AMOURS DE PORTIÈRE
Jusqu’alors, la portière a été dépeinte par tous les écrivains comme l'animal le plus terrible de la sréation. La portière est arrivée à l’état de monstrum horrendum ! Tous les prétendus supplices qu’un écrivain, — race irritable s’il en fut, — a éprouvés dans dix logements de la part de dix portières, il les groupe sur une seule tête et se venge en peignant la portière. Qui ouvre les journaux ? la portière. — Qui fait monter les créanciers le matin ? la portière. — Qui dit à une maîtresse que, Monsieur est avec quelqu'un en souriant malignement ? la portière. — Qui fait des cancans dans la maison ? la portière.
Lui en aura-t-on jeté des accusations à cette infortu-
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née qui ne peut se défendre ? La littérature contemporaine aura à répondre un jour d’avoir condamné iniquement deux innocentes : la portière et la belle-mère. — Le temps est venu de les réhabiliter toutes deux. Aujourd'hui la portière, demain la belle-mère.
— Pardon, Sylvius, si je érahis l'amitié en racontant
les douces journées que tu passas rue de Vaugirard ; mais à toute défense, il faut des preuves. D’un autre côté, j'ai songé qu'il était difficile de trahir l'amitié, plusieurs philosophes ayant déclaré que l’amitié n'existait pas.
1] y avait trois semaines que Sylvius était allé installer sa misère joyeuse et ses meubles meublants dans le quartier Vaugirard. Pour une modeste somme, il avait trouvé un appartement composé de deux mansardes, où il était bien difficile de rester debout. À part ce léger défaut, blanches, gaies, petit papier à fleurs, croisées à tabatière, pas de cheminée, le plus charmant logement du monde. Une vraie mansarde de poète. Quelque chose de très rare aujourd’hui, où il y a tant de poètes et si peu de mansardes. — Comme Sylvius avait bonne mine, on lui avait loué sans aller aux renseignements. La voiture de déménagement arriva le 8 au soir ; ce fut un coup de foudre pour la portière, une impression d’'emménagement qui se traduisit par ces mots : » Un locataire qui ne payera pas. »
En effet, la voiture (c'était une voiture à bras) avait un aspect mélancolique. On y voyait:
118 CITTEN-CAILLOU
Un fauteuil Louis XV en tapisserie,
Une cruche à eau,
Un lit de sangle et deux chaises dépaillées,
Des paquets de livres,
Une table piquée des vers,
Un matelas à laine dubitative,
Une tête de mort au bout d’un balai, èt encore quelques autres objets, dits de curiosilé, qui ne suffisaient pas à compléter un mobilier. Sylvius suivait la charrette avec deux de ses amis, veillant à ce que rien ne se perdit. Le soir, Sylvius accrochant la clef dans la loge, la portière lui dit :
— Vous êtes seul, monsieur ?
La portière voulait savoir par là si quelqu'un faisait le ménage du nouveau locataire. Sylvius s’étonna d’abord de cette question, personne, excepté lui, n'ayant jamais fait son ménage. Pendant les trois premiers mois, il remit sa clef dans la loge, ne disant mot, et ôtant simplement son chapeau comme il convient. Les voisins dirent que c'était un jeune homme étrange, qui avait certainement des chagrins.
Sylvius, qui était parti en voyage, reçut cette lettre de son ami Georges, le paysagiste :
« Mon cher, je viens de passer chez toi. J'ai causé deux heures avec ta portière. Ah ! quelle portière ! une perle dans une loge! un ange, enfin ! Tu connais mon amour pour les châtaigniers, je préfère ta portière, Je
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comprends que tu caches un pareil trésor. Jaloux ! Elle m'a parlé longuement de toi ; cette femme t'adore. Elle s'étonne de tes façons mélancoliques. Les façons mélancoliques mont beaucoup diverti. Jouerais-tu le spleen dans cette maison, toi qui es si fou et si gai ? Elle m'a dit que, pensant que j'étais ton meilleur ami, je pourrais parler en sa faveur. Sais-tu ce qu’elle veut? elle veut faire ton ménage. Pourquoi veut-elle faire ton mé
nage ?... »
Quelques jours après, Sylvius arriva ct dit à la portre:
Madame, quand vous voudrez faire mon ménage, faites-le ! Je ne vous demande qu'une chose ; ne rangez rien ?
— Mais, monsieur, dit-elle en souriant, il est bien difficile de ne pas ranger.
— Pardon, madame. J'aime le désordre et je trouverais insensé de vivre dans une chambre balayée, lavée et appropriée tous les jours. De grâce ne rangez pas!
— Comme il plaira à monsieur.
