CHAPITRE III
le chemin de fer de Santiago. — Panorama, description de la ville. — Le Cerro, — Le parc CausiUo. — Gomment les Chiliens pratiquent Thospitalité. -*- De la propriété rurale au Chili. — Les bains d*Apoquindo. — Quelques pages de détails sur les mœurs à Santiago.
De Valparaiso à Santiago, la capitale du y le trajet par chemin de fer s'exécute en cinq heures. Il comprend un parcours de cent quatre-vingt-quatre kilomètres.
La ligne suit d'abord la côte du Pacifique, la quitte pour s'enfoncer dans une petite vallée déplus sauvages, fait bientôt Fascension d'une ^Mne de montagnes qui porte les voyageurs à
une élévation de plus de deux mille mètres, puisy d'un trait, redescend jusqu'à Santiago.
Toute la voie est semée de remarquables travaux d'art. Pentes et courbes rapides, tunnels, ponts suspendus... y sont traités avec une hardiesse et une sûreté de main dignes des plus grands ingénieurs. Aux endroits fort nombreux où la pioche et la mine ont dû tailler à vif dans la montagne, des murs de maçonnerie soutiennent la roche friable. Il arrive, je le veux bien, qu'en dépit de précautions incontestablement minutieuses, des blocs, se détachant de quelque haut sommet, viennent obstruer la voie et y causer le déraillement d'un train... mais par la suppression des trains de nuit en plus dune saison, par la modération de la vitesse aux mauvais endroits, par le frein, grâce enfin, le jour à l'éperon, la nuit au réflecteur que porte la machine, on y obvie le plus souvent dans la limite du possible.
Sur ce hardi chemin on devine la variété des
tableaux qui, graduellement, s'offrent aux regards du voyageur. Tandis que tour à tour il gravit des rochers, enjambe des crevasses ou fraDchit des torrents, il peut compter en bas les richesses agricoles de la vallée centrale ou admirer en haut la majesté des Andes.
Rapidement s'effectue la descente. Au bout, se déroulant sur une large plaine, voici Santiago', plus agréable à contempler des hauteurs qui l'environnent qu'à parcourir en amateur de la ligne et du pittoresque.
En effet, ses maisons régulières et basses, mais flanquées de grands arbres, ses jardins bien plantés, ses villas ou QuintaSy lui donnent à distance un petit air riant, soigné, presque coquet, auquel la ville elle-même souvent ne répond pas. Et de fait, en dehors de la place de Armas, centre oii Ton peut compter quelques
* GéDëralement désignée sous le nom de Santiago de ^bile (du Chili), pour la distinguer de Santiago d*£spagne, de Santiago de Cuba et de tant d'autres villes placées pareillement sous le patronage de saint Jacques.
grands monuments, et du Cerro de SaniA Lucia, colline naturelle qu'au cœur même de la ville les Chiliens ont eu le bon goût de respecter et d'approprier, Santiago est loin de faire suffisamment honneur à son nom de capitale. La plupart de ses rues sont froides, sans tournure, mal pavées, faites d'habitations sans ornements et sans architecture. Les routes des faubourgs, où Ton foule en moyenne un demipied de sable, dégagent à chaque pas des tourbillons de poussière qui salissent les murs, aveuglent les passants et pénètrent dans les demeures. Et puis, le triste aspect que celui de ces longs murs de terre qui bordent les propriétés rurales ! J'admets que l'on y voie çà et là de beaux arbres ; mais la sécheresse et la poussière en souillent les feuilles, en ternissent l'éclat. Et, en face de ces malheureux aux têtes privées si longtemps des eaux bienfaisantes du ciel, on est tenté d'en vouloir à l'éternel soleil du Chili.
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Fondée en 1 541 par don Pedro de Valdivia, Santiago n'est pas, comme on le voit, une yilte aouvelle : elle est loin cependant d'être encore achevée et s'agrandit de jour en jour* On constate également une progression rapide dans le chiffre de ses habitants, se montant aujourd'hui à plus de quatre-vingt mille. Bâtie sur un pla* teau élevé d'environ six cents mètres et partout entourée de montagnes ou de cerros (collines), elle jouit d'iin climat hautement réputé.
En dépit de l'aspect vraiment peu séduisant que présentent les faubourgs et environs de Santiago, la ville en elle-même, c'est-à-dire dans ses centres, n'est pas entièrement dépourvue de monuments ou vide de beautés.
