D'UN BOUQUET QUI FIT MERVEILLES
Pendant huit jours, les cartes de visites se succédèrent quotidiennement. Elles ne variaient guère comme rédaction, Sylvius pensant cyniquement qu'en matières amoureuses bis repetita placent.
Un soir qu’il revenait du Luxembourg, il s’aperçut pour la première fois que la place Saint-Sulpice était transformée en marché aux fleurs. Il revint chez lui avec un énorme bouquet ; et comme un bouquet est un grand seigneur qui se présente rarement sans se faire annoncer, il l’accompagna d’une page présumée incendiaire, dont voici un fragment :
« Ma belle voisine,
« Qui avez des cheveux noirs, pourquoi faut-il que je vous aie rencontrée ? Vous m'avez volé le sommeil. Je vous aime. On a dû vous dire bien des fois ces trois mots si beaux et si‘communs. Laissez-moi vous les redire de
vive voix ; assurément, vous ne les aurez jamais entendus aussi beaux. Ils sont plus harmonieux que toutes les musiques du monde, et ceux-là seuls qui ne sontpas amoureux s’en servent à faux. »
— Je ne crois pas, se dit Sylvius après avoir relu ce paragraphe, que M. de Voiture et M. de Benserade aient jamais produit pareil galimatias. Maintenant, il s’agit de terminer par une finesse amoureuse de la même école. — Et il continua :
« Ma belle voisine, j'attends votre réponse. Sur ma foi, j'ai l’espérance, car vous avez sans doute la charité.
«€ SYLVIUS
L'épître terminée, il descendit à pas de loup $on escalier, mit le bouquet dans le trou de la serrure de la voisine et jeta le billet sous la porte.
Il était dix heures du soir. Sylvius, certain que la jeune fille n'était pas rentrée, laissa sa porte entr'ouverte, s'établit dans son fauteuil et lut. Une demi-heure après, il dressa l'oreille ; il avait entendu un bruit de pas à l'étage au-dessous. C'était bien elle! Il se mit derrière sa porte, placé de manière à entendre le moindre bruit. |
La voisine aperçut tout d’abord le bouquet ; elle le prit en froissant le papier, ce qui donna à croire à l'écouteur qu'elle était formalisée. Sylvius, n'entendant
Le
plus aucun bruit, pensa que sa conduite avait été un peu hasardée.
Tout à coup la voisine ouvrit sa porte, et se prit à chanter de sa voix la plus joyeuse.
— Hein ! qu'est-ce que cela ? se dit Sylvius. Que veulent dire ces rossignolades ?
A travers une fente de la porte, Sylvius put apercevoir la voisine sortant prudemment du corridor et regardant dans la direction du second étage. La chanson continuait avec une telle ardeur, qu’une vieille femme, dont la porte faisait face à celle de Sylvius, se montra en criant :
— Hé ! la folle qui s’avise de chanter à des onze heures trois quarts du soir. Tiens, dit-elle en voyant la porte entr'ouverte d'où s’échappait de la lumière, vous êtes encore sur pied, monsieur Sylvius ?
—- Mais cela n’a rien de bien extraordinaire, ns il en paraissant.
— Ça n’a pas d’égard pour les personnes âgées, ces filles-1à?
— Quelles filles ? demanda Sylvius.
— La blanchisseuse, j'imagine.
— Ne serait-ce qu'une blanchisseuse ? fit Sylvius en se retirant, désappointé.
Quelques minutes après on montait les escaliers — Oh! se dit Sylvius, elle a l'audace de venir chez moi Mais il se trompait, la jeune fille venait toutsimplement jeter sur le carré un tas de papiers et de morceaux
d'étoffe ; ou plutôt c'était un prétexte à rencontrer +
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le voisin. En l’entendant, la vieille femme sortit de son logis.
— Ah ! cà, la belle, quelle conduite menez-vous?
— Vous voyez, je jette des loques au tas.
— Couchez-vous tranquillement, ouje me plains au propriétaire.
La jeune fille descendit précipitamment, fort contrariée de n'avoir pu rencontrer Sylvius. Malgré tout, elle tint sa porte ouverte.
— J'ai commencé, se dit Sylvius, je ne puis en rester là. Elle est blanchisseuse, mais on a vu des blanchisseuses qui...
