CHAPITRE VII
TRIBUS INDIENNES d'aRAUGANIE
Tribus et peuplades. — Caciques et Mocetones, — Les parlements indiens. — Type, coiffures, costumes, ornements et caractère des Indiens. Les femmes et le mariage en Araucanie. — La mort envisagée dans ses divers effets au point de vue indien. — Sorcières et devins. — La Tierra, — Idées religieuses. — Boisson et nourriture des Indiens. — Hygiène : le bain indien. — Les enfants.
Il est fort difficile de fixer exactement le chiffre des tribus, et plus encore, même approximativement, celui de la population indigène de r Araucanie. Beaucoup de ces tribus, en effet, sont nomades ; d'autres vivent dans un état d'isolement presque complet ; toutes enfin saccordent à repousser l'élément étranger et
ont tout intérêt à exagérer à ses yeux leur force et par suite leur nombre.
Des écrivains de poids et quelques rares voyageurs que j'ai tout lieu de croire relativement bien informés, se sont dernièrement livrés à des calculs qui portent à environ 70,000 le chiffre des Indiens de TAraucanie.
Quant aux tribus, ils les divisent en quatre grandes classes qu'ils désignent :
1^ Tribus -Amianas (d'en haut).
2* Tribus Abajinas (d'en bas).
3° Tribus Costinas (de la côte) .
4* Tribus Huilliches (de la plaine).
Les deux premières, qui occupent chacune les versants escarpés de l'une des deux cordillères, sont, par leur position et leur manque absolu de contact avec la civilisation, celles qui, naturellement, ont conservé le caractère le plus féroce ou tout au moins le plus guerrier. L'élevage du bétail est leur unique occu-
pation, et TagraDdi^ement de leurs troupeaux, le but constant des guerres qu'ils se font. Et de plus, les tribus Arribanas, que les sommets mal défendus des Andes séparent seuls des Argentins, leurs voisins, font chez eux, de temps à autre et inopinément, les plus sinistres incursions. Elles saccagent les estancîas et, en un tour de main, enlèvent par la ruse ou la force tout ou partie de leurs troupeaux.
Les Indiens Coslinos, qui, ainsi que l'indique leur dénomination, occupent la côte du Pacifique, sont de nature plus paisible, sans doute parce qu'ils se trouvent étroitement surveillés par les établissements militaires dont le Chili a semé, à leur intention, le littoral et les îles voisines. ^
Enfin la grande famille des Indiens Huilliches habite les vallées et les bords des grands fleuves, oii la pratique de l'agriculture ainsi que le voisinage parfois immédiat de l'élément civilisé ont beaucoup modifié son esprit pri-
mitif et adouci ses mœurs ou ses instincts sauvages.
Ces diverses tribus se divisent en peuplades ou groupes dlndiens formant ce que nous appellerions une bourgade ou même un village.
La qualité de chef ou de cacique revient de droit à celui qui par son influence, ses richesses ou son courage, est le premier de sa peuplade.
Le cacique doit à ses sujets aide et protection eu temps de paix ; il se met à leur tète et les commande en temps de guerre ; c'est encore lui qui, dans les « parlements » ou réunions des grandes tribus, défend leurs intérêts et leur sert, peut-on dire, de député, d'intermédiaire. Donc, suivant l'importance de sa peuplade, il dispose d'un nombre plus ou moins grand de « lances » ; et ses guerriers (mocetones) sont en temps de paix gardiens de ses troupeaux ou fermiers de ses terres.
La dépendance du moceton n'est cependant pas si absolue qu'il ne puisse, si bon lui semble, changer de cacique ou de tribu, et même, s'il s'est acquis influence ou richessse, devenir cacique à son tour.
Il n'est pas, en effet, de régime électif dans la constitution, ou d'ordre héréditaire dans la transmission du pouvoir. Un cacique ne devient et ne reste cacique que tant qu'il peut luimême établir et garder son influence sur sa peuplade. Et il est à remarquer que Tlndien plus que tout autre n'admet et ne respecte d'autorité quelconque que pour autant qu'elle sait faire éclater sa force et garder son prestige.
