‹ Chili et Bolivie;Chapitre 10 sur 30 · r — et plus · texte numérisé non relu

r — et plus

Voici comment FEtat envisage cette industrie : Il donnera le terrain nécessaire à la construction des usines. Il accordera également le droit d'extraire dans ses forêts, dans la région de Yaldivia, sur 8.000 hectares, pendant 20 années, tout le bois nécessaire à la carbonisa-* tion. Ces bois seront desservis par des chemins de fer conduisant à des ports où l'on garantira des fonds de 7 m. 50, l'Etat ferait, au besoin, les travaux nécessaires. De plus les transports sur le réseau de TEtat seraient assurés à raison de cinq centimes par tonne et par kilomètre. L'avenir montrera si cette combinaison a été heureuse^ Il est certain que la province environnant Yaldivia est plus peuplée que le sud-extrême et qu'il sera plus facile d'y faire vivre des ouvriers qu'il sera d'ailleurs nécessaire d'importer^ au moins pour les débuts, car ils seront très spéciaux. En tous cas, la vie sera à meilleur compte qu'ailleurs, cela n'est pas douteux pour nous. Nous savons qu'il y a dans ces régions une ancienne colonie allemande très travailleuse et très prospère, qui se livre à l'élevage et à l'agriculture ; malheureusement l'alcool de grains^ qui a servi à empoisonner les Araucans, sera trop voisin.

Les Chambres ont autorisé le gouvernemept à traiter

avec une usine française ; le Creusot, si nous sommes bien informés, jouera dans cette affaire un rÔle important Nous sommes heureux de voir que le Cldlî se décide à créer une industrie sidérurgique et que nos compatriotes aient été appelés à réaliser ce programme. Nous saluerons avec plaisir le moment où de' grandes quantités de fonte et d'acier pourront être produites par le Chili.

Dans cette combinaison, un peu compliquée, nous ne voyons pas très bien quel avantage peut avoir le gouvememenf chilien à sortir de Fargent de ses caisses, sous forme de primes dé production et surtout de garantie de revenu pour le capital employé. N'aurait-il pas été plus simple de se rendre bien compte de ce que coûtera la tonne de fonte ou la tonne de lingots et de mettre des droits proteeteors qui permettraient à l'industrie nouvelle de vivre et de prospérer. Une partie de ce projet nous semble mieux conçue : c'est d'avoir cherché à utiliser les forêts de l'État, situées dans la région de Yaldivia. Elle est moins excentrique ; les conditions de vie, dans cette contrée colonisée depuis au plus un demi-siècle, sont satisfaisantes.

On rencomtre dans certaines parties du désert d'Atacama,etplus particulièrement dans la Pampa de Tarapacay un produit minéral d'un haut degré d'oxydation, qui constitue la source diacide nitrique la plus abondante et la plus riche qu*on connaisse, le nitrate de soude. Ce nitrate se trouve, à l'état brut, mélangé d'un peu de nitrate de potasse et même de chromate de soude, avec d'assez fortes quantités de sulfate de soude et dé chlorure de sodium ; il porte alors le nom de caliche. Il se rencontre, à peu de profondeur, dans des sortes de cuvettes, dont la partie

supérieure est formée de terres argileuses et calcaires, qui ont protégé contre les influences atmosphériques^ les pluies accidentelles, ou, même la camanch^aca^ cette rosée dont nous avons parlé déjà, le dépôt salin qui nous intéresse, et qui, autrement, aurait pu être plus ou moins dissous.

Ce caliche, qui porte aussi le nom de salitrey n'a été découvert qu'en 1823 ; son utilisation dans Tagriculture, comme source d'azote, ne date que de 1830 ; ce n'est que plus tard, encore, qu'on l'employa dans la fabrication de Tacide nitrique, le poids de l'équivalent de la soude étant moindre que celui de la potasse, dans le nitre, dont on se servait auparavant, et, par conséquent, donnant une quantité d'acide nitrique plus forte pour une même consommation d'acide sulfufique.

