LE CHILI AUSTRAL
Le détroit de Magellan etPunta-Arenas. — Comment on va au Chili par mer. — La terre de Feu. — Les canaux de Smith. — L'Arau- «anie.
Quand on pénètre dans l'Océan Pacifique par le détroit de Magellan, pour éviter le doublage dangereux du cap Horn, la première escale, sur la côte nord, est Punta-Arenas, connu dès le dix-septième siècle, par les pirates anglais, sous le nom de Sandy Point ou de Sandy Bay, C'est près de l'entrée orientale du détroit, que part la frontière, qui sépare le Chili de la République Argentine ; elle enlève à celle-ci la majeure partie de la Terre de Feu et elle quitte le prolongement de la Cordillère, qu'elle suivait auparavant. On croira difficilement qu'une semblable délimitation ait pu donner lieu, pour cette partie australe, et surtout au nord du détroit de Magellan, à des interprétations tellement différentes qu'on ait pu craindre une guerre* Les uns réclamaient la ligne de séparation des eaux ; les autres, la ligne joignant de proche en proche les sommets
les plus élevés ; or il résultait de rabaissement local des Andes, qu'il aurait pu arriver, suivant les interprétations, ou que l'Argentine possédât des ports sur le Pacifique, ou que le Chili eût des lacs et des vallées pénétrant sur le territoire vraisemblablement argentin. C'était au fond, vu labsence actuelle presque complète d'habitants ou de pro- • priétaires dans ces régions, plutôt une question de principe et d'amour-propre national entre deux pays d'origine latine. Il y a quelques années, en mettant un peu de bonne volonté de part et d'autre, et grâce à l'arbitrage, les deux Républiques ont fini par s'entendre.
Punta-Arenas a été, au siècle dernier, le lieu d'une colonisation chilienne, qui n'a guère réussi, tout d'abord, puisqu'on l'avait appelé Port Famine. Le climat, sans y être agréable, n'y est pourtant pas excessif avec ses 52° 30 de latitude australe, quelque chose dans notre hémisphère boréal, abstraction faite des effets bienfaisant? du Gulf strearriy comme Birmingham en Angleterre ou Berlin en Allemagne. La température moyenne en hiver est de 3^ centigrades, et en été de 12, ce qui ne constitue pas c des extrêmes faits pour rendre un pays inhabitable.
Actuellement, Punta-Arenas est le point de relâche des vapeurs anglais de la Pacific S team Navigation Cornpant/, dont Tescale précédente est, alternativement, Montevideo et les lies Falkland ou anciennes Malouines, colonisées par Bougainville, cédées aux Espagnols et conquises par l'Angleterre. Punta-Arenas est également visité par la compagnie allemande de Hambourg, Kosm^os^ qui remonte ensuite dans TOcéan Pacifique, dont elle dessert les côtes jusqu'au Mexique. Quant au pavillon français, il n'est représenté par aucune ligne régulière^ mai^ seule-
ment par quelques cargO'boats et quelques salpètriers à 1 a voile et à quatre mâts. On ne peut que le regretter, car la ligne anglaise ne saurait, avec son manque de vrai confortable et son assez mauvaise nourriture, embarquée au départ et qui, conservée dans la glace, sert pour le voyage de retour, faire oublier les bons vapeurs des grandes lignes françaises, celles qui desservent TAustralie et la Chine. La ligne allemande est moins chère et aussi moins rapide.
Toutes ces navigations, de second ordre en général, sont destinées à se restreindre au service commercial, quand le passage par Buenos-Aires et la Cordillère, qui s^accom" plit déjk en quarante heures jusqu'à Santiago ou ValparaisOy économisant ainsi une navigation de dix ou douze jours supplémentaires, pourra marcher en toute saison.
Actuellement, la voie par Magellan est un peu plus chère que par les Andes, mais elle peut fonctionner quand l'autre est arrêtée par les neiges, c'est-à-dire pendant presque la moitié, de Tannée.
Il est à craindre, cependant, que le service des marchandises ne reste toujours assez cher. Nous nous rappelons avoir payé, par la Compagnie Anglaise, de Montevideo à Valparaiso, pour un mètre cube de caisses, qui était loin cependant de peser plus de 300 kilogrammes, 75 francs de fret. Pour ce prix excessif il semble qu'on devrait pouvoir faire faire le tour du monde à une tonne de marchandises ou de bagages. En tout cas, quand le passage sera ouvert et qu'on pourra faire complètement en chemin de fer et en toute saison, le parcours de Buenos- Aires à Mendoza et Santiago ou Valparaiso, il est possible que pour ces 1.450 kilomètres et au prix rémunérateur de
10 centimes par tonne, on puisse transporter ainsi 500 kilogrammes, et faire concurrence aux frets élevés de la Pacific Steam Navigation Company.
