CHAPITRE IX
Retour du sud par mer. — La douane républicaine — Les mines au Chili. — Propriétaire d'une mine d'argent. — La chasse aux grives, aux perdrix. — Le lac d'Aculeu et la chasse aux canards. — L'hacienda de Catemu. — Chasse aux condors.
Le Chili est un magnifique vapeur de la Compagnie anglaise du Pacifique, qui fait le service des côtes du sud moyennant une subvention de cent mille piastres ou cinq cent mille francs que le gouvernement chilien lui sert annuellement.
Embarqués à son bord vers deux heures de la nuit par un des plus gros temps que j'eusse en-
core subis, les passagers de Lota furent promptement vaincus dans la lutte entreprise pour rester maîtres de leurs cœurs. Ceux qui venaient de plus loin n'avaient déjà plus face humaine. Nous eûmes vent debout, orage, pluie, grêle et tempête, et je vis une fois de plus combien peu le Pacifique se montre digne de son nom.
Sur la route de Valparaiso, Talcahuano, Tome, et pour finir, San Antonio, sont autant de petits ports où le Chili fait échelle ; mais ces points microscopiques n'ont en réalité qu'une importance fort secondaire et presque uniquement agricole. Ils servent, en attendant l'achèvement du réseau des voies ferrées chiliennes, de débouchés aux céréales des provinces que baigne, au sud, le Pacifique.
Par bonheur, au troisième et dernier jour de cette pénible traversée, le temps enfin se remit au beau et nous permit de jouir pleinement du spectacle majestueux qu'offre la baie
de Yalparaiso baignée par les clartés d*un ciel resplendissant.
Je ne reviendrai pas sur les détails de ce tableau ni sur la description de la ville que j'ai donnés précédemment. Mais je veux noter ici une petite aventure qui, bien que toute personnelle et en réalité de fort peu d'importance, a ceci de curieux qu'elle révèle une fois de plus les différentes façons dont se pratiquent les mœurs républicaines.
Chose étrange vraiment ! quoique revenant d'un port chilien, on est soumis ici, en débarquant, à une visite minutieuse de la douane.
Comme le reste des voyageurs, arrivant de plus loin, amenaient d'autres pays des colis compliqués, je me flattais que ma petite valise, n'ayant pas quitté le Chili, serait une des premières expédiées. C'était également l'avis de M. Sève, noire consul général au Chili, qui, par une de ces gracieusetés qui lui sont familières, avait quitté le matin Santiago pour venir mère-
cevoir ici même sur le quai. Avisant donc le chef des employés de la douane : « Auriez-vous robligeance, lui dit-il, de Faire promptement visiter le peu de bagage du comte de Robiano que voici? C'est un Européen qui rentre de Lota, de retour d'une excursion qu'il a faite dans le Sud. » L'autre, immédiatement, se redresse indigné devant notre consul et, brutalement, répond : a A mi que importa los condes y principes de Europa que vienen aqui de passeo! Yo soy répuhlicano\ » Et là-dessus il s'arrange de façon à me faire passer bon dernier. Le consul ne dit mot, mais, tirant son carnet, il inscrivit le nom de l'enragé républicain, et lui promettant de ses nouvelles, il s'en fut porter plainte au ministre de la marine ainsi qu'à l'intendant, gouverneur de la ville. Je fus ainsi présenté séance tenante à ces mes-
^ « Eh! que m'importent à moi les comtes et princes d'Europe qui viennent se promener par ici ! Je suis républicain. »
sieurs, qui accueillirent très-chaudement notre petite réclamation et, tenant à nous prouver que, malgré tout, la politesse était une vertu chilienne, nous dirent qu'un manque d'égards envers un étranger était chose toujours sévèrement punie chez leurs subordonnés. On manda le chef de douane, qui, vertement admonesté, se confondit en excuses et promit de s'amender. Mais ses protestations pas plus que les démarches que le consul et moi fîmes plus lard en sa faveur ne purent le maintenir
en place il fut cassé.
De retour à Santiago, j'eus le regret de devoir renoncer, faute de temps, à un intéressant voyage que je m'étais promis de faire dans le Nord, à l'important district minier d'Atacama. Là, sur une étendue vraiment considérable, mais vide de forêts, d'habitants, de culture, sous les sables d'un vrai désert dorment ignorés d'incalculables trésors. Quelques grands établissements, dont le manque de bras res-
treint malheareusement Textension nécessaire, opèrent cependant sur de vastes dépôts de cuivre, d argent et de mercure avec un succès qui s'affirme et qui grandit de jour en jour. Mais que sont-ils à dix ou douze là où ils pourraient être cent et ne se point porter ombrage? Et qu'attendent vraiment les colons de tous pays, travailleurs que là-bas on se disputerait à prix d'or ?
