CHAPITRE VIII
Borate de soude. — Se) gemme. — Manganèse. — Conditions générales de la propriété des mines.
Nous avons, à propos de Torigine probable du nitrate de soude, parlé brièvement de la présence, dans les parties volcaniques des premiers contreforts des Andes, surtout dans le plateau chilo-bolivien, du borate de chaux et de soude.
Au milieu du xix® siècle, la source principale d'acide borique se trouvait dans les lagoni de la Toscane, sorte de fossés creusés de main d'homme, aux endroits où se dégageaient des vapeurs volcaniques appelées soffioni^ et qu'on remplissait d'eau. Il y avait dans ces vapeurs, avec de l'eau, de l'acide sulfhydrique et quelques autres gaz à une température voisine de 100®, des traces abondantes d'acide bcfrique, qu'on faisait cristalliser. Elles devinrent la base de Tindustrie de Tacide borique et du borax. Depuis, on a découvert une certaine quantité de gisements de matières boratées. Il y a un demi-siècle, le prix du borax était environ de 4 francs le kilogramme,
tandis qu^on peut, maintenant, se le procurer à des cours voisins de 30 centimes. Aux Indes, on a trouvé du borax naturel, ainsi qu'au sud-est de la Californie, dans des régions désertes, qui ont une certaine analogie avec le désert d^Atacama, dans la vallée de la mort (death Valley), où existent aussi des borates sodo-calciques analogues à ceux du Chili, du Pérou et du versant argentin de la Cordillère. Enfin, on connaît les borates de chaux de FAsie mineure, qui viennent s*embarquer dans la mer de Marmara. Ils sont d'une nature particulière, ne renferment pas de soude, et ils se présentent en lentilles dans des touches de gypse. Ce dernier gisement est beaucoup moins important que ceux du Chili et du Pérou, qui ont contre eux d'être un peu éloignés des lieux de consommation ou de traitement.
Il existe, actuellement, un syndicat qui a mis la main sur la plus grande partie des gisements renfermant de l'acide borique; il est à croire qu'on arrivera, ainsi, à développer la consommation de ces matières, dont l'avenir nous semble dans un emploi direct pour la fabrication de produits céramiques. L'acide borique, après avoir joui d'une grande notoriété, comme antiseptique, est beaucoup déchu de sa grandeur; en partie peut-être à cause de la préférence puérile qu'on donnait à ses larges écailles micacées, obtenues par cristallisation en présence de la gélatine. On sait que celle-ci est loin d'être un milieu antiseptique et qu'elle est employée surtout comme bouillon de culture microbienne. Le borax ou biborate de soude est, au contraire, de plus en plus utilisé comme fondant^ et son bas prix ne peut qu'en faciliter l'usage.
La lagune d'Ascotan, qui occupe une étendue d'une
trentaine de kilomètres sur une largeur de quatre ou cinq seulement, est un lac salé, sans écoulement et qui n'est jamais à sec. Cela tient à la nature du terrain et au^ pluies fréquentes qui tombent, sous Taction du vent d'est, vent dont nous avons parlé et auquel on attribue Texistence du désert d'Atacama. Cette lagune est à quelque 200 mètres au-dessous du col d'Ascotan, que traverse la voie ferrée; elle est dans une région volcanique, et, des sommets qui l'entourent, on voit encore se dégager de l'acide sulfureux avec de la vapeur d'eau. Dans cette lagune ne saurait se trouver en dissolution le borate de chaux et de soude qu'on exploite dans la région, puisque ce sel est insoluble. C'est sur les bords, formant une partie blanche et grise, suivant la proportion d'argile contenue, .qu!on rencontre le borate, mélangé de sel marin. Ce borax, mis en tas pour se dessécher un peu sous l'action du vent (il serait préférable, pour assurer mieux cette dessiccation, de faire cette opération dans des hangars, à l'abri de la pluie), est mis en* sacs et expédié à Antofagasta par le chemin de fer. C'est là que, dans des fours à réverbère, la dessiccation commencée à la mine is'achève et que s'effectue l'embarquement. Nous avions conseillé, pour éviter le transport, soit par chemin de fer, soit par bateau, du chlorure de sodium, qui se trouve mélangé au borate et que le passage au four à réverbère ne saurait enlever, de faire un lavage méthodique à la mine; on aurait ainsi une matière plus concentrée et de plus de valeur; il fallait, pour cela, creuser quelques puits et construire un lavoir simple. Nous ne savons ce qu'est devenu ce perfectionnement facile ^t si peu coûteux.
