‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 37 sur 62 · L’ESTAMINET MOMUS · texte numérisé non relu

L’ESTAMINET MOMUS

—- Garçon, une demi-tasse ?

— Monsieur, le patron m'a défendu de vous servir.

— Garçon, servez-moi le patron ?

Sylvius, à qui on venait de refuser aussi peu poliment de la consommation, fréquentait un petit café dans lequel se réunissaient tous les soirs une douzaine de bohêmes. Depuis un an qu'ils hantaient l'établissement, ils n’avaient jamais pu inspirer la moindre confiance. Leurs habits, qui riaient au coude, et leurs bottes fabriquées rue Guérin-Boiïisseau, trahissaient trop leur origine. Pour eux, crédit n'était pas mort, par la raison qu'il n'avait jamais vécu. Ausssi s’étaient-ils réfugiés dans ce café parce que la consommation était d’un bon marché inoui. La demi-tasse coûtait cinq sous, encore les bohémes avaient-ils retrouvé divers moyens ingénieux de se rafraîchir à meilleur marché. L’un prenait son café sans sucre ; les quatre morceaux de sucre servaient à deux autres, Donc quatre demi-tasses rafraïchissaient

douze individus. La dépense s'élevait régulièrement à un franc, car on oubliuit généralement le garçon, malgré la pensée, rébus délicat peint sur le tronc de métal d'Alger placé sur le comptoir. Cette dépense était loin de contenter le cafetier ; mais comme c'était un homme

doux, il n’osait renvoyer des clients aussi artistiques.

De plus, il en avait peur, ayant été plus d’une fois victime des drôleries de la société.

Les bohèmes étaient d'une nature tellement tapageuse, discutante, remuante, que les habitués, vieillards tranquilles, anciens employés, s’en plaignirent amèrement. Les bohêmes montèrent au premier, espérant rester solitaires et pouvoir se livrer à leurs discussions. Là se tenait en paix une société de clercs d’avoué et de notaire qui se reposaient le soir de leurs actes du jour; mais quand la nouvelle société advint, ce fut une telle profusion de discussions, de scies, de chants et de farces, que les clercs de notaire partirent furieux, jurant de ne plus revenir. Or, les clercs de notaire faisaient de notables dépenses, et le cafetier, très-eunuyé de perdre sa clientèle pour une autre qui représentait seulement un franc par soirée, avait défendu qu'on servit désormais quelque chose aux bohêmes, surtout après les scènes de la veille. Deux ou trois clercs de notaire avaient essayé de reprendre possession de l’estaminet ; ils avaient commencé une partie d'échecs, et voici ce qui était arrivé.

— Te souviens-tu, dit un bohème qu’on appelait le philosophe, de M. Perrot de l'Écu ?

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— Très-bien, répondit Sylvius ; M. Perrot qui avait épousé une demoiselle Marteau ?

— C'est bien cela. Croirais-tu que madame Perrot: Marteau vient d’épouser Cordier, du Griffon.

— Le gros Cordier! c’est miraculeux. Comme il cuisinait bien, le brigand ! ajouta Schanne.

— Qui eût cru que Perrot-Marteau donnerait sa fille à son rival, car ils étaient rivaux ? L'Écu a fait bien du tort au Griffon, dans le temps. Nous avons des personnes qui préféraient l'Écu.

— Je crois que Perrot-Marteau réussissait mieux certains plats. |

— Le gros Cordier n'était pas non plus mauvais cuisinier. Il avait été chef dans les meilleures maisons de la capitale.

— Mais ce que vous ne savez pas, c'est que le père Perrot-Marteau n'a voulu donner sa fille au gros Cordier du Griffon qu’à la condition de prendre le nom de Cordier-Perrot-Marteau.

— Très-bizarre ! Ce diable de Perrot-Marteau avait de singulières idées, ce qui même fit dire à Toupet, un homme très-farceur de ce pays-là : Perrot-Marteau doit avoir reçu un coup de cet instrument sur la tête.

— Ah! ah! ah! cria le chœur de bohêmes.

— Ils sont très-ennuyeux avec leur histoire de Perrot-

Marteau, dit le clerc de notaire à son ami. Partons-

nous ?

