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CHAPITRE PREMIER

Situation de la Bolivie. — La division en départements. — Répartition de la population. — Gouvernement. — Armée. — Voies d'accès. — Indiens Cholos.

La Bolivie est une ancienne dépendance de la capitainerie et de la vice-royauté de Lima. Elle constituait le Haut-Pérou.

Elle n'a pris le nom de République de Bolivie qu'au premier quart du xix* siècle, au moment du grand mouve-

ment libérateur illustré par le nom de Bolivar.

La Bolivie a une étendue de deux fois et demie celle de la France, pour une population * dix-huit fois plus faible. Elle est de forme plus ramassée'que le Chili, ayant seulement 23"* de latitude, au lieu de près de 40® d'extension. D*un autre côté on passe de 300 mètres de hauteur, dans la partie orientale, à plus de 4.000 mètres dans la région centrale. On comprend qu'avec un écart en latitude

de 2.500 kilomètres et de près de 4.000 mètres en altitude, il y ait les éléments d'une grande variété de climats , accompagnée d'une égale diversité dans les produits agricoles.

On sait qu'au Mexique, autre république formée aux dépens des colonies espagnoles^ on a été conduit, par la grande variété de hauteur au-dessus du niveau de la mer, à diviser le pays en trois parties, qui diffèrent également par les conditions de leur vie civile et celles de leur agriculture.

Nous distinguerons donc, comme au Mexique :

A. La région des terres froides ou des hauts plateaux. (En espagnol, Altiplanicie).

B. La région des terres tempérées.

G. La région des terres chaudeSy confinant aux parties sauvages du Brésil.

Au point de vue politique, nous trouverons à établir les distinctions suivantes :

Départements. Habitants aa total. Habitasta

Terres froides. par kilomètre carré»

La Paz . 346.139 3,2

Oruro 111.370 ' 1,99

Potosi. 237.925 1,60

Chuquisaca (Sucre) . . • 133.349 0,65

Terres tempérées. ' / .

Tarija 62.824 2,70

Cochabamba 196.766 0,26

Santa-Cruz 97.187 0,20

Terres chaudes.

Béni (Trinidad) 16.744 0,05

On voit que, quelle que soit la partie considérée, la densité de population y est très restreinte. Quand il faut dans un pays parcourir une centaine de kilomètres pour rencontrer deux habitantSy il faut s'attendre à une prospérité médiocre, qui devient certaine alors qu'en se transportant sur les points où la condensation est la plus forte, on ne trouve que trois habitants par kilomètre carré.

Une autre considération, plus importante, s'il est possible, c'est la manière dont est composée cette population si clairsemée. Sur un chiffre de deux millions au maximum (i) il ne faut pas compter plus de 200.000 blancs, d'origine espagnole principalement, les étrangers étant en petit nombre; le reste de la population se compose d'Indiens ou de métis.

On comprend alors que les agglomérations n'atteignent pas, dans les villes, des chiffres élevés.

Habitants.

La Paz de Ayacucho 45.000

Sucre (Chuquisaca) 26.000

Cochabamba 19.500

Potosi 12.000

Santa Cruz de la Sierra 10.300

Oruro 10.000

Pulacayo-Huanchaca 8.000

Tarija 8.000

Tupiza 3.500

Cinti . 2.000

Trinidad du Béni 1.800

(1) Nous ferons observer que les recensements sont peu fréquents et faits superûciellement, très probablement.

On eéi plutôt étonné, qu'avec une population réellement de souche européenne, ne dépassant pjas ce chiffre de deux cent mille personnes, on ait pu constituer une république d'apparence convenable, ne tombant pas dans l^s excès des gouvernements de Saint-Domingue.

Après une série de présidents d'origine militaire, le pouvoir était passé aux mains d'une série de civils^ issus en p^énéral de la prospérité des mines ; mais les dernières commotions oùt ramené au pouvoir un élément politique où dominent d'anciens officiers, qui ont joué un rôle dans la révolution à la suite de laquelle la capitale a été déplacée.

Cependant l'armée ne se compose que de trois mille soldats, au moins sur le papier. Ce sont^ en grande partie, des Indiens ou des sang-mélés, et le commandement est exercé par de nombreux gradés de sang espagnol. Il existe aussi une garde nationale^ qu'on évalue à soixante-quatre mille hommes. Ils ne passent pas pour être instruits, ni très entrati\és aux exercices militaires ; et leur influence dans la dernière guerre, contre le Chili, malgré l'aide du Pérou, n'a pas empêché une défaite complète d'où le pays ne s'est pas relevé.

