‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 31 sur 62 · SYLVIUS À THÉODORE · texte numérisé non relu

SYLVIUS À THÉODORE

| Quelquefois, il me prend de violentes envies de re- | tourner dans notre petite ville, surtout les soirs où je traverse le pont des Arts. Le vent de ce pont me rappelle le vent de notre montagne de L**. Alors, je songe à vous tous qui m'aimiez, je songe à la promenade des Ormes, je songe à M. le commissaire de police, notre victime. Heureusement, cet accès de nostalgie ne dure que cinq minutes.

__ « Mes souvenirs heureux ne peuvent guère lutter avec mes souvenirs malheureux. Je ne sais comment tu peux rester en province, avec ces gens étroits de cœur et d'imagination, qui passent leur vie à peser des riens et à discuter des moins que rien. L'individu le plus heu-

reusement organisé, demeurant en province jusqu’à

l’âge de vingt-cinq ans, sentira un jour assouples ses facultés. L'air de la province est un poison lent, qui endort pour la vie les plus vives intelligences. Aussi, si je me guis conservé jeune dans ta potite ville, le dois-je à cetie

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« J'ai appris par Venu Rois que à te rangeais: x .Tant pis. Ce sont les-premiers symptômes du poison. Donc, j'ai revu Vertu- “des-Rois. La première fois, j'étais presque € ému. On-ne revoit jarrais sans émotion sa première maîtresse. Elle fut très- aimable pour moi, et rien n eût été plus facile que de renouer ses anciennes ‘amours; . mais je voulus attendre. À notre seconde entrevue, je la: vis.si indifféremment que je ne retournai . plus chez elle. Ce n’est pas en amour que la queue cou- » pée “du serpent’se rattache au corps.

« Aussi bien, d’autres liaisons $e préparäient. Il est | présumable que le cœur a une secônde vue, et a est le maître absolu de toute notre machine, il agit à sa ‘guise, chasse les anciens souvenirs, évoque des pensées nouvelles ; enfin, mon cœur a rejeté violemment Vertudes-Rois. L’ingrat, en tout ceci, est mon cœur.

« J'ai pu être aimé décemment d’une femme de peu, et l'avouer comme on avoue une bourgeoise. D'ailleurs, elle avait les mains blanches, ce qui est un grand point dans le code amoureux, et elle lisait couramment Balzac et madame Sand. J'entends par couramment qu'elle les comprenait.

« Nous en sommes arrivés tout de suite à l'amour. plastique, la meilleure preuve que j'ai renoncé à mes idées platonico-provinciales quite faisaient rager si fort. Cette femme méritait presque d'être une femme supé-

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rieure. Elle me ie «Mon ami, j ai trente-cinq ans, «vous “m'aimerez huit . jours. Je ne m'en plains pas, « C est huit jours «que j 'ajouterai à a maigre addition de a“ mes jours heureux. J'ai trente-cinq ans et vous en avez « vingt-deux. Mes cheveux sont toujours mes cheveux « noirs d'il y a. quinze ans; mais un matin, ils seront « gris pour vous. Mon front est toujours blanc et'vierge « de rides ; mais un soir, vous les chercherez, ces rides . « terribles et vous en trouverez: Mon ami, -trente-cinq «ans sont un prisme menteur qui nous vieillit QU « jours. » TR %

« Jen en écoutais pas davantage, ‘Théodore. La charmante femme! je baisai son front pur, en passant ma main dans ses cheveux. Dis-moi si c’est là une portière.. qui me dit vous, — une délicatesse inconnue aux femmes de notre pays. J’ai vécu cinq mois de cette

vie heureuse ; lorsque j'ai appris par hasard que cette .

femme si aimante, si dévouée, qui avait tant d’imprévu en amour, était la maîtresse de mon propriétaire. Ah ! mon ami, j'ai pleuré d’abord, et puis la colère est ve-

nue... Je cours à sa loge, je l’insulte, l'ingrate, je crie, . elle se trouve malkles voisins accourent, je raconte mes

aventures ; j'étais si malheureux... La douleur est aussi indiscrète que le vin... Toute la maison sait mes amours.+ :

« Je remonte chez moi avec des trésors de rage. Je pense à aller trouver le propriétaire, mon rival, à lui dire tout... Les mains blanches de la portière étaient ex-

pliquées ! Mais, abattu, je me jettesur mon lit, et deux jours se passent sans que je descende. Je craignais de

la revoir. Le gros de la douleur passé, je me sens faim.

— Elle n’y est plus, ne dit une vieille voisine qui savait

à peu près officiellement notre commerce. — Ah! tant

mieux. — Le propriétaire l’a chassée à la minute; quel-

qu'un aura été bavarder chez lui. Dame ! c’est un peu votre faute. — Pauvre femme! dis-je en me surprenant

quelques traces de pitié— Elle voulait vous revoir, elle

n’a pas osé. — Et elle a bien fait, répondis-je en me

rappelant les blessures de mon cœur. S

« Dans la loge étaient déjà installés un cordonnier et sa femme. Cela me serra le cœur. Je l’avais vue là la première fois, et quand elle y habitait encore, cette loge était un petit logis, parfumé. Aujourd’hui ce drôle qui raccommode des bottes, cette créature qu’onose appeler femme, et cette odeur de poix et de cuir me font voir la loge dans son odieuse réalité. — C'est vous qui êtes le jeune homme du second, me dit le portier. — Oui. — C'est que le propriétaire a bien recommandé qu'on n’oublie pas de vous donner ce papier.

« Je pris le papier. C'était un congé par huissier. Le propriétaire se vengeait : il avait été aussi cruellement blessé que moi de l’infidélité de cette femme. La colère fut terrible : dans six semaines il fallait déménager. Et

“je devais trois termes. Le 8 arriva. Vous'autres provinciaux, vous n'avez pas la moindre idée du 8, chiffre terrible qui se présente tous les trois mois. Les braves

femmes parlent du 13, comme du plus néfaste des nombres. Mais le 13 ne s'empare que des esprits faibles et crédules, tandis que le 8 est réel, sérieux et brutal comme un coup de canon. Lorsque midi sonne, le 8 vous crie : De l'argent ! de l'argent! de l’argent!

« Après toutes sortes d'emprunts, j'avais trouvé de quoi payer deux termes. Le propriétaire fut inflexible. Sa vengeance était impitoyable. On garda mes meubles. Mes pauvres meubles ! j'ai laissé là, pour trente francs, mes vieilles gravures, mes vieux livres, une commode ébréchée, une table boïteuse, trois ou quatre chaises dépaillées. Un mobilier abandonné... Ce fut là une douleur terrible pour moi. Tu ne sais pas comme on tient à mille babioles accoutumées. Ce sont de vieux fauteuil qui ont été les confidents de vos joies et de vos peines, sur lesquels on s’est assis, et qui vous ont toujours fait le même accueil. L'accueil de mes chaises était un peu dur, ilest vrai ! Si bien que j'ai emporté mon lit et une chaise, ainsi le veut la loi.

« Je t'ai écrit un peu pour te donner ma nouvelle adresse, un peu pour te conter toutes ces choses dont je te laisse la qualification. Adieu. Songe un peu à ton ami,

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