Le nitrate de soude, extrait des nitratières du pays, est un produit d'exportation des plus importants. Le Chili, qui l'a frappé d'un droit de sortie dix fois plus considérable que l'impôt, qu'avait mis la Bolivie sur les produits de l'usine d'Antofagasta (première cause de la guerre du Pacifique), en tire, maintenant, un revenu de plus d'une centaine de millions de francs. Cet impôt est payé exclusivement par les étrangers, car les Chiliens ne le subissent pas. Comme nous l'avons vu, ils ne se servent guère d'ailleurs de cet engrais, et ils n'ont pas non plus de fabriques de produits chimiques. L'impôt en question est donc très populaire dans le pays, comme autrefois, au Pérou, le droit de sortie sur le guano. Il est à noter que l'impôt sur le nitrate de soude est, aux cours moyens de ce produit, plus élevé que le bénéfice que peut faire l'exploitant^ qui ne réclame pas auprès du gouverne-

ment, réclamation qui serait mal accueillie d^ ailleurs. Lq nitrate de soude est recherché comme engrais, d'abord pour sa teneur en azote à l'état d'acide nitrique, et ma/grë sa soude^ qui est plutôt nuisible aux plantes. Il est certain que si ce nitrate était du nitrate de potasse, il serait plu^ avantageux ; car on remplacerait 40 pour 100 de son poids, qui est au moins une matière stérile et qui a Tinconvénient d'attirer l'humidité de Tair.

Quoiqu'il en soit, ce nitrate de soude est un engrais qui trouve des acheteurs dans le monde entier.

Son prix se décompose de la manière suivante par tonne :

Droit fiscal d'exportation ... 62 fr. 50 •

Frais d'exploitation 70 à 90 fr. »

Frais de manutention jusqu'au

port et embarquement ... 10 à 20 fr. »

Fret en Europe 25 à 35 fr. »

On arrive ainsi à un total variant de 167 à 207 francs la tonne, ce qui n'est pas le compte tout à fait exact, le cours du nitrate de soude se trouvant entre 250 et 270 francs, en y comprenant tous les frais accessoires •

Ce que nous n'oublierons pas c'est que sur un prix de vente de 250 francs il y a un droit fiscal d'exportation de 62 fr. 50, ce qui constitue tout d'abord un impôt de 25 pour 100.

Nous n'avons pas à discuter l'avantage fiscal que retire le Chili d'un pareil droit d'exportation, qui peut s'appliquer sur une production de plus de 3 millions de tonnes.

Si nous effectuons la multiplication de 62 fr« 50 par 3, nous approchons de 200 maillions de francs d'impôt^

Mais, du moment qu'il est question, dans Tintérôt de tous, de développer la vente du nitrate de soude, et sa dif* fusion dans le monde entier, nous nous étonnons que le Chili ne fasse pas un grand effort pour favoriser ce développement. Il est évident que rabaissement du droit de sortie de 62 fr . 50 à 50 francs seulement, ne saurait être un trouble pour le régime financier du pays, et constituerait un fort encouragement pour les acheteurs.

Jusqu^à présent on ne comptait comme terrains à nitrat e que ceux qui en renfermaient de 20 à 60 pour 100. Il semble qee les idées se soient élargies sur cette question , car on regarde comme terrains propres à l'exploitation tout ce qui renferme plus de 6 pour 100 de ce produit précieux, ce qui est peut-être un peu optimiste et porterait à 1.700 millions de tonnes la richesse de nitrates du Chili •

Il n'est pas douteux que la consommation de cet engr ais est loin d'être à son maximum. On admet que l'emploi de 200 kilogrammes par hectare assurerait une plus-value de récolte :

pourles céréales, de 8 à 12 hectolitres,

pour les pommes de terre, de 60 à 70 hectolitres,

pour les betteraves^ de 100 à 110 hectolitres.

Si ces chiffres sont exacts, il n'y a pas à hésiter. Du moment que 200 kilogrammes de nitrate ne coûtent que 50 francs environ, on a tout avantage à faire de la culture intensive avec des engrais de ce genre.

On a parlé vaguement de découvertes de nitrates dans le sud Orànais ; la question serait particulièrement intéres^ santé pour les Français. Elle est toujours à l'étude.

Comme concurrence réelle au nitrate de soude, il n'y a actuellement que deux epgrais :

90 GHIU ET BOLIVIE

10 Le nitrate de potasse ^ qui lui est supérieur comme qualité, mais dont le prix est plus élevé ;

2^ le sulfaté d'ammoniaque, qui est le résidu du traitement des vidanges et, aussi, le produit de la combustion des houilles parla carbonisation etdeTemploi des cokes au haut-fourneau pour la production de la fonte.

