CHILI SEPTENTRIONAL
Caractère du désert d'Atacama. — Comparaison avec le Sahara. — - Absence de microbes et momification des corps. — Absence de poussière par la formation de croûtes salines. — r Essais de théorie par les vents alises.
Au nord de Coquinibo, après le Chili central, dont nous avons esquissé les traits principaux, s*étend jusqu'à la frontière du Pérou, du trentième au dix-huitième degré de latitude australe (ce qui fait quelque chose comme plus de 1.800 kilomètres), le Chili septentrional.
Son caractère le plus remarquable, c'est que la végétation y étant devenue impossible, faute d'eau, il ne saurait y être question d'agriculture, sauf dans quelques coins privilégiés ; aussi, pour exploiter les richesses minérales qu'on y rencontre en abondance, est-on obligé d'y apporter absolument tout ce qui est nécessaire à la vie. L'eau pour boire, qui était primitivement distillée de la mer ou de quelques puits salés, vient à présent de la Cordillère par de longues conduites de fonte, . de plusieurs centaines de
kilomètres^ qui ont coûté très cher à établir. Des lignes de chemins de fer parallèles et perpendiculaires à la côte raccourcissent les distances et ont étendu la partie habitable.
Cette région, qui a été connue tout d'abord partiellement par les premiers visiteurs du pays, Almagro et ses compagnons, porte le nom de désert d^Atacamsi du nom de San Pedro d'Atacama au pied des Andes etde la passe qui conduit à Salta dans l'Argentine. Cette dénomination s'applique plus particulièrement à la partie qui s'étend de Coquimbo à Antofagasta, en passant par Copiapo ; plus au nord, c'est la Pampa de Tamarugal et de Tarapaca. Cette formation curieuse n'est pas particulière au Chili ; elle dépasse la frontière au nord et s'étend, sur les côtes du Pérou, juâqu'au golfe de Guayaquil et la république de l'Equateur. C'est là, seulement, que recommence la végétation, qui prend alors jusqu'au bord de la mer cette splendeur correspondant au voisinage de la ligne, tandis que c'était la désolation la plus absolue sur une longueur de plus de 2.700 kilomètres, entre la mer et la Cordillère.
Ce n*est pas par la nature même de son sol que toute cette grande étendue est infertile, tout ce qu'on y sème, y pousse, pourvu qu'on l'arrose à l'eau douce. C'est la sécheresse absolue qui cause cette absence complète de végétation dans ce pays de la soif. Il y a d'autres régions du globe, qui participent plus ou moins de cette stérilité et dont l'orientation est analogue, à peu près nord-sud, entre les tropiques et Téquateur, notamment la côte d'Afrique au nord-ouest de la colonie du Cap, la icôte occidentale d'Australie, et même les déserts de l'Inde au nord-ouest de Bombay.
On a cherché à expliquer ces anomalies par le régime des vents alises, qui éloignerait complètement la pluie. Quelle que soit la raison, ce sont des pays où il ne pleut jamaiSy quoiqu'ils soient entourés et voisins de régions qui ont une saison des pluies et une saison sèche. Nous devons avouer que Fessai de théorie, qu'on donne de cet état de choses, ne nous semble pas complètement sans objections ; nous en ferons, cependant, une application aux régions désertiques de la côte occidentale du Pacifique et spécialement au Chili.
Le courant polaire, de près de 500 kilomètres de large, qui vient frapper le cap Horn, la pointe la plus méridionale de l'Amérique du Sud, se divise en deux : une partie suit la côte du Pacifique et de froid qu^il était (aux environs de 4** centigrades) il se réchauffe peu à peu pour n'arriver à une température agréable, de 20^ par exemple, qu'à la hauteur de Callao au Pérou. L'autre branche suit la côte de l'Atlantique jusqu'à rencontrer, à la hauteur du cap de Sainte-Catherine, le courant qui descend de Téquateur en suivantlacôte du Brésil. Ces courants marins sont accompagnés de courants aériens, qui ne tardent pas à prendre, par la rotation de la terre, une direction sensible vers l'ouest.