— Ça va finir, dit l’autre. Restons encore un moment.

— Pour en revenir donc à Perrot-Marteau, dit Sylvius, il avait un fils, vous savez, le petit Perrot-Marteau. Il est à Paris maintenant, dans la quincaillerie.

— Est-il possible ? Le petit Perrot-Marteau ! demanda Schanne.

— Je l’ai rencontré avec un poêle sur la tête.

— Assez, philosophe, assez! pas de jeux de mots. Continue l'histoire du petit Perrot-Marteau, fils de Perrot-Marteau, père ; tu nous intéresses au plus haut des points.

— Le petit Perrot-Marteau portait donc un poêle sur la tête.

— Brrr ! philosophe du calembour ! — Tu nous désopiles la rate. — Brigand de philosophe, il nous fera crever. — Oh! j'en pleure. —- Cré coquin, assez. — Tu es trop drôle. — Reprends donc ton aimable récit des aventures de Perrot-Marteau père et fils.

Les deux clercs de notaire se levèrent et descendirent au plus vite. k

— Voilà, dit le philosophe. Toutes les fois qu'un étranger aura l'audace de monter ici, on devra recommencer l'histoire de Perrot-Marteau père et fils. Je défie aux plus intrépides de rester plus de cinq minutes. S'il se trouvait des individus à tempérament assez coriace pour résister, on leur chanterait : Les hienfuits de la chandelle des si, |

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— Silence ! voilà Momus ; il a l’air désagréable.

— Messieurs, dit le cafetier en cherchant à se donner un air digne, ça ne peut durer. Vous me faites perdre mes pratiques. Il venait une société, je ne sais ce que vous lui avez fait, elle ne revient plus. C'est de la perte pour moi. Vos dépenses ne suffisent pas même à payer le gaz qui vous éclaire.

— Ah! monsieur, dit Sylvius, vous nous reprochez notre faible consommation, mais nous sommes tous malheureusement orphelins. Oui, tous. Nos seuls parents qui jettent un regard favorable sur nous sont la peinture, la littérature, la sculpture, la gravure et tous les beaux-arts qui ont semblable terminaison.

— Confiture, dit l’un.

— Si vous avez à vous plaindre de quelque chôse, dites-le, ajouta le cafetier. Est-ce de la consommation ? Jamais.

— Moire — étoffe — talmie — au gai — té — âtre — de la cheminée — camus, dirent tous les bohêmes en attrapant chaque mot.au vol. |

Le cafetier fut un peu étourdi de cette succession de mots. | | — Avec des plaisanteries, dit-il, on ne répond pas.

— Sion — dit — gère — minal — tercation — ville — brequin — caillier.

— Messieurs, je vous déclare qu'à partir d'aujoufd'hui, on ne vous servira plus. Vous pouvez aller ail:

leurs. Je vais donner des ordres à mes garçons. Je ne crains...

— De cheval — rie au lait — du dernier ménestrel.

— C'est bien, messieurs, amusez-vous pour votre dernier jour, dit-il en descendant furieux.

— On nous donne congé, congé, nous voilà à la porte, dit l’un. C’est de la faute du Philosophe, avec son ennuyeuse histoire de Perrot Marteau.

— Et vous, pourquoi allez-vous essayer sur Momus vos bêtes plaisanteries d'atelier. Si vous trouvez drôles vos mots qui se suivent |

— Bah ! vengeons-nous. Dressons un catafalque. Élevons un monument funébre en mémoire de notre départ.

Tous se mirent à la besogne. En un instant, on dressa les tabourets en pyramide au milieu de l’estaminet. On ôta les queues de billard du râtelier, et on les arrangea en faisceau. Les tabourets furent recouverts d'une grande toile de serge verte, qui servait à nettoyer les billards. Quand l'édifice fut construit, on mit sur le haut une petite lampe destinée à allumer les pipes. Pendant ce temps, deux peintres dessinaient sur les murs, à la craie, des têtes de mort et des ossements en sautoir. Puis on abaiïssa le gaz. L’estaminet avait un aspect sépulcral,

— Partons maintenant. — Quelle heure est-il ?