Lorsque plusieurs tribus ont à débattre entre elles un intérêt guerrier, commercial ou autre, elles sont, par leurs caciques, convoquées en parlement. La réunion se tient toujours en plein vent, dans un endroit déterminé d'avance et à l'entour duquel campent, s'il est besoin,
tous ceux qui doivent y prendre part. Là se : discutent les plus vastes projets ; là se prennent aussi les résolutions les plus graves
Mais ces séances, qui souvent se prolongent trois ou quatre jours^ ont ceci de particulier que, commencées avec tout l'apparat et le sérieux requis en pareil cas, elles dégénèrent bientôt en fêtes accompagnées de libations copieuses et de danses profanes, et finissent régulièrement par des querelles terribles et sanglantes entre guerriers et même entre caciques. Or, comme le principe de « non-intervention » est la règle constante dans toutes les affaires de ce genre, je vous laisse à penser si l'on n'a pas souvent à relever des cadavres.
Ces réunions ont, à certaines époques, un caractère obligatoire, et le mode employé pour les convocations est sans doute pratique, mais curieux et bizazre. Comme les Indiens n'ont pas de calendrier et ne peuvent donc se faire une idée de la suite des jours, on remet à la
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même date une ficelle à nœuds à ceux qu'il s'agit d'avertir. Il y a à la ficelle autant de nœuds que de jours précédant le parlement ; ils en défont un chaque soir... et quand ils trouvent la corde libre, ils la brûlent et se rendent à l'endroit convenu avec un remarquable ensemble.
Un parlement indien est certes, dans son genre, la plus curieuse chose que puisse rêver le voyageur. A Tune des étapes de la petite excursion que je fis en ÂraucanieJ'ai eu le rare bonheur de pouvoir assister à une réunion de ce genre, et je me garderai bien d'en priver mes lecteurs ; mais je veux auparavant, en leur offrant quelques pages de détails sur le type des Indiens d'Araucanie, leurs mœurs, coutumes et caractère, faire mieux connaître cette race intéressante, autant du moins que j'ai pu l'étudier sur place et par moi-même.
Et tout d'abord, il ne faudrait pas croire que les diverses tribus dont j'ai donné plus
haut la classification constiluent des races distinctes ; elles ne forment en réalité, prises dans leur ensemble, qu'une grande et même^famille nettement caractérisée.
Voici le type à peu près général des Indiens de l'Âraucanie : ils sont petits de taille, gros et toutefois robustes, et bien pris dans leurs membres, ainsi que merveilleusement agiles et souples. Le teint est de ce brun clair que les fumeurs connaissent sous le nom de Coloradoclaro. Quant à la figure bouffie, presque ronde et, la plupart du temps, soigneusement épilée^ elle manquerait, à coup sûr, totalement de caractère, si l'expression vivace du regard ne Téclairait d'un grand reflet d'intelligence et si l'extrême mobilité des traits ne l'animait à un degré parfois si hautement comique qu'on dirait de ces mannequins aux tètes de caoutchouc.
A proprement parler, les Indiens de l'Araucanie ne pratiquent pas le tatouage. Mais ils
it la manie de se peindre les yeux de noir et 8 pommelles des joues de rouge vif sur un fond eu pâle. Ils emploient à cet effet la racine B certaines plantes qui leur fournissent de rillantes couleurs, mais dont les sucs empoi- )nnés allèrent successivement chez eux le 'int, la peau, voire même la santé pour oir.
lue autre manie des Indiens est celle de épiler la figure et le corps. Ce que d'autres, D cette matière, cultivent comme un ornement u prisent avec plus ou moins de raison comme ^ signe de force, n'a pas le don de leur plaire t rarement trouve grâce à leurs yeux. C'est msi qu'au grand détriment de leur beauté •wfois réelle, les femmes araucanes s'arrachent ^ sourcils et soigneusement s'épilent de outes parts. Les hommes en font autant de leur **rbe, ne laissant d'ordinaire que quelques w^ils semés à l'aventure. C'est même l'unique "slraciion de leurs nombreux moments d'oi-
siveté ou de loisirs; et on les voit souvent, étendus sur rherbe au soleil, se livrer à ce passetemps d'un nouveau genre, qu'ils compliquent de légers mouvements de tète, destinés à rejeter leurs cheveux en arrière, à la façon d'ailleurs de bon nombre de gens civilisés de notre connaissance.
