‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 36 sur 62 · MARIANA LA PEINTRE · texte numérisé non relu

MARIANA LA PEINTRE

La salle des Antiques était à peu près déserte. Quelques tabourets, quelques chevalets et quelques dessins commencés indiquaient cevendant la trace de travailleurs qui avaient dû s’absenter momentanément. Seuls, les gardiens du Louvre se livraient à ces promenades sans fin qui leur donnent un air de ressemblance avec les ours.

Sylvius descendit le grand escalier qui mène au Sàlon carré et se plaça en face de l’Apollon du Belvédère. Quand le gardien eut tourné le dos, Sylvius déposa un billet sur le carton d’un travailleur absent et s’enfuit précipitamment. On n’avait rien vu ; l’Apollon était trop occupé à regarder en l'air pour faire attention à ce manége. Quelque temps après, une jeune fille descendait le même escalier. Elle était bizarrement vêtue.Une espèce de peignoir en lustrine noire, passé par-dessus sa robe, indiquait assez que c'était un vêtement destiné à protéger ses habits, Elle tenait un appuie-main très-

164 CHIEN-CAILLOU long, qui aurait pu lui servir à figurer dans une apothéose de féerie, au moment où la fée, bienfaisante, bénit les amants et s'envole dans dés nuages de feux de Bengale. De grands cheveux noirs etlustrés encadraient sa figure légèrement bistrée. Elle marchait haut la tête, comme foule peintre doit le faire, s’inquiétant peu des gens qui la regardaient. Arrivée à son tabouret, elle s’assit et se mit à contempler l’Apollon du Belvédère, propriétaire de cette pudique feuille qui permet à la mère de conduire sans danger sa fille dans les musées. La jeune fille reporta ses veux sur son dessin ct parut peu contente, car elle chercha du pain pour effacer quelque trait saugrenu. Elle aperçut alors le billet. Elle

l’ouvrit et lut :

« O Mariana ! sé

« Vous êtes un grand artiste et je vous aime. J’ai passé des heures au Salon devant votre tableau où vous avez dépensé tant de cœur et de sentiment. Combien de fois, caché derrière l’hermaphrodite, vous ai-je observ e copiant l’Apollon. Vous êtes belle et grande quand l’enthousiasme vous prend à la vue des œuvres de nos grands maîtres. Mais je voudrais vous voir dans votre atelier, inspirée, saisissant vos pinceaux ? La femme a peut-être plus que l’homme le sentiment de l’art. Me « permettrez-vous de vous parler quelquefois, de causer avec vous des chefs-d'œuvre du Louvre ? Je n'ose l’es- . pérer. Voulez-vous que je vous serve de modèle pour

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votre prochain tableau ? Ah ! dites-moi que oui, et mettez-moi un peu d'espérance au cœur.

« Si ma démarche ne vous paraît pas trop osée, je vous attendrai à la sorlie, à quatre heures.

« Votre adorateur pour la vie,

« SYLVIUS

— Sylvius, dit-elle, je ne le connais pas. Il est bien hardi ! Mais sa lettre est bien écrite. Je m'en vais aller consulter Juliette.

Et, comme quatre heures approchaient, elle rangea son carton, son chevalet et monta à la Galerie-Française.

— Juliette! dit-elle à une femme perchée sur une échelle.

— Attendez, répondit celle-ci, il faut que j'use mon restant de cobalt. |

Mademoiselle Juliette était une peintre expérimentée. Elle possédait quarante ans, des lunettes bleues et des manches. Dix ans de peinture changent totalement une femme. Elle n’a plus de sexe ; elle devient presque hermaphrodite; si elle n'avait un jupon, on la prendrait pour un homme. A trente ans, la peintre commence à porter ses cheveux à l'enfant; elle aborde franchement le langage des rapins. Alors elle avoue qu’elle fait de la peinture chiquée et que ses amies font de la peinture cmbélante.

— Qu'y-a-t-il, ma petite? dit-elle en descendant ca- : valièrement son échelle, garnie d’une draperie de serge verte, destinée à protéger les jambes féminines contre les regards inquisiteurs.

