ILES SHETLAND
Les Orcades et les Slietland ont entre elles tant de ressenihlancc sous le rapport du climat, des productions, et même des mœurs et des usages , que nous aurions pu les réunir dans une seule et même notice; mais nous avons craint de rendre diffuse et inintelligible la description de ces îles nombreuses qu'il importe de bien distinguer les unes des autres. Le soin que nous avons mis à reconstruire, d'après les anciennes chroniques , le passé curieux et trop peu connu des Orcades, nous a déterminé à renvoyer à un article spécial l'archipel des Shetland , dont nous n'avons presque rien à dire sous le rapport historique, puisque ces îles ont toujours suivi le sort de leurs voisines. Mais nous avons redoublé d'attention pour ne laisser échapper, dans le travail qu'on va lire, aucun fait important parmi ceux qui sont relatifs à l'histoire naturelle et à la géographie; de sorte qu'en réunissant les deux notices, on aura ce qui a été publié de plus complet sur les dernières terres boréales de la Grande- Bretagne, et ce que les chroniqueurs du Nord nous en ont dit.
Coup d'œil général. Les îles Shetland , appelées par les Hollandais Zetland, et par les Danois Yetland, sont situées entre l'Atlantique et la mer du Nord, au nord quart-nord-est de Bocannets, en Ecosse , dont elles sont éloignées d'environ quarantecinq lieues marines, et à seize ou dixsept lieues marines des Orcades, auxquelles les rattache en quelque sorte l'île de Fairy petite terre inhabitée, dont les parages servaient autrefois de point de station aux vaisseaux hollandais revenant des Indes.
Ce groupe a trente-six lieues d'étendue du nord au sud, et seize lieues de l'est à l'ouest , entre les 59" 45' et 61° 12' de latitude nord, et les 3° 5' et 4° 36' de longitude ouest. Il est composé d'une quarantaine d'îles, dont I quinze ou vingt sont habitées. Les
plus petites ne sont que des îlots ou rochers appelés hobns. Parmi les Iles habitées , trois seulement méritent une mention; ce sont Mainland, qui s'étend du nord au sud sur toute la longueur du groupe; Yell , à l'est de l'extrémité nord de celle-ci, et Unsth l'est de cette dernière. Si la mer qui entoure les Shetland est, dans la bonne saison, moins mauvaise que celle des Orcades, les côtes de ces îles sont, en revanche , d'un accès plus difficile. Elles sont généralement hautes et s'élèvent perpendiculairement du fond de la mer. Sur plusieurs points, elles sont inaccessibles , coupées par d'énormes précipices, et hérissées de rocs effrayants; elles offrent un aspect qui frappe l'âme de crainte et d'horreur. Le courant du flux porte au nord , et celui du reflux au sud , excepté aux extrémités nord et sud du groupe, on le flux porte à l'est et le reflux à l'ouest.
Le climat des Shetland est trèsinégal, mais plus sain et moins rude , en hiver, qu'on ne pourrait le supposer sous une latitude aussi élevée. On attribue ce fait à l'air de la mer, qui entretient constamment une grande humidité; mais cette explication nous semble peu acceptable , attendu que d'autres contrées, placées, sous ce rapport, dans les mêmes conditions , ne jouissent point des mêmes priviléges.Peut-êtreapprocheronsnous davantage de la vérité en cherchant la cause de la température, qui , dans le courant de l'année, est, terme moyen, de -j- 5° Réaumur, dans les foyers volcaniques souterrains , dont la configuration générale du groupe, et surtout celle de l'île Mainland, en particulier, attestent la présence ; il faut aussi tenir compte des inextricables inégalités d'un sol hérissé de rochers qui contrarient et brisent les vents froids, dont le souffle agite ordinairement en février et en mars les flots de ces mers peu profondes. Le printemps commence à
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la fin d'avril ; les chaleurs vers le milieu (Je juin;l'automme, qui airiène de grandes variations de température, des brouillards épais en septembre, et des vents violents accompagnés de pluies abondantes, est de courte durée; dès la mi-octobre on commence à sentir les froids, qui persistent pendant six mois. Comme dans les Orcades, la neige séjourne peu sur le sol , et les glaces sont peu fortes ; mais alors la mer est trèsagitée, et les ports sont presque inaccessibles, tifl grande réfraction qui a lieu dans ces latitudes septentrionales procure à ces îles, en été, la vue du soleil pendant près de trois mois, sans interruption, puisque dans l'île de Unst, la plus septentrionale du groupe , il reste jusqu'à dix-huit heures cinquante-cinq minutes sur l'horizon; mais, en hiver, où il ne paraît que durant cinq heures, cet astre reste caché pendant près de trois mois. En un mot , en juin et juillet, il s'en faut peu que les nuits ne soient aussi brillantes que les jours, et en décembre, les jours sont presque aussi ténébreux que les nuits. Vers le solstice, on voit chaque nuit l'aurore boréale, que les naturels du pays a[)pe\' ]ent 7nerry dancer s (les joyeux danseurs.)
