CHAPITRE XIII
Conclusions.
Nous avons déjà expliqué ce que pouvait devenir, au Chili, rindustrie, avec le concours financier et technique des étrangers. En principe, l'argent des Chiliens ne se montre pas aisément quand il s'agit de le placer dans des affaires d^un caractère industriel ; il s'offre, au contraire, volontiers pour l'emploi en prêts hypothécaires, au taux courant de huit pour cent par an. Il existe, pour chaque banque, une section hypothécaire, qui fonctionne avec la garantie de la terre et de la propriété bâtie ; c'est une sorte de crédit foncier^ qui ne s'applique ni à l'industrie ordinaire, ni à celle des mines.
On comprend, dans les conditions stables où fonctionne au Chili l'agriculture, à la faveur d'un climat si favorable et si régulier, qu'un placement de ce genre soit très apprécié ; aussi, les propriétaires du sol sont-ils très disposés à chercher le développement de leurs domaines ; ils achètent des terres dans les ventes publiques, que fait le gouvernement par exemple ; ils se font aider par les banques
hypothécaires; on crée des titres qui sont vendus à la Bourse. Les gens qui gagnent de l'argent dans les mines, considèrent les bénéfices ainsi réalisés, comme se trouvant plus en sûreté, si on les place dans Fagriculture, qui donne une moisson tous les ans, que de les employer de nouveau dans d'autres affaires de mines ou d'industrie. Des placements industriels pourront produire davantage, si ces établissements prospèrent et sont en alcance, mais ils peuvent aussi ne rien donner, si les filons se stérilisent, si les prix des minerais perdent de leur valeur.
On nous citait un étranger qui, chargé de mettre dans les mines un certain capital, avait fait le raisonnement sui> vaut, qui ne fut pas du goût de ses) commettants : Tagriculture rapportant largement 10 pour 100, si j'achète une propriété territoriale pour la valeur de la moitié du capital qui m'est confié, j'assurerai, ainsi, un intérêt de 5 pour 100, au moins, au capital total ; quant à l'autre moitié du capital, mise dans l'industrie des mines, elle donnera le revenu qu'elle pourra, qui s'ajoutera aux 5 pour 100 déjà assurés, d'autre part, au moyen du fonds agricultural.
Cette tournure d'esprit des Chiliens est défavorable au développement du travail des mines et de l'industrie en général, mais elle permet aux étrangers^ plus hardis que les gens du pays, de s'intéresser aux affaires plus risquées sans doute, mais susceptibles de bénéfices plus élevés.
Au point de vue commercial, les Français peuvent jouer, en ce pays, un rôle important, car nos produits sont généralement appréciés, surtout pour les questions de modes et de bon goût. Ce qui manque principalement, pour le développement de notre exportationy c'est Vaide
financièrey et V encouragement donné par les fabricants. Nos grandes banques, dans les caisses desquelles se concentre si facilement notre épargne, pour un intérêt nominal, ne sont organisées que pour faciliter les grands placements internationaux, et leur capital n^est amené à une importance si grande : cent, deux cents millions et plus, que pour pouvoir prendre une part notable dans ces genres d'emprunts ; quant aux déposants, on met bien des coffres-forts à leur disposition, moyennant une location; mais, on ne leur donne pas la manière d'y mettre quelque chose.
Dans ces pays d'Amérique du Sud, l'Allemagne développe beaucoup son commerce, et, pour cela, ses fabricants, aidés par les banques nationales, donnent de grandes facilités aux commerçants. C'est par de très longs crédits, s' étendant jusqu'à une année et plus, par des ventes en consignation, où le paiement de la marchandise ne devient exigible qu'après la vente et comprend une commission raisonnable, qu'on arrive à faire adopter les articles allemands. Nous pouvons citer un de nos amis, qui ayant besoin, pour outiller une fonderie de métaux, d'une certaine longueur kilométrique de voie étroite, s'était adressé au représentant de la société française qui s'occupe exclusivement de cette industrie. On lui répondit qu'on n'avait rien en magasin, mais qu'il pouvait faire une commande, qui lui parviendrait en quatorze mois, moyennant paiement, d'avance, d'une fraction de la commande, et le solde trois mois après la réception. Une maison allemande qui tenait les articles analogues d^un fabricant bien connu de Berlin, pouvait livrer immédiatement le matériel, et donnait six mois de crédit pour le paiement. Naturellement, l'affaire fut conclue avec la maison allemande, dont les prix, n'étaient
pas plus élevés que ceux de la fabrique française, la qualité étant aussi bonne d^ ailleurs.
De plus, contrairement aux manières de faire des fabricants français, les Allemands cherchent davantage à satisfaire le goût des consommateurs. Un exemple : nous avons vu employer, beaucoup, des sortes de blocs-notes, en papier réglé, de la dimension des lettres de commerce ; cette fabrication française, des usines d'Angoulême, se trouvait imitée par des fabricants allemands, mais le papier était notablement plus mince et l'article pouvait s'établir à un prix un peu plus bas.
Il faut de gros capitaux pour faciliter le crédit consenti par les fabricants aux détaillants, sans doute; il faut encore plus avoir un pied dans le pays pour connaître la solidité des acheteurs, ce qui devrait être le rôle de banques françaises, dans des succursales àTétranger.
Il y a lieu de modifier les mœurs industrielles, commerciales et financières ; c'est une innovation qui n'aura lieu que le jour où les banques ne trouveront plus de déposants aussi faciles^ et où ceux-ci ne se contenteront plus de se servir de ces grandes banques uniquement pour payer les chèques qu'ils tirent sur leurs dépôts. Il est temps que les industriels français trouvent une aide plus grande de la part des banques, et, pour cela qu'ils soient en mesure d'augmenter le crédit qu'ils peuvent et doivent faire à leurs acheteurs à l'étranger.
Le développement des affaires des commissionnaires en marchandises est non moins désirable ; seuls ils connaissent bien les questions de change et peuvent avoir des renseignements exacts sur leurs clients.
Nous avons eu l'occasion de rencontrer, au Chili, un
agent d'une des plus importantes banques françaises; il cherchait à nouer des relations avec des établissements miniers et métallurgiques, pour la vente de leurs produits (cuivre, argent en barres, etc.); il ne déairait courir aucun risque. Il ne tarda pas à comprendre que ces produits avaient déjà preneurs, dans la personne de ceux qui avaient avancé de Targent à ces établissements, sans garanties spéciales, que leur bonne réputation. Cet exemple synthétise la manière française de comprendre la profession de banquier : refuser de l'argent à ceux qui vous en demandent sous une forme quelconque, avances, prolongements de crédit, et en offrir à ceux qui n'en demandent pas et qui présentent une surabondance de garanties. Le mouvement continu et croissant des capitaux français vers l'étranger décidera peut-être les grandes banques françaises à introduire quelques heureuses modifications dans leur régime. En tout cas, il est juste de noter que les établissements de crédit d'Allemagne cherchent, auprès de nos négociants, quand ils connaissent leur solidité et leur manière d'opérer, à leur avancer des capitaux ; les banques françaises s'y refusent en général si on ne leur donne pas ce qu'on appelle des garanties, des titres, etc.. Il est cependant trop évident que si on avait des valeurs réalisables pour se procurer de Targent, on n'irait pas chercher les banquiers, qui ne donnent pas leurs services pour rien; on s'adresserait à un agent de change et on réaliserait ces valeurs.
Notre avenir commercial au Chili, de même qu'en bien d'autres pays, dépend donc d'une compréhension plus large, moins timide, des affaires.