CHAPITRE II
Terres froides ou hauts plateaux. -- Altiplanicie. — Végétation. — Ancienne mer intérieure. — Terres tempérées. — Terres chaudes. — Yungas et forêts vierges.
La région des terres froides de la Bolivie est contiguê au Pérou et au Chili, par leurs frontières orientales et par les premiers contreforts de la Cordillère des Andes, de caractère plutôt volcanique dans cette partie.
Les terres froides ou terres hautes (altiplanicie) sont des plus intéressantes. Les voyageurs y sont sujets au mal des montagnes, qui porte le nom de puna oû soroche^ causé par la raréfaction de Tair. C'est au-dessus de 3.000 mètres que ce phénomène se fait sentir.
Il y a une acclimatation indispensable, qui, pour certains tempéraments, demande quelquefois plusieurs mois. Le sommeil est interrompu par des insomnies plus ou moins désagréables ; elles sont accompagnées d'une grande lucidité d'esprit, le besoin de dormir ne se faisant plus du tout sentir. En réalité, la diminution de la pression atmosphérique amène une accélération des mouvements respira-
toires. Il y a là un problème physiologique qui s'explique clairement et simplement : pour compenser la diminution de la teneur en oxygène et mettre cependant le sang veineux en contact régénérateur suffisant, il faut faire passer plus d'air dans les poumons et, par suite, augmenter d'autant leurs mouvements, ainsi que ceux du cœur.
D'un autre côté, le corps humain se contente de repas moins fréquents, la digestion étant plus lente à se faire.
Un mélange de chlorhydrate de cocaïne et d'antipyrine, en cachet, réussit à dissiper cet état de malaise qui amène des maux de tète et même des vomissements. Il convient aussi, pour combattre la sécheresse de Tair, analogue à celle qu'on constate sur les glaciers des Alpes et qui est désagréable par les maux de gorge qu'elle peut causer, de se voiler la figure, et surtout de se graisser abondamment les lèvres avec du beurre de cacao, par exemple ; autrement, leur peau s'enlève, elles restent sanguinolentes, ce qui est fort gênant pour manger ou boire. Les coups de soleil doivent également être évités, au moyen d'un bon casque ou d'une étoffe blanche, propre à protéger le cou contre la radiation solaire. Si les nuits sont fraîches, sur ces hauj;eurs, au point de produire de la glace sur les ruisseaux et.les flaques d'eau, les journées sont très ensoleillées en toute saison. La grande pureté de l'air, par un ciel en général sans nuages, donne lieu à de beaux effets de lumière. Encore plus que dans TAtacama^ réchauffement de l'air amène au contact du sol des équilibres instables, qui produisent beaucoup de mirage; Les montagnes prennent des formes arrondies ou lenticulaires, qui semblent , indiquer une action latérale différente pour la montagne et pour la plaine. Cela rappelle ce qu'on voit sur la Méditer-
ranée, dans TÂrchipelpar exemple, où, au loin^ les caps se relèvent et se soulèvent au-dessus de la mer ; c'est ce qu'on appelle, dans le Sahara, des réfractions latérales ou mirages latéraux.
~ La végétation la plus abondante, sur les hauts plateaux de la Bolivie, est une sorte de broussaille qui porte le nom de tola (1). Les animaux ne semblent guère en manger ; cette plante qui a, en un peu plus grand, le port de Valfa a/ricazn, se coupe et se fait sécher comme du genêt ; on en fait du feu. On y mêle généralement une autre plante très curieuse, qui, étant plus ligneuse, a un peu plus de tenue. Cette plante qui tapisse la surface des Andes, au-dessus de 3.000 à 4.000 mètres seulement, ressemble à un lichen ; c'est en réalité une ombellifère ramassée et agglomérée qui ne semble pas avoir de tige et forme des plaques brunes ou vertes (2). En outre, se trouvent des herbes appelées pasto bravOj qui ont un peu la consistance du roseau et qui peuvent servir de pâturage.