Ce borate de chaux et de soude se trouve en Amérique
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du Sud, dans les parties volcaniques des Andes. Il est sous forme d'une poudre blanche, soyeuse et un peu micacée, ne tachant pas les doigts. La gangue qui raccompagne est une argile grise, dont il conviendrait de faire la séparation par une préparation mécanique simple, en présence de Peau. Mais les richesses en borate sont si grandes, qu'on n'exploite, jusqu'à présent, que les parties blanches, qui ne renferment comme matières étrangères que du chlorure de sodium et de l'eau.
Voici quelles sont les productions de borax qui ne dépassent pas 100.000 tonnes :
Tonnes.
États-Unis 34.000
Chili 18.000
Turquie 12.000
Argentine . , 10.000
Pérou. . 8.000
Bolivie, Inde, Allemagne. . . . . . 18.000
La grande question de l'avenir des borates est dans les frais de transport. Les gisements californiens sont à plus de-800 kilomètres de San-Francisco ; il en est à peu près de même des gisements argentins, qui sont dans les Andes et doivent parcourir une grande distance pour s'embarquer à Rosario ou à Buenos-Âires. Les mieux favorisés, sont ceux du Chili et du Pérou.
La mine (TAscotan, qui est une des plus éloignées, avec celle de Garchote, sur le chemin de fer de Bolivie également, est à moins de 400 kilomètres de la côte du Pacifique.
Le dépôt le plus curieux — il renferme certainement plus de 8 à 10 millions de tonnes de borate, — est celui
de ChilcayBj entre Tacna et Iquique, dans la vallée de Camarones, Il s'étend sur 19 kilomètres de long et 9 à 10 de large ; il ne s'élève au-dessus du niveau de la mer qu'à une hauteur de 1.200 mètres, tandis que la lagune d'Ascotan, qui est presque de môme surface, atteint 3.600 mètres d'élévation; ce qui en rend l'accès plus coûteux.
Ce gisement renferme, outre du borate de chaux et de soude, du sel marin, du sulfate de soude, du sulfate de chaux. De plus, on y rencontre la concomitance du nitrate de soude, que nous avons déjà signalée, dans d'autres régions de la Pampa de Tarapaca et à Mari" cunga^ au nord-est de Copiapo : ce qui, pour nous, ne rend pas douteuse l'origine volcanique de ces deux sels remarquables.
L'épaisseur de borate varie de m. 80 à 1 m. 20 et même en certains points jusqu'à 1 m. 50. La richesse en acide borique oscille entre 25 et 36 pour 100. Pour amener le teneur à 44 pour 100, qui est la seule commerciale, on pratique, à Chilcaya (appelé aussi du nom de Surirë)^ le séchage sur le terrain, au vent et àl'air, suivi d'une dessiccation plus complète au four.
Le borate se vend à Liverpool, actuellement, suivant les cours, de 9 à 10 livres sterling la tonne, c'est-à-dire de 225 à 250 francs. Nous espérons que ce prix pourra encore s'abaisser^ pourvu que le Chili ne mette pas sur le borate un impôt de sortie, comme pour le nitrate de soude* Du moment que les produits boriques ont perdu leur réputation médicale d'antiseptiques, il faut y substituer un emploi industriel important, ce qui ne peut avoir lieu qu'avec des prix très réduits.
Le sel gemme ou chlorure de sodium, à 99 pour 100 de pureté, existe au Chili dans un gisement d'une importance exceptionnelle, d'une superficie de 32.000 hectares sur 20 mètres au moins de puissance. On trouve ce dépôt à SalsLV grandôy près Huanillos^ non loin de Tembouchure du Rio Loa et de la côte du Pacifique. Il nous semble qu'un tel gisement devrait pouvoir alimenter de sel, tout le globe, et dans des conditions spéciales de bas prix.
Il ya, au Chili, des gisements importants de manganèse, dont l'intérêt pourra s'accroître quand le pays possédera une fabrication de fer et d'acier. La difficulté est de trouver des minerais exempts de phosphore comme de cuivre, pour le traitement au haut fourneau, et la réduction en alliage de fer etde manganèse, onferro manganèse. Autrefois, on s*inquiétait surtout de la richesse en oxygène, pour la production du chlore. Actuellement, on se préoccupe plutôt de la richesse intrinsèque et de Fabsence de silice:
Outre les anciennes mines des environs de Santiago, il y en a d'autres, près de Carrizal^ en couches horizontales d'une extraction facile. Aux environs de Copiapo on a découvert du carbonate de manganèse ; mais les gisements les plus importants semblent être ceux de la.province de Valdivia.