En bien plus grand honneur est chez eux: la chevelure. Ils la portent très-longue, et les hommes surtout s'en montrent assez fiers.
Leurs cheveux, que par devant un joli foulard écarlate assujettit à la tête, tombent flottants par derrière ; drus, noirs, rudes, coupés en queue de cheval à la naissance des épaules, il font l'effet d'une vaste crinière.
Les femmes portent sur la tète, à la napolitaine, une massive coiffure de perles que ter mine, du moins pour les femmes de caciques une série de dés à coudre que l'on expédi d'Angleterre, et qui, pendus en clochettes rendent au plus léger mouvement des sons bi
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zarres et discordants. Leurs cheveux noirs, fort épais et très-rudes, ont parfois au soleil les reflets chatoyants de l'aile du corbeau.
Elles les portent séparés par le milieu et retombant, à la Marguerite de Faust, en deux épaisses et longues tresses que des chaînes de perles recouvrent et quelquefois relient entre «lies sur le dos.
Le costume des Araucans est assurément des plus simples et toutefois moins sommaire que ne porterait à le croire leur qualité d'Indiens. Mais le mérite ea revient au climat, peu favorable en cet endroit des Andes, et ne saurait ici plus que partout ailleurs être le résultat d'un sentiment de pudeur qui, dans le monde entier, échappe aux races indiennes et sauvages.
Ce costume se réduit à deux pièces d'étoffe de laine assez grossière et de couleur voyante ; sortes de punchos * unis ou bien rayés où le
^ Le puncho est une sorte de dalmatique ou de tunique sans manches. Il est très-répandu dans l'Amérique du Sud
rouge écarlate domine presque toujours. Dans Tun ils passent la tête, et dans l'autre les jambes; puis le tout est relié à Taide d'une ceinture. Cette ceinture, les femmes la portent d'habitude plus large, plus solide, mais aussi des plus lâches ; elle retombe alors en dessinant de grands plis sur la poitrine et sur les hanches, et leur sert tour à tour de poche, de nécessaire, de sac à provisions, voire même, à l'occasion, de berceau à l'usage de leurs gentils nourrissons.
Tel est l'accoutrement des Indiens de TAraucanie. L'ensemble en est plutôt grotesque que joli. Il se complète par les coiffures que j'ai décrites et d'autres accessoires dont je me
propose de parler Mais, chose digne de
remarque, la plume, que d'ordinaire on croit l'inséparable ornement du costume indien, n'y
et plus spécialement porté dans les prairies par le gaucho des pampas. (Voyez Dix-huit mois dans l'Amérique du Sud, p. 146.)
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joue cependant aucun rôle, bien que, dans nombre de tribus, on chasse avec passion Tautniche, le condor, les aigles et vautours des Andes. Enfin, si quelques-uns chaussent la sandale ou une variété de Tétemel sabot, tous ont la tête, le cou, les jambes et les bras nus.
Ici, c'est notamment dans les accessoires ornementaux que la coquetterie chez la femme semble reprendre tous ses droits. Aux coiffures que nous savons, elles joignent de lourds colliers de perles ou de corail et portent aux bras ainsi qu'aux pieds des bracelets de même composition. De massifs ornements d'argent de dimensions exagérées et d'un travail ordinairement aussi grossier que de mauvais goût, se balancent à leurs oreilles ou pendent à leur cou. Elles se servent enfin pour attacher leur mante d'une gigantesque épingle métallique connue sous le nom indien de lupo. C'est une ronde et large plaque à queue d'argent qu'on prendrait volontiers pour une poêle à frire et qui, de
métal blaDC pour le commun des martyrs, brille de Targent le plus pur sur la poitrine de celles que le sort a élevées au rang de femmes de caciques.
