‹ Chien-CaillouChapitre 24 sur 54 · REPRISES PERDUES · texte numérisé non relu

REPRISES PERDUES

Quelques jours après, Sylvius jugea qu'il avait été trop cruel et qu'il s'était conduit d'une façon trop Spartiate. Et pour se réconcilier avec Eugénie, il lui écrivit :

« Peut-être me traitez-vous d'extravagant, de fou... mais vous m'avez chassé si impitoyablement de chez vous, l'autre soir, à quatre heures du matin... j'étais si heureux dans votre petite chambre, près de vous... Je ne pense plus qu'à vous... J'ai voulu lire depuis ce temps, et je lis votre nom à chaque mot.

« Comme je songeais à ces trois heures délicieuses que nous passâmes ensemble, il est venu dans la cour un orgue qui a joué une valse de Strauss. Je ne sais si votre souvenir lui donnait du charme, mais j'ai retenu cette valse tout entière. Je m'en souviendrai toute la vie, et chaque fois que je la chanterai, je penserai à vous. Cette valse et vous, Eugénie, sont inséparables.

« Je vous ai sans doute paru bizan-e... J'espère toujours... Tâchez de m' aimer un peu...

« Sylvius. »

Le soir arrivé, il alla porter cette lettre à la place accoutumée. Mais la vieille voisine, qui se doutait de quelque mystère, l'observait. Tout aussitôt, elle descendit chez le portier :

— Le logement de mademoiselle Eugénie n'est-il pas à louer?

— A preuve qu'elle déménage dans huit jours, répondit le portier.

— C"est que j'ai une de mes connaissance qui cherche un logement. Pourrait-on le voir?

— A la minute, ma bonne dame.

On alla voir le logement. En entrant, la vieille voisine de Sylvius aperçut une feuille de papier à terre. Elle mit le pied dessus ; et pendant que le portier énumérait les nombreux agréments de cette petite local, elle fourra adroitement le papier dans sa poche. Après quoi elle ajouta que cette local était bien, mais un jpeu petite pour son amie.

ou PEUT ALLER UNE ÉPITRE GALANTE

Le portier était en train de raccommoder le soir une paire de bottes ; la portière, madame Mangin, écumait la soupe, lorsqu'on frappa aux carreaux de la loge :

— Peut-on entrer, madame Mangin?

— Comment, donc, mademoiselle, tout à votre service.

— Je voulais vous emprunter quelques allumettes.,. Les débitants sont si loin, et puis je n'aime pas à sortir seule le soir.... on est exposé à rencontrer de malhonnêtes gens...

— Paris en est peuplé, dit la portière.

— Il y en plus qu'on ne pense, allez, madame, dans les maisons les plus honnêtes...

— Pour ça, je réponds bien de cette maison ici.

— Oh! vous ne savez guère ce qui s'y passe...

— Est-ce qu'il se passerait des choses défendues ?

— Ah 1 dit la vieille fille en prenant un air mystérieux.

— Mon Dieu Seigneur ! moi qui disais encore au propriétaire d'à ce matin que toutes ses locataires étaient de petits Saint-Jean. Mademoiselle, contez-nous ça.

— Attendez, que je me rappelle bien toutes les circonstances.

La vieille fille sembla réfléchir. C'était une femme de quarante-cinq ans, rose, grêlée et coquette. Elle tenait un pensionnat de jeunes filles externes.

Tout ce qui est maîtresse ou sous-maîtresse de pension a des rages artistiques. La vieille fille, ayant ouï dire que Sylvius faisait de la peinture, avait tenté sans succès d'entamer avec lui quelques discussions. Elle revint à la charge, et lui fit demander s'il pouvait lui prêter quelques livres ; mais Sylvius avait en haine profonde les maîtresses de pension, et il lui avait fait répondre assez insolemment que les femme grêlées ne doivent pas Hre. On peut juger quelle haine profonde la maîtresse de pension avait pour lui; aussi l'espionnait-

122 CONFESSIONS DE SYJ.VIUS.

elle et cherchait-elle à surprendre quelques-uns de ses

secrets.