Outre le président et des vice-présidents^il y a des ministres et des 'Chambres élues par un suffrage qui n'a rien d'universel. On ne comprendrait pas très bien d'ailleurs

des votes qui seraient émis par une majorité écrasante de

près de dix Indiens, descendants des Incas, contre un élément de sang^ blanc.

Le président et les deux vice-présidents sont élus pour quatre ans. Il.y a cinq ministres. Le pays j'usqu'à ces derniers temps, espérant toujours se faire rétrocéder par ses vainqueurs, soit un port sur le Pacifique, soit une bande

(le terrain loi appartenant en propre et qui pût constituer une route vers la mer, n'avait voulu conclure qu'une trêve (tregua). C'est récemment qu'on a signé la paix dont la condition principale, sans aucunerétrocession de territoire, a été la construction par le Chili, et à ses frais, d'une ligne de chemin de fer partant d'Oruro et de la Paz pour aboutir, par une voie très courte^ à un bon port sur le Pacifique, Arica dans la province de Tacna. La distance étant plus que moitié moindre que par la voie anglaise de Uyuni, Calama, Antofagasta, et le terrain ne présentant pas de difficultés faites pour entraîner des travaux d'art coûteux ou un profil difficile à exploiter, peut faire espérer d'assez grands abaissements de fret, soit à la montée, soit à la descente.

Jusqu'à présent, la Bolivie ne pouvait atteindre la côte du Pacifique et sortir de son isolement au milieu des terres et des montagnes, que par deux voies :

1^ La voie d' Antofagasta, où la distance était fort longue avec tracé très indirect, et où le fret de montée était double de celui de la descente. C'est la voie anglaise, construite par la Compagnie minière de Huanchaca.

2* La voie péruvienne y par Puno sur le lac de Titicaca^ Aréquipa et le mauvais port de MoUendo, où les navires sont battus par les vents venus de tous les coins de l'horizon, sans compter un ressac aussi fort que sur les côtes de Guinée. Le fret de montée est trois fois celui de la descente.

La voie chilienne, partant de l'excellent port d'Arica, peut aboutir rapidement, et, sai)s difficultés d'exploitation, par un chemin plus court, au cœur de la Bolivie. Plus de la. moitié de la route est en territoire bolivien,

dVne nature malheureusement inculte et déserte, dès qu^on a franchi la Cordillère et qu'on dépasse la hauteur de 3.500 mètres.

Il est regrettable, sans doute, que le point d'arrivée sur le Pacifique soit un port chilien, dont la clef reste entre des mains non boliviennes. Mais les Boliviens auront toujours le bénéfice d'un bon port d'atterrissement, avec une voie plus courte et certainement plus économique.

La vie industrielle et commerciale de la Bolivie peut être modifiée très avantageusement, pourvu que ce pays ne s'endorme pas dans ses mauvaises voies de communia cation, et, qu'il trouve le moyen de faire parvenir des chemins de fer dans toute l'étendue de son territoire. Le besoin de la diffusion des chemins de fer se fait encore plus sentir qu'au Chili, où les distances sont moins grandes ; quand elles sont trop longues d'ailleurs, la mer aide à les parcourir.

Nous avons dit, déjà, que la population indienne surpassait de beaucoup les blancs d'origine espagnole et les métis. Le croisement d'indiens, et, surtout d'indiennes, avec les éléments de descendance européenne, constitue les cholo8 et les cholas. En général, on sera plus près de la vérité en disant que ces produits mixtes ont pris les vices des deux races plutôt que leurs qualités, cequiarrive assez souvent, dans des cas analogues.

En Bolivie, pour une raison physiologique qui nous échappe, le cholo a une tendance à devenir bouffi, tandis que son teint reste plutôt hâlé ; cet excès d'embonpoint contraste avec les formes sveltes des Indiens purs, qui sont renommés pour leur endurance et pour la vitesse avec laquelle ils font le métier de courriers ou de postillons a

pied, dont le service était déjà organisé au temps des Incas. On prend généralementi même quand on voyage à cheval, un guide qui suit très allègrement le pas des montures. On ne sera pas étonné d'apprendre qu'à ces hauteurs, supérieures en général à trois mille mètres, Tallure courante n'est, pour les chevaux et pour les mulets, que le pas plus ou moins allongé et qu'il n'est guère question du trot que par moments. En général, on attend que la glace ait fondu dans les ruisseaux pour partir le matin vers huit heures, quand le soleil a déjà fait sentir son action. On s'arrête peu, une demi-heure environ, vers midi pour faire un repas, sans prendre la peine de desselleries animaux, qui portent les bagages et la literie. On repart ensuite pour jusqu'à six et huit heures du soir, suivant la distance du relais.

