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GROUPE DE JUAN FERNANDEZ

En 1563, l'Espagnol Juan Fernandez, se rendant du Pérou au Chili, découvrit les deux îles qui depuis ont

(*) Don Pedro Gonzalès de Ogeros, Descripcion hislorica de las provincias y arrhij)clago de Chiloé, en el regno de Chili. Madrid, 1780.

porté son nom. La plus grande, appelée aussi Mas-a-Tierra, comme étant la moins éloignée du continent, porte plus spécialement que la seconde le nom de Juan-Fernandez. Elle est située à cent cinquante lieues de la côte chilienne, par 33° 40' de latitude sud, et 81» 55' de longitude à l'ouest de Paris. L'autre se trouve à peu près sur le même parallèle, trente-cinq lieues plus loin, et se nomme, à cause de cette position , Mas-a-Fuera (plus au dehors). Celle-ci n'a qu'une lieue environ d'étendue; elle est déserte et d'un accès assez difOcile, sa périphérie étant formée par de grandes roches escarpées et perpendiculaires. L'intérieur en est pourtant fertile et bien boisé, abondant en chèvres sauvages, et baigné par plusieurs ruisseaux d'une eau limpide. Ses côtes sont très-poissonneuses, et fréquentées surtout par de nombreuses troupes de phoques (*).

Mas-a-Tierra ou plutôt Juan-Fernandez est une île de forme irrégulière ; s'étendant de l'est à l'ouest, ayant environ cinq lieues de long sur deux de large. Elle n'est pas moins fertile que Mas-a-Fuera, et d'un aspect plus agréable. Les montagnes escarpées de la partie septentrionale sont couronnées par la plus riche verdure; le terrain s'abaisse vers le sud , et se termine par des falaises dépourvues de toute végétation, exposées à la violence des vagues soulevées par les vents du midi , et ne présentant aucun abri aux vaisseaux en danger. Ce terrain nu , pierreux, rougeatre, fatigue l'œil et contriste le cœur. Là se trouve un rocher isolé par les flots et battu fréquemment par la tempête; c'est l'île au Cabris. L'intérieur de Juan-Fernandez, fécondé par d'abondantes pluies, offre de gracieux paysages ; la nature y a prodigué certains végétaux précieux, tels que le cèdre rouge, l'arbre

(*) Les diverses espèces de phoques étaient autrefois désignées sous les noms de lions rnarifis , éléphants marins , l'eau.r marins, cheiujux marins , etc., dénominations impropres que l'éiat actuel de la science ne permet plus de reproduire.

à piment et le myrte. On y voit des nappes d'eau fraîches et limpides bondir de roclier en rocher, et se cacher dans les forets, où le merle solitaire, la plaintive colombe et le brillant colibri font entendre leurs chansons d'amour. Des troupeaux de chèvres sauvages grimpent sur les parois de la montagne, et se perchent sur les j)ics élevés. Les phoques indolents sommeillent sur le rivage, et la pèche y produit, avec une innombrable quantité d'écrevisses, des poissons délicieux :

le congre, la brème, la morue, les anges île mer, les cavaliers et les poissons argentés (*). Tout enfin promet ici à l'honmie une nourriture facile et abondante.

Juan Fernandez, ayant obtenu du gouvernement espagnol la concession des îles qu'il venait de découvrir, établit, dans celle que nous venons de décrire comme la plus importante, une colonie qui aurait pu y vivre longtemps heureuse; mais la nostalgie, l'ennui, le désir enfin de rentrer dans le monde, eurent bientôt chassé ces colons inconstants : ils partirent, laissant après eux quelques chèvres qui devinrent la souche de ces nombreux troupeaux qui s'y voient encore aujourd'hui. Quelques années après, un navire périt sur les cotes de cette île; un seul marin put se sauver. Ce malheureux attendit cinq années dans cette solitude que le hasard lui amenât un libérateur (**). Après lui, Juan-Fernandez eut encore successivement quelques habitants, les uns captifs volontaires, les autres jetés par la tempête sur ce rivage hospitalier. Enfin, vers la fin de l'année 1704, nous voyons paraître Alexandre Selkb'k, devenu célèbre pour avoir servi de type à Robinson Crusoé. En parlant des aventures de Seikirk, nous tâcherons de ne pas nous laisser préoccuper par le souvenir de l'ingénieux roman de Daniel de Foë.

Alexandre Seikirk, natif de Largo, dans le comté de Fife, en Ecosse, était maître d'équipage à bord du Cinq-

(*) Yoyages d'Anson.

(*") Riîigrose.