On s*est demandé d'où venait cette appellation de Terre de Feu. Les géographes ne sont pas d'accord. L'aspect du pays est plutôt celui de grandes plaines à surface ondulée, s élevant vers l'ouest, de manière à former une chaîne de collines, dont la plus grande hauteur atteint 700 mètres. Il y a bien, sur le prolongement des Andes,^ une autre partie plus élevée, qui est couverte de neiges perpétuelles. On y voit ce phénomène curieux, qu'à une latitude qui n'est pas très haute, on trouve la limite dea neiges à près de 1.500 mètres et qu'un glacier vient s'étaler jusqu'au bord de la mer. Les premiers navigateurs, qui découvrirent ces continents, y trouvèrent des marécages avec des vapeurs formant des brouillards épais. Lorsque ces particularités furent rapportées à Charles-Quint, il n'accepta pas l'appellation de Tierras de humo ou terres de fumée ; il imposa le nom de Terre de Feu^ prétendant quHl rCy avait pas de fumée sans feu.
Quoi qu'il en soit, le pays est couvert de neige pendant quatre mois de l'année, au moins dans sa partie haute. C'est à tort qu'on s'imaginerait avoir affaire à une terre éclairée d'une manière continue par des éruptions volcaniques. Soit par l'abondance des pluies, soit par la fusion des neiges et la disposition des pentes, la Terre de Feu doit plutôt être considérée comme un terrain humide; nie est traversée par une quantité de canaux, qui se déversent, soit dans le détroit de Magellan, soit dans l'Atlantique.
La Terre de Feu est principalement un terrain d'élevage. C'est seulement depuis quelques années qu'on y a trouvé de l'or. En dehors du gravier aurifère, le terrain est formé de roches argileuses, sablonneuses et de conglomérats appartenant au tertiaire, depuis le miocène jusqu'au pliocène. C'est une succession de gradins qui se détériorent facilement sous les actions atmosphériques. Il faut aller jusqu'au prolongement des Andes à Touest pour trouver des schistes et même quelques roches volcaniques.
La Terre de Feu a attiré plusieurs fois des aventuriers. Nous avons vu, au musée de la Quinta Normal de Santiago, la statue d'un de nos compatriotes sous un costume fantaisiste, matelassé pour résister soi-disant aux flèches des sauvages. Il s'était fait connaître, en Europe, pour avoir proposé des balles explosibles, qui ont été prohibées par le Congrès international de Saint-Pétersbourg et restent seulement applicables, comme les fameuses balles dum-dum des Anglais, à la chasse des grands fauves.
En vue d'une expédition à la Terre de Feu, il avait réuni quelques jeunes Français à moitié ruinés, en leur faisant miroiter un établissement dans ces pays lointains et peu connus. En réalité, après avoir obtenu du gouvernement chilien une promesse vague de propriété territoriale, il avait amené ses compagnons dans une île déserte ; après leur avoir extorqué le peu d'argent qui leur restait, soit par le jeu, soit en s'en faisant confier le dépôt, il les avait abandonnés. Il avait fallu, ensuite, rapatrier ces malheureux.
Cette aventure, qui rappelait le roman de Daudet, Port"
Tarascoriy et qui aurait dû se terminer en cour d'assises, échappa à la justice; notre ministre plénipotentiaire fut chargé, ultérieurement, de faire valoir auprès du gouvernement chilien les concessions de terrains soi-disant promises : cette revendication fut écartée.
Les habitants de la Terre de Feu, les FuégienSy sont une race peu civilisée. Ces malheureuses populations, insuffisamment couvertes de peaux de bêtes sous ce climat humide et relativement froid, sont destinées à disparaître.
Quand on sort de cette coupure pittoresque découverte par Magellan, et qui, pour des bateaux à vapeur, n'a ni les dangers ni les inconvénients de la traversée à la voile, on débouche dans l'Océan, qui porte mal dans cette région le nom de Pacifique ; on y reçoit, en plein et de toute leur force, les courants et les vents qui descendent, des régions polaires australes et qu'aucun obstacle n'a pu dévier ou calmer. Les découpures de la côte chilienne forment, de ce point jusqu'à Tile de Chiloé, grâce au voisinage de la Cordillère, qui arrive par endroits jusqu'à la côte, des canaux larges et profonds où l'on peut jouir d'une navigation plus douce que celle du large ; on leur donne le nom de canaux de Smith, et il est généralement préférable de passer par cette voie, dût-on, faute de phares en nombre suffisant, n*y naviguer que de jour. C'est le chemin que prend la Compagnie allemande Kosmos, et, quelquefois, en cas de mauvais temps, la Compagnie anglaise du Pacifique.
Ce trajet est pittoresque ; on longe des territoires déserts dont l'horizon, sur la droite, est couronné par les glaciers de la Cordillère et dont les premiers plans
montrent une végétation forestière des plus intenses.
Ces pays ne sont guère habités, ni cultivés ; le grand développement des arbres y est dû aux pluies abondantes qui donnent, par endroits, des chutes annuelles pouvant atteindre jusqu'à 3 mètres. En se rapprochant de Tlle de Chiloé, on rencontre quelques pécheurs établis sur la côte où la mer est très poissonneuse. Du côté de la Cordillère, on trouve assez fréquemment des plaines basses, inondées quelquefois par la mer, et couvertes d'une abondante végétation herbacée et ligneuse.
