trop tranquilles ; jus avons manqué à nos règlements. Ce sont ces pe'n-
« Chacun des membres est prié d'amener quelques, :
10882s.- CRTEN-CAILLOU