Celte question si hautement intéressante est celle que j'aurais voulu pouvoir étudier sur le vif pour en donner ensuite un compte détaillé dont les intéressés eussent pu tirer eux-mêmes les déductions pratiques. Mais je dois me borner à noter en passant que le manque de bras est actuellement la grande, la terrible, l'unique plaie de ces contrées, celle qui paralyse et entrave dans leur essor des entreprises qui, autrement, seraient de succès assuré.
Et veut-on que j'appuie l'assertion qui précède d'un exemple tiré de ma propre expérience,
OU, si Ton aime mieux, de mon inexpérience?
Le voici : séduit par les études et les travaux préparatoires d'un ingénieur français de grand talent que je comptais au nombre de mes nouveaux amis, je me portai acquéreur, de moitié avec lui, d'une concession de mine d'argent au Chili. Quelques sondages immédiate ment entrepris nous démontrèrent à l'évidence que nous étions en possession d'un gisement de minerai d'argent dont de nombreux filons couraient dans tous les sens et presque à fleur de sol. C'était fort beau, sans doute..., mais encore fallait-il exploiter ces trésors ! Et c'est à ce moment que nous pûmes nous convaincre que le manque de bras, d'outillage et de moyens de transport, ces obstacles communs 3UX exploitations de ce pays, ne permettrait jamais à de petits capitaux un travail rémunérateur. Il fallut renoncer à notre idée première, 6t nous remîmes en vente la concession qui ^ous avait été consentie six semaines aupara-
vant. Nous fîmes un peu de réclame, Tingénieur publia un rapport emphatique de dos brillantes découvertes, et il y eut amateur à un prix que nous crames de bon goût d'accepter.
Ainsi se liquida notre courte association, qui enrichit chacun de nous d'un dividende de six piastres (trente francs).
Le peu de temps que j'avais à passer encore au Chili, je l'employai à la visite de quelques grandes propriétés rurales des environs de Santiago, où m'attiraient également mes goûts de chasse et le désir d'aller dire un dernier adieu à de charmants et bons amis. Et si je n'ai nulle envie de reproduire en détail les divers incidents de ces petits déplacements, au moins voudrais-je, en passant, noter ce qui me paraît devoir intéresser au point de vue spécial de la chasse ou delà propriété locale.
Les deux gibiers que le chasseur poursuit le plus ordinairement ici sont la perdrix, qui se tient dans les prairies, au bord des bois, le long
des haies OU des ruisseaux, et la grive, habitant spécialement les vignes.
La grive diffère peu de la nôtre au Chili ; sa couleur est la même ou du moins peu s'en faut, et sa chair, également recherchée des gourmets. S'il reste vrai que, gorgées de raisin, elles subissent souvent les effets de l'ivresse au point de se Faire ramasser à la main, d'ordinaire leur vol rapide et capricieux entre les grands échalas en rend le tir très-difficile, et par suite très-amusant.
La perdrix, au contraire, est facile à tuer, mais non pas à chasser, courant beaucoup et ne levant que difficilement. Le plaisir de cette chasse consiste donc surtout dans le travail du chien. L'espèce chilienne est une sorte de perdrix rouge ne perchant pas, vivant par couples volant droit, près de terre, et se remisant au P'^s près. Par le plumage et les mœurs, elle ^^ppelle la caille, et pousse en se levant un Wllede notes aiguës, mais pleines d'harmonie.
Parmi les autres chasses qu'offrent les environs moins immédiats de Santiago, il en est deux surtout sur lesquelles j'ai dessein de m'arrèter un instant. Ceux d'entre mes lecteurs que la chasse n'a pas le don de passionner autant que moi prendront peut-être au moins intérêt à me suivre dans deux des haciendas les plus justement célèbres et les mieux connues du Chili.
A dix lieues environ au nord-est de Santiago se trouve située l'hacienda d*Aculeu, propriété de M. Letellier. Sa contenance est de vingt mille hectares. Là, dans l'encadrement de pittoresques montagnes, est un grand lac d aspect sauvage. Il couvre une superficie évaluée à quinze cents hectares, et la profondeur de ses eaux passe cent mètres en maints endroits. Les vents de la Cordillère y soufflent dru par moments : alors écument et se démènent les flots de cette petite mer, qui vont se brisant d'une part aux parois lisses de roches verticales et formant en regard une jolie grève de sable.