Ces matières n'ont pas l'élasticité de production que présenterait le nitrate de soude par l'extension du traitement des terres salpètrées du Chili. La véritable concurrence est.plutôt dans les nouveaux engrais azotés fabriqués récemment par des procédés électriques et qui n'ont pas dit leur dernier mot, pas plus comme fabrication que comme utilisation (1). Nous trouvons, tout en nous ralliant aux avantages qu'il y aurait à développer la consommation du nitrate de soude du Chili, un peu excessif le conseil donné aux syndicats agricoles de se faire eux-mêmes extracteurs et raffineurs du nitrate de soude en achetant au Chili des terres à salpêtre pour encaisser les bénéfices que font actuellement les intermédiaires. C'est une industrie qu'il faut laisser à d'autres. La première économie à réaliser doit évidemment provenir du Chili lui-même, par l'abaissement des droits fiscaux d'exportation, ce qu'il ne Bemble guère disposé à exécuter actuellement.

D'un autre côté, si l'augmentation de consommation du nitrate de soude se développait trop rapidement, il se ferait sur ce produit une hausseregrettableàlaquelle la rareté delà main-d'œuvre viendrait ajouter une nouvelle plus-value. En ce moment, cette industrie occupe, rien qu'au Chili, plus de vingt-cinq mille ouvriers ; cependant on compte par .*

(1) Nitrate de chaux fait électriquement.

CHILI ET BOLIYIE 91

tète d'ouvrier une extraction annuelle de 50 tonnes seulement, ce qui ne concorderait pas avec la production actuelle de nitrate raffiné.

L'action bienfaisante du nitrate de soude en agriculture a été mise en lumière par les travaux de savants de tous les pays. Pour sa part, le gouvernement chilien a constitué un comité permanent du nitrate de soude, siégeant à Paris ; il fournit tous les renseignements qui peuvent être utiles aux agriculteurs et qui peuvent augmenter la consommation de cet engrais.

On a fait le relevé des terres cultivables, susceptibles d'être amendées par le nitrate de soude, rien qu'en Europe, sans compter la Russie et l'Angleterre ! on a mis en regard la proportion de terres traitées par le nitrate de soude; on voit ici, d'une manière claire toute la consommation qu'il serait possible d'atteindre, ce qui ne saurait manquer de flatter le patriotisme chilien :

rerres cultivées en hectares

Proportion traitée par

le nitrate de soude.

Pour cent.

France

Allemagne . . . .

Italie

Belgique. ... .

Autriche. . . .

Danemark . • . .

Suède et Norvège

Hollande. « . . .

Espagne

On voit quelle marge existe à la consommation du nitrate !

- Une combmaison qui nous parsutrait propre à augmenter

92 €HILI ET BOLIVIE

la consommation de nitrate de soude, serait la fondation par le gouvernement chilien d'une grande banque interna* tionale. Elle avancerait la quantité de nitrate nécessaire aux agriculteurs, et elle se paierait sur la plus-value des récoltes^ plus-value que les intempéries ne pourraient entamer d'une manière dangereuse pour la solidité de la banque, d'après ce qu'on sait.

Beaucoup de théories, plus artificielles les unes que les autres, ont été émises sur la formation du nitrate de soude. Nous avons, comme tout le monde, cherché sans succès, jusqu'au jour où nous avons connu, dans des conditions analogues, de caractère volcanique^ la coexistence du caliche et du borate de soude et de chaux. Nous pensons donc que le nitrate de soude a une origine très analogue à celle du borate. Nous savions que daïis certains gisements de caliche du désert de Tarapaca, spécialement à Test d'Iquique, on rencontrait, en petites quantités, du borate, sous forme de boules sphéroïdales ; ce n'est que plus tard, après avoir étudié les gisements d'Âscotan et de Carchote^ qui bordent, sur le premier haut plateau Bolivien, le chemin de fer d'Antofagasta à Uyuni, que notre attention a été d'abord attirée.

