CHAPITRE TV
Voyage dans le Sud. — Rio Claro, Talca, Parral, Chillan et Conception. — Le grand fleuve Bio~Bio, — Coronel et Lota. — La fonderie de cuivre et les mines de charbon du grand établissement de Lota. — Une chasse aux chèvres en bateau à vapeur sur l'océan Pacifique.
Mon intention n'est pas d' entraîner le lecteur dans le récit détaillé de toutes les excur-. sioos que je fis dans l'intérieur. Il suffira de la description rapide de celles que je crois de nature à compléter le mieux l'idée que je voudrais lui donner du Chili. Et ce petit voyage d'intérieur, poussé directement au sud, aura encore l'avantage de le mener insensiblement jusqu'au
territoire araucan , qui doit faire l'objet d'un titre subséquent.
Le chemin de for du Sud suit presque en ligne droite jusqu'à Rio Claro, c'est-à-dire sur une étendue de plus de deux cents kilomètres, la grande vallée centrale où se concentre, peulon dire, toute la richesse agricole du Chili* C'est, à ce point de vue, une route assurément intéressante à parcourir.
On trouve à Rio Claro un bon service de diligences (Nuîiez y C"), qui, attelées de cinq chevaux de front, non plus montés, mais menés celte fois, sont presque confortables et marchent rondement. C'est ainsi qu'en trois heures courues sur de pittoresques chemins, on arrive à Talca,
petite ville peu curieuse, microscopique, mais coquette.
Là malheureusement commence la série des tribulations obligées du voyage d'intérieur proprement dit. Ainsi, à deux heures de la nuit, sans pitié pour les voyageurs que la course de la
veille a démolis déjà, la diligence de Parral, attelée pareillement de cinq chevaux, empoigne hommes et bagages que, treize heures durant, elle cahote et secoue d'une indigne façon. Passe encore si la route était belle ou fertile en sujets d'intérêt à quelque point de vue nouveaul...
Mais les bras ne sont pas encore venus porter de ce côté la culture ou la vie, et Ton retombe ici, à peu de chose près, dans la pampa. Voyez plutôt : sur les chemins, du sable et de la chaux; des deux côtés, d'éternelles prairies où, mal semées, grisonnantes, flétries, surgissent par bouquets de larges touffes de gazon. Çà et là, de grands chardons, des essences rabougries, des bouts d'arbre appelant soit le fer, soit le feu; et partout, à perte de vue, des monticules servant de terriers aux rongeurs... Tel est à peu près le tableau !
Aussi, durant cette partie du trajet, le voya* geur cherche-t-il vainement quelque compensation aux flots de poussière qui l'aveuglent.
aux cahots qui le tuent! Ces deux inconvénients paraissent étroitenaent liés. Telle est du moins l'excuse traditionnelle du cocher : la poussière du chemin lui masque les obstacles, qu'il ne peut dès lors éviter. Je dois dire à sa décharge qu'il est prêt, au besoin, à vous passer les rênes pour vous le démontrer.
Sur cette triste route, nous eûmes à subir^ le jour oii je la fis, les accidents que voici:
A quatre heures de la nuit, les voyageurs, presque tous endormis, s'éveillaient brusquement dans les bras l'un de l'autre ou sur les genoux de leurs vis-à-vis. Cette scène attendrissante avait été causée par la rupture du grand essieu. Il nous fallut descendre en rase campagne ainsi qu'en pleine obscurité, et y subir^ je crois, une heure de compostura ou de réparation d'une aussi sérieuse avarie.
Un peu plus tard, une roue fortement échauffée prit feu et se serait consumée, j'imagine, sir
rovidentiellement, à un demi-kilomètre de là, ousn'avions eu à opérer le passage à gué d'une ivière.
Quant à la chute d*une malle des combles de i diligence, je n'en parlerais même pas si ce 'était dans le but pratique d'engager une fois e plus les touristes de ces pays primitifs à ne oint surcharger leurs bagages d'objets fragiles umême délicats.
