‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 28 sur 62 · ME · texte numérisé non relu

ME

| tres qui tuent l’art et pervertissent le goût dans les

- masses. Puisque le gouvernement laisse se propager les

figures de cire chez les coiffeurs, la gravure à la manière.

noire, la peinture sur porcelaine et les paysages de

M. Bidault, il faut que nous sapions ces mauvaises ten-

dances. Serons-nous obligés, pour vivre, de faire de les miniature ?

— Plutôt mourir ! s’écrièrent les Douze.

— Eh bien! dit Cinabrius inspiré, allons aux voix pour décider de quels peintres nous avons à nous occuper. Nous avons le choix: MM. Biard, Victor Adam Destouches, Pingret. Songez, messieurs, que votre choix doit être motivé. |

Sylvius tira les bulletins et lut les noms des peintres voués aux châtiments.

— Messieurs, dit Cinabrius, M. Pingret a réuni cinq voix, et M. Victor Adam quatre. Aïnsi, ce sont eux qui devront comparaître devant votre tribunal.

— Oui, avaient répondu d’une seule voix les Douze

— Ainsi, la grande séance, le 7 de ce mois. N'y mans quez pas. |

Or, le lendemain, l'atelier prit une physionomie des circonstance. Canonnier, le rapin de Cinabrius (un rapit de trente-cinq ans), fut chargé de ranger par Extra 0 naire l'atelier, de le nettoyer, de badigeonner les murs # — AÂie surtout soin, lui avait dit son patron, de ne pas affacer les maximes. Les maximes formaient une espèce. d'album mural, où chaque visiteur avait le droit d'écrirés

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x . # ses pensées à la craie ou au fusin; on lisait” des lapophthegmes dans ce goût : 4 +

« Montre-moi tes bottes, je te dirai qui tu & » (Ex BoxÊme.) « La pomme de terre est la salade de homards des

« Le mariage est la guillotine de l'amour. »

| Enfin, le jour de la grande soirée, cinquante jeunes |gens arrivèrent ; le rapin les invita à s'asseoir. Au fond de l'atelier était une table autour de laquelle les Treize [prirent place ; deux chevalets, figurant des ifs, portaient | des lampions. |

Canonnier, de garde à la porte, entra:

| — M. Victor Adam, le dieu Terme.

|. — Hou! hou! firent les cinquante voix.

| — Bonjour, Victor, dit Cinabrius.. — ou l'Enfant de | La Forêt, dit un autre. — 4 volumes ïin-12, ajouta un | troisième, — par Ducray-Duménil.

— Messieurs !.. dit M. Victor Adam stupéfait.

|. __ O Adam! dit Cinabrius, — le mari d'Ève, — notre | père à tous, — pourquoi as-tu mangé de la pomme ? — | Dieu t'a chassé du paradis, et te voilà en enfer, riposta | Cinabrius.

— M. Cinabrius, dit le propriétaire, est-ce dans l’in- tention de m'humilier que... ?

> — Krrr. — Ah! — Pssscht! — boung! — oh! — brring! hurlèrent les cinquante voix.

— Pardon de vous interrompre, messieurs, dit Cina-

’ brius ; accusé a le droit de se défendre. Allons, Victor, je veux Ÿ mettre de la douceur, qu'avez-vous à dire pour" votre défense ?

— Monsieur Cinabrius, vous m’aviez fait demandetM pour parler d’affaires.

Îci un immense éclat de rire terrifia l'accusé.

— Victor, dit Cinabrius, si je vous avais dit que jé vous faisais demander comme accusé, vous ne seriez pas venu, n'est-il pas vrai, ô Victor!

— Mais de quoi m'’accusez-vous ? dit le malheureux . propriétaire.

— Victor, dit Cinabrius, je vous accuse : 40 de m'avoir demandé les termes échus.

— Oh! fit l'assemblée avec indignation.

— Vous entendez, Victor, le noble courroux qui s’empare de ces jeunes cœurs. Maïs ceci n’est rien.

— Messieurs, songez que je suis artiste.

— Il ose s’intituler artiste ! dit le chœur.

Silence, dit Cinabrius. En qualité de dieu Terme, vous vous êtes conduit d’une façon déplorable. Répondez à mes questions et songez que votre franchise pourra contribuer à vous rendre le tribunal plus favorable. Comoien avez-vous à peu près fait de croquis dans votre vie ?

— Mon Dieu! dit le propriétaire, je n’en sais pas le aombre, x

— Enfin, Victor, est-ce avec le produit de vos croquis juë vous avez acheté cette maison ?

— Oui, dit M. Adam.

PS

— Il doit falloir bien des croquis pour acheter une maison. Nous allons déléguer à cet effet un expert. Canonnier, vous qui faites des croquis depuis vingt-cinq Lans, combien faut-il en avoir vendu pour acheter une maison sise rue Hautefeuille ?

| — Maître, dit Canonnier, j'ai fait, il est vrai, beauéoup de croquis, mais personne n’a jamais voulu m'en lacheter un seul.

Alors, vous n'avez jamais acheté de maison avec Ile produit de vos croquis ?

— Non, maître.

— Allez à votre poste.

A peine Canonnier était-il sorti qu'il réntra précipitamment et vint dire bas à l'oreille de Cinabrius :

— M. Pingret est là ; il demande après le dieu Terme,

— C'est bon, Canonnier, dit Cinabrius ; faites passer accusé dans une autre pièce.

— Nous n'avons pas d’autre pièce, maître.@

— J'entends le petit cabinet.