Comme siège du gouvernement et chef-lieu du département le plus central et le plus populeux*, elle possède palais, évêché, université, lycées, banques, théâtres et Monnaie* Comme
^ Le département de Santiago contient deux cent quatre- ^ingt mille habitants.
entrepôt de tout le commerce du Chili, elle contient de nombreux établissements où Tindustrie nationale est plus spécialement représentée par la poterie, Fébénisterie et surtout la sellerie. Le commerce étranger y occupe à son tour des magasins luxueux, élégants. Enfin quelques églises, celle de Saint-Dominique entre autres, y i sont dignes de remarque et complètent, avec le | grand pont jeté sur la rivière de la ville, le \ Maypocha, l'ensemble encore relativement imposant des monuments de la capitale.
Gomme les grandes familles et les grosses fortunes ne sont pas rares ici, la ville, forcément, aurait bien plus grand air, si les tremblements de terre n'empêchaient d'élever toute construction un peu grandiose. Aussi bien ontils grande raison de réserver leur luxe à la décoration et au vrai confort du dedans; assez d'autres, ma foi ! ont le parfait mauvais goût de ne l'étaler qu'en façade!
Une gigantesque construction, par exemple,
c'est le Grand Hôtel de Santiago, qui, sur la place d'armes, présente une copie d'ailleurs assez fidèle du Grand Hôtel à Paris. Je n*ai point osé, je Tayoue, prolonger mon séjour dans cet immeose caravausérail où, portées à une hauteur exceptionnelle en ces pays, les briques et les pierres de taille semblent un défi jeté aux tremblements de terre.
Ud grand boulevard connu sous le nom de promenade de TÂlameda, conduit au Cerro ou Passeio de Santa Lucia, qui est, sans contredit, l'une des principales curiosités de Tendroit. C'est une colline naturelle s'élevant au beau milieu de la ville, et que le produit de souscriptions nationales a transformée en jardin d'agrément. Circulaire à la base et de forme conique «issez accentuée, elle atteint environ cent cinquante mètres d'élévation. Roche inutile encore il y a dix ans à peine, immeuble à première vue passablement gênant, l'activité €t l'industrie chiliennes en ont fait aujour-
d'huiy au prix de quelques millionSy une incontestable merveille. Et maintenant le Cerro, accessible aux voitures de la base au sommet, est un lieu de promenade élégant et suivi où Téclat des parterres le dispute aux produits d'une végétation exotique amoureusement entretenue. Rochers à pic et naturels, roches artificielles, grottes, statues, monuments de tous genres , forteresses en miniature, chemins, escaliers pittoresques, ponts suspendus, cascades, lacs et canaux... rien n'y manque. C'est un véritable musée qui, non content de charmer l'œil, peut aussi, tour à tour, réconforter le corps et Tesprit, car il va, dans l'échelle de ses divers monuments, de la bibliothèque au restaurant. J'avoue qu'on est heureux de voir l'idée religieuse couronner l'œuvre humaine, et de saluer la croix plantée sur le plus haut sommet. Également sur un sommet voisin, apparaît un calvaire, et l'on peut admirer, à quelques pas de là, la jolie petite chapelle de Santa Lucia, où,
depuis quelque temps, les fiancés de la société
chilienne trouvent de bon goût d'aller unir leurs
destinées. Ënfin^ gravée en lettres d'or sur
le rocher qui, au pied de la colline, soutient la
grille d'entrée, se lit cette inscription : « Pasmt)
de Santa Liœia, inaugurado e/ 1 7 setiembre de
1 872. — Obra de Dios^ el pueblo de Santiago,
cm sus ofrendaSy la hizo suya. » (Promenade
de Sainte-Lucie, inaugurée le 17 septembre
1872. — Œuvre de Dieu, les habitants de
Santiago, avec leurs dons, se la sont assimilée.)
C'est de même à l'idée patriotique encore que la ville de Santiago doit son grand parc connu sous le nom de « parc Cousino »; car c'est gratuitement que le vaste terrain qu'il occupe fut offert à la ville par l'opulente famille chilienne dont il a conservé le nom
Aménagé dans le goût du « Hyde Park » de Londres, quoique de proportions sans doute plus restreintes, ce parc est, à jours fixes comme à certaines heures, le lieu de réunion de tout
ce que la ville possède de sportsmen ou peut produire d'équipages. Une pièce d'eau centrale leur permet de pratiquer le « tour du lac » obligatoire.