Por/.9, commandé par le capitaine Stradling. Seikirk, au rapport de quelques marins qui l'ont comiu et nous en ont laissé le |)ortrait, était un homme de bonnes mœurs, grave, réfléchi, mélancolique , et plus adonné aux joies spirituelles de la prière et du mysticisme qu'aux plaisirs ou aux travaux du monde. S'étant pris de querelle avec son connnandant. il se sentit saisi d'un profond dégoût de la vie, et demanda à être abandonné sur l'île de Juan-Fernandez. La relâche du Cinq- Ports dura plusieurs jours, pendant lesquels Seikirk eut le temps de faire des réflexions sur ce bizarre accès de misanthropie. Il se soumit donc, et pria le ca[)itaine Stradling de le recevoir de nouveau à son bord; mais cet homme dur et vindicatif ne voulut pas y consentir. A quelques mois de là, le Cinq-Ports fit naufrage, et l'on serait tenté de voir dans ce malheur la justice divine, si une partie de l'équipage, innocente de l'abandon du marin écossais, n'avait pas péri en cette circonstance.

Livré à lui-même, Seikirk puisa dans ses sentiments religieux cette résignation et cette force d'ame qui devaient le soutenir dans le long exil auquel il se voyait condamné. En quittant le vaisseau, on lui avait laissé emporter son lit, un fusil, une livre de poudre, des balles, une hache, un couteau, des vêtements, un chaudron, du tabac, une Bible, quelques livres de piété et ses instruments de marine.

Tant qu'il eut de la poudre, il tua des chèvres, et fournit sans trop de peine à sa subsistance; mais cette ressource lui manqua bientôt, et son entretien devint alors plus précaire et plus pénible. Quelque temps il y pourvut au moyen de la pêche et de la récolte des fruits sauvages; mais enfin, éprouvant le besoin d'une nourriture plus substantielle, il tendit des pièges aux jeunes chevreaux. Peu satisfait de ses succès, il entreprit de se procurer à la course les animaux dont la chair et la peau lui étaient également indispensables.

Ses premiers essais ne furent pas heureux ; cependant , la nécessité , le

L'UNIVERS

désespoir même, lui donnèrent des forces nouvelles; il persévéra dans son projet, et un long exercice l'amena enfm au but qu'il se proposait. INu jusqu'à la ceinture, ainsi qu'aux jambes et aux pieds, couvert sur les hanches seulement de quelques morceaux de peaux de chèvres grossièrement cousus, il sautait de rocher en rociier, s'élançait sur les parois les plus escarpées, sur les arêtes tranchantes ou les pics aigus; il franchissait les torrents et bondissait par-dessus les buissons avec une agilité incroyable, sans crainte comme sans précaution , et sans se reposer, jusqu'à ce que l'animal qu'il poursuivait se rendît à lui, haletant et blessé. Ces expéditions n'étaient pas toujours exemptes de mésaventures.

Un jour, entre autres, au moment où Selkirk venait de saisir une chèvre, il tomba avec elle au fond d'un précipice, et y demeura longtemps privé de connaissance. Ayant enfin repris ses sens, il s'aperçut que la chèvre gisait morte sous lui, et qu'il ne devait son sa'ut qu'à la précaution qu'il avait prise de ne pas abandonner sa proie, et de tomber avec elle. Au bout de quelques mois il avait acquis une si grande agilité, que cette chasse périlleuse n'était plus qu'un jeu pour lui ; il lui arriva souvent, après avoir pris une ciièvre, de la marquer à l'oreille, et de la relâcher, pour avoir le plaisir de la rattraper. D'autres occupations apportaient encore un léger adoucissement à cette pénible existence. Les Européens qui, les premiers, étaient venus dans l'île, y avaient planté des navets et des choux palmistes. Selkirk entreprit de les cultiver, se procurant ainsi, avec la chair des chevreaux, quelques poissons et des fruits, une nourriture saine et agréable. Ses vêtements étaient usés depuis longtemps; il les remplaça par des peaux de chèvres. Enfin, pour se délivrer du voisinage importun des rats qui rongeaient ses vêtements et dévoraient ses provisions, il se mit à apprivoiser de jeunes chats sauvages. — Il avait construit deux huttes dont la [)lus petite lui servait de cuisine ; là, quand

il avait besoin de feu , il s*en procurait à la manière des Indiens, en frottant l'une contre l'autre deux pièces de bois résineux. Le manque absolu de sel fut une de ses plus cruelles privations; c'est ce qui l'empêchait souvent de manger du pcisson, et toujours de conserver une certaine provision de gibier. La plus grande des deux huttes servait à ses repas; c'était là aussi qu'il retrempait dans le sommeil les forces de son corps, et, dans la prière, les forces de son âme.