Comme il allait sortir, il remarqua avec colère que la vieille voisine veillait encore et qu'elle allait l’eatendre descendre les escaliers. — Ah! la sorcière! s’écria-t-il, elle se doute de quelque chose.— Il rentra chez lui, passa un pantalon à pied propre à marcher plus mystérieusement, et s’enveloppa d’une façon de robe de chambre monacale, couleur de mystère.
Il était en train de terminer ces préparatifs, lorsque la porte de la blanchisseuse se ferma violemment. — Allons, la voilà furieuse de m'avoir trop longtemps attendu. Descendons, malgré tout!
Heureusement, la voisine âgée, fatiguée de veiller inutilement, s'était renfermée. Sylvius arriva sans avoir éveillé l’attention de personne à la porte de la jeune fille. Nul bruit ne se faisait entendre à l'intérieur; et Ia +”.
138 CHIEN-CAILLOU serrure ne laissait échapper aucune trace de lumière, —- Elle dort, pensa-t-il,
Il gratta mystérieusement à la porte.
On ne répondit pas.
I gratta plusieurs fois.
— Qui est 1à? fit une voix féminéène.
Sylvius, pour ne pas compromettre la jeune fille auprès des locataires, répondit : moi, par le trou de la serrure.
— Qui, vous ?
— Si elle croit que je vais entamer un dialogue séparé d'elle par une porte! pensa Sylvius.
Au même instant, il entendit le craquement d’une allumette chimique, sans nul doute destinée à allumer la chandelle et à reconnaître le mystérieux visiteur. On ne sait encore quelle idée passa par la tête de Sylvius ; mais il se retira doucement en descendant les escaliers. La blanchisseuse fut fort étonnée de ne trouver personne, Elle sortit du petit corridor, et, guidée par un rire qu’elle entendit à l'étage au-dessous, elle descendit courageusement. Sylvius descendait aussi.
Arrivé dans la cour : — C'est assez, se dit-il, remontons. Et il grimpa les escaliers toujours sans bruit, mais voyant avec surprise devant lui une ombre qui semblait guider ses pas sur les siens, c'est-à-dire qui franchissait une marche à mesure qu’il en franchissait une autre. La distance était toujours égale.
Au mileu de l'escalier, Sylvius s'arrêta, et l’ombre
s'arrêta.
— Elle a du courage, dit-il.
Et il monta. L'ombre monta, jusqu’à ce qu’elle dis-
parût dans le petit corridor, Sylvius la suivit, et voyant
| un rayon de lumière qui sortait d’une porte, il arriva
jusqu’au seuil.
— Entrez donc, dit la blanchisseuse en voyant Syl-
vius la tête encapuchonnée, et qui, restant immobilesur
| le seuil de la porte, cherchait évidemment à produire de
l'effet. | Sylvius ne se fit pas prier, et, d’un bond, il s’élança
sur le lit.
On va crier au scandale, à l’impudeur et à mille autres billevesées que les gens dits moraux et sérieux ont constamment dans la bouche. Maïs le romancier, fort de son innocence, poursuit sa route sans s'inquiéter de ces clameurs.
Sylvius sauta sur le lit, par la seule raison qu'il ny avait pas de chaises. Il y en avait une, mais elle était occupée par la jeune fille.
— Votre nom, ma belle voisine ? demanda Sylvius.
— Je m'appelle Eugénie.
— Je l’ai demandé plus d'une fois aux échos d’alentour. Malheureusement cette maison ne possède pas d’échos d’alentour.
— Je vous remercie, mon voisin, de votre charmant bouquet,
— Oh! pourquoi en parler? Je vous remercie bien plus, ma chère Eugénie, d’avoir conservé le galant costume qui vous couvrait le jour où je vous aperçus pour la première fois. Avez-vous lu tous mes billets ?
— Oui. Vous êtes un moqueur.
— Vous voyez bien dans mes yeux que je ne me moque pas et que je vous aime...
— Tout le monde dit ça.
— Ah! Eugénie, pourquoi me confondez-vous avec tout le monde? Tout le monde, c’est les gens qui n’ai-: ment pas, qui ne sentent pas, qui ont l’air de chanter auprès des femmes un air convenu, en changeant la ritournelle.. Ceux-là ontbeaucoup de succès; les femmes sont si niaises |.