C'est à la fabrication de ces divers ornements que les Indiens Âraucans emploient les mon- . naies d'argent qu'ils recueillent de leurs trafics avec les Chiliens de la frontière. Et, de fait, ils n'en auraient que faire chez eux, où les marchés de toute nature se traitent par voie d'échange. Les hommes agrémentent de ce métal le harnachement de leurs chevaux, et on le retrouve ornant le cuir de leurs ceintures, décorant les bambous de la lance ou de Tare, étincelant aux manches des couteaux.
Tous attachent le plus grand prix à ces divers colifichets. Ce sont leurs titres de noblesse ; ils marquent l'état social, le rang ou le degré d'aisance de celui qui les porte, et par suite son plus ou moins de droit au respect de ses semblables. Aussi leur prendrait-on la vie
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plutôt que de les amener à se dessaisir de ces objets. C'est vainement qu a plusieurs reprises je leur fis dans ce sens les offres les plus séduisantes. Je me serais départi volontiers, je l'avoue, d'un de mes revolvers ou de ma montre pour emporter quelques échantillons de leurs bijoux... Mais partout j'essuyai les mêmes refus catégoriques ; et je finis par m'estimer heureux de rencontrer un Chilien qui, tenant sur la frontière une sorte de mont-de-piété à l'usage des Indiens, me céda, au poids de l'or, un médaillon d'argent, quelques pendants d'oreilles, une coiffure de perles et un iwpo merveilleux.
Je n'ai pas fait, et vraiment je le regrette, un assez long séjour au pays de ces Indiens pour nie faire de leur caractère une idée bien précise et surtout quelque peu détaillée ; mais je ne crois pas me tromper de beaucoup en le résumant comme suit : ils sont de nature, et au repos, indolents, paresseux, faux, buveurs et surtout voleurs. . . intrépides enaction, mais sanguinaires
et cruels. Hâtons-nous d'ajouter que cette série de qualificatifs que je crois parfaitement leur convenir, bien qu'à coup sûr ils ne les flattent guère, je n'entends les appliquer qu'aux hommes seulement; les femmes ne les méritent en aucune façon et semblent plutôt avoir une grande douceur de caractère, des goûts laborieux, un cœur tendre; quant aux jeunes filles, elles brillent par une réserve et une timidité dont on ne croirait pas des Indiennes capables.
Nous avons vu l'Indien de l'Araucanie successivement envisagé au point de vue de la race, du type, du costume et du caractère; nous l'avons vu formant des tribus, des peuplades... il nous reste à le dessiner sous un jour plus intime, à esquisser quelques traits de ses mœurs, à le voir, en un mot, dans la vie de famille.
La pluralité des femmes a toujours été de règle chez les tribus sauvages. Le chiffre en est
pourtant limité, en Araucanie, à sept pour les caciques, et pour eux seulement. Le commun des mortels ne peut atteindre ce chiffre renouvelé du Barbe-Bleue de notre enfance, et, si bonne envie qu'il en ait, doit s'arrêter à la demidouzaine. D'ailleurs ici, enfaitdefemmes,nes' en paye pas qui veut, et Ton va voir que le mariage est un luxe coûteux qui ne permet aux Indiens de s'offrir que le chiffre d'épouses exactement proportionné aux ressources dont ils disposent . Celles-ci, en effet, n'apportent à la communauté rien en dehors du charme de leurs personnes j tandis qu'à chaque union nouvelle, l'époux doit aux parents de sa nouvelle épouse une série de présents que l'usage a réglementés ; d doit au père deux taureaux; à la mère, deux '^ufs; des vaches aux frères et aux sœurs; aux cousins, des chevaux..., etc.; sans cela, pas d'hymen posssible.