Ainsi s'écoulait cette existence solitaire! La prière, la chasse et l'agriculture en absorbaient la plus grande partie. Enseveli vivant, inscrit déjà sur le livre des morts, et se sentant fait pour la vie , ce malheureux, que les hommes abandonnaient, ne trouva de refuge que dans le sein de Dieu.

Quand une pensée mondaine venait l'assaillir, quand un souvenir de famille lui arrachait quelques larmes , et que son imagination errait sur les montagnes de sa patrie, il lisait la Bible, il priait, il priait encore, et se sentait consolé.

Un jour un navire espagnol aborda à Juan-Fernandez; d'abord Selkirk se cacha dans les bois, résolu à ne pas rentrer dans la société. D'ailleurs,' comme il l'a depuis avoué lui-même à Steele, qui l'a rapporté, il craignait que les Espagnols ne renvoyassent aux presidios (*). Cependant la vue des hommes produisit bientôt sur lui une impression à laquelle il ne put résister : il se montra donc sur la lisière des bois ; mais les Espagnols , effrayés de cette étrange apparition , lui tirèrent quelques coups de fusil, qui l'obligèrent a se cacher de nouveau.

Quatre ans et trois mois s'étaient écoulés, et Selkirk avait perdu l'espoir de revoir le monde, quand le ciel lui amena un libérateur. Woode-Rogers et Dampier croisaient alors sur les côtes du Chili avec deux corsaires, le

(*) villes de guerre où l'on envoyait les soldats mutins, les malfuileurs et les vagabonds.

CHILI

Duc et la Duchesse de Bristol. Le t"" février 1709, ils abordèrent à .Iiian- Fernandez, et Seikirk se rendit à eux ; Danipier, qui l'avait connu autrefois, intervint en sa faveur, et détermina "Woode-Rogersà le recevoirà son bord.

C'est ce dernier qui nous a conservé les détails les plus circonstanciés sur le naufrai^e et les aventures de ce marin, dont le nom est deveiui inséparable de celui du héros imagirwire de Daniel de Foë. Rogers prétend qu'il avait tellement perdu l'babitudede parler, qu'il fut assez longtemps avant de pouvoir se faire comprendre. On ne nous a pas dit si Seikiik, rentré dans la société, plongé de nouveau dans le bruit et les misères du monde, regretta jamais les solitudes de .Fuan-Fernandez.

Après Seikirk, cette île fut fréquemment visitée par les flibustiers et par les corsaires qui croisaient dans la mer du Sud ou sur les côtes du Chili pour arrêter les riches galions. Ces hommes y étaient surtout attirés par la facilité (le s'y pro> urtr des chèvres sauvages. Les gouverneurs du Chili, voulant alors leur enlever cette ressource , ne trouvèrent pas de meilleur expédient que d'introduire dans l'île quelques couples de chiens. Ces animaux y multiplièrent rapidement, et ne trouvant plus, au bout d'un certain temps, une nourriture suffisante à leurs besoins , ils firent la chasse aux chèvres dont ils diminuèrent prodigieusement le nombre. Celles qui échappèrent ne purent trouver d'asile que sur les cimes des montagnes, inaccessibles pourd'autres que pour elles. Privés de cette ressource , les chiens virent, à leur tour, leur nombre diminuer sensiblement; et enfin , lorsque cette race ennemie eut disparu entièrement, les chèvres descendirent de leurs solitudes, et pullulèrent si bien que, peu de temps après, les ravages de la guerre n'étaient plus visibles. Anson aborda à Juan- Fernandez le 9 juin 1741. Les hommes de son équipage , attaqués par le scorbut, s'y rétablirent prompteinent; l'île contenait quelques chiens affamés , et leschèvresétaientencore fort rares (*).

(*) Ansou piélend qu'une des chèvres

En 1702, les pirates ayant cessé de se montrer dans ces parages, le gouvernement espagnol envoya une colonie à Juan-Fernandez, y fonda une petite bourgade , et y fit élever des fortifications au-dessus des habitations et sur le rivage de la mer, vers la pointe occidentale de l'île. Il y envoya égîdement quelques troupeaux de moutons, des bœufs et des vaches. Pendant la guerre de l'indépendance, et aujourd'hui encore, on voit Juan- Fernandez servir de lieu de déportation, où les partis vainqueurs qui se succèdent au pouvoir envoient les vaincus. L'industrie agricole y a fait quelques progrès, et on peut s'y procurer des figues, des pommes, des cerises, des amandes et des plantes potagères, indépendamment des animaux mentionnés plus haut (*).

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