Le vrai chauffage se fait avec la taquia ; ce sont les excréments de Hamas en forme de grains noirs de la grosseur d'une olive. Les Indiens les ramassent avec soin, les soustraient à la pluie pour les faire sécher et les transportent dans des sacs d'étoffes de laine de couleur sombre. C'est l'objet d'un commerce ; et nous avons, avec cette matière, alimenté des chaudières et fait marcher une machine de vingt-cinq chevaux. On est étonné de voir des trains circuler avec un chargement de taquia, et des grandes usines comme Poopo ou Machacamarca (près d'Oruro), faire marcher leurs fours de grillage, de minerai»
(1) Baccharis tola, d'unç famille voisine des Crucifères.
(2) Yarcta Acaulis (Ombellifères).
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d'argent et leurs appareils de broyage, avec cette matière^ qui a la consistance des crottes de chèvre ou de mouton» Quand on saura que la houille revenait, dans ces parages, à plus de 200 francs la tonne, on comprendra à quel point la taquia peut être précieuse. Quoique son pouvoir calorifique ne soit pas très élevé, c'est un combustible plus avantageux que la tola, qui flambe encore plus vite. Dans ces régions si sèches, on s'explique que les combustibles deviennent facilement très inflammables.
Pour amener Thomme à séjourner dans des contrées où il faut tout apporter^ où l'orge pousse, mais mûrit à peine, il a fallu des raisons puissantes, dues à la richesse minérale du pays.
Nous venons de montrer ce qu'offraient ces régions comme pâturages et comme combustibles ; les autres ressources sont encore plus misérables. Les légumes peu* vent pousser, mais encore faut-il en prendre soin. Un& chénopodée, voisine de la betterave, le quinoa, donne una graine plus fine que du chènevis ; elle est' comestible et elle forme une sorte de bouillie qui n'est pas mauvaise.
Dans les terres froides, et ceci est assez surprenant, les Indiens ne semblent pas connaître et comprendre Tusaga du fumier et des restes de litières des animaux ; dans le» postas, où le fumier et la paille d'orge ne manquent pas, on voit ces matières négligées, et laissées au dehors sans utilisation.
La partie haute de la Bolivie est formée par le soulève* ment des Andes, dont une fraction constitue plus ou moins la frontière entre le Chili et le Pérou ; l'autre compose une arête, qui traverse le pays avec des pointements élevés dépassant 6.000 mètres, comme le Névado de SoratSL et
le Névado d7ZZimani, le tout formant un ensemble qui porte le nom de Cordillère Royale (Gordillera Real).
Entre la Cordillère occidentale et la Cordillère royale s'étend un plateau dépassant 3.500 mètres de hauteur {altiplanicie). Le soulèvement des Andes, qui a donné lieu à la production de cet énorme massif, semble antérieur à celui de la partie moyenne du Chili. Ce dernier ne montre pas de terrains inférieurs aux formations jurassiques ou tertiaires, tandis qu'on rencontre, dans la Cordillère royale, des terrains schisteux et des grès rouges. Cependant, il est assez curieux que la formation permecarbonifère soit absente. A la hauteur de Lima, sur le chemin de la Oroya, il existe bien du combustible minéral ressemblant à de la houille, mais qui pourrait plutôt être un lignite. Les cendres de ce combustible, noir et brillant, présentent cette particularité d'avoir une certaine proportion de vanadium. Cette singularité, qu'on n'a pas signalée en Bolivie, se retrouve au sud de Mendoza, à San Rafaël en Argentine, où les couches de ce combustible, probablement tertiaire, sont renversées au point de se trouver en tranches verticales. Ce sont donc les terrains siluriens ou dévoniens, sous forme de quartzites ferrugineuses, qui seraient les représentants les plus anciens des terrains stratifiés ; le reste se composerait principalement de porphyres et de ces roches trachytiques auxquelles on a donné le nom peu explicatif d'andésites. Un fait, sur lequel l'attention n'a pas encore été fortement attirée, c'est l'existence (entre les deux Cordillères, celle occidentale et celle centrale ou royale) d une immense mer, dont les vestiges seraient le lac de Titicaca, dont la surface égale dix fois celle de notre lac de Genève,
et qui ne serait pourtant que la dixième partie du Lac Supérieur entre les Etats-Unis et le Canada.
