‹ Chili, Paraguay, Uruguay, Buenos-AyresChapitre 4 sur 63 · LES ARAUCANS · texte numérisé non relu

LES ARAUCANS

La partie basse du Chili , ou Chili proprement dit, forme deux divisions : la prenuère , qui s'étend au nord, depuis le Pérou jusqu'au fleuve Bio-Bio, est le Chili espagnol; la seconde, qui commence au Bio-Bio, vers le 36* degré 49' de latitude, et s'étend jusqu'à l'archipel de Chiloé vers le 4P degré, est le Chili indiei^j ou partie indépendante. La république n'y possède plus que la ville de Valdivia, celle d'Osorno, quelques forts limitrophes et l'archipel. Les Molouches, que les Espagnols appellent Jraucans, sont les maîtres de cette vaste contrée, qui n'a pas moins de cent cinquante lieues de longueur sur trente environ de profondeur. Le mot .^raucans, tiré de la langue chilienne, équivaut maintenant

tuées par son équipasse, portail sur l'oreille la niarque de celles que Seikirk relâchait. Mais ce fait est ditficile à croire, quand on songe que 32 aimées s'étaient écoulées depuis le ciépait du marîu écossais.

(*) Voyez Daiupier, Woode-Rogers, Anson, Molina, Vancouver, Laplace, le Voyage de la corvette la Favorite, en i83o, 3i et 32. Voyez aussi l'intéressante notice que M. V. Denis a ajoutée à la nouvelle éditiou du Robinson, traduit par Pelrus Borel,

L'UISIVERS.

chez les Espagnols à une injure; il est le synonyme de brigands, hommes féroces, tandis que ces Indiens se donnent à eux-mêmes le nom de Moloiiches, qui, en leur langue, veut dire guerriers y ou celui (ÏJvcas, qui correspond à hommes libres, et appellent les lispagnols Chiapi, mauvais soldats , ou Huinca, assassins.

Les Araucans sont les fils aînés de la famille chilienne. Ce peuple n'a jamais pu être dompté; il est le seul , sur la surface des deux Amériques, qui se soit maintenu chez lui en opposant la force à la force. Les Espagnols avaient élevé sur son territoire des villes importantes : Fillarica, Impériale, Osorno, Canete, Angol, Chillan et Faldlvia. Il en est plusieurs parmi elles dont aujourd'hui il serait difficile de retrouver même l'emplacement, et c'est sans fondement que quelques géographes modernes s'obstinent encore a les faire figurer sur leurs cartes : telles sont Villarica, Impériale et Canete. Une autre circonstance vient ajouter encore à la confusion qui règne dans la géograpliie de certaines contrées de l'Amérique du Sud. Ce que les Espagnols nomment villa n'est souvent ici qu'une réunion de cabanes dressées par une tribu nomade, qui, après avoir épuisé le sol , va chercher ailleurs de nouveaux pacages pour ses troupeaux , et emporte avec elle la prétendue villa.

Les Araucans ont une taille élevée, mais des formes peu agréables; ils ont le visage aplati et les pommettes saillantes comme les Mongols, le regard féroce et méfiant, le teint cuivré ou d'un brun rougeatre, le nez court, la bouche grande, le menton épilé, et une longue chevelure noire (voy./)/. 9) ; ils sont robustes, adroits et excellents cavaliers. Les premiers ils se sont occupés à dompter ces chevaux espagnols dont la race sauvage s'était prodigieusement multipliée depuis la conquête.

Une simple lanière de cuir leur sert de bride, une peau ou un morceau d'étoffe leur tient lieu de selle; quelques-uns cependant ,.mais en petit nombre, font usage d'étriers en bois, et

de selles grossières assez semblables à celles dont on se sert pour les mulets. Leurs armes de guerre consistent en flèches, lances, massues et laço. Les Espagnols leur ont procuré quelques armes à feu, mais ils en font peu de cas ; c'est la lance qu'ils préfèrent à tout , aussi s'en servent-ils avec une dextérité prodigieuse. Cette arme, dont le fer a quelquefois deux pieds de long, est emmanchée d'une tige de bambou longue et pleine. Ils manient également le laço avec unt grande habileté, le faisant tournoyer sur leur tête jusqu'à ce qu'ils aient jugé le moment favorable pour lancer les terribles bolas, et arrêter ainsi dans sa fuite l'ennemi qui se croyait déjà hors de tout danger. L'Araucan, ainsi que le Llanero de la Colombie , combat sans ordre et sans tactique, à la manière des Cosaques. Il se suspend quelquefois à la crinière de son cheval, se cache derrière son flanc, et, la lance en arrêt, il se précipite sur son adversaire et le frappe avant de se montrer. Ses armes défensives consistent en cuirasses , boucliers et casques de cuir.