Mais, ce qtii a confirmé notre manière de voir, c'est qu'il existe, au nord-est de Copiapo, sur le premier versant volcanique des Andes^ à Maricunga, une lagune^ du même aspect que celle d'Ascotan (où se trouve seul du borate de soude et de chaux), mais qui renferme, en abondance et dans des circonstances de dépôt analogue, du caliche et du borate. Or l'acide borique, ainsi que ses dérivés, est connu surtout comme le produit de la condensation, dans des petits lacs ou lagoni, de vapeurs volcaniques ou sof^

fionij comme en Toscane. Que ces vapeurs d'acide borique soient saturées par Tindustrie humaine avec du carbonate de soude, pour produire le biborate qui constitue le borax^ ou que cette saturation ait eu lieu, naturellement, par la présence simultanée de sels de chaux et dei soude, la question est indifférente. Voilà une même lagune, celle de Maricunga, où, sinon simultanément, du moins successivement, il a pu se former du nitrate de soude et du borate sodo-calcaire, en quantité exploitable et dont on peut extraire, quand on aura fait un chemin de fer, toutes les quantités qu^on voudra, de nitrate comme de borate. Il y a là un indice géogénique précieux.

Qn objectera qu'il est difficile d'admettre que, dans la même lagune, puisse se former du nitrate de soude et du borate de chaux et de soude. Sans doute ; mais, si on tient compte de ce que le borate de chaux et de soude est complètement insoluble, tandis que le nitrate de soude est très soluble, il suffit d'admettre que le borate s'est précipité, dans une dissolution de nitrate de soude, postérieure» ment à la venue de sels calcaires et de sels de soude. Ultérieurement, c*est par évaporation, par concentration de la liqueur saline, que le nitrate de soude se sera déposé. Il nous semble qu'il y a là le principe d'une théorie de la formation du nitrate de soude, qui n'a d^artificielle que^ rintervention de phénomènes volcaniques. Mais, nous la rencontrons dans la nature, cette intervention, sinon partout où se trouve du nitrate de soude, du moins dans plusieurs cas. Bien que les phénomènes volcaniques^soient fort complexes, une théorie du genre de celle dont nous parlons ici, n'est-ëlle pas plus logique,, plus rationnelle, que celle qui çou^îstQ à supposer quQ ce nitrate est, le

produit de renfouiasement et de la décomposition de matières végétales ou animales, sorties de la mer et dont on n'a aucun indice probant ? Nous savons bien qa'il n'y a pas besoin d'un deus ex machina^ telles les action» volcaniques, pour expliquer la production du nitrate de potasse, par exemple, dans les vieux plâtras, de même que dans le sol arable, par transformation deTammoniaqueen acide nitrique, au besoin^ même, avec le concours de microbes.

La majeure partie des gisements de nitrate de soude se rencontre en forme de cuvettes plus ou moins pro-^ fondes, ou plus ou moins plates, suivant leur étendue et l'épaisseur du dépôt salin qui en occupe le fond. A la partie supérieure existe, d'abord, une couche sablonneuseagglomérée par une légère imprégnation saline où domine le sulfate de chaux, c'est la chuca ; au dessous^ sur uneépaisseur qui peut atteindre 2 ou 3 mètres, se trouve la costra, plus dure, composée aussi de sulfate de chaux et de quelques sels de magnésie et de soude avec un élé-«ment terreux ou bourbeux, qui est le résidu supérieur de Tévaporation de la lagune où s'est formé et déposé le sa^ litre ; enfin, au-dessous du dépôt de nitrate, comme substratum, apparaît la coba, autre dépôt de sulfate de chaux; cette coba empâte les cendres volcaniques, qui c^onstituent, jusqu'à la Cordillère, le sol du pays. Lesalitre oucaliche est d'un aspect cristallin, comme du sel gemme^ dont il a la variété de couleurs ; rarement blanc et trans» parent^ mais plus souvent rose, bleu, jaune ou vert. Sa teneur en nitrate varie de 15 à 80 pour 100| le reste étant un mélange de sel marin et de sulfate de soude.

C'est par le travail du mineur, aidé d'une poudre corn-

CHILI ET BOIXVIH 95

posée de nitrate de soude, de soufre et de charbon^ que le caliche doit être débité en morceaux de la grosseur d'un moellon. Il faut éviter d'employer une charge trop forte qui ferait trop de menu, difficile à cuber, mais plus commode dans le traitement du raffinage. Une fois le pétard de poudre inséré dans la masse et la mèche allumée, le mineur s'éloigne du trou qu'il avait fait à la pioche. La détonation produit une sorte de projection de terre, accompagnée de fumée ; de loin, on dirait une éruption de geyser.