De Parral, terme du voyage de cette machine rfernale, une ligne de chemin de fer conduit Q peu d'heures à Chillan. Celte ligne, qui déjà e poursuit jusqu'à Conception et qui plus tard loit relier cette importante ville du Sud avec i capitale, est T entreprise particulière d'un iche Anglais, M. Slater. Bien que ne fonctionnant que de la veille seulement, le train que e pris à Parral marchait admirablement, et la ^018 me parut construite de main de maître.
^^ssi, dans l'intérêt des voyageurs de l'avenir ^ Chili, je me plais à espérer que l'entreprise a
pleinement réussi et permis à la ligne entière de s'établir aujourd'hui.
Je dois un excellent souvenir à Chillan, où je m'arrêtai quelque temps pour jouir du coup d'œil de ce qu'on appelle ici le grand marché.
A ne considérer que la ville en elle-ffléme, Chillan n'a rien qui la différencie de Santa-Rosade-los- Andes, de Talca ou de Liûares que l'on traverse en diligence. Comme presque toutes ces petites villes d'intérieur, son bagage se réduit à une grande place centrale extérieurement plantée de belles allées, intérieurement ornée d'un vaste square avec parterres de fleurs, fontaines, balustrades et bosquets entourant invariablement un kiosque où la musique se fait entendre les dimanche et jeudi soir de chaque semaine. Il y a sur cette place une grande et belle église, l'une ou l'autre jolie maison et un groupe de magasins ouvrant sous quelque vieille arcade. . . voilà tout. Mais cette villejd'as*
)ect ordinairement très-calme, se réveille et anime étrangement le samedi.
Ce jour-là c'est feria, autrement dit le jour lu grand marché. Il faut la voir alors, la place lu marché, encombrée de charrettes à bœufs de outes formes et dimensions, regorgeant des )roduits amalgamés des plus diverses provelances! Troupeaux d'hommes et de bêtes venus le vingt lieues à la ronde, tour à tour stationnant, marchant, criant, beuglant au sein d'une foule bigarrée qui, de la ville même aussi bien lue du fond de la cordillère des Andes, vient, au coup de neuf heures, vendre, échanger, s'approvisionner pour la semaine ! C'est bien là le chaos que parfois on se plaît à se représenter, mais duquel on ne saurait se faire aucune idée sans s'y être trouvé mêlé.
Un trajet de chemin de fer de sept heures environ porte le voyageur de Chillan à Concep- *ïon. C'est une jolie route et qui devient superbe quand, à San Rosendo, la voie rejoint, pour ne
la plus quitter, la rive droite du Bio-Bio, fleuve majestueux qu'elle accompagne jusqu'à soneisbouchure.
Saluons en passant ce fleuve, qui jadis servait de limite nord au territoire de l'AraucaDie et qui, avec Tlmpérial, coulant au sud de ce même pays, est assurément le plus beau et le plus grand du Chili. C'est la Meuse, leRhiD.le Danube de ces contrées. Sur un parcours de soixante-quinze lieues, et dans rencadremenl de montagnes boisées, sa large nappe d'eao serpente, entrecoupée de bancs de sable, de rochers et d'îlots. A Conception, lieu de sonembouchure, il atteint une largeur immense; mais son lit, par malheur, se relève en proportion et met obstacle à la navigation. On met en cet endroit tout près d'une heure à le passer en barque. Mais le spectacle est d'autant plus curieux qu'avant de se jeter dans l'océan Pacifique»" contourne deux monts jumeaux d'égale élévation et de forme bizarre que la langue imagée du
INTERIEUR. 7i^
pays appelle à fort bon droit las tetas del BiO'Bio.
Conception est la plus importante des villes du sud au Chili. Ce fut même autrefois la capitale de ce pays. Ses origines remontent au seizième siècle. Elle eut beaucoup à souffrir du voisinage des Indiens de TAraucanie, qui mainte fois la détruisirent. Elle fut encore récemment, en 1 835, dévastée par un tremblement de terre.
C'est néanmoins une forte jolie petite ville, que sa situation à l'embouchure du Bio-Bio et tout au bord du Pacifique rend particulièrement intéressante et pittoresque. On peut y admirer, entre autres curiosités, une ancienne promenade bordée d'une quadruple rangée de trèshauts et vieux peupliers.