Religion. La base sur laquelle ce peuple a assis sa religion est le dualisme, la lutte du bon et du mauvais génie, de Meulen et de JVancubii. Il a conservé la tradition d'un déluge universel, .ouvrage de Wancubi!, et celle d'un patriarche, juste entre les justes, conservé par la protection de j\Jeu!en.

Il reconnaît un Etre suprême, qu'il nomme tour à tour Pillan ou Guénii- PUlan, esprit du ciel , Buta-Gen , grand être, Thalcave, le tonnant, VUvemvoé, le créateur de toutes choses, f ilpelvllvoé, le tout-puissant, Molyhelle , l'éternel , et Junonolli^ l'inOni. Le dieu de la guerre se nomme Épunamum.

Viennent ensuite les idmènes et apoulmènes, divinités secondaires des deux sexes , qui rappellent les rêveries mythologiques de la Grèce. Cette troupe immortelle a ses vertus et ses faiblesses •; elle fait la guerre et l'amour; elle chante ses triomphes ou noie ses chagrins dans le nectar. Tous combattent pour Meulen, le génie du bien, et s'attachent à éloisner de la cabane des

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fidèles Araucans l'esprit maudit, le cruel Wancubu. Chacun a son ulmène particulier qu'il invoque dans les moments de péril. C'est ce génie tutélaire qui s'attache à l'homme dès le premier moment de la naissance; c'est lui qui le conduit par la main sur la route de la vie, qui s'afllige ou se nyouit avec son élève, qui l'assiste de ses conseils, le couvre de son bouclier, et ne le quitte qu'aux portes du tombeau.

La superstition des Araucans, bien qu'elle ait ses analogies avec celle de toutes les nations incultes, porte encore l'empreinte d'un caractère de pusillanimité bien extraordinaire chez un peuple aussi belliqueux. Il suffit du passage fortuit d'un oiseau sinistre pour faire pûlir d'effroi le guerrier le plus intrépide. La nuit, il croit voir des fantômes se dresser sur la cime des monts, et des spectres livides qui sortent de leurs tombeaux pour danser sur la verte prairie; il écoute et croit entendre craquer leurs ossements. Si la tempête gi'onde au front de la Cordillère, c'est un combat acharné que les esprits des guerriers morts viennent livrer au génie du mal. Avec de pareilles idées, il est bien naturel que ce peuple entretienne des sorciers ou macliis; mais ce qui l'est beaucoup moins , c'est de le voir quelquefois punir la sorcelierie de la peine de mort; aussi les machis se bornent-ils prudemment à exercer la médecine. Ils prétendent guérir leurs malades au moyen des exorcismes, et autres jongleries de même nature.

Dans les actes importants de leur vie politique, les Araucans immolent des animaux, et trempent dans le sang qui en découle des branches d'arbres odoriférants; ils brûlent du tabac ou d'autres herbes, et consultent leurs augures sur l'éventualité des projets qu'ils méditent. Ce sont là des sacrilices à la manière antique, et cependant la religion des Araucans ne revêt aucune forme extérieure; ils n'ont ni temples, ni fétiches, ni cérémonies religieuses; seulement , ils se bornent, dans les moments de danger, à invoquer le^ génies bienfaisants. Ils admettent d'ailleurs

deux substances dans l'homme : le corps, être matériel et périssable, et l'àme, substance incorporelle et éternelle.

Gouvernement. Le gouvernement des Araucans est celui d'une aristocratie militaire. Les emplois y sont héréditaires de maie en maie, mais par élection, et non par ordre de primogéniture.Le pays est divisé en tétrarchies, appelées Uthal-Mapus, gouvernées par des toquis ou caciques (*). Ces tétrarchies sont les suivantes : !<> le pays de la mer, Languoi-Mapu; 2« le pays de la plaine, Lelbun-Mapu; 3° la basse Cordillère, Mapire-Mapu; 4° la Cordillère, Pzre-yi/a:/?w. Ces gouvernements sont autant de zones parallèles avec la mer d'un côté et la Cordillère de l'autre, et à peu près égales entre elles.