— Le cabinet, dit Canonnier: mais le dieu Terme Hiouffera. | | —— C'est égal. Qu'on exécute mes ordres ! | -Canonnier et Sylvius entraînèrent M. Victor Adam, Mui se croyait à sa dernière heure.

| — Messieurs, dit Cinabrius, vous allez entendre ic Plecond accusé ; il est encore plus répréhensible que le remier. Canonnier, faites entrer.

112 GHIEN-CAILLOU M+Pingret entra tout vêtu de noir, et sembla fort

étonné de se trouver à AT réunion.

— Donnez un siége à l'accusé, dit Cinabrius.

M. Pingret chercha l'accusé, ne s’expliquant pas à qui pouvait s'adresser cette désignation. | — Édouard Pingret, élève de David, vous vous reconnaissez coupable d’avoir mis en circulation ces affreux petits tableaux de genre ?.… |

— Que signifient ces mauvaises plaisanteries? dit le peintre tout rouge. |

— Accusé, la violence ne mène à rien; prenez garde d’aggraver votre position.

— Messieurs, dit M. Pingret, en se levant, où suis ser

— Vous êtes devant le tribunal des Treize. |

— Je me soucie bien des Treize. Je demande Adam. «

— Messieurs, dit Cinabrius, l'accusé avoue déjà sa. complicité. Vous connaissez donc Victor Adam ?

— Si jee connais !

— Que pensez-vous de ses desseins ?

— Ils sont ravissants.

— Oh! fit le chœur.

En ce moment on entendit un gémissement poussé par le dieu Terme. 4

— Messieurs, dit le peintre en fureur, savez-vous : qui vous vous adressez ? À un artiste que ses tableau ont mené à une grande fortune, à un homme qui a troi maisons sur le pavé de Paris,

— Couvrons-nous de cilices, ditle chœur.

On entendit un second gémissement.

— Canonnier, dit Cinabrius, allez chercher l’autre accusé.

Le dieu Terme apparut, pâle et défait. M. Pingret, : à sa vue, courut à lui. |

— Gardes, s’écria Cinabrius, empêchez la communication des accusés. Messieurs, après les crimes dont nous venons d'entendre l’aveu le plus complet, la société doitelle rester calme ? Non, puisqu'il n’y a pas de tribunaux destinés à garder le sanctuaire de l’art. Quel châtiment vous plaît-il d’infliger à ces deux coupables ?

— La mort! dit le chœur.

— Ce châtiment est dur, il est vrai, maïs il est rationnel. J’ai le droit, par mes statuts, de choisir le genre de mort. Donc je propose de scier les deux accupés.

— Oui, la scie ! fit le nc

Les accusés devinrent pâles.

— Canonnier, allez chercher la scie.

Le rapin rapporta une énorme scie.

— Grâce ! dit le malheureux Adam, je vous fais remise des termes.

— Non, cria l’assemblée, la scie! — Allons, Canonnier, tenez les deux accusés.

Les treize voix entonnèrent :

O rapins de Damiette !

De Constantinople aussi, Pour vous chanter une si Déplorable historiette, Faudrait une clef de st;

Y en n’a pas, c'est une scie!

Cette scie en couplets dura une heure.

— Messieurs, dit Cinabrius, ce châtiment est-il suffsant ?

— Non, dit l'assemblée.

— Je vous proposerai donc de faire subir aux accusés la question au plâtre.

— Ciel! s’écria Pingret.

— Canonnier, preparez les instruments du supplice.

— Voilà, maître, dit le vieux rapin en apportant une énorme terrine de boïs remplie d’eau et de plätres.

— Frères, dit Cinabrius, qu’allons-nous mouler chez les accusés ?

— La tête ! brama le chœur.

— Par pitié, messieurs !.… dirent les accusés.

— Non, point de quartier ! fit le chœur.

— Accusés, dit Cinabrius, le tribunal comprend la sévérité juste, mais tempérée ; on vous laisse le choix du moulage. Vous avez à choisir entre les jambes, les bras, le trvse ou la tête. |

= Je choisis les jambes, dit le dieu Terme.

— Et moi les bras, répondit son co-accusé,

En ————————————

— Accusés, dépouillez-vous de vos habillements, on doit mouler à nu.

— M. Cinabrius, ayez pitié de nous.

— À nu! dit le chœur impitoyable.

Les deux malheureux peintres procédèrent à leur déshabillement. Quand ils furent arrivés à la chemise, ils se regardèrent et restèrent immobiles.

— À nu! dit le chœur.

Les deux chemises tombèrent. Ce fut alors un tapage, des hurlements à effrayer les damnés du Dante. Canonnier procéda au moulage des jambes de Victor Adam et des bras de Pingret,.

— Messieurs, dit Cinabrius, en attendant la siccation du plâtre, recommençons la scie.

La scie, de soixante-dix couplets, fut entonnée par l'assemblée ; le plâtre était sec au dernier couplet.

Accusés, votre châtiment va finir bientôt. Il ne vous reste plus que le baptême à subir pour effacer vos crimes. Canonnier, dit Cinabrius, apportez-moi une vessie de bleu de Prusse et une de vermillon. Prenez un pinceau et donnez le baptême bleu à M. Pingret, le baptème vermillon au dieu Terme.

Canonnier exécuta les ordres. Les deux accusés se tenaient tranquilles, subissant leur peine en martyrs. » :

— Vous allez passer la nuit ici, accusés; demain je viendrai vous délivrer. La justice sera faite. Si un mot de cos événements transpirait, songez que les Treize

sont toujours là... Bonsoir, Victor et Édouard ! Soyez toujours unis.

— Soyez unis ! dit le chœur en hurlant,

C'est ainsi que commença l'éducation picturale de Sylvius, '

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