— Figurez-vous, dit-elle, qu'il y a cinq jours, j'entendis un peu de bmit dans l'escaher. Je ne dors pas, ma poitrine est si faible... je regarde bien vite, et j'aperçois dans la cour un homme enveloppé dans un manteau, qui marchait avec précaution...

— Un voleur ! . . . s'écria la portière.

— Xon. Pour ne pas vous effrayer, j'en parlai à la dame du second...

— Madame Chénard?...

— Précisément Vous ne devineriez jamais qui

c'était... Le mauvais sujet qui m'a traitée comme la dernière des dernières... M. Sylvius.

— Pas possible 1 . . .

— 11 a des intrigues dans la maison, reprit à voix basse la vieiUe fille ; il se lève toutes les nuits pour aller voir sa belle; il s'y passe des choses...

— Ah! s'écria la portière, qu'est-ce que vous me dites là. Ça fait frémir la nature... Une maison si honnête, si bien tenue...

— Je n'y resterai pas davantage, continua la vieille fille ; vous comprenez, ma chère madame Mangin, j'ai des jeunes filles chez moi ; il y en a qui vont sur leurs quinze ans... Il faut s'attendre à tout d'un pareil garnement... Et les parents, s'ils savaient seulement le plus petit mot, retireraient leurs enfants, et ils auraient raison...

— Avec tout ça, reprit la portière, vous ne me dites pcis chez qui il va commettre ses horreurs...

— Tenez, justement^ voilà madame Chénard... Elle en sait plus long que moi là-dessus.

— Ah ! bonsoir, madame Chénard; nous vous attendons... Eh bien ! le scélérat, le débauché du second, il paraît qu'il en fait de belles ?

— Jésus! je voudrais pouvoir oublier tout ce que j'ai entendu... Mon Dieu, ce n'est pas lui le plus coupable, c'est la blanchisseuse...

— Quoi ! mad-emoiselle Eugénie î s'écria-t-on en chœur.

— Je le verrais que je ne l'aurais pas cru, dit la portière... Ah! la sainte nitouche, qu'elle n'a l'air de rien... On lui donnerait le bon Dieu sans bénédiction...

— J'ai été écouter à la porte, dit madame Chénard, ils disaient des choses à renverser des maisons... Ça me révoltait trop, je me suis en allée...

— Ça suffit bien, dit mademoiselle.

— On a des preuves du tout , s'écria triomphalement madame Chénard en brandissant la lettre volée.

Tl y eut un cri d'étonnement et de curiosité... —^ Il avoue tout, dit mademoiselle, il dit : Je suis fou. . .

— Ah! c'est bien vrai, dit le chœur des commères.

— Voilà qui est clair, il marque : Comme je songeais à certaines heures délicieuses que nous passâmes ensemble... Je ne peux pas continuer, c'est d'une immoralité vraiment. . .

— Allez toujours, il parle d'i/?i(; orgue, après ça d'une valse... Qu'est-ce que les orgues font là-dedans?

On entendit un coup de sonnette.

— C'est lui, dit le chœur.

Sylvius rentrait en effet, joyeux comme à l'ordinaure^ et ne se doutant pas qu'il servait d'occupation à toute la

maison. Il prit sa clef et ne remarqua rien d'extraordinaire dans la mine des vieilles femmes.

En montant les escaliers, il glissa un billet sous la porte d'Eugénie.

Mais ce soir-là et les suivants, Eugénie ne rentra pas. Les billets allaient toujours leur train ; ils ne servaient qu'à faire l'ornement des soirées du portier. Tous les jours on se réunissait en comité et on les commentait.