Pour bien faire, tous les produits doivent retomber dans le trou ; le mineur y redescend alors, et trouve la masse cristalline disloquée et pas trop pulvérisée ; on remonte les morceaux, on les entasse, de manière à pouvoir en cuber aisément le volume ; car, ce sera là l'élément du salaire des ouvriers qui sont chargés de l'abatage du salitre en pierres.

Une fois le cubage terminé, des charrettes attelées de mules font le transport jusqu'à V officine^ où doit avoir lieu le raffinage du sel de soude. Il arrive aussi, dans les officines bien outillées, que ce transport à l'usine a lieu par de petits chemins de fer à voie étroite, qu'on déplace au fur et à mesure que l'abatage avance et dont les "wagonnets sont traînés par des mules. L'usine d'Antofagasta reçoit son salitre par le chemin de fer de Bolivie, à voie de Om. 75, qui, comme nous l'avons dit, a eu pour origine cette voie industrielle. Ce transport se fait, alors, par locomotives et par trains entiers ; la pente continue rend cette descente à la côte très peu coûteuse comme traction, aussi a-t-elle lieu à un tarif réduit.

Quand le mineur a extrait, du trou creusé, tout ce qu'il peut abattre de csdiche^ il pratique un autre trou analogue.

tout à côté, de manière que de proche en proche, sans laisser de piliers, tout le minéral soit enlevé.

Le caliche, arrivé à l'officine, est versé dans une sorte de fossé, qui sert de réservoir aux broyeuses ; les tombereaux ou les w^agons sont donc acculés à la rambla et la matière première est écrasée entre des cylindres pour faciliter la dissolution des sels qui la composent ; des manœuvres, armés de barres de fer, régularisent le passage des blocs. Ceci constitue un premier niveau supérieur, auquel il a fallu monter.

Les moellons de salitre, après avoir été concassés, tombent dans des wagons qui amènent ces produits intermédiaires aux cuves de dissolution. Ce sont de grandes cavités en ciment, de 4 mètres de long sur 2 de large, avec une profondeur de 1 mètre ; c'estun deuxième niveau. '

Des tuyaux de vapeur en serpentin parcourent ces cuves remplies de Teau-mère d'une opération antérieure ; Tébullition y dure cinq heures, après quoi le liquide est décanté dans un réfrigérant, d'où, par un réseau de canaux, il se rend dans des cristallisoirs, grandes cuves en tôles, peintes au minium ou à Poxyde de fer, pour en empêcher l'oxydation; ce sont les bateas ; c'est un troisième niveau. Dans certaines offîcines on compte jusqu'à plusieurs centaines de ces cristallisoirs, car la cristallisation du nitrate y dure quatre ou cinq jours et elle ne doit pas retarder le travail général. Lorsque le dépôt du sel est terminé, dés ouvriers, armés de pelles, l'extraient des cristallisoirs et il ne reste plus que la mise en sacs pour l'exportation.

Quant aux eaux-mères de la cristallisation, comme elles sont chai^géès de sulfaté de soude et de chlorure de sodium, elles finissent par être impropres à la dissolution du

salpêtre ou nitrate de soude et on les jette ; à moins qu'on n'f^nextraye l'iode que ces eaux contiennent, et dont nous parlerons plus loin.

En principe, pluâ ces eaux-mères renferment de sulfate de soude, plus il y reste de nitrate, qui ne se cristallise pas. Aussi, ridée est-elle venue à Tingénieur de l'officine d'Antofagasta , d'employer le refroidissement artificiel, pour extraire le sulfate de soude, et rétablir le pouvoir dissolvant de l'eau-mère. On l'appauvrit en nitrate de soude, par une cristallisation nouvelle, et finalement on réalise un nouveau bénéfice. Nous avons vu fonctionner cette installation perfectionnée. Comme la machine réfrigérante est plus puissante qu'il n'est nécessaire, on a adjoint la production de blocs de glace, qu'on vend dans la ville et qu'il est agréable de rencontrer dans ce pays où la moyenne de la température s'approche de 20® centigrades. De plus, le sulfate de soude extrait des eaux«mères se vend aux verreries de Lota, où il est amené à leur retour par les vapeurs, qui apportent à Antofagasta les lignites du sud.