Faut-il dire si ce lac aux bords inhabités^ à l'accès difficile, au cadre éminemment sauvage, attire les oiseaux d'eau de tous genres, de toutes classes? Ils y viennent en troupes serrées, y prennent leurs ébats à toute époque de l'année, et leurs cris si divers troublent seuls le silence accoutumé de ces lieux, tandis que leur présence y j ette un peu de vie.
Dans de semblables conditions, une partie de chasse au gibier d'eau devait être à la fois et fructueuse et pittoresque. Aussi l'avions-nous 'acceptée, quelques amis et moi, avec un vif «nïpressement.
Un matin donc, au point du jour, armés de toutes pièces et montés sur d'excellents petits chevaux du pays, nous quittâmes l'hacienda pour gagner le lac, distant de cinq kiloïûèires.
H est de tradition chez les planteurs du Sud, ^iBsi que parmi les grands propriétaires chi- Si d'entourer l'étranger de tous les raffine-
ments d*un faste exagéré ; mais ce luxe de mise eu scène est partout accompagné d'une simplicité vraie et d'une familiarité de bon aloi qui ne permettent pas de penser que ce puisse être aucunement chez eux question de yanité, d'ostentation. Notre hôte cette fois avait donc fait aussi les choses grandement. Nous marchions escortés d'une respectable suite de porteurs, rabatteurs, gondoliers et rameurs, et d'une charrette à bœufs portant avec des vivres de toutes sortes, le chef de la maison, qui là-bas, dans une île, devait nous préparer un brillant déjeuner.
Cependant, du plus loin qu'apparut à nos yeux la grande nappe d'eau du lac, dormant tranquille au pied de ses rochers que teintaient en ce moment les rayons du soleil levant, nous ne pûmes retenir un cri commun d'admiration.
Puis, ce tribut payé à la majesté du tableau que nous offrait cette sauvage nature, nous découvrîmes avec transport qu'en nous promettant
du gibier, notre hôte ne s'était pas beaucoup aventuré. Il v avait en effet sur le lac, à nos pieds, cinq mille canards peut-être, et des bandes serrées d'oies et de cormorans. Sur les bords se tenaient de grands oiseaux pêcheurs, tels que spatules roses, hérons, cigognes ou flamants, tandis que tout au large, immobiles et majestueux, des cygnes à col noir flottaient sur les eaux. Ces derniers sont encore assez rares au Chili, et notre hôte nous avait priés de les respecter, dans l'espoir, confirmé depuis, de les acclimater chez lui.
A peine descendu de cheval, je fus prié d'ouvrir le feu, et j'eus le rare bonheur de réussir à frapper, à plus de cent mètres de distance, un superbe flamant. On nous distribua les postes de combat, les rabatteurs commencerenî leur ouvrage, et nombre de canards der toute taille et de tout plumage tombèrent bientôt sous nos coups. Puis, quand les grosses 'mandes, déjà fort éclaircies, finirent par prendre
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peur et nous céder le domaine des eaux, un coup de trompe retentit, et, de tous les côtés, de petites barques vinrent nous prendre pour nous mener à File enchantée.
Quatre ou cinq hectares de terrain cîouverts de grands cactus et |)lantés de sapins, terrasse supportée au-dessus des eaux du lac par des cariatides de rochers, tel était Tendroit pittoresque qu'avait choisi le maître pour nous offrir à déjeuner. Et je dois dire à son honneur que jamais repas champêtre ne fut plus brillamment conduit et ordonné. Aussi quels rires et quelle gaieté ! Mais voici qu'au dessert notre hôte nous propose une chasse aux lapins... et chacun de sourire en le traitant de mauvais plaisant, Tanimal en question étant jusqu'alors inconnu sur le sol chilien. Cependant il nous poste, il fait cerner son île et battre cactus et sapins... et le feu recommence; car nous sommes entourés de vrais troupeaux de lapins. Ces animaux, dont il a fait venir d'Europe quel-
ques échantillons 9 pullulent maintenant dans nie qui leur sert de prison. La fête allait son train, lorsque subitement se produisit au milieu de nous un très-singulier incident : un coup de fusil tiré dans les herbes sèches à bout portant avait mis le feu à l'Ile. Un carré de grands cactus brûlait, et Tincendie gagnait rapidement, menaçant de détruire toute la végétation de l'île, y compris les lapins; mais par bonheur nous étions bien en nombre, et nous avions l'eau sous la main. Ainsi se termina notre partie de chasse d'Aculeu; nous rentrâmes joyeux et chargés de butin.