Chacune d'elles embrasse cinq provinces ou allarégues, et chaque province neuf districts ou régnes {"*). Le gouvernement de la mer comprend les provinces d'^rawco, de Tucapel, d'//licura, de Boroa et de Nag-Tolten; celui de la plaine, Angol, Puren, Repocura, Maquega et Mariquliia; celai de la basse Cordillère, Marven, Colhue y Ciacaico, Queceregua et Guanagua; enfin, le gouvernement de la Cordillère embrasse toutes les tribus de montagnards appartenant à la famille chilienne. Les quatre toquis de l'Araucanie sont indépendants l'un de l'autre, mais confédérés. Les gouverneurs des cinq provinces d'une tétrarchie prennent le titre de apo-ulmènes , et les chefs de districts celui dhdménes. On voit donc que ce mot indique à la fois un pouvoir spirituel et une autorité

(*) Tétrarcliie de TSTTapa (tettara) quatre , et àpy^ri (archi) pouvoir. C'est donc la quatrième partie d'un gouvernement; et on a lieu de s'élonner de la distraction de quelques voyageurs qui ont écrit que l'Araucanie était divisée en quatre tetrarchies , comme s'il pouvait, y en avoir 3 ou 5!

(**) Plusieurs écrivains et géographes prétendent que chaque tétrarchie est divisée eu «e»/ provinces; mais Molina dil positivement qu'il n'y en a que cinq, et il les nomme, ce qui nous semble résoudre la question.

L'UNIVERS

temporelle : dans les rieux, les ulmène.vsont les divinités bienfaisantes; sur la terre, ce sont des hommes revêtus du pouvoir. Les foquls portent, pour marque distinctive de leur autorité, une hache de porphyre ou autre pierre ; les apo-ulmèiies portent un bâton surmonté d'une tête d'argent; un aimeau du même métal est enchâssé dans le milieu du bâton. Les simples ulmènes portent également cette marque d'honneur, mais sans anneau. Les divers fonctionnaires d'une tétrarchie forment le conseil simple ou yog, chargé de statuer sur les affaires civiles ou militaires qui ne concernent que la province. L'assemblée composée des fonctionnaires de toutes les tétrarchies, constitue le grand conseil , appelé ciucaco ou buiaco-yog. C'est là que se débattent les affaires qui intéressent la confédération, telles que les traités de paix, les alliances, les déclarations de guerre, etc.

Guerres. Quand le grand conseil a résolu de faire la guerre, il envoie de tous côtés des guerchénis ou messagers en porter la nouvelle. Alors les guerriers se rassemblent au son de la trompe, chacun apportant avec lui ses armes et ses provisions. Les piques, les lances, les frondes, les dards, les flèches et les massues hérissent la plaine; les chevaux hennissent et caracolent; les fantassins, namuntulico y s'organisent en régiments, et les femmes courent çà et là afin de tout disposer pour le départ des guerriers.

Enfin, le cacique paraît, tout rentre dans l'ordre , et la troupe enthousiaste , affamée de carnage, se dirige à marches forcées vers le lieu désigné pour servir de rendez-vous général. Le commandement en chef est déféré à l'un des quatre ioquis; mais il n'est pas rare cependant de le voir confié à un simple ulmène, quand celui-ci en est jugé plus digne. Ces expéditions militaires se font ordinairement avec tant de célérité, que l'ennemi n'a pas le temps de prendre ses mesures de défense. Les villes de Conception et de Talcahuano, sur la limite septentrionale de l'Araucanie, et celle de Valdi-

via , enclavée dans la partie sud , ont été souvent détruites par de semblables irruptions. Reprises et relevées plusieurs fois, elles conserveront toujours les traces de ces desastres. Autrefois les Araucans ne faisaient pas de prisonniers; mais aujourd'hui la coutume barbare de les iuiMioler est à peu près entièrement éteinte , et peut-être doit-on cette circonstance à l'introduction qui s'est opérée parmi eux d'une population métisse, provenant de l'union des indigènes purs avec les femmes espagnoles qu'ils ont enlevées. Des couvents de religieuses cnt, plus d'une fois, servi de motifs à la guerre. La passion de ces Indiens pour les femmes blanches est si grande, qu'on n'a pas d'exemple de prisonnières rendues à leurs familles. Les hommes sont emmenés dans l'intérieur du pays et réduits à l'état d'esclavage. L'étendard des Araucans porte une étoile blanche sur ch:imp d'azur.