— Connaissez-vous M. Sylvius ?

— Le petit Sylvius? je ne connais que lui. C'est un paillard qui peint avec une fière pâte.

— Ge n’est pas cela que je vous demande. Est-ce un jeune homme ? laid ou beau ?

— Eh! pas trop joli! Il est hardi, par exemple, comme sa peinture. Bon camarade ; il m’a retouché une boule de saint Jean qui me donnait un mal! Mais pourquoi me demandez-vous tant de détails ?

« — Tenez, lisez!

Mademoiselle Juliette prit la lettre, la lut attentivement, en se posant sur son appuie-main, et s’écria :

— Voilà une lettre corsée. Il vous aime, ma chère. Ge n’est pas là un poncif amoureux comme toutes les déclarations ordinaires d'homme à femme.

— Mais je ne sais trop si je dois accepter un amour aussi brusque. | |

— Osez, mon enfant. Suivez les conseils d’un artiste qui a de l'expérience ? Que diable ! je m'y connais. Le petit Sylvius doit gagner de l’argent ; et vous, vous savez le mal que nous avons à nous tirer des empâtements 1e la misère. À propos, et votre copie ?

— Ma copie est toujours à venir.

— Pourquoi n’allez-vous pas tourmenter Cavé ? IL ne

faut pas manquer une audience. Je sais ce que c’est ; mais pour en revenir à notre affaire, je vous accompagnerai en sortant; nous verrons bien quelle tournure prendront les choses.

Pendant ce temps, Sylvius était remonté à la galerie espagnole, où il rencontra Schanne revenu de la province. | — Hé! Schanne, écoute. Je viens d'envoyer une déclaration à la Mariana.

— Mariana ! Je ne la connais pas.

— Que si, tu la connais ! Une grande brune qui cause souvent avec la vieille Juliette et qui dessine l’Apollon du Belvédère.

— Elle n’est pas mal, mais elle peint d’une atroce façon. ‘

— Ça m'est égal. Aussi lui ai-je dit qu’elle avait un grand talent et qu'elle irait loin. Pense qu’elle n’a pas de mère ni de sœurs comme toutes ces ennuyeuses filles de bourgeois qui viennent ici. J’ai eu le soin de me mettre bien avec la vieille Juliette, mais j'avais mes vues. Je lui ai même retouché une tête.

— Mon ami, si tu m'écoutais, tu ne ferais pas la connaissance de cette peintre. Il faut réfléchir avant que de te lancer dans cette voie périlleuse.

— Messieurs, on ferme ! cria le gardien.

Dylvius jeta ses pinceaux en désordre dans sa boîte et courut, craignant de ne pas se trouver au rendezvous. Dans la cour du Sphinx, il aperçut mesdemoiselles

Juliette et Mariana qui s'en allaient très-doucement.

— Mon petit Sylvius, dit Juliette, offrez-moi donc votre bras.

Le peintre fit une grimace en dedans. Mariana baissait les ÿeux et se tenait aux côtés de la protectrice de ses amours, |

— Mariana m'a tout conté. Il faut avouer que vous êtes bien impudent d'envoyer la première fois des billets aussi hardis.

— L'amour n’excuse-t-il pas tout ?

— Oui, l’amour; mais prenez garde de prendre une mclination passagère pour de l'amour.

— Oh ! mademoiselle Juliette !.. dit Sylvius, en essayant de prendre l’air scandalisé.

— Vous êtes coloriste et fougueux ; je m'y connais, j'ai aimé des coloristes.

— Et vous aimez encore ?.…

— Sylvius, vous êtes indiscret.

— Plus de morale, dit tout bas celui-ci, ou je parle de vos relations avec Canonnier, l’élève de la nature.

— C'est assez, — Mariana, dit Juliette, voulez-vous venir dîner ce soir chez Sylvius ?

Mariana fit entendre un non qui ressemblait à deux Oui.

— Sylvius, c'est convenu, vous dînez chez moi avec Mariana. — Avez-vous de l’argent? lui demanda-t-elle à la sourdine.

— En faut-il beaucoup ?