Au chapitre de mes voyages et chasses dans les pampas des républiques Argentine et de l'Uruguay, j'ai longuement parlé de l'autruche d'Amérique ', qui, bien que pouvant être considérée, en raison de ses plumes, comme un objet de commerce plus ou moins lucratif, n'a cepen-
' Voir Dix-'huit mois dans V Amérique du Sud, du môme auteur.
dant m la taille^ encore moins la valeur de sa congénère d'Afrique.
Les grandes dimensions des échassiers de cette classe les font regarder communément comme les plus grands oiseaux connus. Mais peut-on bien vraiment qualifier oiseaux ces animaux incapables de vol et qui jamais n'empruntent à leurs trop courtes ailes qu'un degré à peine supérieur d'agilité dans la course?
Parmi les vrais oiseaux, ceux que la force même, la hauteur, l'étendue, la puissance du vol rendent surtout remarquables, ceux que nous connaissons sous les noms d'aigles et de vautours semblent avoir choisi, pour y prendre demeure et y propager leur espèce, la côte du Pacifique, et conséquemment le Chili ou tout au moins la Cordillère. Le coryphée de leurs énormes bandes, le plus grand, le plus fort, leur maître à tous, c'est le condor.
Cet oiseau, que son vol porte facilement à de telles hauteurs qu'il disparaît parfois, et cela
dans un ciel cependant sans nuages, à Toeil d'un voyageur arrivé, comnie moi, au sommet des plus hautes montagnes franchissables, n'est pas le premier venu et veut assurément qu'on lui consacre quelques pages. Je le ferai d'autant plus volontiers que l'ayant approché plusieurs fois de très-près et chassé au Chili, ainsi qu'on va le voir, j'ai pu apprécier combien, à l'état libre, il diffère de celui que nos jardins publics nous exhibent parfois en cage. Le motif en est simple, attendu que cet oiseau, peu fait pour Imcarcération et qu'on ne peut d'ailleurs élever que très-jeune, perd en captivité le ineilleur de ses qualités, de sa force et de sa croissance.
Le cou à peu près blanc, la tète de forme plate, mais ornée d'une crête, le plumage d'un brun sombre, relevé chez le mâle de quelques Pannes blanches, le condor, haut de plus d'un ^^tre, atteint facilement jusqu'à trois mètres d'envergure. Ses plumes, dont quelques-unes
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ont une longueur de plus de deux pieds, semblent participer des qualités de résistance, d^élasticité de l'acier. Ses serres larges et puissanteSy son bec pointu et recourbé, de force à éventrer un bœuf en quelques coups, sont des armes terribles au service des instincts sanguinaires de ces majestueux oiseaux.
Bien qu'ils soient assurément de taille à accomplir les exploits qu'on leur prêle, sans doute il faut ranger dans le domaine de la fable ces enlèvements d'enfante, voire même de moutons, que des récits se plaisent à leur attribuer. Ils exercent, je le veux bien, de véritables ravages au milieu des troupeaux qu'on laisse pâturer dans les montagnes à l'abandon; mais ils ne s'attaquent aux sujets vivants que lorsqu'ils n'en trouvent plus de morts, et encore ont-ils soin de choisir, en ce cas, les plus chétifs, auxquels ils crèvent les yeux d'abord, puisqu'ils se partagent entre eux, soit qu^îls les dépècent sur place ou que chacun
d'eux de préférence en emporte un morceau.
Mais la simple vue de Thomme, si petit qu'il puisse être, les trouble, les fait fuir et les empêche souvent de revenir au même endroit; et ce n'est qu'au prix de ruses et de précautions iûfiuies qu'on arrive à les attirer, bien mieux encore qu'à les surprendre.
Et cependant le tort qu'ils font aux éleveurs les font poursuivre avec acharnement. De son côté, en bon père de famille, le gouvernement chilien a décrété qu'il traiterait le condor en ennemi de la république : sa tête, mise à prix, représente une prime qui, suivant les districts, varie entre cinq et vingt francs.
Le procédé de chasse aux condors le plus en ^sage consiste à se cacher de nuit aux environs <lun animal fraîchement tué ou trouvé mort.