LÉGISLATION. L'homicide prémédité, la trahison, l'adultère, le vol et la sorcellerie, sont punis de mort; mais le coupable a la faculté de racheter sa vie en transigeant avec la famille qu'il a offensée. Le ihaidonco est la peine du talion, qu'ils infligent dans les circonstances moins graves. Le mari a droit de vie et de mort sur sa fenmie, et le père sur ses enfants; la société ne leur en demande aucun compte.

Mariages; condition des femmes. La polygamie est permise chez les Indiens de l'Araucanie; mais la première femme est seule considérée comme l'épouse en titre; les autres habitent séparément, et chacune a sa cabane; aussi compte-t-on les femmes d'un guerrier par le nombre de ses cabanes. Quand un Araucan veut se marier, il rassemble ses amis et ses parents pour enlever sa fiancée, et, à cette occasion, les deux familles se livrent des combats de conveiition, qui dégénèrent quelquefois en sanglantes mêlées.

La condition des femmes est des plus malheureuses; ce sont elles qui sont chargées des soins les plus pénibles, non-seulement dans i'uitericur du mé-

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nacje, mais encore dnns les travaux de l'ai^rioiiltiiro, à la chasse et même à la guerre. Partout elles remplissent un rôle de servitude humiliant et cruel; c'est ainsi qu'on les voit panser les chevaux , nettoyer les armes , porter les fardeaux et apprêter les aliments, pendant que leurs maris se reposent, fument ou se promènent. Le môme usage existe d'ailleurs chez hien d'autres nations sauvages, et il est à remarquer que, parmi celles qui ne le sont pas, rinteriorité relative de la femme diminue d'autant plus que la civilisation acquiert plus de développement.

FuNÉiuiLLES. Un guerrier vient-il à mourir, ses amis enlèvent le corps procession nellement; des femmes se joignent au cortège, et chantent les liants faits d'armes de celui qui n'est j)lus. Le convoi funèbre se dirige vers l'e/ttûiy ou cimetière de famille, dans lequel une fosse a été préparée. Le guerrier mort est mis en terre avec ses armes, ses habits de luxe, des provisions de bouche, et quelques objets de valeur destinés à payer le prix du passage à la nochère dès enfers, la vieille Tempu-Laggi, qui conduira l'âme au séjour de l'immortalité. Si c'est une femme qui a succombé, on enferme avec elle des ustensiles de ménage ou autres objets à son usage; puis les assistants comblent la fosse, élèvent audessus un tertre en pierres et l'arrosent dechicha , leur boisson de prédilection.

Les jeux commencent ensuite, et la cérémonie se termine par un festin.

Tel est le curica-huin, ou divertissement noir, qui ressemble beaiicoup aux jeux funèbres de la Grèce; mais on 'a pu s'apercevoir déjà que les Molouches ont plus d'un point de ressemblance avec les Spartiates : leurs vices les plus détestables ne sont , en quelque sorte, que l'exagération de la vertu.

Danse. Ce peuple sérieux et farouche offre l'étrange contraste d'iiimer la danse avec passion. Leur sapai éra est devenue la danse favorite des Chiliens, et cependant elle offre des allusions erotiques, qu'il semble qu'une fenmie ne saurait tolérer sans un excès d'ingénuité ou d'impudence.

Repas. Les Molouches mangent peu de fruits et d'herbages; ils se nourrissent habituellement de viande de mouton ou de bœuf, de charque{s\[mAc; l)ro\ée), de volaille, de poisson, et de tni/coiv, pâte faite avec des citrouille» ou des |)omuies de terre pétries dans du lait. Ils assaisonnent leurs mets avec du poivre et du piment. Dans leurs expéditions, ils emportent de la viande desséchée au soleil et coupée en minces lanières, et du maïs. Us mangent également, duns ces sortes d'occasions, de la chair de cheval et de mulet. La chicha et le clci sont des boissons faites avec un maïs ou des fruits fermentes. On assure que la préparation de la chicha est réservée aux vieilles femmes, qui mâchent et triturent le maïs, leur salive ayant une propriété convenable à cette opération.

Avant l'arrivée des Espagnols, les Indiens du Chili ne connaissaient ni le blé, ni l'orge, ni l'avoine, ni les légumes, ou les fruits qu'ils cultivent aujourd'hui avec succès. Ils aiment passionnément Teau de vie et les li(jueurs fortes, qu'ils se procurent à la Conception et h Valdivia.