Chose curieuse 1 Thôtel del Commerdo, où je fus me loger, est tenu par un Belge, Guens, dit Genneville, qui sous ce dernier nom tenait, il y a quelques années, l'emploi de premier ténor au théâtre deGand. Homme à la fois aimable, spi-
rituel et gai, il me fit galamment les honneurs de la ville.
Mon départ de Conception pour Corond et Lota s effectua le lendemain de grand matin.
Une diligence massive, monumentale, suspendue à Tantique et attelée de six chevaux couplés, à palonniers indépendants, dépose les voyageurs sur la rive du Bio-Bio.
La traversée du grand fleuve nous prit une heure en bac. Nous avancions lentement, à la gaffe, et l'adresse des Indiens qui dirigeaient l'embarcation ne l'empêchait pas de s'incruster parfois dans les bancs de sable à fleur d'eau dont le lit est semé. Nous ressentions alors un choc violent; notre lancha (bac) faisait bascule... et nous, les passagers, nous roulions tous pêlemêle dans un coin. Mais bientôt chacun de nous se mettait à la gaffe, et, à force de bras, on se tirait du mauvais pas.
lit-bas, sur l'autre rive, attend, prête à partir, la diligence qui fait le service de Coronelet
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Lota. Elle est en tout semblable à celle que nous venons de quitter; et sitôt fait le transbordement de nos personnes et colis, elle part avec une vivacité d allures que ne semblait pas devoir permettre d'espérer le massif aspect de ses formes.
La route ne tarde pas à rejoindre, à Coronel, la côte du Pacifique ; et là , presque toujours en corniche sur la mer, elle en suit fidèlement les pittoresques et sauvages contours.
Une partie du chemin spécialement curieuse est celle où la diligence, n'ayant d'autre route que la plage, galope au plus près de la mer. Cet endroit est appelé p/aj/a blanca (plage blanche), en raison du contraste frappant que cette partie de la plage offre avec celle que la suit (j>laya Tf^gra)j et dont les sables présentent une teinte entièrement noire, annonçant les terrains richement carbonifères de Lota.
Iota, petite ville essentiellement industrielle, est célèbre surtout par sa grande fonderie de
cuivre, qui, établie au bord de la mer, est Tune des plus vastes du monde.
Cet important établissement, auquel est annexée une fonderie de fer, et qui comprend également trois mines de charbon en exploitation, occupe une vaste étendue de terrain et se trouve monté sur un pied gigantesque. Il se suffit à lui-même; car tout le charbon qu'il consomme lui vient de ses mines, auxquelles il se trouve relié par un chemin de fer d'exploitation; et ce dernier emprunte à la fonderie de fer ses rails aussi bien que ses machines.
Un chiffre donnera peut-être une idée de l'importance de la fonderie de cuivre de Lota : trente-huit grands hauts fourneaux y travaillent sans relâche, consumant chaque mois 65 toDues de charbon que leur fournit une mine voisine; les ouvriers s'y comptent par centaines, et les grandes coulées s'y succèdent rapides. Aussi, quels bruits confus! quel chaos de toutes parts! quel va-et-vient au dedans! quelle animation
sur la plage! Mais aussi quelle fumée quaud vient à souffler le vent du sud! C'est la mort, hélas! trop certaine pour la végétation environnante : les collines en sont toutes pelées... et dans la ville, durant des jours entiers, règne Tépais brouillard de Londres!
Les mines de charbon qui alimentent la fonderie comprennent trois puits d'extraction en tout assez semblables aux nôtres. L'un d'eux cependant offre cette particularité d'être, non pas vertical, mais construit d'après le système de l'ancien « plan incliné » de Liège. Hommes et wagons y descendent sur rails, tandis qu'un câble mû par une machine à vapeur fait remonter le minerai.