Sur la côte du Pacifique, il se forme également un vent du sud-est, qui s'étend sur le grand océan, sans avoir une influence notable sur le climat du Chili, car il s'éloigne de la terre et pourrait tout au plus causer un vent léger se dirigeant sur la mer.
Il se forme, en même temps, un vent de direction sudest, qui traverse toute la République Argentine jusqu'au moment où il vient aborder la Cordillère des Andes. Là,
pour s'élever au-dessus de ces montagnes, dont les cols sont aux environs de 4.000 mètres et dont les sommets dépassent 5.000 et 6.000 mètres, il y a dilatation et refroidissement accompagnés de pluie ou de neige. Une fois débarrassé de son excès d^humidité, ce courant s'infléchit et descend jusqu'à la côte du Pacifique. Pendant cette descente, l'air se réchauffe par sa contraction même, et par le contact avec le sol : il s'éloigne de plus en plus de son point de saturation, et il supprime ainsi la pluie.
Tandis qu'au sud du Chili, la neige et la pluie continuent à tomber après le passage des Andes, cette chute s'arrête complètement dès qu'on se trouve aux approches et aux environs des tropiques et qu'on s'avance vers l'équateur, comme le prévoit la théorie.
Nous nous rappelons, à la hauteur de Calama et de San Pedro d'Atacama, comme nous traversions le désert à la descente du massif de l'Inca, avoir vu la Cordillère se couvrir d'une espèce de voile noir produit parla chute des neiges tombant sur les montagnes, pendant qu'on ressentait à peine un courant d'air tiède et sec venant de Test. En passant au contraire la Cumbre, sur la route de Mendoza à Valparaiso, c'est par un vent d'ouest très fort, qu'on est frappé au visage, surtout l'après-midi, à partir de deux heures ; ce vent n'est accompagné d'aucune pluie (ceci est en été^ car on ne fait pas cette traversée actuellement en hiver). Comment une différence de quelques degrés de latitude seulement amène-t-elle des phénomènes aussi différents? C'est ce dont la théorie ne rend compte que d'une manière insuffisante. Quoi qu'il en soit, il est un fait, c'est qu'il y a certains vents d'est ayant passé la Cordillère, qui n'amènent aucune pluie, d'où se-
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cheresse, augmentée encore par nn vif soleil, qni ne peut qu'accroître cette situation spéciale.
Déjà, sans invoquer des considérations de ce genre, on conçoit comment cette haute muraille de la Cordillère arrête les vents d'est, qui pourraient être chargés d'humidité, tandis que les vents d'ouest, ayant passé sur toute retendue de Tocéan Pacifique, ne semblent exister, dans ce pays, qu'à de grandes hauteurs où ils n'ont plus d'influence.
Si nous cherchons maintenant à comparer cet état désertique de l'Atacama avec ce qu'on trouve, par exemple, au Sahara, on constate des différences notables. D'abord, dans l'Atacama comme dans les Pampas du Pérou, il n e pleut en aucune saison de l'année ; il n'en est pas de même du Sahara. Celui-ci possède des pluies d'hiver, qui (à l'exception des Ergs ou dunes de sable plus ou moins mobiles, des hamadas rocheuseSj composées de petits cailloux roulants, des régions salines, ainsi que des plateaux calcaires durs et inattaquables aux agents atmosphériques) permettent la croissance d'herbes diverses ; elles servent à nourrir quelques animaux, jusqu'au moment où, par la sécheresse, tout disparaît presque absolument.