Les richesses minérales du Chili ont été considérables et sont loin d'être épuisées ; on en découvre encore de nouvelles, auxquelles les procédés dé traitements perfectionnés donnent une grande valeur. Au début, on s'atta-
chait, naturellement, à ce qui présentait une richesse intrinsèque aussi grande que possible, soit qu'on se proposât de faire Texportation des minerais^ soit qu'on les traitât surplace. Plus tard, furent créées dans le pays des usines de traitement, dont on peut dire qu'elles ne sont, actuellement, ni assez nombreuses, ni outillées de manière à tirer des minerais le meilleur parti. Il y a encore bien à faire à ce point de vue, et la multiplication des voies ferrées donnera beaucoup de valeur à des gisements qui sont encore négligés.
Il importe, avant de passer en revue les richesses minérales du Chili, d'expliquer dans quelles conditions s y acquiert la propriété minière.
Le régime actuel des mines est très simple et très libéral, comme il convient à un pays où les gisements sont nombreux et assez variés.
Quand on découvre une mine, il suffit de s'adresser à Tautorité, dans le district où Ton se trouve, et on en fait ce qu'on appelle la dénonciation. On en demande la propriété sur une certaine étendue ; elle est acquise par le paiement d'une redevance annuelle que touche le gouvernement ; cette redevance, qui a varié, comme importance et comme conditions, est de dix piastres par hectare (environ dix-huit francs). L'autorité n'intervient, s'il n'y a pas d'opposition, que pour faire le plan de la concession aux frais, naturellement, du demandeur. C'est ce qu'on appelle faire une dénonciation en terrain vierge. Dans le cas où le gisement en question a déjà fait antérieurement l'objet d'une demande et a été abandonné, le nouvel exploitant informe l'ancien propriétaire, qui avait cessé le paiement des redevances. On réclamait cet arriéré, ce qui permet- '
tait de reconquérir la propriété primitive. Actuellement, c'est encore plus simple ; toute mine, dont on a cessé de payer les redevances, est mise aux enchères et cédée au plus offrant.
Nous sommes loin, comme on le voit, de la complication de notre régime minier, où la délivrance d'une concession dépend du bon plaisir du corps des mines, et doit passer devant le Conseil d'Etat, pour avoir sa sanction complète.
Nous n'établirons pas de comparaison ; nous dirons seulement, qu'au Chili, cette sorte de démocratisation de la propriété minière a eu pour premier effet de développer l'industrie des chercheurs de mines ou cateadores. C'étaient, en général, des' praticiens, sans instruction, qui n'avaient guère d'expérience et de valeur, que pour un petit nombre de minerais qu'ils connaissaient bien. La plupart des exploitants de mines étaient des sortes de joueurs, sans autre préparation à ce métier que le désir du gain. Beaucoup étaient d'anciens ouvriers mineurs et surtout des épiciers, qui fournissaient tout ce qui était indispensable à la mine ou aux mineurs. On appelle abilitadores ces sortes d'entrepreneurs. Il est facile de se rendre compte que l'importance des catéadores ou chercheurs de mines, ait dû être plus grande à l'époque où celles-ci n'étaient pas toutes découvertes. Tout récemment encore^ les catéadores ne faisaient guère de recherches de mines que pour le compte d'autrui. On leur donnait quelques provisions, de l'eau, de la viande séchée au soleil en lanières {charqui); ils emportaient quelques outils et une corne de bœuf sciée en long par la moitié {poTuna)^ remplaçant la bâtée pour les recherches d'or. Pendant l'absence du catéador sa famille était nourrie gratuitement.
Le catéador avait droit à la propriété du tiers des mines découvertes. Il y a peu d'exemples que cette propriété, acquise si péniblement, au péril de sa vie, ait beaucoup profité à celui qui Tavait découverte ; si la mine était achetée par un tiers, le prix qu'il en recevait pour sa part, était généralement dissipé en ripailles et ivrogneries ; la chicha de uva, ou vin nouveau resté mousseux après une cuisson destinée à le conserver quelque temps, et qui, absorbée en assez grande quantité, amène Tivresse, faisait les frais peu coûteux de cette fête. Le malheureux catéador restait, après, aussi gueux qu'avant ; il reprenait, alors, ses pénibles explorations, et comme il était rarement armé, il n'a pas manqué d'exemples où ces malheureux, surtout dans le désert ou dans la Cordillère, aient suc-^ combé à la dent des pumas ou lions sans crinière, ou même à la soif. Les catéadores sans emploi ont la ressource de se faire receleurs de minerais volés ou cangalleros (1). A l'époque de la prospérité des mines d'argent de Chanarcillo, c'était un bon, sinon un honorable métier, où on risquait, cependant, quelque peu de prison.