Par contre, celui qui veut se choisir une épouse et s'en reconnaît les moyens a beau jeu,»
n'écoutant que le feu de sa passion, d'aplanir les obstacles, de triompher des résistances qu'il éprouve. Je suppose, en effet, qu'un Indien brusquement s'amourache d'une jeune fille. Le père la lui refuse ; il insiste... même réponse ; c'est dès lors pour l'Indien affaire de ruse et de temps. Des mois entiers, s'il le faut, il épiera sa conquête et surveillera le lieu de son habitation. A l'instant le plus imprévu, il se saisira de sa proie, au besoin l'attachera sur son meilleur cheval, et, au triple galop, l'emmènera dans la montagne. Après trois jours, il reviendra et fera les cadeaux d'usage. Devant le fait accompli, tout le monde s'inclinera, et c'est à la joie générale qu'au banquet de famille il sera proclamé le légitime époux de la femme de son choix.
Des faits pareils se passent tous les jours. Il ne faudrait cependant pas se hâler pour cela de conclure à la légèreté des unions araucanes. Grande serait l'erreur : ces unions, au contraire,
offrent un étonnaiit caractère de sérieux ainsi que de durée... nous pourrions y puiser, nous, les civilisés, un sage enseignement, y cueillir une utile et pratique leçon. Dans l'état de mariage, en effet, la femme indienne ici est et reste toujours fidèle à son époux. On dira, je le veux bien, qu'elle l'est par caractère, habitude ou tempérament. On dira qu'elle l'est par force et par contrainte. Tout le premier, je conviens que, convaincue du contraire, elle endurera, pour expier sa faute, les supplices et la mort... Quoi qu'il en soit, le fait est là, il existe; et, quel que soit le mobile auquel rindienne obéit, elle n'en donne pas moins l'exemple d'une fidélité parfaite, que rend incontestablement plus méritoire pour la femme l'état de polygamie.
L'Indien d'Araucanie, qui participe assez généralement aux idées et pratiques communes à la plupart des races indiennes ou sauvages, a certaines pratiques locales qui semblent lui
être spéciales : ce sont celles-là surtout qu'il me parait intéressant d'examiner.
Si, dans une famille, le chef ou Tud des membres vient à mourir de mort naturelle ou violente, c'est l'occasion de grandes réjouissances pour tous les parents du défunt. On suspend le cadavre au-dessus du feu qui pétille^ et qui, petit à petit, le rôtit et l'enfume comme il ferait d'un jambon. Tout à l'entour se groupent les parents et amis qui, durant quatre à cinq jours, chantent, dansent et s'enivrent à qui mieux mieux en son honneur. Puis on procède à l'enterrement; et dans la fosse on jette pêlemêle le défunt, ses armes, sa lance et son cheval favori, qu'on occit pour la circonstance. Enfin l'on saupoudre le tout d'une certaine quantité de farine et de riz. Ceci tient à l'idée confuse assurément, mais religieuse au fond, que les Indiens se font ici de la mort. Pour eux comme pour nous, la mort est un simple départ, un mystérieux voyage, un passage à un autre monde.
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Peut-on leur en vouloir si, au point de vue essentiellement humain auquel ils se placent, ils croient que le cheval du dérunt, ses armes et des vivres sont pour lui choses indispensables à la réalisation et au succès de ce voyage? Mais voici une idée bien autrement étrange.
Si, au lieu de mourir, ainsi que nous venons de le voir, de mort naturelle ou violente, rindien vient à mourir des suites d'une maladie quelconque, des scènes indescriptibles ne manquent jamais d'accompagner sa mort. Soit que, dans leur fierté native, ces malheureux ne croient pas leur race susceptible d'infirmités ou de maladies, soit plutôt qu'en réalité, ils ne se rendent pas un compte exact de ces dernières, le fait, hélas! peu rare d'une mort de cette nature est toujours faussement interprété par eux. Cherchant une cause qui échappe à leur ^prit ignorant et toujours dominé par l'in- ^inct superstitieux, ils expliquent par un mauvais sort {daiîo) ce qui, dans le cas qui nous
occupe, leur parait une violation des lois de la salure. Si donc une maladie vient à enlever quelqu'un des leurs, la question sera de savoir qui doit être accusé des sortilèges qui ontamed la mort de la victime. Ils ont, à cet effet, recours à leurs devins {machis) ou bien s'adressent à des sorcières qui, pour de minces avantages, ne Ton dans les tribus que ce triste métier, l^ sorcière qui doit livrer le nom de l'auteur ou de!