Un matin, Sylvius, s'étonnant de ne jamais rencontrer Eugénie et de ne pas recevoir de réponse à ses billets, demanda, après toutes sortes de détours, des renseignements à madame Mangin, qu'il ne soupçonnait pas avoir pour ennemie.

— C'est la blancbisseuse que vous voulez dire ? répondit la \ieille femme, lly a deux mois qu'elle a déménagé."

— Ah ! dit Syhius de la voix d'un homme qui reçoit une tuile sur la tête.

Six mois après ces aventures, Sylvius, passant sur le boulevard, reconnut, en équipage, Eugénie qui réahsait alors les rêves de son ancien amant : elle était arrivée à l'état distingué de femme maigre; elle lança à SyMus un de ces regards de mépris terribles, particuliers aux filles entretenues.

LA PROVINCE A l'atelier

« Mon cher Sylvius ,

« Tu recevras peu après cette lettre un lourd paquet franc de port que je t'envoie par les Messageries royales.

Ce paquet est un naturel de Soissons avec lequel je me suis lié au café, et qui vient à Paris faire le garçon, c'està-dire dépenser ses économies de clerc de notaire. Le jeune épicemar, prends-y garde, a le plus grand désir de connaître des artistes, la faiblesse du provincial. Il m'a vu, mais je ne suis plus pour lui un artiste ; il veut connaître des artistes plus artistes. Ces drôles-là croient que nous marchons sur la tête, que nous nous habillons eii sauvages, et que notre vie est une source de déhces. Hélas ! nous qui ne mangeons pas tous les jours et qui n'avons pas même de tabac à discrétion!

« Il répond au nom de Dréchot en pubhc, et à celui de Gustave dans l'intimité. Tu le flatteras beaucoup en l'appelant Gustave. Signes parti cuUers : élevé dans les principes économes, farceur — comme un clerc de notaire.

« Mon cher Sylvius, morts sont les arts, morte est la peinture, mort est le portrait dans cette capitale du Soissonnais. J'ai été obhgé de descendre au portrait à cinq. et je n'en ai fait que trois, total net : quinze balles... en huit jours! Et tu me permettras de placer le seul mot latin de ma connaissance, horrendum I — N'était ma maîtresse d'hôtel, grande brune, qui s'amuse de mes plaisanteries et qui me nourrit quinze jours contre un portrait, j'ignore ce que serait devenu ton ami Schanne.

« Nous qui comptions sur les récoltes de la province ! Hélas 1 hélas! il n'y a plus de province, il n'y a plus de provinciaux. Mon habit noir, l'habit de cérémonie, se porte toujours bien. Je ne le mets pas pour les pratiques à cinq francs la boule ; je le garde pour messieurs les souspréfets. Malheureusement, je crois qu'il n'y a plus de sous-préfets. Où allons-nous, mon Dieu!

« S'il y avait du nouveau par trop extraordinaire, je t'écrirais.

« SCHANNE. »

— Diable , se dit Sylvius qui était couché sur un hamac, ça va mal. Schaune aurait mieux fait de rester ici. Et puis m'écrire des lettres ! S'H croit que ça ne coûte rien ! — Eh ! Cartilagineux !

Personne ne répondit à ce prénom.

— Cartilagineux, moutai'd, rapin, vas-tu venir?

— De quoi? dit un enfant étendu sur un matelas en se détirant les membres ensommeillés.

— As-tu payé la lettre?

— Avec quoi, m'sieur Sylvius?

— Avec quoi... tu as raison. Qu'a dit le vil cloporte ?

— Le cloporte a dit : c'est huit sous.

— Et tu as répondu à cette insidieuse demande "?

— J'ai dit : on vous les descendra.

— Cartilagineux, tu es plus bête qu'un graveur sur bois. Tu sais bien qu'il n'y a pas de huit sous à l'atelier, et qu'on ne peut pas les descendre. Tu vois la faiblesse de tes raisonnements et ton peu de logique... Va éveiller Loth.