C'est là que le gommeuœ de l'endroit vient faire apprécier les grâces parfumées de sa petite personne, le collant de son veston, le moelleux de ses formes ou l'art avec lequel il manie sa monture. C'est là que Thomme fait, au front rêveur, au maintien grave, sort ses décorations, promène au fond de sa Victoria les rêves d'une ambition sans cesse grandissante^ et s'étudie surtout à se donner, pour la galerie, des airs d'habile politique ou de profond penseur. C'est encore là que les jeunes élégantes vont, armées de toutes pièces de leur dangereux arsenal, faire étinceler leur œil iioir, produire leurs charmes si divers ou lancer la toilette qui, arrivée de Paris le matin, sera l'unique objet de la conversation du soir. Bref, c'est là que se joue, une fois déplus, '^éternelle comédie mon-
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daine ; là que jeunes et vieux se disputent avec rage la même place au soleil; là que se vivent au jour le jour ces romans-feuilletons vraiment interminables, dont le texte varie si peu dans les climats les plus divers, et dont le fond reste, à coup sûr, partout éternellement le même.
Au Chili, comme à la Plata, on professe pour les équipages le culte du massif, des ornements et du clinquant ; mais ici les chevaux sont de plus pure et de plus noble race. Ils n'ont pas, il est vrai, tous les moyens de ceux de la pampa j mais sont plus beaux de formes et de bien plus haut prix. C'est tout ce qu'ont obtenu jusqu'ici les éleveurs chiliens, qui se sont efforcés de combiner les races indigènes avec les produits anglais. Cependant, tout porte à croire que ce travail, encore en enfance, produira dans la suite de bien plus complets résultats.
Les Chiliens sont d'humeur hospitalière et douce, d'esprit aimable et liant, et, dans la vie d'intérieur, simples et bons enfants par carac
tère. Successivement présenté dans leurs cercles, admis dans leurs salons, invité à leurs fêtes ou familièrement reçu dans leurs plus intimes réunions, j'ai pu me former d'eux une idée fort complexe que je crois être la vraie et que je résumerais volontiers par cette expression fa* milière : « Ils ont le cœur sur la main. » J'en donnerai entre mille un exemple à Tappui.
A peine arrivé au Chili, j'avais, dans la personne de don N*** M*** C***, l'un des grands éleveurs du pays, fait la rencontre d'un homme spirituel, aimable, et d'ailleurs fort instruit. J'étais en train de m'en faire un ami. Or, un jour que j'avais réclamé ses lumières pour le choix d'un cheval que je voulais consacrer à des excursions quotidiennes tout autour de Santiago : a C'est bien, j'y songerai », me répondit-il simplement. J'étais rentré chez moi, où bien tranquillement j'achevais un modeste repas, quand on vint m'averlir qu'un homme à cheval insistait pour me voir. Effectivement,
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monté sur une petite bête de chasse de pure race anglaise et fort coquettement harnachée, un groom attendait à ma porte. Il mit aussitôt pied à terre et me tendit une carte de don N*** M*** C***, portant ces simples mots : ce Prière de me renvoyer la bête, avec sa selle et sa bride^ quand vous quitterez Santiago. » Dans de semblables conditions, je ne pouvais qu'accepter; je retins l'animal, et le groom s'en retourna.
Le lendemain, monté sur un cob aux grandes allures, on put me voir mêlé aux gandins du parc Cousiûo. Mais une fois n'est pas coutume; et je m'attachai, par la suite, à mettre à profit les jambes d'acier et le robuste fond de ma bête, de préférence pour visiter au loin les Quintas, Chacras et Haciendas des environs.
Pour ceux à qui ces noms pourraient sembler barbares, je dirai que la propriété rurale au Chili se divise, suivant son importance ou sa destination, en QuintaSj Chacras, Hicuelas et
Haciendas. Chacun de ces termes appelle iin mot d'explication.
La Quinla est la simple villa avec ses dépendances et son petit jardin,
La Chcura, qui n'en diffère pas sensiblement en principe, comporte une étendue bien plus considérable et compte généralement pour une propriété de très-grande valeur. Celle que je visitai la première contenait, entourant une superbe villa, des vergers pleins de fruits, des serres bondées de fleurs et de grandes allées couvertes où des vignes s'élançaient sur des charpenlesde fer. On y voyait aussi de longues avenues de peupliers séculaires, un grand parc à l'anglaise, des palmiers, de petits bois, un lac... , que sais-je encore?