Un chimiste allemand a découvert que la dissolution de nitrate de soude renfermait une certaine proportion de nitrate de potasse ; il a montré que le sel de potasse étant moins soluble que le sel de soude, se précipiterait le premier* Il serait donc possible, par une cristallisation ménagée, suivie d'un raffinage, d'extraire aisément du nitrate de soude le nitrate de potasse qu'il contient. Gomme le prix du sel de potasse est notablement supérieur à celui du sel de soude, on aurait l'avantage de produire un sel plus pur, tout en faisant un bénéfice non négligeable, vu les masses de sel mises en œuvre.

Les eaux-mères de la cristallisation du nitrate de soude

renferment de Tiode, le métalloïde s'y trouve à deux états : celui d'iodate de soude, et celui d'iodure de sodium. Le procédé employé^ primitivement, pour l'extraction de cet iode, consistait à traiter les eaux-mères du nitrate de soude par une dissolution de sulfate de cuivre ; il se formait de l'iodure de cuivre, qu'on envoyait en Europe, pour en extraire l'iode et le transformer en iodure de sodium

ou de potassium, forme principalement usitée en pharmacie. Actuellement la méthode que nous avons vu employer à Antofagasta est la suivante : Dans les eauxmères de la cristallisation du nitrate de soude, on fait traverser un courant d'acide sulfureux par la combustion du soufre. L'iode passe successivement de l'état d'iodate à celui d'iodure et finit par se précipiter à l'état d'iode libre, entraînant un peu d'eau. Il suffit, alors, de faire distiller cet iode pour pouvoir Tenvoyer en Europe à l'état de grande pureté.

Le gouvernement Chilien a mis un impôt de sortie sur Fiode et il s'est formé, en même temps, un syndicat commercial dont le siège est à Londres. C'est pourquoi l'iode^ qui pourrait se vendre 3 à 4 francs le kilogramme, tout en assurant un large bénéfice à l'exploiteur, se vend, grâce au syndicat, dix fois plus cher, ce qui ne tend pas à en augmenter le débouché. Il en résulte, aussi, que le syndicat de vente correspond au syndicat de production formé par l'ensemble des exploitants de nitrate de soude. Les commandes arrivent aux usines, qui sont outillées pour cette production ; et une portion du bénéfice est partagée même entre les établissements qui ne produisent pas d'iode. Les matières premières, eaux-mères iodifères qui ne servent pas, sont versées dans la Pampa ou jetées

à la mer. Il est regrettable que ces grandes quantités d'iode, qui sont perdues pour tout le monde, ne puissent pas être mises en réserve pour le cas où serait découvert un moyen pratique d'en tirer parti.

L'industrie de l'extraction du nitrate de soude est d'une grande importance pour le Chili. Non seulement c'est une source notable de revenus pour l'État, mais les populations y trouvent un travail rémunérateur; nous ne parlons, que pour mémoire, du bénéfice qu'en peuvent obtenir les grands capitaux immobilisés dans cette industrie; car ils sont presque tous dans les mains de l'étranger. Il est curieux de constater qu'en présence des bénéfices indiscutables obtenus dans l'industrie du nitrate, les Chiliens n'aient pas cherché à prendre leur part du gâteau. Dans les adjudications de terrains à nitrates, faites au nom de l'Etat, quelques sociétés chiliennes se sont présentées aux enchères ; elles ont demandé à payer dans des conditions plus favorables, et, quand les échéances sont arrivées, elles ont réclamé de nouvelles prorogations, telles qu'on n'en a jamais^ccordé aux étrangers. Le Chili possède cependant assez d'hommes riches, assez de capitaux pour participer utilement à cette industrie du salpêtre. Mais il répugne aux Chiliens d'immobiliser, par l'achat de terrains à nitrate, sans compter les frais d'installation des usines, de grands capitaux pour une industrie qu'ils aiment mieux charger d'impôts... sans courir d'autres risques que de voir la mévente de cet article d'exportation et Tétouffement par eux-mêmes de cette poule aux œufs d'or. Cette conception un peu étroite n'est pas très surprenante de la part d'un pays dont les habitants sont d'origine espagnole. L'industrie des mines où il y a quelques risques à courir

lOQ CHILI ET BOLIVIE

ne trouve pas de capitaux chiliens, tandis que Tagriculture, grâce à la régularité du climat et à la sécurité de ses produits, est plus en faveur et rapporte, sûrement, de 8 à 10 pour cent.

