‹ Chili; le ChiliChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'hacienda de Golcura. — Excursions à cheval et en charrette à bœufs. — A la découverte d'une cascade. — Je passe soixante-deux fois à gué la môme rivière. — Un tigre. — Épisodes de chasse. — Curiosités géologiques deThaciendà.

Poursuivant vers TAraucanie mon voyage dans le Sud, je fis, non loin de Lota, une dernière étape à Colcura.

C'est ainsi que s'appelle l'immense propriété foncière que possède dans le Sud la famille Cousiûo, et dont j'ai tout à l'heure promis d'entretenir le lecteur.

Mais comme je redoute avant tout d'être

taxé d'exagération 9 ce qui ne manquerait pas d'arriver au sujet d'une propriété particulière qui, à elle seule, constitue tout un territoire, je crois devoir faire précéder les pages qui vont suivre d'un mot d'explication.

Les terres occupées par les tribus sauvages des Indiens de l'Araucanie, celles du moins qui touchent aux frontières chiliennes, peuvent s'acheter en bloc et à vil prix au gouvernement du Chili. Tant que les Indiens les occupent, ces terres^ naturellement, demeurent improductives; bien mieux : dans la guerre qu'on leur fait, les Indiens, le plus souvent, les brûlent et les saccagent pour résister, comme de raison, à l'envahissement de leur pays. C'est donc un capital mort, mais qui cesse de l'être aussitôt que le Chili, reculant sa ligne de frontières, gagne de ce côté du terrain sur l'Arau* canie. Ces terres, alors, acquièrent une immense valeur, forment des héritages et se divisent par la suite.

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Anciennement, on achetait directement aux Indiens. Cela semble, en effet, plus juste tout d'abord. Mais le gouvernement chilien s*y oppose aujourd'hui et ne reconnaît plus ces titres de propriété... c'est qu'en fait les Indiens ne se faisaient pas scrupule de vendre les mêmes terres à dix acheteurs différents.

Ainsi s'explique l'invraisemblable étendue de certaines propriétés fameuses au sud du Chili.

C est dans ces conditions que la famille Cousino s'est rendue acquéreur des terres de Colcura.

Et maintenant je puis dire que l'hacienda de Colcura comprend cinquante lieues carrées ; or lalieae de ce pays est d'environ cinq kilomètres et demi. C'est, on le voit, tout un grand territoire. Il touche d'un côté aux confins actuels du territoire araucan, et de l'autre à l'océan Pacifique. Il est presque entièrement boisé et comprend forêts vierges, montagnes, rivières et prairies.

Un compatriote charmant, M. Boonen, consul général des Pays-Bas au Chili, y vit avec sa famille, et en dirige l'exploita tien. Celle-ci porte naturellement presque exclusivement sur le bois, et la propriété se complète à cet effet par le fonctionnement de plusieurs scieries à vapeur, un petit chemin de fer d'exploitation et trois grands môles d'embarquement. Uhacienda possède également son petit bateau à vapeur sur lequel bien souvent, durant le temps que je passai là-bas, mon hôte me fit faire d'intéressantes excursions en mer.

M. Boonen peut ici jouer au petit souverain, car c'est à plus de deux mille que se chiffre le nombre des personnes employées ou vivant sur la propriété qu'il régit. Pour le mouvement de fonds que nécessite chaque semaine le payement de son personnel, il a émis du « cuir-monnaie », et ce pour une très-forte somme. Ce sont de petits bouts de cuir estampillés qui, de tailles diverses, représentent diverses valeurs et ont

ours à Colcura, Lola et sa grande fonderie.

Test là une grande simplification dans la compabilitéy et les négociants de l'endroit y trouvent aussi leur compte, attendu que sous cette orme l'argent se dépense chez eux et ne court mcun risque de sortir de la localité.

Le chalet qu'habite M. Boonen en compagnie de sa femme et de ses trois filles est agréablemeot situé sur une des collines qui forment la baie de Colcura et presque en face des terrains occupés par l'important établissement de Lota. Derrière, et sur un sol des plus accidentés, s'étendent à perte de vue les forêts qu'il exploite. C'est une mer de verdure qui, déchirée par de belles vallées ou des ravins sauvages et profonds, vient doucement mourir à l'Océan.