— M'sieur Lothl m'sieur Loth! cria l'enfant.

— Hein? fit une voix sortant d'un paravent.

— Allons, Loth, lève-toi, dit Sylvius, il est temps.

. — Cartilagineux, dit la voix, apporte-moi une pipe.

Le rapin alla quérir une pipe et il ouvrit les deux battants dun paravent qu'on appelait alcôve, ce qui permit de voir alors celui qu'on venait d'appeler du nom de Loth. n était étendu sur une planche recouverte d'un

matelas aussi maigre qu'un poitrinaire. Un rideau de calicot rouge servait de couverture.

— Bien, ditLoth en s'asseyant sur le lit à la façon des Turcs et des tailleurs ; maintenant il me faut du tabac.

— Je crois bien, dit Cartilagineux, qu'il n'y a plus de tabac.

— Comment, plus de tabac l Tu dois en avoir, Sylvius ?

— Pas une larme.

— Vous n'avez pas de tabac, je me recouche. Cartilaneux, fenne les portes de Valcôve et veille à ce qu'aucun moustique ne vienne troubler le sommeil de ton patron.

— Loth ! Loth ! lis plutôt la lettre de Schanne. Loth lut la lettre en fronçant les sourcils.

— Schanne nous compromet toujours. Cartilagineux, passe-moi les culottes à peindre.

Le rapin apporta les culottes dites à peindre. Ces culottes étaient quelque chose de monstrueux par l'assemblage des couleurs qui y régnaient et qui faisaient de ce pantalon une véritable palette. Loth, une fois dans les culottes à peindre, alla visiter les pipes accrochées au râtelier. L'examen fut satisfaisant.

— Cartilagineux, dit Sylvius, comment sommes-nous avec le boulanger ?

— M'sieur^ le boulanger est brûlé, il demande un àcompte.

— Ceci est grave, le pain et les spectacles étant la base delà nourri tm*e des inventeurs du vaudeville. Et l'épicier ?

— L'épicier est brûlé, dit le rapin, mais il reste des provisions.

128 CONFESSIONS DE SYLYIUS.

— OÙ vois-tu des provisions ? dit Sylvius.

— Nous avons une demi-bouteille d'huile et de vinaigre, du sel et du poivre.

— Tout ça n'est pas nourrissant. Et la fruitière ?

— La fruitière n'a jamais voulu ouvrir à' œil; elle a dit qu'elle avait déjà perdu avec des artistes.

— Ali! Tinfàme sapajou de Cartilagineux, qui nous humilie partout. Avais-tu besoin de dire que nous étions artistes ?

— M'sieur Sylvius, elle ne voulait pas faire créditée lui ai demandé si elle désirait sa ressemblance.

— Qui t'a prié d'offrir des portraits? Regardez un peu ce peintre, qui n'est pas digne de racler ma palette et de nettoyer mes pinceaux !

Loth, qui voyait son ami en fureur, détourna l'orage.

— Peut-être ce monsieur de Soissons viendra-t-il aujourdhui. Schanne écrit : « Peu après ma lettre tu recevras, etc. » M. Gustave offrira sans doute à déjeuner. Cartilagineux, au premier mot de déjeuner, file et va chercher Barryas ; tu lui diras qu'il y a en la demeure une forte nourriture. Surtout qu'il arrive par hasard.

— Silence, dit Loth, j'entends du bruit dans nos murs.

La personne qui montait les escaliers s'an'êta tout court sans frapper.

— Il lit les explications, souffla le rapin en vedette La porte présentait au dehors un aspect hiéroglyphique assez curieux. Dans un caisson, peint en forme de cœur, un génie tenait dans sa main ces indications : « 1° Frappe discrètement deux ou trois coups au plus ;

COxNFESSIONS DE SYLVIUS. 12'J

2*^ nomme-toi, après avoir frappé les deux ou trois coups; 3" lance ton nom d'une voix claire et nette; 4° faute de quoi il ne te sera pas ouvert ; 5*^ les visiteurs qui ne trouveraient personne sont invités à laisser leur nom, leur adresse, leur profession et l'objet de leur visite sur l'ardoise destinée à ce. Signé : Schanne, Sylvius, Loth. »

— Il lit, dit Cartilagineux.