— Une idée! dit le philosophe, J'ai remarqué avec

, peine que ce quartier manquait d’horloges publiques. Si nous gratifions le quartier d’une horloge publique ?

— Pour faire une horloge publique, il faudrait d’abord une horloge.

— Et celle de Momus? d'autant mieux qu'elle doit avoir besoin de prendre l'air; je ne l’ai jamais vu aïler.

— Oui, mais si nous la laissions tomber dans la rue.

— Eh bien, elle se casserait.

— Je saisis ce raisonnement. Est-il bien nécessaire de la casser ?

— Non, dit un autre, mais je crois qu'un peu d’eau dans l'horloge ne lui ferait pas de mal : lesrouages doivent être enrouillés par la poussière. Qu'est-ce qui passe à boire à l'horloge ?

— Voilà, dit le philosophe, en versant une carafe d’eau dans les ressorts. Diable ! elle avait soif. Elle doit pouvoir marcher maintenant.

— Il faut de la ficelle pour en faire une horloge publique.

Et on suspendit la malheureuse horloge entre le premier étage et le rez-de-chaussée, au-dessous de la lanterne à gaz. Puis, tous descendirent, payèrent le franc habituel de consommation, et allèrent se poser en face, attendant avec impatience les suites de leurs folies. Au bout de quelques minutes, on entendit un grand cri. Le

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caletier était monté, et, voyant son eslaminet converti en sépulcre, il faillit se trouver mal. 1l réunit toutes ses forces pour appeler ses garçons. Tous montèrent et rallumèrent le gaz. Pendant une demi-heure, ils furent très-occupés à ranger le matériel de l'établissement. L'un d'eux s’aperçut tout à coup que la pendule manquait. — Où peuvent-ils l'avoir mise, les scélérats ? Ils l’auront emporlée ! Et machinalement il s’approcha de la fenêtre où il aperçut l'horloge calme et ne marchant pas plus qu’à l’ordinaire. Il avertit son patron.

— Ah! mon Dieu, dit Momus, elle ne tient qu’à un fil. Comment faire ?

— Il n’y a qu’à la décrocher.

— Gardez-vous en bien. Elle tomberait. — Et il restait à sa fenêtre, joignant les mains et priant Dieu de sauver les jours de son horloge. Les bohêmes, cachés dans une encoignure de porte, riaient à se tordre de ce spectacle. Enfin, un garçon plus avisé alla chercher une échelle, décrocha l'horloge et la rapporta triomphalement.

— Ma pauvre pendule! dit le cafetier en la palpant. Enfin j'espère que nous sommes débarrassés pour toujours de ces drôles-là.

Effectivement, les bohêmes ne revinrent plus. La société des c'ercs d’avoué reprit possession de l’estaminet, Momus était tout joyeux, lorsqu'un jour il frémit dans son comptoir, en apercevant dix de ses anciens habitués qui montaient à l’estaminet, comme si rien ne s'était

CHIEN CAÎLLOË

passé, Le Philosophe apparut tout à coup aävéé six nourrices.

— Permettez que je vous présente six de mes amies, dit-il au cafetier qui était monté très-inquiet.

— Six nourrices ! s’écria Momus stupéfait.

— Mesdames, donnez-vous la peine de vous asseoir, dit le Philosophe.

Quelques minutes après, Sylvius arriva, suivi de six croque-morts :

— Permettez, Momus, que je vous présente six de mes amis.

— Six croque-morts ! Mais vous voulez donc compromettre mon établissemont ? dit Momus.

— Messieurs les employés des pompes funèbres ,donnez-vous la peine de vous asseoir. Mesdames les nourrices, faites place; nous sommes vingt-quatre ; qu'on s'arrange un peu. Alternativement une nourrice et un employé des pompes. Momus présidera. C'est pour lui que j'ai organisé cette fête. Que désirez-vous, mes amis ? dit aux croque-morts Sylvius.

— Du vin, répondirent-ils d’une seule voix.

— Et vous, mesdames les nourrices? demanda le Philosophe.

— Du vin.