L'industrie du nitrate de soude emploie une maind'œuvre assez importante pour Tabatage de la matière première, le caliche et son raffinage ; d'un autre côté, la quantité de combustible nécessaire pour la dissolution^ n'est pas négligeable, aussi bien que l'éau qu'on emploie et qu'il faut se procurer en plein désert. Tels sont les principaux éléments du prix de revient du nitrate de soude.

La question de la main-d'œuvre se traduit par un salaire assez élevé, qui attire les ouvriers. Il en vient du sud du Chili, du Pérou, comme de la Bolivie. Le combustible est tantôt de la houille d'Australie ou d'Europe, aussi bien que du lignite de Lota ; il arrive aux officines d'élaboration par chemin de fer^ une fois débarqué au port le plus proche. Quant à Teau, on en trouve un peu sur place en fonçant quelques puits; mais les établissements qui peuvent le faire utilisent plutôt la conduite d'eau qui vient de la Cordillère et alimente la ville d'Iquique ; cette eau est meilleure pour la dissolution.

Pour entretenir le personnel ouvrier dans ces déserts, les compagnies sont conduites à installer des sortes de magasins, dits pulpetiaSj où les ouvriers reçoivent, au moyen de fiches équivalentes à des avances sur leurs salaires, tout ce qui leur est nécessaire. Ce commerce, qui représente une vente importante à des prix majorés de 20 pour 100 environ, permet d'empêcher le débit des^ spiritueux ou de la chicha. (ou vin doux cuit), dont la consommation: pourrait avoir quelques inconvénients. Dans'

les mines ordinaires du Chili fonctionne un système du même genre; la direction fournit aux ouvriers ce qu'il leur faut, mais la paie du solde de salaires se fait tous les trois ou quatre mois seulement, et, alors, il faut s'attendre à trois ou quatre jours de ripaille, et à un certain chômage qui s'ensuit. C'est l'usage du pays.

On se rappelle le rôle important qu'a joué le guano des îles Chinchas pour le gouvernement du Pérou qui faisait payer un droit de sortie. En raison de l'énorme consoihmation faite par l'agriculture du monde entier, de ce produit à la fois riche en azote et en acide phosphorique, cet impôt sur le guano remplaçait la majeure partie des autres ressources du gouvernement. Quand le guano fut épuisé, le Pérou, qui avait trouvé commode de faire payer par les nations étrangères les impôts dont il avait besoin pour l'entretien de son gouvernement, songea à quelque produit du même genre qui pût remplacer ce revenu, sur le point de manquer. En 1875, on expropria au Pérou cent soixante-six usines et raffineries de nitrate de soude^ moyennant environ 105 millions de francs. On fonda une compagnie fermière qui donna aux propriétaires de ces établissements et de ces mines des actions hypothécaires, garantissant, parles produits obtenus, l'intérêt et l'amortissement de ces titres.

Dans la guerre du Pacifique, le Chili, vainqueur sur toute la ligne, aussi bien sur terre que sur mer, s'empara des établissements salpêtriers de Tarapaca, qui avaient passé, en partie, entre des mains étrangères constituées en monopole d'état sous la protection du Pérou. Au mois de novembre 1879, le Chili, qui comprenait toute l'importance de cette industrie et qui ne pouvait s'en emparer

sans indemnité, fut forcé d'exproprier la compagnie fermière. Il remboursa, au prix de 2.650 francs, chaque titre, dont la valeur nominale était de 4.570 francs. Après de longs marchandages, cet arrangement ne fut conclu que dans les premiers jours de 1888 ; le Chili se déclara en même temps l'unique propriétaire des terres à nitrate. Actuellement, il en vend de pareilles aux eixchères^ dans les régions les plus favorables, soit les plus riches, soit les plus accessibles, et les mieux situées au point de vue de l'approvisionnement en eau douce et en combustible. Des chemins de fer, partant des ports d'embarquement, s'élèvent au sommet des falaises qui bordent^ sur le Pacifique, la région des nitrates de soude. De là, ils rayonnent pour relier entre elles les usines.

Disons, en passant, qu'il existe encore quelques guanos dans le nord du Chili. Ils sont loin d'approcher, comme composition et comme valeur pour l'agriculture, de ceux des îles Chinchas. Ils ne renferment que de petites quantités d'azote. Leur partie utile est limitée presque à une proportion de phosphate de chaux. Ce sel, étant peu soluble, a résisté à l'action dissolvante de la rosée qu'on rencontre dans certaines parties de la côte du désert d'Atacama.

Page 1