Le faciès de l'Atacama est tout à fait différent. La constance de la chaleur, qui n'est pas plus grande et qui est peut-être moins grande que dans le désert africain, tient plus encore à l'absence de pluie, qu'à la latitude, qui varie de* 30^ dans l'Atacama proprement dit à 5® aux côtes nord du Pérou ; de plus, par l'évaporation constante de l'humidité que peut renfermer accidentellement le sol, par la rosée, par exemple, qui porte le nom spécial de camanc/iaca, les cendres volcaniques, dont est composée cette
région, se recouvrent d'une croûte saline de quelques centimètres, quelquefois même de deux ou trois millimètres ; elle se compose de sulfate de chaux ou de chlorure de sodium. C'est une couche ferme, craquant sous les pieds, empêchant la poussière, qui autrement pourrait être très abondante et qu'on ne rencontre que dans les routes parcourues par des chariots.
Dans toute cette région, on ne voit pas naître de ces tourbillons qui accompagnent le sirocco et autres vents dans les déserts africains, par exemple. Ce régime désertique deTAtacama a dû exister de tout temps et, certainement, depuis les dernières éruptions volcaniques de la partie occidentale de la Cordillère, qui ont amené le sol actuel. Cependant cet état de sécheresse semble s'être encore plus accentué depuis que nous connaissons ces pays, c'est-à-dire depuis que les Conquistadores les ont découverts.
On rencontre, dans le désert de Tarapaca, dans la partie qui approche de la Cordillère, des arbres qui semblent s'être desséchés sur pied. De plus, il y a des points d'eau, sur la côte, qui se sont taris et qui ont pu servir^ il y a quelques siècles, aux voyageurs, aux compagnons d'Almagro par exemple, quand ils sont retournés au Pérou en longeant la mer.
Le désert d'Atacama débute, sur la côte du Pacifique, par une sorte de falaise presque abrupte, pouvant par endroits atteindre et dépasser 100 mètres de hauteur, tl y a eu là un effondrement qui correspond aux grandes profondeurs de la mer, dès qu'on s'éloigne de la côte. Ces sortes de falaises, d'un gris noirâtre, une fois dépassées, on arrive à un plateau qui s'élève en pente douce et con-
tinue jusqu'à la Cordillère. On rencontre, en route, des amas porphyriques des couleurs les plus variées, depuis le rose jusqu'au jaune et au bleu. Ces montagnes étant, naturellement, dépouillées de toute végétation, sont brillantes et comme si elles avaient été lavées. Rien n'est curieux comme ces rochers frappés par le soleil levant, tandis qu'au-dessus du Pacifique s'accumulent des nuages aux aspects les plus variés.
Une autre preuve du manque d'humidité dans le désert d'Atacama, c'est l'absence de microbes. Ainsi, par exemple, les corps qui viennent de mourir dans ce désert s'y dessèchent sans subir la décomposition habituelle. Les Incas, qui connaissaient cette allure particulière des matières organiques dans toute l'étendue de cette région, TutiUsaient pour la momification des cadavres. Onretrouve dans des cimetières indiens, dont on connaît certains exemples, dans les pampas péruviennes, des corps ainsi desséchés et conservés. Les musées renferment de ces momies assises qui étaient contenues dans des paniers ou dans des jarres de terre. On en trouve à Santiago et même au Trocadéro à Paris. Les sujets, qui ont subi cette préparation simple de desséchage, sont dans un état de conservation différent de celui qu'obtenaient les Egyptiens avec leur goudron, leurs sels alcalins, leurs aromates et leurs bandelettes. Les cheveux, les ongles subsistent encore, la peau a noirci et a durci, naturellement ; les traits sont assez bien conservés.
Il nous est arrivé, dans nos pérégrinations à travers le désert d'Atacama, à cheval ou en voiture, de rencontrer des cadavres de mules, qui ne dégageaient aucune odeur, complètement momifiés. Nous avons trouvé.
à la hauteur de Sierra-Gorda, un bœuf ainsi conservé. Des mineurs Pavaient placé debout sur ses quatre pattes, ce qui lui donnait une allure fantastique de bœuf Apis, sur le sommet d'une colline.