Habitations. Âravco est la seule vilie du territoire indépendant ; partout ailleurs, les Araucans ne possèdent que des villages ou des campements provisoires. Arauco est entourée de murs; mais sa principale défense consiste dans une fortification peu importante, élevée sur une colline au pied de laquelle la ville est bâtie. L'église se trouve sur la place du marché. Du temps oii cette ville appar^ tenait aux Espagnols, la population n'excédait pas 400 ânies. Il y avait un collège de jésuites, devenu plus tard couvent de franciscains. Les maisons, couvertes en chaume, sont divisées intérieurement en plusieurs cases, où l'on trouve quelques meubles qui rappellent le voisinage de la civilisation.

Cette ville est située à vingt lieues environ au sud de la Conception. Dans les autres résidences, les habitations indiennes ne sont que des cabanes grossières ou des tentes en peaux disposées circuiairement. La place du mi-

lieu est réservée au pacage des bestiaux; et dès que ceux-ci n'y trouvent plus une nourriture suffisante, la peuplade enlève ses tentes et va camper ailleurs. Le petit hameau de Tubul^ à peu de distance d'Arauco , est la résidence d'un toqui; on y trouve une belle rade et un bon mouillage.

Industrie; coutumes diverses; CONNAISSANCES générales-Lcs Araucans ne se sont jamais élevés au même degré de civilisation que les Péruviens, les Mexicains et les Muyscas. C'est sans doute dans le but de pallier les défaites qu'ils ont éprouvées en combattant contre cette nation , que les Espagnols ont tant exagéré les pro2;rès de son état social. Un de leurs poètes, Alphonse Erci^la, a même composé sur ces luttes sanglantes, dont nous aurons bientôt à présenter l'historique, un poème épique 'mi\Xu\é C Jraucana.

Quoi qu'il en soit, on ne saurait nier que, de toutes les nations indiennes qui vivent encore indépendantes dans l'Amérique du Sud, il n'en est plus d'aussi avancée dans les voies de la civilisation. La passion de ce peuple, et on pourrait dire son culte, pour la guerre, a imprimé à ses mœurs un caractère de cruauté et de violence qui le rend l'effroi de ses voisins; mais il a plusieurs qualités estimables, telles sont la bonne foi dans les traités, le respect du serment, l'hospitalité, et même l'urbanité à l'égard des étrangers qui voyagent sur son territoire avec l'assentiment des chefs. Quand un marchand étranger veut trafiquer avec eux , il se rend directement chez Xulmèïie, et s'assied devant lui sans prendre la parole, ce qui serait une inconvenance. Le chef lui dit alors : Es-tu venu? à quoi l'étranger répond :

Je suis venu. — Et que m^ apportes-tu?

— Du vin^ des étoffe:^, etc. Ici commence le détail des présents destinés à Valmène. Cette cérémonie terminée, le chef fait publier dans son district qu'un marchand étranger est arrivé, et qu'il apporte avec lui des objets d'échange. On accourt aussitôt; chacun choisit ce qui lui convient, et retourne ensuite à ses occupations. Au bout de

quelques jours, lorsque le marchand veut partir, Vnlmène fait avertir ses administrés qu'ils aient à venir payer le prix des marchandises qu'ils ont choisies, et chacun d'eux alors, avec une religieuse exactitude, vient remettre à l'étranger la valeur, en nature, des articles qu'il a achetés (*). Ce commerce d'échange consiste , pour l'importation, en étoffes européennes, en couteaux, haches, boutons, colliers, bracelets, etc. , et pour l'exportation, en ponchos, bœufs, moutons, chevaux, etc.

On a dit que les Araucans avaient des notions en géométrie, qu'ils cultivaient la poésie, la rhétorique et la médecine. C'était en faire un peuple supérieur à certaines nations européennes. La vérité est qu'ils ont dans leur langue des mots pour exprimer la ligne, le point, l'angle, le cône, le cube et la sphère; que les poètes, appelés genipir ou seigneurs de la parole , improvisent des chansons guerrières ; que leurs amfibes , décorés par les Espagnols du nom de médecins , connaissent assez bien les qualités de certaines plantes médicinales, et qu'ils ont enfin des chirurgiens, ou gutarves, habiles à guérir les plaies et les blessures ; mais on peut faire de semblables observations chez d'autres peuples dont l'ignorance n'est pas mise en question , et nous ne saurions voir en cela autre chose que le caractère d'une simple tendance vers le progrès. Du reste, les Araucans ne connaissent ni l'art de l'écriture , ni celui de la lecture. C'est à l'aide de nœuds , semblables aux quipos péruviens, qu'ils conservent leurs traditions historiques et le souvenir de leurs affaires domestiques. La connaissance des g«//30.s' passe chez eux pour une science importante, et souvent ce n'est qu'à son lit de mort qu'un père dévoile à son fils le mystère des nœuds de famille. En 1792, on arrêta à Valdivia des Indiens soupçonnés de tramer une conspiration. L'un d'eux,

(*) "Voyez Frizier, Relation d'un voyage do la nier du Sud aux côtes du Chili, elc. Paris, 173a , I vol. iu-4.