En cherchant, aux environs de Poopo, à étudier un gisement de carbonate de chaux, qui ressemblait à des coraux blancs, nous avons constaté l'existence, sur une grande longueur, peut-être d'une centaine de kilomètres (en accrochage à une hauteur d'une quarantaine de mètres contre les flancs des montagnes de nature porphyrique), d'un banc de corail blanchâtre.
Ce banc de corail, qui servait de carrière à pierre à chaux, et qui donnait un produit très pur, se composait d'espèces voisines de ce que nous avons rencontré ultérieurement dans le golfe du Mexique, auprès du Yucatan. C'étaient des mœandrinas, astrœas et porites, très nets et en parfait état, car il n'y avait eu aucun transport. Cela formait, à une hauteur assez élevée au-dessus du niveau actuel, une zone de niveau facile à reconnaître par sa couleur blanche et son placage contre les montagnes porphyriques.
Il restait à s'expliquer comment on pouvait rencontrer à 3.750 mètres de hauteur une semblable formation corallienne, qui n'avait pas subi la transformation siliceuse, qu'on retrouve dans le coraî rag du jurassique. On sait que les coraux ne sauraient vivre à plus d'une vingtaine de mètres au-dessous du niveau de la mer, ni dans une eau qui n'aurait pas une température moyenne au-dessus de 20 à 25^ centigr. D'un autre côté, le lac de Titicaca n'est pas salé, tandis que son exutoire, de plus de 200 kilo* mètres de longueur, le DesaguaderOy est salé et vient se jeter dans le lac de Poopo peu éloigné de cette longue bande de coraiL
Il nous semble qu'il n'y a qu'une manière simple d'expliquer ces différents faits : au moment du soulèvement des Andes, une mer immense, qui aurait occupé toute ValtiplSLuicie entre la Cordillère royale et la Cordillère occidentale, se serait soulevée de l'Océan Pacifique jusqu'à près de 4.000 mètres de hauteur et se serait plus ou moins lentement évaporée et desséchée. En même temps , le lac de Titicaca se serait dessalé sous l'action des pluies d'eau douce alimentant son bassin. La température s'abaissant aux environs de 10® en moyenne, les coraux, après une lutte d'un certain temps, auraient disparu, tandis qu'il se faisait des dépôts de sel, notamment dans la plaine aux environs d'Uyuni, où se voit actuellement une énorme saline. Il existe, entre le lac de Titicaca et celui de Poopo, d'autres dépôts de sel, que ronge le Desaguadero, et qui communiquent à celui-ci sa salure. Il a fallu, sans doute , un grand pouvoir calorifique pour amener un tel dessèchement ; il existe encore actuellement et le dessèchement du lac de Poopo, qui se continue de nos jours, en est la preuve.
Nous nous trouvons en présence du fond d'une ancienne mer, dont on voit les limites grandioses quand on s'élève, au sortir d'L^yuni, sur la route de la mine d'argent de PuZacayo-ffuanc/iaca, dont nous parlerons plus loin.
A l'ouest et au nord-ouest, se dresse un cirque majestueux de cimes blanches, parmi lesquelles s'élève la fumée des volcans que nous avons longés, en sortant de l'Atacama et en montant au col d'Ascotan : le San Pedro, l'Ollague, et plus vers le nord, le Sajama fument encore et la double cime du Tacora. A l'est, nous sommes trop près de
la montagne ; nous pouvons cependant distinguer, à l'horizon, le massif de Quimzsi Cruz ou des Trois-Croix. Enfin au sudy les montagnes de LipeZy et la Cordillère blanche du Chili.
C'est un magnifique point de vue, que nous ne saurions trop recommander, avec son ciel sans nuages et ses premiers plans qui forment un océan verdâtre de tola tout tacheté de sel. La pureté de Pair permet de n'avoir comme limites de la vision que la rotondité de la terre.