— C'est un nouveau, dit Loth.

Sans doute le nouveau, tout à fait étranger aux mœurs artistiques, relisait-d les instructions avant de se déterminer. On frappa et le vent apporta le nom de Dréchot.

— Ouvre, dit Sylvius. Ah!, c'est vous, Gustave^ dit-il au jeune homme étonné de se voir tendre la main par un personnage de lui inconnu jusqu'alors. Schanne nous a beaucoup parlé de vous dans ses lettres, et nous sommes enchantés de faire votre connaissance.

— Monsieur... messieurs... dit le clerc de notaire, visiblement embarrassé.

Et il y avait de quoi ; Tatelier présentait un fouilhs, un entassement de choses étranges. Une ménagère flamande eût frémit à l'idée de mettre en ordre ce capharnaiim. Des chevalets, des livres, des têtes de mort, une selle à sculpteur, des gravures, des pipes, des plâtres, le hamac, les matelas, des ossements, un cochon d'Inde vivant, des habits, des esquisses, tout cela s'embrassait, se heurtait, se coudoyait, traînait et grouillait.

— Vous arrivez à l'instant, Gustave ? dit Loth.

~ Oui, monsieur, dit le clerc de notaire : et je suis descendu chez vous aussitôt.

— C'est très-bien de votre part. Est-ce que vous ne prendriez pas quelque chose ?

— Vous êtes vraiment trop bon, monsieur.

— Et quest-ce que vous en avez fait, là-bas, de Scbanne?

— Je Fai quitté au café ; il jouait au billard.

— Ah! le joueur 1 Avez-vous déjeuné?

— Non, pas encore, et même je voulais vous invitera le partager avec moi.

— C'est à nous, dit Loth, à vous offrir votre premier repas dans la capitale.

— Je ne le souffi'irai pas, messieurs.

— Cartilagineux, dit Loth, en lui faisant des signes, va quérir le déjeuner.

Cartilagineux avait l'air d'un homme qui tombe du haut d'une cathédrale. Son nez était effrayé.

— Vous m'invitez de si bon cœur, dit le provincial, qu'il faut bien accepter.

— Diable ! se ditSylvius, nous avons été un peu loin Nous déjeunerons ici, alors.

— Comme il vous plaira, messieurs.

— Cartilagineux, dit Loth, que vas-tu nous servir à déjeuner?

Le rapin resta muet comme la tombe. L'aplomb de ses maîtres le ten-ifiait; il bégaya: — Ce... que... vous voudrez...

— Aimez-vous les côtelettes, Gustave? dit Loth.

— Je mange de tout ; je ne suis guère difficile.

— Du reste, Paris offre tant de ressources pour la cuisine ; et vous seriez habitué à vivre déhcatement que nous n'en serions guère plus embarrassés. Que mangeons-

CONFESSIONS DE SYLVÏUS. 131

nous avec les côtelettes? Des sardines, du beurre, du fromage pour terminer ?

— Très-bien, dit le jeune Soissonnais.

— Préférez-vous le vin blanc?

— Oui, le matin.

— Allons, Cartilagineux, mets-toi en course, et rapidement.

Cartilagineux fit mine de trotter, mais en restant à la même place et en tendant la main.

— Ah ! tu me demandes de l'argent? N'en as-tu pas? Le rapin secoua la tête.

— Comment, les 600 francs du tableau commandé sont déjà mangés? Diable, tu vas vite. Montre-moites li^Tes de comptes, car je crois que tu fais danser Tanse du panier.

Cartilagineux chercha vainement un li^TO de comptes quelconque.