La race des voleurs de minerais et des receleurs n'est pas éteinte; à Antofagasta, sur la côte du Pacifique, à une centaine de kilomètres d'une mine d'or, nous avons été témoin involontaire d'une opération de minerai volé et, cela, chez un bijoutier. Il s'agissait d'un culot d'or argentifère provenant de la fusion d'une certaine quantité de minerai riche dérobé dans une mine dont nous venions de
(1) Une des grandes fortunes du Chili aurait été faite par un marchand de YolaUles, qui se livrait en grand à ce commerce illicite de minerais. Son fils, qui a été ministre des finances, il y a quelques années, aurait pu être président de la république, si son intempérance notoire ne lui avait permis d'être lucide et apte aux affaires, que dans la matinée.
faire Tétude. La provenance ne nous en semblait pas douteuse, par suite de la proportion inusitée d^argent qui s'élevait à 28 pour 100 et qu'il était facile de constater à la pierre de touche. L'opération ne se faisait pas d'une manière détournée, dans quelque pièce contiguê ou sous le manteau, mais bien dans la boutique même et d'une manière ouverte ; on n'y avait discuté un instant que le prix. On n'avait pas même employé, pour cette transformation, le procédé de certains marchands de métaux précieux de Paris, où le premier soin, après l'ouverture de la boutique, elst de mettre un creuset au feu, en attendant les voleurs ; tout contrôle disparaît dès que l'objet volé est en fusion dans le creuset. C'est dans cet ordre d'idées qu'il est d'autant plus facile de trouver des ouvriers mineurs, qu'il leur est plus commode de dérober du minerai et de se procurer des receleurs. Un bijoutier, raconte-t-on, achetait des minerais d'argent {arsenio sulfure (Vargent ou rosicler) ; comme ces minerais n'avaient pas une origine très honnête, il s'était résolu à les traiter lui-même, pour simplifier la question de réalisation de leur valeur, mais il arriva à être empoisonné par les émanations arsenicales de leur grillage.
En principe, les exploitants, sans beaucoup d'exceptions, demandaient à une mine de faire, par les produits extraits, tous les frais, pour ainsi dire, sans capital de roulement ; le vrai bénéfice ayant lieu en cas de rencontre des parties riches. C'est ce qu'on appelle être en alcance. Tandis que, dans le cas contraire, la rencontre des parties stériles ou pauvres porte le nom de broceo. L'exploitation des mines, au Chili, ayant été longtemps une sorte de loterie, au lieu d'être une. opération véritablement indus-
trielle, sciehtifîquement conduite, on peut à peine s^imaginer avec quelle incurie elle était entreprise au jour le jour, avec gaspillages et malfaçons de tous genres. Aussi, est-ce par milliers qu'il faut compter les mines abandonnées, souvent à la légère, devant le moindre éboulement, quelque venue d'^au, appauvrissement momentané, et nombreuses sont les mines qui, exploitées sans capitaux, pour ainsi dire, sans matériel suffisant ou à de trop faibles profondeurs, mériteraient d'être reprises avec les installations et les capitaux convenables.
Actuellement, et spécialement sous l'impulsion des capitaux étrangers et des ingénieurs qu'ils emploient, beaucoup de mines sont travaillées suivant les véritables principes techniques. Autrefois, on se préoccupait peu de laisser, sans remblayage, des espaces considérables, ce qui compromettait la sécurité des travaux et celle des travailleurs, par la facilité des éboulements. C'est ainsi que l'on cite aux mines de mercure de Huancavelica, au Pérou, actuellement abandonnées comme épuisées, ou, peut-être, comme mal exploitées, une cavité tellement grande qu'un vice-roi a pu, au xvixi^ siècle, y donner des courses de taureaux. Il est juste d'ajouter que dans cette mine, destinée à faire concurrence à celle d'A2maden, c'est pour le compte de l'État, qu'était exécuté le travail qui avait donné lieu à de telles cavités. Ce qui a toujours facilité de semblables gaspillages, c'est le travail à pirquen ou à la tâche. Le pirquinero, par un abus de la part du propriétaire, et, disons aussi, une entente étroite et mesquine de ses iii« térêts, n'est payé qu*à la tonne de minerai d'une certaine qualité et d'une certaine teneur. Aussi, le pirquinero est-il abandonné sans surveillance et sans direction
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dans l'intérieur de la mine, pour le plus grand détriment de celle*ci« Il y laisse, en effet, tous les stériles, tout ce qui pourrait lui causer quelque travail sans rémunération assurée. Beaucoup de mines, au Chili, ont été livrées ainsi au gaspillage par des propriétaires ignorants, qui ne savaient pas contrôler les ouvriers. Ils ne cherchaient qu'une chose, c'est de ne pas avoir la responsabilité de payer des journées. Peu à peu, et grâce à l'influence et à Texemple des étrangers, le travail à pirquen tendra de plus en plus à disparaître.