— C'est bien. Momus, j'ai cru vous être agréable ea amenant ces aimables convives. Nous avons eu des torts avec vous, mais je veux les réparer. Vous prendrez bien quelque chose avec nous,

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Le cafetier, atterré, ne répondit rien.

— Momus je vous ai amené une antithèse vivante. Mesdames les nourrices, c’est la vie ; messieurs les employés des pompes, c’est la mort. Les unes assistent au début de l’homme, les autres à la fin. Combien parmi ces dames ont bercé de génies, que ces messieurs ont bercés aussi, mais en les portant en terre. Nos douze nouveaux amis, mâles et femelles, ne voient l'homme que nu, nu au commencement, nu à la fin. Au début, l'homme est nu, mais à l'air; à la fin, l'homme est encore nu, mais dans une boîte.

— Du vin! crièrent les croque-morts.

— Du vin ! répétèrent les nourrices.

— Messieurs les croque-morts... continua l’impassible philosophe.

— Nous ne voulons pas qu’on nous appelle croquemorts.

— Je comprends vos justes réclamations. Messieurs Les employés des pompes, mesdames les neurrices vous Jéplairaient-elles ?

— Hé! hé! hé! firent-ils avec les yeux brillants et en ciant d’un ton sec et métallique.

— Mesdames les nourrices, auriez-vous un faible pour ses messieurs ?

— Oh ! oh! oh! firent-elles avec répugnance.

— Pourquoi cette répugnance ? ces messieurs sont dans un état sanitaire parfait. La mort, cette vieille zueuse, les respecte. Du temps du choléra, on remar-

qua que les croque... pardon, les employés des pompes funèbres se portaient comme des chênes.

. — Du vin. Nous voulons boire. Nous nous embêtons, dirent les croque-morts.

— Du vin aussi! hurlèrent les nourrices.

— Messieurs mes amis, vous me demandez du vin: Vous en avez le droit; mais je ne vous laisserai pas goûter au présent de Noé. Le vin abrutit, rend féroce. Nous aurons à travailler tout à l'heure. Il faut conserver toutes nos facultés. Je propose deux boissons en l'honneur de vos professions : de la BIÈRE et du LAIT.

Les croque-morts et les nourrices rugirent.

— Nous ne vous forçons pas, messieurs et mesdames, à vous abreuver de vos produits. Les croque-morts boi ront du lait et les nourrices de la bière.

— Non, répondirent énergiquement hommes el femmes. Du vin!

- — Momus, servez vingt-quatre bouteilles de bière, douze de lait, dit Sylvius.

— Il n’y a pas de lait ici, messieurs.

— On ira chez la laitière du coin. Mais, Momus, avant de descendre, donnez-nous à tous le baiser de paix ?

Le cafetier retomba sur sa chaise.

— Vous êtes des lâches, dirent les croque-morts. Vous nous avez promis du vin.

— Sacrés brigands! mugirent les nourrices; du vin |

186 ÊtTTEN-CATLLOU :

—… Ceux qui ne s6ht pas contents de la bière et du lait, dit froidement Syÿlvius, méleront. Avant la récompense, le travail ; messieurs les croque-morts, vous n’êtes pas venus ici pour ne rien faire. Il s’agit d’enterrer le café.

Le cafetier eut plusieurs sueurs froides.

— Mesdames les nourrices serviront de récompense aux croque-morts. Chacun d'eux pourra emporter celle qui lui plaira le plus.

En ce moment, le garçon apparut avec les rafraîchissements.

— Garçon, le lait est-il chaud ? — Oui, monsieur — La bière est-elle chaude ? Le garçon crut rêver. — Faites chauffer le tout dans un même vase.

Les croque-morts et les nourrices se levèrent comme un seul homme et se ruèrent, en hurlant, sur Sylvius. Ses amis cherchèrent à le défendre. Ce fut une mêlée effroyable. Le cafetier disparut; ses cheveux commençaient à blanchir. Nourrices, bohômes, croque-morts s’entrelaçaient, roulaient, criaient et se gourmaient.

La garde arriva, arrêta Schanne, Sylvius et le Philoso-

phe et ils passèrent une nuit au poste. Mais le lende- :

main Momus vendit son estaminet,

man dént (

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