Quand on sort des canaux de Smith, qu'on contourne rile de Chiloé par les baies de Corcovado et d'Âncud, on arrive au détroit de Calbuco. Désormais, le navire peut ôtre^ sans crainte, livré à la houle du large, qui a déjà perdu une bonne partie de sa force. Les forêts du sud ont fait place, en partie, à des prairies propres à Télevage et à des plaines constituant des terres arables.
C'est le commencement de la région agricole ; elle possède, aussi, des sables aurifères, qui ne semblent pas avoir eu le développement que comporterait une exploitation en grand. Nous approchons de T Araucanie où commencent les gisements de lignites, seuls combustibles minéraux que renferme le Chili dans toute son étendue ; ils ne donnent pas de coke mais produisent un excellent chaufTage industriel.
A Valdivia, où la Cordillère commence à s'écarter de la côte, nous trouvons une colonie allemande créée en 1853, pour remplacer la ville du même nom, fondée à l'époque de la conquête et détruite de fond en comble en 1559, par les Araucans. La campagne est gaie et jolie, la terre fertile ; les habitants ont conservé leur physionomie aile-
mande et leur goût pour la bière et la charcuterie. On y engraisse des bestiaux, surtout dès porcs. Santiago en fait une importante consommation ; les jambons n'y ont peutêtre pas la finesse de ceux du Yorkshire ou de Cincinnati en Amérique du Nord, mais ils sont bons et^on se les procure à un prix raisonnable.
Au loin s'étend, jusqujà la Cordillère, l'ancienne Araucanie dont les habitants, pacifiés après tant de luttes, continuent la vie sauvage ; ils semblent diminuer de nombre de jour en jour. Les gens bien informés prétendent que si la conquête du pays fut incontestablement commencée par les armes chiliennes, elle a été achevée par les alcools de grains du senor Atwandter, sénateur de la province, eh même temps que distillateur et brasseur ; il a édifié une grande fortune en démoralisant les Araucans si arrogants et si fiers autrefois. C'est dans cette région que croissent magnifiquement les araucarias ; ces conifères prospèrent également dans TEtat deParana au Brésil ; c'est également là que commencent les pluies intenses, donnant une si grande vigueur à la végétation forestière, qui ne se montre cependant pas encore aussi riche qu'à la hauteur de Chiloé et plus au sud ; ce sont de belles forêts qui appartiennent surtout à l'Etat.
En continuant à nous élever vers le nord, nous arrivons à Concepcion, à l'ilot de Talcahuano, où se trouve un arsenal de marine avec des bassins de carénage construits par des entrepreneurs français ; puis c'est la baie de Lota et Coronel où règne un grand mouvement industriel causé par l'extraction du charbon minéral ; il est expédié sur toute la côte du Chili par les navires de la compagnie Explotadora, qui apportent en retour des
minerais de cuivre pour la fonderie des frères Gousino.
Depuis le détroit de Magellan et ia Terre de Feu, nous, avons parcouru, dans ces régions australes, plus de 2.000 kilomètres de côtes, en suivant une bande de terrain de largeur variable et qui s'étend de la mer à la Cordillère des Andes. Nous sommes, depuis quelque temps, dans une région tempérée, qui peut être habitée^ sans autre inconvénient que des pluies abondantes, par des Européens. Nous allons maintenant entrer dans le Chili central où la vie commerciale et industrielle va prendre toute son intensité ; c'est en même temps le commencement de l'exploitation des mines.
Disons, en terminant^ quelques mots sur TAraucanie, qui a coûté tant de sang aux conquérants du Chili. Ce pays a quelquefois attiré des aventuriers. Ils supposaient que la résistance héroïque des indigènes au joug des Espagnols, depuis la découverte du pays, serait toujours une cause de faiblesse pour le gouvernement chilien^ aussi espéraient-ils s'imposer à ces populations guerrières et turbulentes et se tailler là une royauté. Un Français, ancien avoué de Périgueux, que des circonstances particulières avaient amené dans ce pays, se flatta de charmer les Araucans. Il cominença, en France, par se créer des ressources pour l'expédition. Il prit le nom de Orélie-Antoine I^' et ouvrit boutique pour la vente de décorations fantastiques. Le ministre du Chili manqua de diligence et laissa s'embarquer l'expédition, mais il informa son gouvernement par le télégraphe, ce qui lui permit d'agir au débarquement.
Orélie, avec toute sa troupe, sans avoir le temps d'appeler aux armes les Araucans et de grossir leur noyau de
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résistance^ fut capturé par les Chiliens. Le gouvernement, qui aurait pu appliquer la loi martiale, dans ce cas d^attaque à main armée et de piraterie, se contenta de rapatrier ces flibustiers et l'incident fut de peu de durée.
Disons que le Chili comporte quatre millions seulement d'habitants, dont quatre-vingt-dix mille étrangers et cinquante mille Araucans^ au maximum. Les confiscations de terres, après des insurrections malheureuses, ont mis en Araucanie, entre les mains de TEtat, de grandes étendues de terrains propres à l'agriculture et qui font l'objet de ventes aux enchères fréquentes.