LE LOGIS DE MADEMOISELLE AMOURETTE
— Bonjour, voisin, dit Amourette en riant de la figure étonnée du graveur. ,
Chien-Caillou avait raison de s'étonner de cette subite connaissance ; il n'avait jamais vu ni entendu parler de sa voisine, s'inquiétant peu des femmes; il dépensait tout son amour pour son lapin, et il n’avait jamais songé à mieux placer ses affections.
— Vous sortez, voisin ? continua Amourette qui était couchée sur un mauvais lit de sangle.
— Oui, mademoïselle, répondit le graveur.
— J'aurais bien voulu que vous dissiez à la fruitière de nous monter pour quatre sous de frites.
— Si vous le désirez, je vous les rapporterai moimême ; je n’ai qu'une petite course.
— Ah! mon voisin, que vous êtes gentil! Mais ça ne se peut pas, dit-elle en hésitant.. Avez-vous quatre sous ?
Quoique cette demande fût faite un peu brusque-
ment, en raison de la nouveauté des relations, Chien- Caillou la trouya naturelle. Les malheureux sont si vite frères !
— Ma foi, dit-il, je suis aussi pauvre que vous.
— Eh bien, je vous remercie tout de même; dites à la fruitière de monter les frites; quand elle sera ici, elle n’osera pas les remporter, quoique nous lui devions déjà quelque chose.
— Bon, je vais faire comme vous dites. :
— Ah çà, voisin, vous reviendrez nous voir, j'espère ? Pourquoi ne venez-vous jamais ? |
— Je ne sors pas, et je ne savais pas que vous fussiez si près de moi.
— Il faut que vous voyiez ma sœur. Vous avez l'air triste, nous vous ferons rire. Ah! comme nous nous amusons toutes les deux! Est-ce que la petite folle n’a pas vendu hier ma robe et mes jupons! Nous n'avons plus qu’une robe pour nous deux. Elle me laisse en chemise. Tenez...
Et Amourette releva la couverture, non par effronterie, mais par misère joyeusement cynique ; ce dont fut tellement effrayé Chien-Caillou, qu'il ouvrit la porte et descendit précipitamment l'escalier.
Quelque temps après, la sœur d’Amourette rentra.
— Eh bien! Nini, as-tu de l’argent ?
— Pas un liard ; maïs j'ai faim.
— Le voisin est descendu chez la fruitière ; nous allons manger. Tu n’as donc pas trouvé M. Clément ?
— Il est parti à la campagne, à ce que m'a dit sa bonne. Dis donc, Amourette, la bonne me fait une fière paire d’yeux quand j'y vais.
— Elle se doute peut-être de quelque chose.
…— Qu'est-ce que cela lui fait? Ne dirait-on pas que je ruine M. Clément !.… Ah! le vilain vieux avare ! Fautil que nous ayons besoin de manger... Il est laïd, il prise, il a une perruque.
— Je ne veux pas que tu y retournes, Nini ; c’est pour moi que tu te sacrifies, parce que je suis une paresseuse. Mais demain je veux retourner chuffonner avec papa. Il me battra, ça m'est égal ; au moins tu ne seras pas obligée d'aller avec ton vieux.
— Tu resteras, Amourette ; je veux que tu restes avec moi, dit Nini dont les paupières s’emplissaient de larmes. Tu voudrais donc me laisser seule ? Tu sais bien que nous sommes trop grandes pour faire le chiffon, que le métier ne va pas, et que, si papa nous a renvoyées, c’est qu’il ne pouvait plus nous nourrir. J'ai rencontré une femme qui m'a dit qu'elle nous apprendrait la brochure ; nous pourrons gagner tout de suite Six sous par jour chacune.
— À la bonne heure, dit Amourette, nous pourrons vivre avec les six sous. Tu n’auras plus besoin du vieux. ,
— Je tâcherai de mettre quelque chose de côté, dit Nini ; je m'achèterai une petite robe comme j'en ai vu l'autre jour, à sept sous le mètre; un petit dessin à
fleurs qui est gentil tout plein. Avec ma robe, j'autai aussi un bonnet neuf à la Charlotte Corday, des brodequins pas chers; on en vend d’occase, pour presque rien. Et puis, nous irons au bal : hein ! Amourette ?
— Oui, nous irons chez Constant... Entends-tu monter, Nini ? C’est la fruitière sans doute.
— Ma voisine, c'est moi, cria Chien-Caillou en dehors.
— Ne parle pas de M. Clément devant lui, dit Amourette.