On appelle Hicuelas les fermes exclusivement affectées à la culture.
EnSn, les Haciendas au Chili sont de véritables domaines où l'on pratique à la fois Télève du bétail et la culture dans les vallées. On y
exploite les forêts qui couvrent la partie montagneuse. Ce terme d'hacieiida correspond, de ce côté des Andes, à celui de fazenda au Brésil et à'estancia dans les Pampas. Au chapitre des chasses que je fis dans ces propriétés immenses, je me promets d'en faire prochainement visiter Tune ou l'autre au lecteur.
Une bien intéressante excursion à faire également aux environs de Santiago est celle des bains d'Apoquindo, à peine distants, à l'est, de vingt kilomètres de la ville. Ces bains sont établis sur des sources thermales d'une température de 1 7 à 23 degrés, dont les eaux alcalines paraissent mériter leur grande renommée. Au pied même de la cordillère, ils occupent un plateau élevé déjà de huit cents mètres et sont des mieux aménagés. C'est l'industrie privée qui s'est emparée de ces sources et a construit autour d'elles un établissement très-complet avec bassin de natation, salles de bains particuliers, grand jeu de douches..., etc. Le tout est
couronné par un hôtel réellement confortable, qui comprend une série de petites habitations coquettes entourant un jardin d'été approprié à des jeux de toute espèce. Ces bains sont trèssuivis uue bonne partie de Tannée et se partagent la vogue avec ceux de Gauquenes, situés plus au nord, et dont les sources ont une température de beaucoup plus élevée (35 à 47 degrés).
Mais revenons à la ville et passons- y rapidement en revue ce qui, dans ses détails ou dans les mœurs des habitants, peut encore présenter quelque intérêt et quelque constraste avec nos habitudes et notre genre de vie européen.
On se rappelle qu'en vue des tremblements de terre, la grande majorité des habitations au Chili n'offre, en réalité, qu'une série d'appartements distincts ouvrant chacun sur une cour intérieure, où l'on se réfugie au a premier avertissement » du temblor. De cette disposition presque générale des maisons résulte l'inconvé-
nient suivant : pour passer du salon à la salle des repas, ou a souvent à traverser la cour. Plus pittoresque que pratique, ce voyage se complique dans la saison d'hiver, où, mieux encore que pénible, il peut devenir dangereux.
Les rues de Santiago sont presque toutes encore pavées de galets de mer ou de pierres roulées que l'absence presque complète de trottoirs rend insupportables aux piétons. Les chevaux, paraît-il, s'en accommodent mieux; au moins n'ont-ils pas l'air d'en souffrir dans leurs allures. Et en effet, d'excellentes calèches, généralement attelées de deux chevaux, sillonnent rapidement la ville de toutes parts, ^t ce n'est ni chez nous, ni à Paris, ni même à Londres, à Vienne tout au plus, que l'on en trouverait de semblables. Le cocher ne manquera pas, je le sais, de vous arrêter en chemin auk grands abreuvoirs de la ville ; mais, en dehors de ces arrêts forcés que la santé
de ses bètes réclame impérieusemeDnt, dit-il, il filera droit et mènera grand train. Quant aa tarif, il est au moins original. Ainsi, pour une course de dix pas ou de longue haleine, c'est vingt sous uniformément...; mais le cocher peut, en route, compléter sa voiture et prendre d'autres voyageurs. Voulez-vous être seul? c'est une piastre (cinq francs) qu'il vous faudra lui payer à l'avance •
Le costume, au Chili, a perdu sans retour son gracieux cachet d'autrefois, depuis que des modes uniformes ont malheureusement tout détrôné, tout envahi presque partout. En ville, c'est tout au plus si les femmes ont gardé leur fameux costume de matin et d'église, si souvent décrit, la mania. Cet ample chàle noir, qu'elles s'entendent, du reste, à draper avec goût, les recouvre tout entières, et, ramené sur la tète, leur voile la figure au point de ne laisser passer que le bout d'un tout petit nez et les flammes de deux jolis yeux. Ainsi
vètueSy on les voit, le matin, courir de par les rues et se rendre à Téglise, porteurs d'un petit carré d'étoffe ou de tapisserie. C'est le tapis qui là-bas va leur servir de chaise et sur lequel elles voiit s'agenouiller d'abord, puis, par un tour de force que je n'ai jamais bien pu saisir, se laisser tomber pour s'asseoir.