Où est à même ainsi de tirer quelques balles à 'arrivée des oiseaux au carnage. Encore la %5ile n'est-elle pas possible si Ion est sous le ^^ût, trop rapproché de l'appât ou quelque peu
à découvert. Les condors, en effet, sont défiants par nature et joignent à Tœil de Taigleun odorat qui mettrait en défaut celui du limier le plus fin. Voyez maintenant l'effet d'une balle à longue portée sur ces ailes d'acier, ces carcasses de fer, et vous comprendrez combien peu l'on arrive à détruire ces animaux qui tous les ans se reproduisent, tandis que nos savants n'ont pu leur assigner encore un âge pour mourir !
Plus pratique et plus destructeur l'ingénieux moyen qu'emploient de temps à autre les Indiens et les huasos du pays. Je dis de temps à autre, parce que ce moyen ne réussit jamais deux fois de suite au même endroit, et qu'un seul de ces fins oiseaux témoin du traquenard ou, à plus forte raison, y ayant échappé, empêchera de longtemps les bandes des environs de s'y laisser prendre à leur tour.
D'ailleurs, quoi de plus simple? Dans quelque vallon resserré à portée des roches fré- ^
qoentées par des bandes de condors, les trappeurs du pays vont élever la nuit dans le plus grand silence un petit mur de terre d'un demimètre de hauteur, et formant une courte enceinte circulaire, au milieu de laquelle ils jettent un mouton, un bœuf ou quelque animal mort.
Soigneusement cachés à respectueuse distance, ilsalteudent au petit jour la venue des conte. Ceux-ci ne tardent pas à fondre sur l'appât et s'en repaissent avec toute la voracité p leur est ordinaire. Or, il est à remarquer ^e les oiseaux de proie et surtout ceux de cette espèce, n'ayant pas journellement leur 'epas sur la planche, se gorgent à l'occasion si gloutounement de chair fraîche qu'ils en restent ttnbon moment stupides et lourds. C'est alors Qu'interviennent, armés de gaules et de lazos, N chasseurs qui s'élancent en poussant de Scandes clameurs. Les immenses oiseaux, qui Nr prendre leur vol ont besoin de quelque ^pace, ne fût-ce que pour développer leurs
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grandes ailes, tendre le cou et courir sur I sol pour trouver Télan nécessaire, ont fort pi teuse mine alors. Effrayés en même lemp qu'alourdis et repus, ils se pressent, se gèoenl se bousculent Tun l'autre. Partout ils vont^ butant au petit mur de terre... et les coups d béton de pleuvoir sur leurs pauvres ailes, et I terrible lazo de s'abattre aussi sur leur corp^ C'est une razzia aussi complète que possible et seuls s'échappent ceux qui se trouvaie^ encore, au moment de Tattaque, occupés si la bête ou faisaient sur le mur sentinelle alei tour.
Je brûlais, on le pense bien, de jouir à me tour de l'attrait si nouveau pour moi d'ui chasse aux condors, et je conserve encore ui vive reconnaissance à l'aimable Chilien qui^v jour, à cet effet, voulut bien me permettre i raccompagner dans ses terres.
Vrai type de gentilhomme, le marquis d Huidobro, d'antique noblesse espagnole, mèi
vec sa famille une vie fort retirée dans son nmense hacienda dile de Catemu'. Cette proriété passe à très-juste titre pour la plus relarquable et aussi, m'a-t-on dit, pour la plus Dportanle du Chili. On en jugera d'ailleurs par 'Peu de mots que j'en vais dire. L'hacienda deCatemu , dont les terres étendues »nnent la majeure partie d'un des districts du Dd, se trouve située à proximité de la ligne 6 chemin de fer de Santa-Roza de los Andes 1 s'étend jusque sur les versants de la grande îrdillère. Pour s'y rendre, on traverse sur un tot rustique, en voiture, le rio d'Aconcagua, •remarquable torrent dont j'ai déjà décrit les ^ puissantes et pures lorsqu'à ma descente * Andes j'en ai si longuement suivi le cours, fe bientôt on s'engage dans un chemin cou- K une drève qui, formée par des peupliers ^ulaires, se déroule sur une étendue d'au
'Se
prononce : Catémou,
m0mrmfmmÊ0^m0>^'^i w » -* m
moins huit kilomètres, et Ton arrive ainsi ai bâtiments de Thacienda.
Ceux-ci sont nombreux et variés, puisqu'i dehors d'une petite chapelle et d'une spacieui habitation de maîtres, ils comprennent toi Taménagement que nécessitent la culturedesbl et Temmagasinage des grains, la culture de vigne et la préparation des vins, la fabricati( de Teau-de-vie (aguardienté)^ enfin Télève c bétail et l'exploitation des forêts.