Entre ces minés et les nôtres, je n'ai guère constaté que les différences suivantes : a) on exploite sous la mer ; 6) à une très-faible profondeur, c'est-à-dire rarement au-dessous de cent mètres ; c) le charbon de ces mines n'est en réalité que du charbon de terre, mais d'ex-
cellente qualité et brûlant fort bien à l'air libre.
L'exploitation de ces mines est riche et abon- . dante : comme elle dépasse de beaucoup les !
besoins de l'établissement, les industriels de Lota emportent le surplus dans le Nord et reçoivent en échange une bonne partie de leurs matières premières, cuivre et fer à mettre en fusion.
L'établissement de Lota, quoique appartenant sur papier à une société d'actionnaires, se trouve être, de fait, la propriété presque exclusive d'une opulente famille chilienne qui possède à elle seule les quatre cinquièmes des actions. C'est la famille Cousiûo, la même dont j'ai déjà eu occasion de citer le nom quand, à Santiago, j'ai décrit le grand parc que la ville a reçu de sa munificence.
Ici, tout à côté de sa belle fonderie et sur l'escarpement d'un grand rocher qui la surplombe, la famille Cousifio possède un superbe
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château qu'agrémente un jardin luxueux et féerique dont les terrasses portent, de trois côtés, leurs balcons sur la mer.
le parlerai bientôt d'une autre propriété voisine et colossale des mêmes Cousino. J'y ai fait un assez long séjour. Mais je veux auparavant offrir à mes lecteurs le tableau, pour le moins original, je pense, d'une chasse aux chèvres en bateau à vapeur.
Muni de lettres de recommandation pour ces messieurs de l'établissement de Lota, donB. de laFuente, le gérant, et les représentants ou membres alors présents de la famille Cousino, je n'avais pas tardé à établir avec eux d'intéressantes et amicales relations. Un jour, après un lunch que m'avaient offert ces messieurs, ils me prièrent mystérieusement de les suivre dans une expédition dont ils voulaient, parait-îl, me ménager la surprise. J'acceptai : nous quittâmes le château pour gagner les terrasses et nous ^^gager aussitôt dans un petit sentier plein d'om-
bre et de verdure, mais d'une pente vertigineuse. Nous descendîmes ainsi jusqu'au bord de la mer à un endroit où, masqué par une roche tombante, je découvris tout à coup, fumant, appareillé et coquettement pavoisé, un vrai bijou de steamer de plaisance.
La perspective d'une promenade en mer sur la chaloupe à vapeur de mes hôtes me souriait grandement; et c'est avec bonheur que j'en franchis le bord. Mais où mon étonnement grandit outre mesure, c'est quand je vis, reléguées dans un coin du vapeur, des carabines de précision Winchester, des boîtes de cartouches empilées, et, accroupis auprès des paniers de vivres et de Champagne, deux superbes molosses de l'espèce dite montagnarde. Plus de doute, nous allions faire une grande partie de chasse. Mais dans cet attirail, je me demandais en vain quel serait le gibier. Mes hôtes étaientmuets... et, trop bien stylés à mon gré, les hommes de l'équipage, qu'adroitement je sondais à l'écart,
s'obstinaient, quoi que je fisse, à garder sur ce point le secret de leurs maîtres.
Le signal fut donné, l'hélice battit l'eau, et,
filant nos dix nœuds à Theure, nous rangeâmes
longtemps les rochers et falaises de la jolie baie
deLota, puis nous piquâmes en pleine mer. Le
ciel était d'un bleu sans tache, la mer, d'une
calme plat bien rare en ces contrées, l'air enfin
frais et pur, et d'une étrange transparence. Nous
laissions derrière nous les bruits et fumées de
l'usine , les maisons échelonnées de la petite
ville et, dominant le hardi promontoire, les
tours et créneaux du château. A gauche se
déroulait le panorama de la baie, et plus loin
ondoyaient les crêtes boisées de Colcura, tandis
que, tout à l'horizon, les volcans de l'Araucanie
et un amas confus de côtes abruptes et tour-
ïûentées signalaient pour la première fois à ma
vue le pittoresque et fantastique royaume du
célèbre Orélie r^
Nous avions mis le cap sur une île éloignée