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nommé Marican, avoua qu'un des principaux instigateurs du complot lui avait envoyé une pièce de bois longue d'environ un quart de verge; que ce bois avait été fendu, et qu'on y avait trouvé, dedans, un doigt humain. Ce doigt était entouré d'un cordon , au bout duquel se trouvait une frange de laine rouge, bleue, blanche et noire.

Sur la laine noire on remarquait quatre nœuds, ce qui indiquait que ie porteur de ce message était parti de Paqui- Pulli le quatrième jour après la pleine lune. Sur la laine blanche on voyait dix nœuds, c'est-à-dire, que dix jours après le départ du messager la révolte éclaterait. Si l'Indien à qui le message était adressé consentait a prendre part à cet événement, il devait faire un nœud sur la laine rouge; dans le cas contraire, il en devait faire un sur la laine bleue et la rouge réunies ensemble, afin que les conjurés pussent connaître, au retour du chasqui ou héraut, le nombre d'amis sur lesquels ils pouvaient compter (*).

En astronomie, les Araucans ont quelques notions plus positives. Ils distinguent les planètes, les étoiles; connaissent les solstices, les équinoxes, les constellations, la voie lactée, et comprennent divers phénomènes célestes, tels que les éclipses et les phases de la lune. Leur année, qu'ils ifiomnient thipantu, commence le '22 décembre, après le solstice méridional, dont la désignation, en leur langue, correspond à féfe et queue de Vannée {tliaumathipantu). L'année se divise en douze lunes ( cujen ) ; la lune en trente jours, le jour en douze heures; vieiment ensuite cinq jours complémentaires. Cette analogie avec l'année égyptienne est vraiment trèsremarquable. Chaque mois , ou lune , est désigné par une qualité spéciale; décembre est huevun-cigen, le mois des fruits nouveaux; janvier, avuncujen, le mois du fruit; février, cogicujen ^ le mois de la moisson; enfin,

(*) W. B. Stevenson , Relation d'un séjour de 20 ans au Chili, etc., de 1804 à 1825. Londres et Paris, 3 vol. in-8.

2* livraison» (Chili.)

ce sont les mois de l'écume, désagréable, traître, des nouveaux vents, du maïs, etc.

Le salut de ces Indiens consiste dans les mots marry-marrij; et lorsqu'un chef envoie le marry-marry à un Espagnol, celui-ci peut compter sur son anu'tié, et même sur son alliance en temps de guerre.

Les fenimes indiennes fréquentent les villes espagnoles voisines de leur territoire ; elles y apportent des fruits, des légumes, du poisson et de la volaille, qu'elles échangent contre des marchandises à leur usage, et surtout contre le sel, dont la plupart des tribus manquent complètement.

Les jeunes gens, désignés sous le nom demosotonesy fréquentent également les mêmes villes, en temps de paix , dans l'espoir d'y trouver des étrangers qui les prendront pour guides, moyennant un salaire convenu.

Ce sont des conducteurs fidèles et intelligents; ils sont surtout utiles pour un voyage dans les montagnes, ou pour le passage sur des rivières à ponts suspendus (*j.

Les Araucans cultivent le maïs, le blé et autres céréales ; quelques plantes potagères, le chou, le navet, la rave; plusieurs arbres utiles : la vigne, le tabac, le cotonnier et le psoraliercoulen. Les hommes et les femmes bêchent la terre , les fenunes seules ensemencent et récoltent. La principale occupation des premiers, en temps de paix, est de courir, le laço en main, après les chevaux et les taureaux sauvages. Les chevaux , comme nous l'avons déjà dit, sont issus de ces beaux coursiers castillans que les Espagnols introduisirent dans le nouveau monde.

Ils y ont multiplié prodigieusement, et n'ont rien perdu ni de leurs qualités ni de leur beauté. Seulement on

(*) Les ponts sont assez rares au Chili ; mais le passage à gué des rivières y est ordinairement facile. Parmi les ponis suspendus on peut citer celui de Cimbra, sur le Rio- Quillota, dans la province d'Aconcagua. Il consiste en un clayonnage soutenu par des lanières de cuii* (voy. ///. 5 et 6.)