Assurément, ce costume est commode et permet à ces dames de sortir dans un négligé qui fait merveilleusement le jeu de leur paresseuse nature; mais, uniforme et sombre, il est vraiment trop peu flatteur, et, déguisement véritable, il doit, dans ces pays naturellement enclins aux aventures galantes, prêter à mille abus. Combien d'ailleurs plus gracieux et coquet le voile de dentelle noire, la mantille espagnole que rattache aux cheveux le grand peigne en écaille des femmes de Buenos- Ayres et de Montevideo I
 la campagne, les huasos portent encore presque tous l'accoutrement pratique du gaucho
de la pampa; le poncho dans lequel il faut piquer la tète, la ceinture de cuir, le pantalon flottant et la botte molle garnie des pesants éperons aux pointes fantastiques. Pour coiffure, le chapeau de feutre à larges bords ou le panama-parasol, également adopté en été par les femmes.
Aussi, quel joli tableau de genre, lorsque, perché sur le même cheval au harnachement tout constellé d'argent, un ménage huaso vient à Santiago sous son pittoresque costume, lui, le corps droit, les pieds fourrés, en manière d'étriers, dans de vastes sabots de bois sculpté, menant sa bête avec des rênes de cuir tressé., elle, assise à Tarrière sur la croupe du cheval que capitonnent, à cet effet, six ou huit peaux de mouton, une main passée à la taille ou accrochée à la ceinture de son époux, et l'autre tenant un parasol qui, fait de plumes d'autruche, est du plus saisissant effet! Et n'allez pas penser qûé ce couple étonnant gêne en rien qui le porte
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OU craigne aucunement d'être désarçonné :
tous trois, y compris l'animal souvent encore fort peu discipliné, vous les verrez passer rapides sur les chemins, tout d'une pièce, au
galop.
Les familles chiliennes sont particulièrement nombreuses. Le chiffre des enfants y est souvent de dix, parfois de quinze, et Ton m'a cité tel ménage qui fit à la patrie jusqu'à vingt-huit sujets. Cela se comprend dans un pays où les centenaires passent inaperçus, où, non content de vivre vieux ^ on se marie si jeune qu'on voit des mères de vingt ans promener déjà avecamour trois ou quatre petits enfants.
Pour se marier, ici, pas de cérémonies, fort peu d'hésitation, jamais de temps, perdu 1 Des jeunes gens se plaisent, se désirent... Pour pouvoir à loisir se l'avouer et s'en entretenir, les occasions ne leur feront pas défaut. On les leur fournira, elles seront journalières, et ils en profiteront d'autant mieux qu'ils savent que
c'est pour eux qu'ont lieu ces réceptions de cinq heures où l'on attend toujours la lampe qui ne vient pas; pour eux ces longues causeries où s'absorbent les mères; pour eux ce clair-obscur, ces fauteuils écartés, ces gentils petils coins. On se tient de doux propos, on échange quelques serments, une promesse, on se fiance...
et puis le reste n'est pas long.
L'armée républicaine a grand air et bonne tenue. Vêtus et équipés à l'instar des soldats français, dont ils portent souvent les anciens uniformes, les soldats du Chili méritent à tous égards la réputation de bravoure qu'ils ont si bien su conquérir. Un sang-froid merveilleux, une discipline sévère, un patriotisme à tous crins, et, qualité plus rare encore dans ces pays, une incorruptibilité reconnue, les distinguent de leurs voisins. L'effectif, en temps de pai^^ ne se monte pas sur terre à plus de quarante mille hommes; mais ils ont d'excellents marins.
Là où l'avancement est peut-être le moindre,
c'est en ce qui concerne la musique et les arts. Ces derniers sont, il est vrai, représentés par quelques peintres; mais je crois que s^ils possèdent une réputation, ils la tiennent surtout de l'orgueil national, qui se plaît à exagérer leur talent. Pour être encore peu cultivés, les arts n'en sont pas moins appréciés au Chili; mais, tout compte fait, celui qui certainement s'y trouve poussé le plus loin, c'est le plus plat de tous, c'est la photographie.
Celle-ci, chose bizarre, est du domaine public en ces pays. Et c'est fort bien fait, après tout; car cela permet à chacun de se procurer à sa guise les types de son choix, tout en faisant perdre à ces charmantes images ce caractère sotten)ent compromettant que l'Europe leur attribue à tort, à mon avis.