— Je crois, dit Loth, que tu serais bien embarrassé de me montrer ton livre de comptes. Mais nous n'avons pas le tem.ps en ce moment d'examiner si tu as été infidèle envers tes maîtres. Sylvius, va chercher de l'argent.

— C'est bien loin ; cependant je vais m'habiller.

— Non, non, dit Gustave, pris dans les ficelles, je vous offre aujourd'hui à déjeuner.

— Et ce sera notre tour demain, dit Loth. Cartilagineux, crois-tu que dix francs soient suffisants ?

— C'est assez, m' sieur Loth.

— Alors cours vite, et surtout n'oubhe rien, lui dit-il en appuyant sur ces derniers mots.

Le rapin, enchanté d'échapper à tous ces interrogatoires qui le déroutaient, prit les dix francs, un panier et partit.

— Si nous mettions le couvert ? dit Sylvius.

Le provincial regardait avec surprise deux planches de bois posées par terre, formant un boyau Une tortue se promenait lentement dans ce boyau. Il prit la tortue pour l'examiner :

— Oh! dit Loth, vous dérangez l'horloge.

— Compaent, l'horloge?

— Certainement ; cette tortue est une pendule. • — Hé, hé! moqueur, dit Gustave.

— Pas du tout. Cette tortue est mon élève, et je puis dire avec fierté que personne n"a rien inventé de pareil. Aussi quel temps il a fallu pour la dresser ! Remarquez, continua lïnventeur, ces ahments qui sont placés de quatre mai-quas en quatre marques. Chaque marque vaut une heure. J'ai calculé le chemin que faisait une tortue en une heure et je l'ai mesuré. J'ai étabh le couloir, et, à force de coups et de soins, la tortue a fini par nous donner l'heure exacte. Elle est d'une régularité à désespérer feu Bréguet ; cependant, il faut nourrir exactement l'horloge.

En ce moment on entendit une voix au dehors qui criait : — C'est moi, Barrj^as. — On oumt, et un jeune homme entra cavalièrement.

— Bonjour, mes vieux. Que faites-vous? Venez-vous déjeuner avec moi à Asnières ?

— Impossible, monsieur nous a imités, dit Loth. Tu devrais même rester avec nous. Je te présente Gustave de Soissons, ami de Schanne.

— Alors je reste pour causer de Schanne. Il va bien? Allons, tant mieux pour lui. — J'ai vu le petit, dit-il à Loth tout bas.

CONFESSIONS DE SYLYIUS. 133

— i« Va-t-il revenir, Cartilagineux, lui dit Loth à Toreille.

— Je l'ai laissé chez le marchand de comestiblars, et j'ai même veillé au choix.

— Tiens, je crois qu'il arrive, j'entends monter, dit Loth.

Effectivement, on entendit un pas lourd à la porte. On frappa brutalement sans se nommer.

— Silence! dit Sylvius...

— Est-ce que ce n'est' pas votre petit domestique ? dit le provincial.

— Non ! il se nommerait.

— Ça doit être la blanchisseuse, dit Loth.

— Alors, ou\Te-lui, ditBarryas, la blanchisseuse n'est pas féroce.

— Mais si ce n'était pas la blanchisseuse !

Le provincial, fort étonné de ces mystères, regardait tour à tour les trois amis. Sylvius, gêné, alla quérir sur, la pointe de ses pieds un énorme carton de gravures et le pria de les regarder, en attendant... Gustave ne comprenait rien à cet en attendant; mais comme personne ne semblait disposé à lui donner des explications, il regarda les gravures. Un second coup très-violent, frappé contre la porte, le fit tressaillir ; les trois artistes étaient muets et immobiles comme des statues.

— Diable, dit Barryas, jai une faim de cavale. Est-ce qu'il ne va pas s'en aller, ce fâcheux?