L'UNIVERS

remarque une vieillesse plus précoce chez ceux que les Araucans ont douiptés; mais celte circonstance tient à l'excès des travaux que T Indien exi|j;e de ce noble animai. Les soins qu'ils donnent à leurs grands troupeaux de bœufs prennent encore une large part de l'existence des Indiens. Notre la l^érouse a lait observer avec raison que l'introduciion de deux animaux, le cheval et le bœuf, avait complètement changé les md'ursde |)lMsieurs nations américaines. J.es intrépides Araucans, les Guaycurus, les lluilliches, les Pehuenches, et bien d'autres encore, montés sur de rapides chevaux, armés de longues lances, et poussant devant eux de nombreux trouj)eaux de bœufs ou de chevaux , ressemblent plus aux Tatares ou aux Arabes qu'a leurs pro-

f)res ancêtres, dont l'existence indoente végétait sur le bord des rivières, ou se traînait sous les hautes graminées des l^ampas.

Les lénujies des Araucans se livrent avec quelque succès à la fabrication des étoffes. Lea ponchos , qui forment la pièce principale du vêlement des guerriers, soni leur ouvrage. Le poncho est un morceau detotïe de laine quadrilatère, de trois aunes de long sur deux de large, percé au centre d'une ouverture assez grande pour qu'on puisse y passer la tête, et destiné à couvrir les épaules et le liant du corps jusqu'aux hanches. Ce vêlement, qui peut servir de manteau pendant le jour iCl de couverture pendant la nuit, a niaintenanl été adopté dans tout le Chili. Les ponchos araucaniens, tissus avec la laine du guanaco, le chamois des Alpes, sont tres-estimés. La fabrication d'un poncho de luxe occupe une fefnme pendant près de deux ans, et vaut cent dollars (*). Il est ordinairement bleu-turquoise, c'est la couleur favorite des Chiliens, qui l'extraient de diverses substances végétales. Les autres couleurs sont le jaune, le vert et le rouge. Cette nation se livre encore à la faLricationd'une grossière poterie, et à celle des armes. Avant l'arrivée

(*) Environ 5oo fraocs^

des Espagnols, les Indiens se servaient, au heu de fer, de pierres dures ou d'une sorte de bronze natif, appelé campanile par les espagnols, mélange de cuivre, de zmc et d'antimoine.

Cependant ils n'ignoraient pas l'art d'extraire l'or et l'argent du minerai; ils les faisaient fondre dans des vases d'argile au moyen d'un courant d'air.

Les Araucans connaissent eijcore fart de se servir du coton pour tisser des hamacs et de la toile, ouvrag s grossiers, il est vrai, mais enlin qui prouvent que ce peuple a fait déjà plus d'un pas dans la voie de la civilisation. La guerre et la chasse étant l'occupation favorite des honunes, la navigation et la pèche tiemient peu de place dans l'histoire de leur industrie. Ils font Usage, sur les cotes et les rivières, d'un sorte d'embarcation appelée balsa. Klle consiste en deux peaux de phoques cousues avec soin et ballonnées au moyen de l'air atmosphérique, de manière à former deux énormes vessies qui conservent encore assez bien la tonne primitive de l'animal.

Ces deux ballons supportent des bandes transversales, recouvertes en pe.iux de bêtes fauves et en branches d'arbre. Le navigateur s'assied sur ce pont, en tachant de maintenir son embarcation en parfait équilii)re.

Le territoire araucan est une vaste contrée aussi riche que fertile, et bien propre à éveiller la convoitise des Européens. Indépendamment de ses nombreuses mines de métaux précieux, de ses vignes, de ses vergers, on y voit errer d'immenses troupeaux des ])lus f.récieux am'maux domestiques introduits par les Espagnols, tels que le cheval, la vache, la clievre et le mouton.

Costume. IVous avons dit déjà que le poncho est la partie essentielle des vêlements d'un Araucan. Il faut y joindre une veste qui descend jusqu'à la (cinture, une culotte courte, une ceinture de cuir, un cha[)eau en pain de sucre, des sandales de peau nommées ojoles, et quelquefois une paire d'éperons. Les femmes vont la tête et les pieds nus; elles portent des robes

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longues, de couleur ordinairement bleue, sons manches, et ouvertes sur le eôté. Un mautenu de même couleur, retenu sur les épaules par des aurafes d'argent, des hracelets et des pcudatits de même nietal complètent à peu près leur costume. Leurs cheveux, ijuVIIes portent très-lonns par derrière, sont tressés, et coupés courts surle front.