C'est, ainsi qu'on le voit, tout un pel
village, et la disposition non moins que latent
coquette de cette suite d'établissements estd
coup d'œil le plus charmant. Mais cenestp<
tout encore : en regard, sur la colline, i
trouvent une riche exploitation de minerai c
cuivre et une fonderie de ce métal.
Cetteimmense propriété, dont les seules allée
renferment plus de cent mille beaux peupliers fourmille d'eucalyptus et regorge de planta et d'essences variées qui semblent y croîtr
ins effort et qui, avec les vignes, les praiies, les grandes forêts, en font comme un Nin à rinstar des grands parcs anglais.
Quant à ses dimensions, quant à son impor- >Dce, on en jugera par les chiffres suivants : i contenance est de vingt-huit mille hectares, pil huit mille de plaines sur vingt milje envron |e montagnes... et l'on porte à trois cents le hiffre moyen des bras qu'on y occupe journel-
L'accueilque j'y reçus fut simple et cordial, •^^oe jele rêvais, ce bon accueil américain pi est le grand, le seul, le vrai. Je Tai dit : Nie seuil de ces rustiques maisons, on entre )<î plain-pied dans Tintimité d une famille que f8que-là on ignorait complètement. On sent f^^ l'on en fait partie dès ce moment et que, Nût les quelques jours qu'on se prépare à ^serdans ce foyer nouveau, ceux qui en ^ïitles maîtres entendent vous traiter comme 'Pluschové de leurs enfants.
On s'appliqua tout de suite à flatter mes goùj personnels 9 et les causeries du soir roulèrei spécialement sur les récits de chasses, expé(| tionsy voyages, mœurs et coutumes locales ces pays intéressants. J'appris que les condd étaient à Catemu spécialement nombreux malfaisants. On ne pouvait se faire qu'une ii parfaite idée du tort qu'ils causaient aux troj peaux; mais il paraissait bien prouvé que si n'étaient pas de force à se rendre maîtres d'i animal fait bien portant, par contre un aniaj malade et languissant leur échappait difficil ment 9 et que, trop jeunes pour se défend!
seuls, les veaux de l'hacienda qui avaient Tiil prudence de s'écarter de leurs troupeaux di paraissaient dans une proportion approcha de cinquante par an. On en concluait gracie!
sèment qu'en fin de compte on serait encQ mon obligé, puisque je venais aider à la dé truction de ces oiseaux maudits autant qj redoutés.
Entre temps, on avait activement préparé la chasse que nous devions faire le lendemain ; apprêts d'ailleurs fort importants, bien qu'ils ne portent en majeure partie que sur le choix de l'endroit convenable. Mais celui-ci varie en raison de la saison, du climat, de la situation des vents, comme aussi en raison du lieu de cantonnement actuel des condors et de leurs jiiabitudes du moment.
L'endroit était choisi. Les Indiens, ces chasseurs au merveilleux instinct, l'avaient déclaré «faillible, et je dormais à peine, épiant le Dioment où Ton devait, au petit jour, sonner le boute-selle et marcher en avant... quand on vint m'annoncer que la chasse projetée serait remise au lendemain, et cela parce que, pour <îhasser le condor, il s'en fallait malheureusement d'une qualité maîtresse que le ciel nous ^vaii refusée ce jour-là. Si le temps, en effet (et c'en était le cas), n'est pas absolument serein, Tair calme et le jour transparent, les
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grands oiseaux qu'oQ cherche à attirer de fort loin ne descendent jamais, faute d'apercevoir Tappât.
Ce fut donc partie remise, et l'on employa ce jour-là à la visite détaillée de Thacienda. Il y avait de quoi s'intéresser longuement^ et les heures passèrent sans que j'eusse vraiment le temps de les compter.
Hélas ! le lendemain, même répétition : un ciel couvert et gris. Pour occuper le temps, 1é marquis me mena dans ses vignes, où nous fîmes un assez joli feu sur les grives et les per^ drix. Une petite chasse à courre fit les frais de Taprès-midi. Je montais un cheval arabe aux brillantes actions, et nous mimes huit chiens aux trousses d'un renard que nous levâmes au bout de peu d'instants de quête dans les buissons. La chasse promettait d'être fort attrayante ; mais, ainsi qu'il arrive presque fatalement dans ce pays peu fait pour ce genre de sport, la bête tout aussitôt piqua vers la mon-
tagna, emboîta des côtes rapides, se fit battre et perdre en fia de compte dans d'inaccessibles rochers.