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— Eh! pas mal, pour faire un dîner passable.

— Combien ?

— Il faut bien cinquante sous pour trois. Oui, ein quante sous. Donnez le bras à votre amante chérie, je m'en vais chez le restaurateur commander un dîner koænoff. Voilà ma clef, mettez la table.

Sylvius prit le bras de Mariana, monta les escaliers d’une petite maison de la rue des Canettes, et se trouva -dans les appartements de Juliette. Tout visiteur, même le moins physionomiste en matière de mobilier, eût deviné que cette chambre devait être habitée par un artiste. Un lit de sangle, deux têtes de mort, quelques gravures d'après Girodet, des moulages de la colonne Trajane, une pipe façon turque, un bonnet russe, un chevalet et des esquisses servaient de signalement. Il n’y avait que deux chaises ; Sylvius en offrit une à Mariana et prit l’autre. Il s'empara des mains de la peintre et lui parla de son amour, qui durait depuis nombre de mois, sans qu’il eût jamais osé le déclarer. Il raconta, avec des variantes : Une chaumière et son cœur, de M. Scribe. Mariana écoutait avec passion le langage ardent du peintre, lorsque Juliette rentra.

— Eh bien! Mariana, la table ? Ah ! vous écoutez le serpent... Allons, aidez-moi, qu'on place la table. Fautil mettre une nappe? Au fait, je n'en ai pas, je peux bien l’avouer, entre peintres. Sylvius, vous vous assoirez à côté de Mariana.

— Mais je ne vois que deux chaises,

— Vous inquiétez-vous pour si peu? Et le lit? Je mangerai à la manière antique, peu couronnée de ro- . ses, c'est vrai; mais quand la nature est chikdar, on ne regarde pas de si près. Aimez-vous le bifteck, Mariana? et vous, Sylvius ?

— Le bifteck est bon bee il est bon.

— Il sera bon, j'ai parlé moi-même au chef; je dois lui: faire son portrait meilleur marché qu’au bureau; s’il ne nous donne pas de bons biftecks, je ne le fais pas ressemblant.

— Tiens, vous avez raison.

— Sylvius, chauffex le cuisinier pour son portrait, vous me rendrez service. Ces diables de gens, il faut vraiment les putipharder pour avoir l'honneur de peindre leurs silhouettes !

En ce moment, le cuisinier entra, apportant le rep, :

— Comment vous nommez-vous ? dit Sylvius au cuisinier.

— Baptiste, monsieur, pour vous servir.

— Baptiste, vous me revenez, vous avez une bonne tête. La cuisine va-t-elle un peu ?

— Comme ci, comme ça, on ne mange pas autant l'été.

— Baptiste, vous avez manqué votre vocation ; avec votre tête, je me serais fait modèle.

— Monsieur se moque, hé! hé!

— Je ne me moque jamais ; si vous voulez poser dans

un de mes tableaux ! mais je vous avertis qu'il faut vous déshabiller à fond.

— Oh! merci, monsieur ; mademoiselle Juliette veut bien me faire mon portrait, mais avec mes habits. On ne me reconnaîtrait plus de la manière comme vous dites.

— Quand commençons-nous, Baptiste ? dit Juliette.

— Madame, je ne sais pas trop.

— Dépêchez-vous, mon garçon ; je suis pressée aussi, moi. Et si j'avais voulu prendre mes repas, dit-elle avec emphase, chez votre confrère, il tenait à ce que je fisse son portrait. Mais il a un vilain bec, cet oiseau ! Quand je lais un portrait, je veux un beau modèle.

— Alors, mademoiselle, dimanche prochain, je viendrai sur les deux heures... n’est que... Le prix...

— Bah! le prix, ça va de soi seul : vous me payerez en comestibles. A dimanche, dit-elle en le renvoyant.— Encore un d’emmanché! Ah! les portraits sont bien durs par les chaleurs.