Dans ce riche domaine, où le fer attaque en ce moment un sol à peu près vierge encore, que de promenades idéales! que d'excursions intéressantes! Parmi toutes celles qu'un long

séjour à l'hacienda me permit d'entreprendre, il

en est quelques-unes dont je veux graver ici le souvenir.

Hélas! le mauvais état des chemins, les montées et descentes rapides et continuelles, ne permettent pas ici l'usage de la voiture; et ceux que le cheval fatigue ou effraye n'ont d'autre moyen de transport que la charrette à bœufs.

La charrette du pays est étroite, à roues pleines, traînée par de forts bœufs attelés sous le joug et menés par un homme à pied. Teo usai différentes fois lorsque ces dames étaient de nos promenades, et j'avoue que ce véhicule, capitonné de drap rouge et garni de tabourets, couvertures et coussins oii chacun se tapit, s'assied ou se couche à sa guise, est on ne peut plus original. Il présente sans douterinconvénient d'aller très-lentement et de secouer beaucoup ; mais il passe partout et ne culbute que rarement. Poétiquement parlant, c'estbien le type qui convient au pays qu'on parcourt : l'allure nonchalante des bœufs, les orê du cod'

ducteuFy les grincements de l'essieu, et, sur la pente des ravins ou au passage des rivières, les cahots, le danger même..., sont autant d'éléments nouveaux qui s'ajoutent à l'attrait de pittoresques promenades.*

C'est à l'aide de ce véhicule qu'au lendemain de mon arrivée à l'hacienda de Colcura nous nous élevâmes à une très-grande hauteur pour jouir d'une vue panoramique des plus belles et des plus étendues. On avait devant soi locéan Pacifique, dont les flots éclatants formaient une riche ceinture aux forêts de l'hacienda; partout aux alentours, ces forêts rebondissant sur plus de vingt collines; au fond, les scieries à vapeur, le petit chemin de fer d'exploitation; enfin, sur TOcéan, les trois môles où se tenaient sous vapeur de grands bateaux en chargement..., tandis que dans les plans éloignés apparaissaient, tranchant sur le ciel bleu, ici les volcans élancés, les pics chargés de neige de la chaîne des Andes, là-bas les

côtes tourmentées et les vertes montagnes da mystérieux pays d*Araucanie. Un aussi grand spectacle était de nature à nous faire oublier ^ les fatigues d'une excursion qui nous demanda six heures de cahots.

A cheval 9 les promenades se font bien plus commodément. La visite des forêts du centre de rhacienda nécessite d'ailleurs l'emploi de ce noble animal, de même que pour gagner les points extrêmes de la propriété il faut avoir recours au petit vapeur et faire de longs trajets par mer.

Nous fimes Tun et l'autre ; mais je laisse de côté ces dernières excursions, simples visiies rendues aux scieries à vapeur qui, fonctionnant là-bas d'après les données ordinaires, ne présentent rien de cet intérêt étranger qu'avant tout je recherche en vue de mes lecteurs.

Je crois que de préférence on voudra me suivre à cheval, au travers d'une inextricable forêt où, guidés par le bruit d'une chute d*eau

biotaine, M. Boonen et moi marcbons à la découverte d'un site probablement encore ignoré de tous, mais qui ne peut manquer d'être pittoresque et sauvage. Ce sont là des distractions

qu une propriété de ce genre permet de s'offrir encore assez souvent !

La forêt vierge ici est de beaucoup moins belle assurément qu'elle ne l'est au Brésil, et cela parce qu'elle contient des essences moins riches, d'une variété bien moins grande, et que, de toute façon, le climat, sous cette latitude, ne saurait donner un développement pareil à ses produits. Mais, ainsi que partout où, sur une terre féconde, la végétation s'est trouvée livrée à elle-même, il s'y rencontre à chaque pas d'impénétrables fouillis.