Ces relais ou postas se composent, en général, d'une grande cour entourée de murs, renfermant des greniers pleins d'orge. Tout autour sont des bâtiments bas où habitent des familles indiennes, avec des cuisines. Sur un côté, sont de petites salles servant aux voyageurs et qui se composent d'une sorte de pavage, avec des cubes d'argile battue sur lesquels se place la literie ; il y a également quelques chaises et une table. C'est d'un confortable élémentaire qui permet surtout de se soustraire au refroidis*sement nocturne, pendant que les animaux, dans la cour où est étendue l'orge en paille, se promènent au milieu des volailles. On profite, en général^ de l'habileté des Indiennes, pour se faire faire des œufs à la coque, ce qu'elles peuvent réussir proprement, et on y ajoute quelque conserve.. Voilà à quoi se réduisent les hôtelleries du pays, où les frais sont en rapport avec la simplicité du service.

On rencontre aussi des cholas ou métisses. Elles ont toujours la figure un peu large, comme les cholos, ce qui leur ôte de la finesse. Leur vêtement est assez singulier. Elles ont des jupes superposées en une étoffe de laine pelucheuse, de couleur très voyante et de nuances vives, la &ayeta. Ces jupes ou pollieras sont froncées à la ceinture et sur une certaine hauteur, ce qui donne aux cholas une sorte de balancement original analogue à celui de nos danseuses, d'autant plus que ces jupes sont assez courtes. Elles ont avec cela des bas bien tendus et des bottines lacées. Elles portent, comme toutes les femmes boliviennes, un feutre rond de forme masculine à fond sphérique. Ce costume semble une réminiscence de celui des femmes espagnoles du temps qui a suivi la conquête et il n'a pas dû beaucoup changer depuis plusieurs siècles. Sans être positivement gracieux, cet accoutrement vaut mieux que le délabrement des Indiennes, vêtues d'une chemise d'étoffe noire, tissée de leurs mains avec la laine du pays ; elles sont presque toujours chargées de gros paquets formés d'une étoffe djB laine nouée par les quatre coins ; elles ont toujours Pair d'être en déménagement.

Les Indiens portent des pantalons d'étoffe de laine, de couleur sombre ou fauve, recouvrant un autre pantalon de toile blanche, généralement propre. Ils vont ordinairement nu-pieds, avec des jambes nerveuses et bien musclées qui apparaissent sous leurs pantalons assez souvent relevés. Ils marchent vite, courent même sans difficulté.

Une habitude du pays, c'est de mâcher des feuilles de -coca (1), renfermant un alcaloïde, la cocaïne. Le goût de

(1) Brythroxylon Coca, famille des Erythroxylées.

cette plante n'est pas désagréable, il est douceâtre. Il semble que pour résister à la raréfaction de Tair, on ne puisse s'en passer, pour travailler et pour faire de longues marches. Au Pérou, dans une mine à 5.200 mètres de hauteur que nous visitions, nous nous rappelons avoir vu le travail interrompu faute de coca pour les ouvriers. C'était pendant la guerre civile entre les partisans de Piérola et ceux du cholo Cacérès, alors président en fonctions. Voulant faire reprendre le travail dans cette mine de plomb argentifère, nous n'hésitâmes pas à renvoyer à Puno, d'où nous venions à deux journées de marche, dont une montée de 2.000 mètres au-dessus du niveau du lac de Titicaca (1), pour en ramener un chargement de coca.

Sur les chemins du pays, il existe, principalement aux cols élevés, des tas de cailloux, auxquels les passants, obéissant probablement à une superstition ancienne, ajoutent leur contingent; mais en même temps, ils lancent sur ces tas de cailloux la chique de coca qu'ils mâchaient, ce qui produit un effet curieux. On appelle ces tas de pierres des apachectas.

(1) En indien : tili, étain, caca, plomb.

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