Quant à la musique nationale, elle est presque i^uUe au Chili. Les Chiliens n'ont pas de classiques, et leurs compositions dépassent rarement le rhythme de la danse : leurs rares
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opéras ne sont eux-mêmes qu'une série de motifs dansants. Mais pour la danse, par exemple, ils sont dès longtemps passés maîtres, et chacun de nous connaît l'originalité de leurs danses nationales ou de leurs samucuecas.
Sans transition, je passe à la cuisine, et mes lecteurs me pardonneront, je pense, ce brusque saut littéraire accompli dans leur intérêt. Tout ici se fait à la graisse, et l'abus de cette base culinaire indispose souvent, et à coup sûr fatigue l'estomac. Qui sait si ce n'est là la raison pour laquelle cet organe est, chez les Chiliens, presque toujours si délicat? Au reste, j'ai peu compris leur système d'alimentation. Le climat, en effet, ne semble pas comporter cette nourriture forte, copieuse, épicée, qu'ils recherchent. Et que dire des gens du peuple qui y ajoutent, guidés par un goût révoltant, l'habitude de boire du sang? La chose n'est que trop vraie; chaque jour, à cet effet, la foule se porte à l'abattoir : elle croit, la malheureuse, y
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trouver l'énergie, les forces, la sàhté;; mais elle. y boit plutôt les germes de la mort, et cette détestable pratique ne fait que confirmer ses instincts déjà sanguinaires. Tant il est Vrai que chez elle, du moins, la civilisation.: n'est en réalité qu'un vernis qu'il ne faut pas gratter longtemps pour remettre à nu le vieil homme, le barbare, l'Indien!
Dans la société, j'assistai maintes fois à dèsdîners d'apparat; voici ce qui particulièrement m'y frappa. Ces repas se composaient d'une suite interminable de plats tous indistinctement servis à la portion. Et toujours un laquais, par couple de convives, ou échangeait ces plats, ou faisait alterner dans les verres les vins de France ^t du Chili. Une santé à chaque verre, et la nécessité de vider à fond chaque fois, rendaient en peu d'instants la gaieté fort bruyante. Mais je nie plais à constater ici que rarement cependant on dépassait les bornes, et que je n'ai vu se produire ce fait qu'une fois. C'était malheureu-
sèment à un dîner à peu près officiel et à coup sûr de grand gala. Chose digne de remarque, nous étions, ce jour-là, servis dans une vaisselle de porcelaine de Sèvres chiffrée Napoléon Ili.
Je signale, en passant, un usage charmant : la maîtresse de maison est servie la dernière..., mais tout le monde l'attend ; et ce n'est que lorsqu'elle-mème a saisi son couvert, que ceux de ses convives se mettent en mouvement.
Maintenant, pour terminer cette page de détails sur les mœurs de la capitale, un mot sur la situation religieuse au Chili.
Ainsi que dans tout le Sud- Amérique, la religion catholique est religion d'État. Un seul temple protestant est toléré à Santiago : encore n'est-ce là qu'une concession récemment faite aux représentants du commerce anglais et allemand. Mais il faut bien en convenir : la religion catholique devient ici, dans la pratique, et tout autant, hélas! que de l'autre côté des Andes, une sorte de superstition. Rien de
curieux, par exemple/ comme de rencontrer dans les rues de la ville ces mendiants à cheval porteurs d'images de la Vierge ou de reliques des saints qu'ils présentent à baiser pour quelques centavos. Ce commerce religieux est, paratt-il, fort lucratif; mais pourquoi le cheval? Je rignore !
Les églises, le dimanche, regorgent de femmes de tout âge et de toute position; mais de nouveau les hommes s'y font remarquer par leur absence. Et si les magasins sont, peut-on dire, tous fermés ce jour-là , on se demande si c'est bien réellement le commerce, et pas plutôt les commerçants, qui se reposent. Car ces messieurs en prennent à leur aise. Ils sont amis des plaisirs, et leurs goûts de repos sont si grands que, durant la semaine, les magasins qui n'ouvrent jamais avant huit heures, sont clos déjà tous les soirs à neuf heures.
Les grandes cérémonies du culte se célèbrent
ici avec beaucoup de pompe et d'apparat. Elles
seules ont le privilège d'attirer tout le monde; mais à celles-ci, les hommes assistent biea plutôt en curieux qu'en croyants. C'est le cas pour les processions, et celle de la Fête-Dieu m'en offrit un échantillon.