Dans la guerre du Pacifique, plusieurs mois après le combat de Camarones, les corps des soldats boliviens et chiliens tués dans la rencontre se momifièrent et ne furent enterrés que beaucoup plus tard, par respect plutôt que par nécessité. On sait qu'en Ânïérique du Sud, les urubus j sorte de vautours, sont un des éléments de la salubrité publique, comme les chiens à Constantinople,
Dans TAtacama, il n'y a guère d'oiseaux, car ils ne rencontreraient pas d'eau pour boire, la peau des cadavres acquiert une grande dureté et il serait difficile de les éventrer pour s'en nourrir. D'un autre côté il n'y a pas de mouches ni de vers. On ne commence à voir reparaître les oiseaux de proie qu'en arrivant aux plateaux boliviens où il pleut.
Un contraste frappant avec cette sécheresse générale, se voit dans les découpures faites aux collines qui ne sont pas porphyriques, mais d'une nature terreuse et cendreuse. Il y a eu, assurément, à une certaine époque, des courants d'eau, qui ont produit comme des vallées d'éro- *sion, formant à l'emporte-pièce des murailles, ce qui ferait supposer que toute la contrée a été couverte d'eau ; celle-ci se serait écoulée dans la mer par les coupures existant actuellement, ou sous forme de cascades pardessus les falaises qui bordent le plateau. Nous verrons plus tard que cette supposition est conforme aux principes qui ont présidé à la minéralisation générale de cette région.
Quand on part d'Antofagasta pour monter en Bolivie par le chemin de fer, dont nous parlerons plus loin, et qui donne une certaine vitalité à ce désert d'Atacama, on aborde la Cordillère par sa partie volcanique qui est bien caractérisée.
On sait qu'il faut distinguer trois périodes dans Tallure des volcans :
1® La période active accompagnée de coulées de laves et de dégagements d'acide chlorhydrique ;
2^ La période demi-active, où se manifestent seulement des fumées d'acide sulfureux accompagnées de vapeur d'eau. Les évents par lesquels se font ces dégagements se tapissent généralement de dépôts de soufre ;
3*^ La période d'extinction où ne se dégage que de Pacide carbonique.
Les volcans de San Pedro j d'Ascotan, d'Oiiagfue sont à la deuxième période et dégagent d'une manière continue des panaches blancs d'acide sulfureux et de vapeur d'eau. Une fois sur le plateau, où se trouve la frontière actuelle avec la Bolivie, on constate l'existence d'anciens dégage* ments d'acide carbonique : ils constituent souvent une gêne dans les travaux miniers, pour l'exploitation ; et ils nécessitent une ventilation énergique.
Les laves qu'on rencontre sont généralement d'une couleur rendue foncée par du silicate de protoxyde de fer, ayant une tendance, sous les actions atmosphériques, la pluie par exemple, à rougir par la transformation du protoxyde de fer en peroxyde. Ceci ne s'observe que quand on est sorti du désert d'Atacama proprement dit, dans les régions où par moments tombe de la neige ou de la pluie, suivant la saison.
On comprend que le climat général du désert d'Ata* cama, comme des côtes péruviennes, qui s'étendent jusqu'à la République de l'Equateur, se ressente naturellement de l'absence de pluie et de la chaleur continue. Dans les villes de la côte, le voisinage de la mer amène d'assez fréquentes rosées au moment où le soleil se couche dans le Pacifique. Puis la température se relève un peu plus tard. Il est assez curieux d'avoir besoin de mettre un pardessus d'été vers six heures, et de l'ôter à neuf heures du soir.
Dans l'intérieur de TAtacama on est moins accoutumé à ces rosées ; et, la nuit, il y a un certain refroidissement, qui amène même l'éclatement de certains silex; ils se brisent par ces grandes alternatives dQ chaud et de froid. Ces pierres s'effeuillent comme des artichauts et on en retrouve les débris dans les plaines de l'Atacama encore plus que sur les collines.
Ces quelques indications suffisent à mtHMr que l'Atacama est tout le contraire d'un pays déHdeQX : sa haute minéralisation peut seule y retenir des habitants.