Ici, où nous voici côtoyant un ruisseau et remontant les pentes escarpées du ravin qui l'entraine, même à pied nous ne passerions pas.

Heureusement nos précautions sont prises : à coups de hache et de faux, quatre robustes

pionniers pratiquent un chemin devant nous.

Nous avançons péniblement dans les silloos que nous ouvrent nos travailleurs, jusqu'à ce que de grosses roches, mises à nu par leurs instruments, nous forcent à mettre pied à terre et à ramper comme des serpents. Quoi qu'il en soit, nous redoublons d'ardeur, car le bruit de la chute se rapproche sensiblement, et voici le spectacle qui frappe enfin nos yeux surpris.

Sur d'immenses roches noires et des blocs de porphyre entre-semés de racines, de lianes et de fleurs, tombe à grands flots une cascade qui peut avoir près de cent mètres d'aplomb et qui forme à son pied un petit lac d'une eau limpide, transparente et glacée. Dans le cadre sauvage que lui faisait la forêt, ce tableau merveilleux nous impressionna vivement. Nous oubliâmes rheure qui s'avançait et nos chevaux qui s'impatientaient..., et ce n'est qu'à la nuit venue que nous rentrâmes au chalet ce jour-là. Une autre fois, je suivais seul à cheval, et our

me rendre compte d'une tout autre partie de la propriété, un ravin tortueux, au fond duquel coulait la petite rivière de Colcura. Dans ce ravin, tour à tour alternant avec de minces prairies ou d'immenses blocs de rocher, toutes les parties boisées étaient d'essences enchevêtrées de ronces et formaient çà et là d'incroyables fourrés. De plus, les deux versants étaient à ce point escarpés que le sentier à peine frayé non-seulement ne pouvait s'écarter de la rivière, mais à chaque tournant sautait de l'un à l'autre bord. Pour les piétons, il y avait alors quelques quartiers de roche ou des troncs d'arbre renversés ; à cheval, on cherchait un gué. Eh bien, voici un chiffre qui donnera, je pense, une idée du degré de pittoresque et d'originalité d'une promenade là-bas : en moins de trois heures de temps, je passai, ce jour-là, trente et une fois pour aller, autant pour revenir, c'est-à-dire soixante-deux fois, à gué, la rivière de Colcura.

Mais la rivière n'est pas, en cet endroit, le seul obstacle qu'on rencontre ; il en est d'autres qui n'excluent pas toute idée de danger, ainsi que bientôt on le verra.

Et en effet, sur les parties de prairies qu'offrent les pentes du ravin, on a lâché quelques troupeaux de bétail qui y vivent et s'y reproduisent à l'état parfaitement sauvage. Rarement en contact avec l'homme, et- par contre souvent visités par les fauves, ils sont farouches et dangereux.

C'est ainsi que, par deux fois, au bord de la rivière, j'eus à me garer de taureaux qui prétendaient m'en barrer le passage. Heureusement que mon long séjour à la Plata m'avait depuis longtemps appris à faire face aux taureaux et familiarisé avec toutes les manœuvres utiles en pareil cas.

C'est ainsi que, surpris par le bruit d'un galop serré à travers bois, je vis au passage d'une clairière une jeune bète affolée fuir précipî-

tamment. J'attendis, curieux de voir qui lui donnait la chasse, et à cent mètres environ derrière elle, souple et majestueux, un tigre, un vrai tigre passa ! C'était le premier que j'apercevais, ce fut le seul que je vis au cours démon voyage..., et j'avoue que le cœur m'en battit d'autant mieux qu'il se serait trouvé à bonne portée de ma carabine, si, comme il arrive souvent, je n'eusse précisément négligé de m'en munir ce jour-là.