Les processions ici se font au coucher du soleil, à la lueur des torches, au son de la musique militaire, au bruit des fusées, du canon. Partout une foule compacte, mais aussi trop bruyante, partout des reposoirs richement décorés et des maisons illuminées. Il y a dans le cortège grand déploiement de troupes, grand étalage de richesses, assaut de torches, de drapeaux. En tête va la musique, et les statues des saints qu'on invoque au Chili sont portées par des gens du monde, ayant fortune et position. Les prêtres, le chapitre, présentent tour à tour à l'éclat des flambeaux leurs plus scintillants ornements. C'est l'évêque qui bénit. 11 porte le Saint Sacrement. Suivent au grand complet les ordres religieux dans leurs longues
robes d'uniforme. Puis les corporations, les sociétés. . . et la foule forment la queue du grand serpent.
Les Jésuites ont ici un grand établissement et une église nouvellement bâtie, car celle qu'ils possédaient jadis, Téglise de la Compania, fut détruite par le feu dans de terribles circonstances. C'est un drame récent. Le 8 décembre 1868, tandis que la célébration pompeuse des offices avait attiré les fidèles et rempli de monde l'édifice, un tremblement de terre vint renverser les cierges, et le feu prit aux draperies.
Les portes étaient fermées ; et, comme elles ouvraient en dedans, la terrible poussée que fit aussitôt autour d'elles une foule en délire ne permit pas de les ouvrir. Au bout de peu de temps, l'église en flammes s'effondra, et deux raille personnes périrent ce jour-là brûlées vives ou bien écrasées sous les ruines. Un monument funèbre élevé sur le lieu même de celte catastrophe en perpétue Thorrible souvenir.
Ea parlant tout à l'heure de la petite chapdle qui surmonte le Cerro de SarUa Lucia, j'ai dit qu'il était de bon goût et devenait de mode pour les fiancés de la classe élevée d'aller y faire consacrer leur union.
Dans la haute société chilienne cependant se pratique encore un usage assez curieux, mais à mou avis trop sans gène et surtout trop profane, n consiste à se marier religieusement chez soi, dans un salon. En effet, rien de plus simple et de moins formaliste que cette façon de se marier, dont je fus personnellement témoin à Santiago. C'est une fête, voilà tout. Eh bien, j'estime que ce n'est pas assez; et cette fête devait revêtir, selon moi, un caractère plus sérieux. Cela parait d'autant plus rationnel que le mariage civil n'existant pas au Chili, cette cérémonie religieuse constitue à elle seule toute l'économie d'un acte entre tous important.
amis de là-bas, j'étais de noce à Santiago. L'in* vitation portait : habit, cravate blanche, deux heures précises et l'adresse de la fiancée. La maison s'emplissait quand, à l'heure indiquée, je m'y fis annoncer. Pour ma curiosité, que de sujets déjà dans les salons! J'y vis le président de la république du Chili , proche parent du futur époux, et d'autres personnages haut placés, ses amis. J'y vis également une jolie collection de tresses noires, de tètes roses, un riche assortiment de toilettes de Paris, un fouillis de dentelles, un luxueux amas de pierreries. Mais plus que tout cela, voici ce qui me surprit. Dans un des coins les plus joyeux, le célébrant causait avec les dames, tandis que, dormant oubHés sous quelque meuble du salon, l'eau bénite et le rituel attendaient l'ouverture ^e la cérémonie. Quand tous les invités (cent cinquante à peu près) furent enfin réunis, à un ^^gï^al donné, le prêtre sortit son étole; les fian- ^^s, debout, s'approchèrent de lui. On fit
cercle alentour^ mais à peine silence. Quelques prières furent dites en latin, puis quelques pages imprimées et relatives aux devoirs conjugaux, lues par le prêtre en espagnol. Les époux s'agenouillèrent, le « oui » fut prononcé, et l'heureux couple fut béni. Tout aussitôt l'épouse embrassa presque toutes les dames, tandis que son mari donnait à bouche que veux-tu l'accolade aux amis. Là-dessus les invités se raagèrent en bon ordre aux quatre murs du salon, et le nouveau marié, avec un doux sourire, présenta sa femme à chacun. Celle-ci distribua force poignées de main. Puis il y eut banquet, concert , feu d'artifice , grand bal , etc . . . , ®^ l'on dansait encore, je crois, le lendemain au petit jour.