Le repas commença. Juliette faisait à elle seule je frais de la conversation. Le peintre magnétisait de ses regards la jolie Mariana ; quelquefois un pied, errant sous la table, s’adressait à Juliette, et lui indiquait que, si les deux amants ne parlaient pas beaucoup, du moins une conversation muette s'engageait. Le soir arriva; Sylvius offrit de reconduire Mariana, et Juliette resta chez elle en femme habile,

Le lendemain, Sylvius emmenait triomphant au

ne

Louvre Mariana. Il l’appelait Marianette. Les petits noms sont l'indice de la possession. Le peintre avait parlé de travaux communs ; il voulait vivre, avait-il dit, uniquement pour sa chère Marianette ; la vie de jeune homme lui pesait, il lui fallait la vie de famille. Ils ne feraient plus qu’un logement. Mariana s'était laissée prendre à tous ces raisonnements. En chemin, son amant lui dit :

— Tu ne travailleras plus aux Antiques. Tu serais trop loin de moi. Je suis jaloux; beaucoup peuvent te faire la cour. Tu viendras travailler avee moi à la Galerie-Espagnole.

Quoique Mariana fût douce et résignée à se laisser mener, elle avait peur de la peinture espagnole, peinture noire et sauvage qui épouvante les esprits étroits ; et elle répondit :

— Maïs, mon ami, que veux-tu que je fasse aux Espagnols ? ÿ

— Tu copieras quelque chose, n'importe quoi, à côté de moi. Je fais le moine de Zurbaran. Il y a de trèsbeaux Zurbaran tout près.

— Mon ami, j'irai aux Espagnols, puisque tu le désires ; mais je copierai une vierge de Murillo.

— Pouah! une vierge de Murillo ! Y songes-tu ? cela est d'un ennuyeux à mourir. Non, tu copieras un Zurbaran.

Ainsi Sylvius choquait, sans s’en apercevoir, les principes de sa maîtresse, élevée à l'école du joli, du tendre

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et du gracieux. Elle ne reconnaissait plus l'homme qui | lui avait écrit la veille qu'il aimait sa peinture; elle | comprenait qu'elle s'était donné un tyran en fait d'art. | Cependant elle se laissa mener. Au Louvre, tous deux prirent place l’un à côté de l’autre. Mariana commença à esquisser une figure de Zurbaran ; mais le découragement la prit ; elle avait aussi des idées arrêtées en peinture, et elle se demandait à quoi pourrait servir une telle étude. Juliette, passant par hasard, les aperçut et s’écria :

— Ah! mon Dieu, Mariana, tu copies de la peinture de valet de bourreau ?

— Qu'est-ce que vous dites donc là, Juliette ! répondit Sylvius d’un air terrible.

— C'est Sylvius, dit-elle, qui te fait copier ces horreurs-là ?

— Hélas ! dit Mariana en soupirant,.

— Mademoiselle Juliette, dit Sylvius en prenant sa figure la plus sérieuse, je vous prie de croire que je sais mieux que vous les études qu’il convient à Mariana de faire.

— Vous êtes un tyran, Sylvius.

— Mademoiselle Juliette, vous allez me faire le plaisir de nous laisser peindre tranquillement.

— Pauvre Mariana ! dit la vieille artiste en nettoyant ses ianettes bleues e‘ s’éloignant.

Sylvius alla voir l’étude de sa maîtresse ; la préparation le fit sauter en l'air. Ne pensant plus à l'amour, il

lui fit des reproches qui s’adressaient seulement à l’artiste : Mariana ne dit rien, et, prétextant un motif quelconque, elle sortit et ne revint pas. Elle alla se jeter en pleurant dans les bras de Juliettte, et La pria de l’accompagner chez elle. Le lendemain elle envoya chez Sylvius ce billet :

« Monsieur, nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. La peinture tuera toujours chez nous l'amour. Si vous me revoyez au Louvre, ne me reconnaissez pas; c’est le seul service que je vous demande. Adieu, monsieur ; Vous me connaissez si peu que vous m'oublierez bien vite. »

Sylvius montrant cette lettre à son ami Schanne et lui narrant cette aventure, celui-ci lui dit avec son cynisme d'atelier :

— Que diable! mon cher! tu veux qu’un artiste en jupons fasse de la peinture culottée |

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