— Eh! mais, ce n'est guère galant, ce que vous me dites-là, répondit Eugénie.
Est-il besoïn d'indiquer que Sylvius, étendu sur le lit, tenait dans ses mains les mains d'Eugénie assise sur une chaise ? Si cela est inutile, il sera bienséant d'ajouter que certains nuages passaient de temps en temps surle front de Sylvius. Eugénie avait les bras rouges. Cette abondance de santé peut plaire à quelques-uns; mais Sylvius avait d’autres idées, la femme maigre était son rêve et chatoyait fréquemment dans ses pensées. Les bras d’Eugénie apportaient une fatale influence dans la conversation. Aussi dit-elle :
— Il est temps de vous retirer, Sylvius. Je suis {atiguée. Et les voisins !...
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— Je’vais m'en aller, répondit Sylvius.
Il resta, à la faveur d’une longue histoire. Au bout d'une demi-heure :
— Je vous en prie, Sylvius, il est trois heures, je voudrais dormir.
— Allons, Eugénie, je vous obéis.. Adieu, dit-il en allant vers la porte. — Ah! j'ai laissé ma clef cn dedans.
— Est-ce bien vrai”? dit-elle en riant,
— Aussi vrai que je vous aime.
— Ce n’est pas vrai, alors.
— Eugénie, allez voir ; et si la clef n’y est pas, croirez-Vous à mon amour ?...
— Peut-être. 3
Elle sortit et revint en toute hâte.
— Je crois à la clef, mais pas à votre amour. Il faut vous en aller, malgré tout.
— Oh! l’inhumaine! vous me laisseriez mourir de froid dans les escaliers ? |
— Pensez donc aux voisins, et puis je suis fatiguée. | Il faut que je me lève de bonne heure.
— Couchez-vous, Eugénie, je resterai sur le plancher; je suis accoutumé à la dure.
Eugénie se coucha, Sylvius éteignit la chandelle, et, suivant ses promesses, s'étendit sur le parquet. Après cinq minutes : "
— Dormez-vous, Eugénie?
— Ce ne sera pas long. 4
— Votre parquet est très-dur…
— Eh bien, asseyez-vous sur la chaise.
Sylvius s’assit sur la chaise contre le lit. Eugénie s'était retirée dans la ruelle.
— Eugénie!
— Quoi encore ! vous êtes impatientant…
— Je vous souhaïte le bonsoir.
— Ah! dit-elle d’un accent étonné.
Sylvius sortit. Le souvenir des bras rouges était trop poignant.
+ BEPRISES PERDUES
Quelques jours après, Sylvius jugea qu'il avait ététrop cruel et qu'il s'était conduit d’une façon trop spartiate. Et pour se réconcilier avec Eugénie, il lui écrivit :
« Peut-être. me traitez-vous d’extravagant, de fou. mais vous m'avez chassé si impitoyablement de chez vous, l’autre soir, à quatre heures du matin... j'étais si heureux dans votre petite chambre, près de vous... Je
ne pense plus qu’à vous. J’ai voululire depuis ce temps, et je lis votre nom à chaque mot.
« Comme je songeais à ces trois heures délicieuses que nous passâmes ensemble, il est venu dans la cour un orgue qui a joué une valse de Strauss. Je ne sais si votre souvenir lui donnait du charme, mais j'ai retenu cette valse tout entière. Je m’en souviendrai toute la vie, et chaque fois que je chanterai, je penserai à vous. Cette valse et vous, Eugénie, sont inséparables.
« Je vous ai sans doute paru bizarre... J'espère toujours... Tâchez de m’aimer un peu.
«€ SYLVIUS
Le soir arrivé, il allawæorter cette Lettre à la place accoutumée. Mais la vieille voisine, qui se doutait de quelque mystère, l’observait. Tout aussitôt, *elle descendit . chez le portier. y
— Le logement de mademoiselle Eugénie n'est-il pas à louer? .. ,
— À preuve qu’elle déménage dans huit jours, répondit le portier.
— C'est que j'ai unede mes connaissances qui cherche un logement. Pourrait-on le voir ?
— À la minute, ma bonne dame.
On alla voir le logement. En entrant, la vieille voisine de Sylvius aperçut une feuille de papier à terre. Ell: mit le pied dessus; et pendant que le portier énumérait les nombreux agréments de celie petite local, elle