auteurs du sort jeté sur la victime subit une série d'épreuves grotesques et barbares, moyen de leurs abominables et brûlantes liqueurs, les justiciers indiens l'enivrent touj d'abord. Puis ils la frappent, la bousculent d^ mille manières. Ils vont même souvent, parait-il, jusqu'à la* contraindre à grimper sur un petit arbre d'où ils la précipitent ensuite pour qu'une chute, qui parfois lui coûte l'u ou l'autre membre, l'étourdisse, l'égaré, en ur^ mot la dispose aux mystérieuses inspiration qui doivent dicter l'oracle attendu. C'est aW
MÉa^HHB&fiSBtf
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]ue, graduellement arrivée au paroxysme de la mrexcitatioD mentale ou nerveuse, la pythoûsse, pour en Gnir, cite un nom au hasard.
Sans autre forme de procès, le personnage lésigné est immédiatement recherché et mis tmort. On conçoit si ces femmes, qui peuvent I Toccasion tourner une arme si puissante au ervice de leurs petites vengeances ou rancunes •rticulières, sont entourées du respect géncil, et si chacun s'applique à briguer leurs iveurs. Cela même, en dépit de l'ignoble méifir qu'elles exercent, leur procure dans les iibus une haute situation.
Mais laissons là ces horribles pratiques qui 'ûdeot, me dit-on, à devenir plus rares, en lûsoQ du dégoût que, dans quelques tribus, ^mmencent à en ressentir les Indiens eux-mê- ^j et continuons la revue desadées qui semlent spéciales à cette fraction de la grande faille des sauvages.
On pardonnera volontiers, j'imagine, aux
Indiens de TAraucanie un manque de connais sances géographiques qu'ils ne se trouvent pai en situation d'acquérir. Il en résulte pour eui ce fait original qu'ils se figurent être les occu pantsde la presque totalité du globe. C'est dam cet ordre d'idées qu'ils désignent l'Araucaniedi nom de la Tierra (la Terre), et croient n'avoii affaire, au delà de leurs frontières, qu'à u^ petit nombre d'Espagnols disséminés alentour d'eux. L'étranger de la frontière, le « blan^ d'Espagne », ainsi qu'ils le désignent sans ma] lice, on le conçoit, ni mauvais calembour, pas» encore à leurs yeux pour un être inférieur dign( du plus profond mépris. La marche envahissante des armées du Chili leur a certes donné et depuis quelque temps surtout, une plus jusb idée de la valeur de leur ennemi, de sa forcée de son nombre; mais ils le narguent encore travers tout, et la haine qu'ils lui ont vouée haine immense, implacable, sanglante, ^ après tout méritée, se retrouve partout, mêmï
dans les tribus les plus immédiatement menacées, marquée au coin du plus amer dé-
iaJD.
Religieusement parlant, les Indiens Araucans paraissent en retard sur la plupart des autres pandes tribus sauvages, et leur bagage, en fait fe croyances quelconques, se réduit à fort peu de chose. Les missionnaires franciscains, qui depuis fort longtemps se consument en vaillants efforts pour les initier à la pratique de flotre foi, sont à peine parvenus à en faire «omprendre les principes élémentaires à un Irès-petit nombre d'entre eux. Tous ont cependant Vidée de l'être suprême ou esprit du bien, ^Ide Têtre pervers ou esprit du mal; seulement, ils ne s'inquiètent en aucune façon du ipremier, qui, pensent-ils, ne leur fera pas de '^^1 en qualité d'être bienfaisant : l'autre seul tes préoccupe, et, dans la crainte superstitieuse iÇ^i'ilsen ont, ils ne manquent jamais de répandre à terre, pour Tapaiser, quelques gouttes
du contenu des coupes qui servent journelle ment à leurs copieuses libations.