— Comment fera Cartilagineux pour rentrer? On entendit de nouveaux pas dans Tescaher :

— Je me meurs, ditBarryas, c'est cet intrigant de rapin. Il n'a pas de flair. Ce n'est cependant pas le nez qui lui manque.

m CONFESSIONS DE SYLVIUS.

— Ecoute, dit Loth, il me semble quon parlemeate. Loth pencha la tête contre la porte, et il entendit ce '

dialogue :

— Bonjour, monsieur Barème! Vous allez toujours bien? et votre épouse ?

— Vous êtes trop bon, et la vôtre?

— Merci bien, comme le marchand de cerises, tout à la douce.

— Je viens pour M. Sylvius.

— Comme moi.

— Et vous avez frappé?

— Mais j'en ai les doigts meurtris.

— Si nous frappions encore?

Les deux créanciers frappèrent ; Loth revint pâle vers ■ ses amis :

-^ïls sont deux : Barème et Lochard.

■ — Ah! Seigneur! dit Sylvius.

— Eh bien ! dit BaiTvas, n'avez-vous pas peur'*

— îl y a de quoi. Le marchand de bois est aussi brutal qu'une bûche.

— Voulez-vous que je les reçoive, dit Barr\T*s.

— Bath! où veux-tu que nous cachions?

— Comment faire? dirent-ils ensemble.

Gustave avait quitté les gravures en voyant la mine piteuse de ses nouveaux camarades.

— Qu'est-ce que c'est? dit-il.

— Ce sont... dit Sylvius, des gens qui nous ennuient «t que nous ne voulons pas recevoir.

— Des gens mal élevés, reprit Loth.

— Avez- vous faim ?se hasarda à demanderle provincial .

— Et moi aussi, dit Barryas, fatigué du clerc de notaire.

Les deux créanciers frappèrent de manière à ébranler la porte.

— Ah! dit Sylvius, ils vont enfoncer la porte !

— Tant mieux, reprit Tony; nous les ferons condamner aux galères; la loi est précise.

— J'ai une faim, une faim finale^ dit Barryas. Laissez-les frapper, je vous jure qu'ils n'enfonceront pas la porte. Mais donnez-moi à manger. Vous devez bien avoir quelque chose à manger, un rien...

— Rien, excepté de l'huile et du vinaigre, du sel et du poivre.

— Une idée, dit Barryas. Si nous mangions J^L Gustave en salade?

— Ça ne se peut pas.

— Cependant, l'histoire nous offre des traits beaucoup plus féroces. Ugolin mangeait ses enfants, c'est connu.

— Tony, quelle heure donne la tortue?

— Quatre heures cinq. Si nous dormions? Dormir, c'est manger.

— J'aimerais mieux manger, dit Barryas. Mais que va devenir dans tout ceci Cartilagineux?

— Ce n'est pas trop l'état du rapin qui m'inquiète, c'est l'état de la nourriture. ,

— Monsieur, cria la formidable voix de Lochard, je sais que vous y êtes, je vous entends parler. Je m'en vais pour aujourd'hui, mais demain à six heures du matin je viens et je ne quitte pas votre porte. J>are à vous si vous ne me payez pas.

— Moi aussi, crut devoir ajouter Barème.

On entendit dans l'escalier des pas qui se perdaient de marche en marche.

— Couic ! hu ! terre î sauvés ! crièrent les trois arlistes en sautant de joie.

— Messieurs, dit Gustave, je vous demanderai la p'ermission de venir vous voir une autre fois. J"ai affaire aujourd'hui.

Et il s'en alla.

— Enfoncé, la province ! hurla Barryas: Cartilagineux va bientôt remonter avec le vivre. Allons-nous dévorer et manger le déjeuner de M. Gustave. Ohé!

Mais Cartilagineux ne revint pas. Ennuyé de porter les provisions, il était entré chez le marchand de vins et avait dévoré les dix francs de charcuterie.

Trois jours après il mourut d'indigestion.

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