J'eus un heureux réveil au matin du jour suivant. La chasse aux grands oiseaux allait se faire enfin, et déjà nos chevaux attendaient tout sellés. Nous primes nos carabines de précision Winchester et partîmes tout aussitôt.
La marche était guidée par deux êtres étranges et qu'on eût dit jumeaux, tant ils se ressemblaient par la face bronzée, la tête grimaçante, le torse ramassé : types fort réussis de vieux tappeurs indiens. A quelques pas de nous, des cavaliers huasos, appartenant au personnel de l'hacienda, traînaient un jeune bœuf au lazo. C'était, on le devine, la victime destinée au repas des condors que nous allions chasser.
Au bout d'une heure de route accidentée, ï^ous parvînmes à l'entrée d'une gorge profonde que les versants rapides de la cordillère des Andes rendaient des plus resserrées. Ce petit
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coin sauvage, sorte de haute cuve aux parois tapissées de grandes masses rocheuses entremêlées de cactus et de bouquets épineux , au fond partout semé de plantes grasses croissaDt sur des ébonlis de rochers, offrait un coup d'œil sombre en contraste frappant avec des échappées de vue sur les hautes cimes de neige que le soleil levant rendait précisément éblouissantes en ce moment.
C'était le lieu choisi par nos Indiens. lis commandèrent un rigoureux silence, et la coIodob s'avança sans bruit, lentement, au petit pas.
Au milieu de la gorge, là où de grands buissons d'épines et de plantes sauvages nous offraient, de part et d'autre, la faculté de nous dissimuler, on fit halte.,, et la bête, déjà réduite auparavant à l'impossibilité de crier, fut immolée comme il se fait toujours en pareil cas, c'est à-dire qu'on la tue, on lui ôte le cuir; puis, ouverte et sanglante, on la place sur le dos pour que les émanations de sa chair se répan-
dent dans l'espace et montent librement dans l'air.
Cette besogne faite, les huasos emmenèrent DOS chevaux avec les leurs, et se retirèrent, tandis que les Indiens s'occupaient de poster avec soin les chasseurs. L'un deux, après avoir renforcé mon abri d'un véritable toit de mousse et de feuillage, s'accroupit à mes pieds, me fit jeter mon cigare, et, me priant de surveiller jusqu'à ma respiration même, me fit comprendre que ma chance en dépendait autant que du degré d'immobilité que je pourrais conserver. J'eus beau lui objecter que rien ne pressait encore..., je dus lui obéir, sous peine, disait-il, de faire manquer une chasse qu'on n'avait montée que pour moi.
J'avoue qu'en cette posture l'attente me parut fort fatigante et longue. Lassé d'interroger vainement les hauteurs, je promenais mon regard tour à tour sur l'Indien à l'œil fixe et braqué obstinément en l'air, puis sur ma ca-
rabine, dont je perdais déjà l'espoir de me servir.
La carabine de précision Winchester est, à mon sens, Tarme la plus parfaite qui soit encore sortie des conceptions américaines.
C'est à un fort modeste armurier de New- York que revient Thonneur d'une invention qui, faisant sa fortune et sa réputation, a bientôt fait le tour de monde. Car chacun maintenant connaît au moins, s'il ne s'en est servi lui-même , cette arme courte, précise et somme toute peu pesante^ qui tire à la minute treize balles consécutives que lui fournit un faux canon chargé d avance. Un seul mouvement de bascule a pour effet d'extraire et de projeter la cartouche tirée , tandis que le retour du même mouvement amène en position la cartouche suivante. Si le calibre en est un peu petit pour la chasse à la grosse bête, du moins convenait-il fort bien à la circonstance présente.
Il y avait certes plus d'une heure que les
membres roidis, tout le corps en souffrance , j'attendais, immobile, la venue des condors; et j'avais, je l'avoue, à peu près consommé ma dose de patience... quand des lèvres de mon Indien sortit subitement une exclamation sourde et brève que je traduisis : c Les voilà! » Je suivis son regard, j'écarquillai les yeux, j'interrogeai les airs... ce fut en vain : je ne pouvais rien voir. Lui avait vu cependant... et, plus que jamais passé à l'état de statue de bronze, il gardait l'œil ouvert outre mesure... sans doute, il comptait les condors I
le mis cinq minutes peut-être à faire pour mon compte la découverte de quelques petits points noirs paraissant flotter dans le ciel à de fantastiques hauteurs. A supposer que ce fussent vraiment là les condors, quel œil ont donc ees oiseaux, me disais-je, et quel flair I
Ehbien! oui, c'étaientlescondors. Aprèss'être tenus un moment immobiles à planer sur nos tètes, ils tournoyaient maintenant , se rappro-
WÊmmmu^B^^^mmmm''^mimm9'mmmmmm
chant de nous pour effectuer leur descente. Leur bande pouvait compter environ trente individus. Chacune de leurs évolutions nous les montrait plus grands en nous les faisant voir de plus près ; etj dès lors, oublieux de ma fatigue et de mes peines, je m'absorbais dans la contemplation de ces majestueux animaux.