Ces Indiens sont assez propres; ils se baignent souvent, et net. oient leurs cheveux avec Técorce du (juiiay. Les honimes s'arrachent la barbeau moyen de pinces faites avec des coquilles.

Langue. La langue des Araurans est le chilien proprement dit ; les naturels la nomment Clillidugu. Molina, qui la connaissait parfaitement, assure qu'elle est douce, harmonieuse, expressive, régulière et riche. Klle n'a ni verbes ni noms irréguliers, et ses rèii;les sont d'une telle simplicité, que peu de langues sont aussi faciles à apprendre.

Telle est la nation belliqueuse des IMolouches ou Arauccns! On ne peut lui refuser la preniière place parmi les peuples indigènes qui, à l'époque de l'invasion européerme, ne s'étaient pas élevés déjà à un état de civilisation complet ; et qui sait si elle ne l'eût pas atteint également sans l'arrivée de ces Européens affamés d'or, qui , tranchant avec le glaive les liens sacrés de l'humanité, ont fourni aux Américains des motifs légitimes de haine, de discorde et de destruction (*) !

Tbibus divebses de la famille CHILIENNE. Les Puclchcs et Pampas

(*) Les matériaux sur les mteurs et fliistoire des IMolouches sout Irès-uonibreux. Les ouvrages qui nous out été le plus utiles en cela sont les sui\anls :

Cliiliclugu,sive lies Chilenses, etc. Opéra Bernard! Havestad, etc. Munster, 1777-79.

AIF. Ercilla, L'Araucaua, poénie, etc.

Madrid,

Molina , Storia civile del Chili ; Frézier, id. ; W.K.Stevenson , Relation d'un séjour, etc., déjà ciié; Falkeuer ,Desciiption oiPatagonia and the adjoining parts, etc.

Lesson, Journal d'un voyage piuoresque autour du monde, i83o. — Histoire de riiomme, suites à Buffon.

qui habitent la partie méridionale de la confédération du Rio de la Plata, mais dont plusieurs tribus sont errantes sur le territoire chilien; les (luMches, qui sont établis au delà de Valdivia en redescendant vers la Patagonie; les Lhonos et Poyus des archipels de Chiloé et de Chonos; les Huilliches, qui hahitent au sud des Cunclies; les Pelnienches, en! n, que l'on trouve dans les Andes du Chili, entre le 34*" et le 37'" degrés, appartiennent, comme les Araiicans, a la laniille chilienne, ou |)lut()t, ne sont que des tribus dispersées d'une seule nation. Ils parlent a peu près le même langage, et adorent les mêmes dieux; mais ils n'ont suivi que de loin la marche progressive des Araucans. Les Puelches sont considérés comme les Araucans de THst. Les Pehuenches tirent leur nom du Peliuen ou Pinaly le Pinu.s aiai/canu.s dont nous avons déjà parlé, et qui croît en abondance sur leur territoire. On trouve, d'ailleurs, dans les écrits des voyageurs espagnols, les noms d'une foule de tribus indiennes qui couvraient le sol chilien à l'époque de la conquête; ce sont, entre autres, les (iopiapinis, les Coquimbis, les Quillotanes, les I\lapocines, les Promauques ou Promauciens, les Curis, les (lauquis, les Pencones, et autres. C'étaient autant de peuplades de la nation des Araucans, vivant sur le bord des rivières ou dans les vallées qui portent encore leurs noms: le Copiapo, le Coquimbo, le Quillota, le Mapoco, la contrée de Penco , etc.

Population indigène. Un savant statisticien, IM. Ad. Balbi , a dit avec raison que les géographes anglais ou allemands ont singulièrement exagéré le chiffre de la population indépendante des deux Amériques. Il ne faut pas perdre de vue que ce qu'on appelle nation nombreuse dans les solitudes du nouveau monde n'a qu'une importance relative, et ne se compose souvent que de quelques centaines d'individus. « Les Araucans (dit le même écrivain), que IM. Hassel et * d'autres savants géographes estiment

L'UNIVERS

• « encore quatre cent mille et même « quatre cent cinquante mille âmes, ne « comptent que soixante à soixante- « dix mille individus, selon des rensei- « gnements positifs que nous ont fource nis des Cliiliens instruits qui ont « visité cette intéressante peuplade du « nouveau continent. Cette évaluation « s'accorde avec celle qu'ont donnée « des voyageurs français qui ont vi- « site dernièrement le' Chili (*). »

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