Un obstacle assez difficile à cheval, c'est la grande barrière retombante qu*on trouve de temps à autre sur les chemins coupant les pâturages où sont parqués des animaux. Cette barrière est toujours trop haute pour être franchie, surtout par les chevaux du pays, qui sont généralement de très - médiocres sauteurs. Sans doute, une simple pression suffit à l'ouvrir dans un sens, et alors c'est le cavalier qui la repousse du pied, ou le cheval, s'il est fort bien dressé, qui s'en charge de son poitrail. Mais,

dans le sens inverse, la difficulté est tout autre. Il fait bon être muni alors du fouet de chasse anglais : de la partie recourbée du manche on attire à soi la barrière, et l'on passe au galop tandis qu'elle retombe. Or, cest ici qu'est le danger et que la plupart se font prendre. Si la bête est chaude ou nerveuse, elle pointera pour passer, si petit que soit le jour; et pour peu que le cavalier n'ait pas mis assez de précision dans l'exécution du mouvement, je vous laisse à penser ce qu'il fera de ses jambes. Mais,bast! l'expérience ne s'acquiert qu'au prix de mille incidents de ce genre. Exemple : Un matin, désireux d'abattre des goélands, j'avais quitté le chalet pour descendre au bord de la mer et traversé à cheval la rivière de Colcura dans son endroit le plus large, à vingt pas de son embouchure. J'avais entravé ma monture et fait quelques victimes, qu'à ma grandç stupéfaction un pêcheur, accouru au bruit de la fusillade, était venu me réclamer

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comme un metssucculent.L'heure du lunch me pressant, je me mis en devoir de remonter sur ma bète. Hélas I à peine dégagée de ses entraves, ranimai, que les coups de feu sans doute avaient rendu nerveux, se débattit comme un furieux, cassa ses rênes, m'échappa et, repas sant seul la rivière, me laissa confus sur la plage. Je fus heureux, croyez-le, de pouvoi:

profiter des solides épaules que, par reconnaissance, m'offrit l'homme aux goélands, qui fort heureusement avait suivi de loin cette petite scène. Et, rentré au chalet avec une heure de retard, j'y trouvai mon cheval achevant son picotin de l'air le plus calme du monde.

Déjà curieuse à tant de titres, l'hacienda de Golcura offre à ceux qu'intéressent les phénomènes géologiques, une promenade d'un attirait vraiment tout spécial. C'est un chemin appelé el camino de las cruces^ autrement dit i( chemin des croix ». Il est taillé, sur une grande étendue, au travers de roches métallî-

ques pourvues de cristallisations bizarres : ce sont des cônes ou des cristaux de quartz qui, brisés, montrent tous en dedans une croix plus ou moins large, mais toujours bien formée. Cest le seul endroit du pays où se remarque ce phénomène, et je ne sache pas qu'il ait encore été étudié jusqu'à ce jour.

La veille de mon départ de ce vaste domaine» M. Boonen organisa une petite fête d'adieu. Rien de plus pittoresque, rien de plus entraînant que cette partie de plaisir improvisée. Il réunit ses plus charmants voisins et nous offrit une battue aux renards si fantaisiste que j'en rêve encore quelquefois. Il fallait voir nos rabatteurs à cheval, lancés à fond de traio^ pirouettant, caracolant, dégringolant les côtes avec accompagnement de cris sauvages ou de coups de feu, bre^ se livrant, pour faire lever le gibier, à une fantasia que nous ne pouvions nous lasser d'admirer. Ce spectacle d'ailleurs (^t on le comprendra) fut à peu près pour nous

Tunique attrait de la fête ; de toutes parts, en eSet, le gibier se déroba. Mais si nous fûmes déçus dans nos vœux de chasseurs, au moins une franche gaieté nous prit et ne nous quitta pas; nous sûmes la prouver à notre aimable amphitryon jusque dans les santés dont la table du soir retentissait encore vers minuit ce jour-là. C'est de Thacienda de Golcura que je gagnai TÂraucanie, pays sauvage et primitif, où la nature semble prodigue et belle, mais où, malbeureusement , les farouches instincts d'un peuple non civilisé ne permettent aux plus décidés que de trop courtes explorations. Je vais en parler longuement..., puis je consacrerai un dernier chapitre au Chili, où je fis encore un court séjour avant de reprendre par Magellan, le Brésil et le Sénégal, la route du retour, le chemin de l'Europe.

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