Les sombres tons de leur plumage se dessinaient déjà nettement sur les neiges. On les eût dit de bois, tant leurs ailes semblaient rester fixes à leurs corps, et leurs mouvements tenaient de l'automate obéissant à la loi du ressort. Je les suivais des yeux depuis un bon quart d'heure lorsque, rétrécissant tout à coup le rayon de leurs circonférences, ils s'engagèrent enfin dans notre gorge étroite, mais profonde.
Ce fut pour nous le moment solennel, l'instant où nous pouvions payer de tout notre plaisir le mouvement le plus léger, la plus petite faute. Mais ce fut en même temps le moment béni , attendu , le savoureux instant des énoo-
tioDS vives et palpitantes. Car, j'en appelle à tous les vrais chasseurs , leur plaisir favori contient deux- genres d'attraits absolument distincts: l'un d'eux, qui est le but, tirer, tuer ou prendre, le cède infiniment à l'autre, le moyen, qui, plus ou moins, comporte et entraîne avec lui la série compliquée des émotions de tous genres.
Pourquoi donc n'en pas faire ici le franc aveu? La tête me brûlait... une sorte de frisson parcourait tous mes membres, et je sentais le sang m'affluer vers le cœur ou me battre les tempes, tandis que je luttais pour contenir en rooi les coups précipités d'une respiration haletante^
Plus d'une fois les condors, dont l'étroite vallée brusquait maintenant la descente, passèrent près de nous à faible portée de nos tètes. On sent la folie envie qui nous démangeait tous de commencer la fusillade; pourtant Tordre for- Dael était de nous en abstenir. 11 fallait que les
condors atteignissent Tappât et pussent s'en repaître durant un temps assigné à Tavance, pour qu'ils donnassent plus de prise à nos coups^dans le vol alourdi de leur brusque retraite.
Ce temps, j'en usai donc pour m'offrir à distance le spectacle navrant d'un repas d'animaux dont nos ménageries ne rendent qu'à demi le caractère de gloutonnerie sanguinaire. Travaillant activement tant du bec que des serres, les oiseaux se disputaient les dépouilles de la hèle, engloutissant des quartiers de viande ({u'ils s'arrachaient, tirant à qui plus fort et se culbutant tour à tour. Bref, en quelques instants, le bœuf en fut réduit à un informe amas de chairs éparses et sanglantes.
Alors un coupde feu retentit, et d'autres aussitôt le suivirent. Le désarroi se mit dans la bande des condors. Plusieurs furent touchés, et durant quelque temps le feu continua à suivre leur retraite. Cependant aucun d'eux ne voulut, paraît-il , nous abandonner son cadavre. C'est
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que ces grands oiseaux, s'ils offrent en volant une belle surface au tireur, n'ont en réalité qu'un seul point vulnérable, et que si leurs ailes sont d'acier, leurs corps paraissent être de fer. U faut, pour qu'ils restent sur place, leur traverser le cou ou leur briser la tête. Et nos balles, dont un grand nombre cependant avaient bruyamment sonné sur leurs ailes, n'avaient sans doute pu en trouver la jointure. Ce ne fut que longtemps après la montée des condors hors de portée de nos armes que, suivant leur vol dans les airs, nous vimes deux des blessés, dont un m'appartenait d'ailleurs , faiblir sur leurs puissantes ailes et dégringoler brusquement sur des crêtes, hélas ! absolument infranchissables.
Si je termine ce récit en avouant que, descendant à cheval une côte à pic au retour, je passai, Dieu merci! sans suites trop fâcheuses, par-dessus le cou de ma bête , on verra que c n'est certes pas comme exploit que j'ai fidèl-
ment reproduit les pages qui précèdent , mais afin de traiter, avant de quitter le Chili, un sujet de chasse qui, sortant de l'ordinaire, s'imposait, me semble-t-il, à l'intérêt de mes lecteurs.