Pour avoir un autre point de vue des hautes terres, il faut se placer sur les flancs du Pic de Potosi. C'est alors un enchevêtrement de montagnes, où il est difficile de distinguer les plus hautes cimes comme le Nevado d'IUimani, par exemple. La neige s y montre en moins grande quantité et le roc nu apparaît davantage. Quand on part du massif, imposant par sa hauteur, qui constitue l'ossature de la Bolivie et qu'on s'éloigne dans toutes les directions, on voit s'abaisser peu à peu le niveau général ; et le meilleur moyen de s'en rendre compte, c'est de suivre les cours d'eau qui se rendent dans les deux bassins du Rio de la Plata et de l'Amazone.
La première étape constitue ce qu'on peut appeler les terres tempérées : l'air se réchauffe peu à peu, la végétation, qui était pauvre, s'enrichit progressivement. Le sol, qui était porphyrique ou rugueux, sous forme de frachyte andésitique^ se délite en produisant des sables et des argiles, les cailloux entraînés par les torrents se brisent ou s'usent peu à peu parla fonte des neiges et forment de la terre végétale. On sort de l'aspect sévère des hautes montagnes.
Ces terres tempérées forment des plaines herbeuseS| au
sud, vers le rio de la Plata et ses affluents jusqu^aux frontières de la République Argentine.
Vers l'esté la végétation herbacée se change en forêts denses et vient se perdre contre le Paraguay,
Plus au nord et au nord-ouest, en même temps que s'abaisse le niveau général jusque vers 300 mètres, Tinfluence de la proximité de l'Equateur se fait sentir davan-> tage ; la végétation prend une grande splendeur, nous arrivons aux Terres chaudes et aux forêts vierges.
Celles-ci sont voisines du Matto-Grosso et de VAmazonas, qui font partie du Brésil. La partie la plus proche du puissant massif de riUimani porte le nom de Yungas et s'étend aux bassins des affluents du Haut-Madeira. Tout à fait au nord, la frontière vient couper plusieurs affluents de TAmazone et' se souder à la partie du Pérou qui porte le nom de los Bosques ou la Montana et forme le versant oriental du haut plateau où l'Amazone prend sa source.
Les Yungas et les Terres chaudes de la Bolivie sont formées d'un limon fertile où s'est accumulé avec les siècles une couche épaisse de détritus organiques, où tout peut pousser. C'est là qu'on rencontre les bois précieux d'ébénisterie, le caoutchouc, la coca, le café, le cacao, le quinquina et toutes les richesses végétales de la région équatoriale. Cette partie de la Bolivie n'est pas plus exploitée que les régions voisines du Brésil et du Pérou. On ne saurait prévoir ce que donnerait une exploitation rationnelle avec une population suffisante et des moyens de communication appropriés. Malheureusement la navigation y est limitée par des rapides et le chemin vers l'Atlantique est pour ainsi dire barré par le manque de navigabilité du Haut-Madeira avec ses nombreuses cataractes.
On parle, depuis longtemps, d'ouvrir la navigation des affluents du Madeira, le Béni et le Mamoréy par rétablis* sèment d'une voie ferrée qui amènerait les marchandises et les voyageurs au-dessous des rapides qui empêchent de naviguer jusqu'à TAmazone. Ce serait un chemin plus court que celui qui mènerait au Rio de la Plata ou à ses affluents.
On arriverait au même résultat, en créant un canal latéral au Madeira, de manière à surmonter ses longues et nombreuses cataractes. C'est un grand travail qui ne semble pas encore mûr, quelle que soit son importance dour le pays.
Ce qui semble presser le plus, c'est de multiplier les voies ferrées, de manière à atteindre ou l'Océan Pacifique, ou le Rio de la Plata, ou ces deux directions en même temps. Il est question de couvrir les parties principales de la Bolivie par des chemins de fer; nous le souhaitons vivement dans Fintérèt du pays, qui ne saurait, autrement, sortir de son état d'infériorité comme voies de communication, ni développer ses mines puissantes dans ses terres froides, ni son agriculture dans ses parties tempérées si fertiles. Quant à l'exploitation de ses terres chaudes, elle ne se produira que dans un avenir indéterminé, en raison des travaux immenses qu'elle nécessiterait.