A ce propos, disons quelle est ici la boissoi favorite des Indiens. C'est le cidre de pomme {chicha de manzanas)^ auquel ils joignent ul autre cidre fait du fruit du maïs, et qu'ils appej lent mudai. Ils font également une important! consommation d'eau-de-vie {aguardiente)^ etej fabriquent de plusieurs qualités, qu'ils tired des écorces d'orange ou de la pulpe de quel] ques baies sauvages. L'abus de ces liqueurs es poussé chez eux à tel point qu'il entame, dèj le jeune âge, leur robuste constitution et ni leur permet d'atteindre la vieillesse que foii exceptionnellement.
En fait de nourriture, ils sont peu regardante et mangent, peut-on dire, tout ce qu'ils croieni susceptible d'être mis sous la dent. Ils avalent aussi bien des racines que des fruits, des m sectes que des oiseaux. Un estomac d'autruchi leur aide à digérer les mets les plus coriaces
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comme aussi les plus répugnants. C'est de la chair de cheval qu'ils se montrent le plus friands; mais en raison des importants services que leur rend cet animal, ils n'en usent que rarement.
Il ne faudrait pas croire, ainsi qu'on le fait généralement ou que l'ont dit à tort certains auteurs peu scrupuleux, que les soins d'hygiène ou de simple propreté soient inconnus des Indiens, ou bien à peine pratiqués. Ces soins, tout au contraire, sont, en Araucanie, non- |Seulement généraux, mais constants. Un exemple, entre tous, va me suffire à le prouver.
A un nombre d'exceptions près qu'il serait aisé de compter, toutes les cases indiennes se trouvent situées dans le voisinage immédiat de 'eau. Ce sont les fleuves dans les vallées, dans 'es montagnes les torrents qui ont le privilège 4'auirer à leurs bords ces misérables huttes Çie les Indiens décorent du nom d'habitations : pauvres abris, faits de terre et de joncs, où
toute la famille grouille le plus souvent dans une pièce unique, encore si basse sous son toit, qu'au centre seul on peut se tenir debout. Eh bien 9 journellement, ou pour mieux dire chaque matin, tout ce monde entassé dans ces petites huttes saute dans la rivière, et cela sans plus tenir compte du temps qu'il fait que des dispositions du moment. C'est une coutume générale, et tout le monde y passe : le père avec la fille, l'aïeul avec l'enfant. La mère, fût-elle à l'instant de le devenir une fois de plus, s'y conforme à son tour. Il n'est pas jusqu'au nouveau-né qu'on ne plonge avec conviction dans ces ondes souvent glacées; le malheureux, s'il survit à l'épreuve, ne s'en portera que mieux^ et comptera quelque jour au nombre des « forts » de sa tribu.
Un mot sur ces petits êtres, qui vraiment ont le don d'intéresser partout, finira cette poign^*^ de détails que j'ai pu recueillir sur les Indiens d'Araucanie.
Les enfanls, aussitôt quils ont quatre ou 3inq ans, s^affranchissent d'eux-mêmes et vaquent où bon leur semble. Cela parait ici convenir à merveille au clan de leurs mamans, Satisfaites de les voir, joyeux et peu vêtus, s'ébattre autour des cases en compagnie de leurs petits contemporains, elles ne paraissent pas prendre souci de s'en occuper autrement.
D'ailleurs, que leur importe la liberté d'allures dont cette indifférence des parents dotera plus lard leurs fils adolescents? N'ont-elles pas, elles aussi, suivi la même route, et Taffranchissement de toute dépendance n'est -il pas le pain des Indiens?
Par contre, les plus jeunes sont les objets de tous leurs soins, et c'est là qu'au cœur des Indiennes se découvre la marque de grands et liobles sentiments. II faut les voir, tandis qu'à 'eur manière elles couvrent leurs petits des plus folles caresses, les bercent, les nourrissent ^u leur font la toilette! Il faut saisir alors leurs
attitudes nobles et leurs airs de tendre fierté!! Il faut surtout lire leur ivresse dans le rayonnement de leurs yeux embrasés ou de leuri
fronts épanouis! C*est l'amour maternel dan^ sa forme nature et prime-sautière, je le veux; bien, mais, avant tout, touchante et vraie!