— Je ne reviendrai guère avant minuit ; ayez la complaisance de mettre la clef en dehors, afin de ne pas vous déranger.
Sylvius courut chez son ami Georges, et tous deux s’en allèrent chez Katcomb, un trou anglais, le seul endroit de Paris où l’on mange du véritable roust-beef, et où l’on boit du grog réel,
— Georges, quelles sont ces histoires de portière que tu m'as écrites ?
— Je t'ai dit la vérité : cette femme t'aime.
— Ah! Seigneur, détournez de moi ce calice.
— Peut-être pas si amer que tu le crois.
— Crois-tu que je puisse aimer une femme de quarante ans ?
— Mais, Sylvius, elle ne t'aime peut-être pas. — Pourquoi demande-t-elle à faire mon ménage,
sinon pour pénétrer à toute heure dans mes appartements?
— Serait-elle entraînée par la soif de l’or ?
— Bah ! sept francs par mois ne constituent pas la soif
de l'or, ce serait une bassesse.
— J'ai remarqué, continua Georges, qu'elle lisait un roman de M. de Balzac.
— Ah! dit Sylvius, je suis perdu. Elle lit Balzac, ceci est grave ; cette femme m'aime. Je ne rentrerai pas chez moi, je veux déménager.
— Allons, rentre, je vais te reconduire.
Sylvius se laissa persuader, et minuit sonnaïit lorsqu'il frappa à sa porte ; on fut assez long à ouvrir. Enfin, il put entrer dans la loge qui était éclairée ; la portière, dans un fauteuil, tenait un livre. Elle avait un peignoir indiscret qui montrait à des yeux curieux une poitrine blanche et bien meublée. Sa bouche souriante laissait admirer des dents blanches. Elle avait de grands yeux
bleus humides ; Sylvius la regardait ; elle lisait tranquillement.
— Vous rentrez bien tard, monsieur, dit-elle gracieusement.
— Oui; je vous dérange ?
— Au contraire, je lisais. Voilà votre clef, monsieur, dit-elle en la présentant à Sylvius.
— Georges a raison, pensa Sylvius. Moi qui prenais cette femme pour une portière, je m'aperçois que cette portière est une femme. Quant à l'amour, je serais trop heureux si elle y songeait. Elle n’a pas quarante ans, tout au plus trente-quatre à trente-cinq. Elle a dû éprouver réellement des malheurs ; sa voix est d'une grande douceur. On dirait presque une princesse déguisée ou une bâtarde de grand seigneur, je lui trouve le nez bourbonien. Dois-je l’aimer ou ne l'aimer pas ?
Le lendémain matin de bonne heure, on frappa à la porte de Sylvius :
— C'est moi : Mélanie.
Mélanie était une petite ouvrière que Sylvius avait rencontrée au bal.
— Il faut la sacrifier, pensa-t-l, je n'ouvrirai pas.
— Sylvius, Sylvius! criait la petite Mélanie, ouvre donc !
Mais il ne répondait pas, et pendant que ces dix-huit ans frappaient à sa porte, il songeait à l'amour de quarante ans, amour pour lui inconnu jusque-là. La femme qui met en jeu ses dernières années doit chercher à les
em me =
dorer d'amour. La femme de quarante ans qui aime, aime violemment. Elle en ctt au chant du cygne. Si jusque-là elle a placé son amour à la légère, elle veut à quarante ans le placer à gros intérêts. Elle a alors quelques points de ressemblance avec l'usurier. Ce qu'elle déploie de coquetteries pour faire oublier la patte d’oie accusatrice doit être immense. A la patte d’oie, baromètre des années, elle préférerait des cheveux blancs. — J'ai vu des femmes en cheveux blancs très-jeunes, s'écria Sylvius en coupant court à ses pensées. : — Sylvius, Sylvius, dit une dernière fois Mélanie en seurtrissant son joli poing contre la porte.
Et elle s'en alla, en faisant résonner avec colère les
marches de l'escalier. Quelques minutes après, Sylvius
reconnut la voix de la portière: il se leva, passa un pantalon à pied et courut ouvrir :
— Monsieur, une petite demoiselle est venue vous demander.
— Avez-vous dit que j'y étais ? ;
— Oui... je ne sais pas si j'ai bien fait.
— Très-bien ! Ne laissez plus monter cette petite,
La figure de la portière s’illumina.
— Elle me dérange ! continua Sylvius ; il faut la promener, l'avoir partout avec moi. Et puis, je ne l’aime pas.
— Elle a l'air. commun, n'est-ce pas, monsieur? ces femmes-là compromettent toujours. Ainsi je ne la laisserai vlus monter.