« Ces aurores , dit Pennant , copié textuellement par Laing , voyageur plus moderne , accompagnent constamment les claires soirées dans toutes ces îles du Nord , et sont d'un grand secours pendant l'obscurité des nuits d'hiver. Elles commencent ordinairement à paraître à l'heure du crépuscule , et offrent alors une couleur brune foncée approchant du jaune. Quelquefois elles restent dans cet état pendant plusieurs heures, sans aucun mouvement sensible , après quoi elles se divisent par bandes de lumière plus vive, s'étendentencolonnes, prennent lentement et successivement mille formes différentes , et varient leur couleur, depuis le jaune de toutes les nuances jusqu'au rouge le plus foïicé. Souvent elles couvrent l'hémisphère entier, et prennent la plus brillante apparence. Leurs mouvements alors sont e.xtraordinairement vifs , et elles
étonnent le spectateur par le rapide changement de leurs formes. Elles se montrent soudain sur des points où l'on n'en voyait pas trace auparavant, et glissent légèrement le long des eaux ; le moment d'après elles s'éteignent et s'évanouissent tout à coup, en laissant après elles une étendue obscure et uniforme. Bientôt ce sombre espace s'illumine de nouveau pour s'éteindre encore , et ne laisser que le même fond ténébreux. Dans certaines nuits, elles s'élèvent en colonnes , qui présentent d'un côté le jaune le plus foncé, tandis que l'autre décline, par des ombres graduées , jusqu'à se confondre avec le firmament. En général , elles ont, d'une extrémité à l'autre, un mouvement de tremhlement qui dure jusqu'à ce qu'elles s'évanouissent. »
Pour clore cette description générale , et avant de passer à celle des îles de Mainland , d'Yell et d'Unst , qui nous feront connaître ce groupe dans ses détails . nous dirons que la surface des Shetland ne présente que des montagnes noires et crevassées , et quelques plaines tourbeuses entremêlées de rares espaces verdoyants, qui paraissent fertiles. De nombreuses sources d'eau , qui descendent des montagnes constamment humides, donnent naissance à une infinité de cours d'eau et de lacs peu étendus, mais qui abondent en excellents poissons, et surtout en truites.
Description géographique. — La conijguration de INlainland est singulière; cette île s'étend du nord au sud , dans un espace d'environ vingt lieues; elle en a cinq dans sa plus grande largeur, et deux dans sa partie la plus étroite ; ses contours sont tellement découpés, qu'il ne s'y trouve aucun point qui soit a plus d'une lieue de distance de la mer ; ses cotes forment ainsi une multitude de promontoires ihréguliers et un grand nombre de presqu'îles , liées entre elles par dos isthmes étroits , de sorte qu'elles offrent d'innombrables baies et des ports vastes et silrs , désignés dans le pays sous le nom de voeu. Elles peuvent être partagées en neuf presqu'îles
DES ILKS DK L'OCÉAN.
principales, en descendant du nord au sud. La première, très - petite, en face du hoini nommé Petit Via ; la deuxième, en face de celui de Solu ; la troisième, où se trouvent les bouri^s ou luuneaux de Cardsta , de Ilammer et de Nest; la quatrième, qui se trouve au centre; la cinquième où sont situés Dale , Flitaburgh et Skelda ; la sixième, à l'est, qui est réunie à la précédente par risthmede IMavisgrind, large de quatre toises, et où sontbi^tis Kirbuster, Nasting, non loin du promontoire d'Edwick, et Scalloway ; la septième, au sud , qui n'a guère plus d'importance que les deux premières ; la huitième , où sont placés Lervvick , la capitale. Saint -Paul et Sandwick, à l'extrémité sud ; enfin la neuvième, celle où est creusée la belle baie de Quendal , formée par les deux promontoires de Fitland et de Samburgh.
D'après ce qu'on vient de lire , on conçoit que la forme de la principale des Shetland soit, comme nous l'avons dit, des plus extraordinaires. Les seules villes dignesd'étrecitéeSùOntRewieck, qui est peuplée de pêcheurs, et où l'on ne brûle que de la tourbe, et Lerwick , qui compte mille habitants , et possède , en signe de sa suprématie , un fort nommé Charlotte , occupé par une ^faible garnison d'invalides. Les rochers ■et leurs groupes affectent dans cette .île, comme dans toutes les autres, des formes très-variées : ils s'élèvent tantôt en pyramides aiguës, tantôt en cathédrales aux tours majestueuses; .tantôt enfin ils présentent au-dessus de la mer l'apparence d'une flotte composée de nombreux vaisseaux. Quelques sommets atteignent une hauteur f)rodigieuse. Le mont Rona, près de 'isthme de IMavisgrind , a vers sa base une lieue deux tiers de long, une lieue un tiers de large , et trois mille neuf cent quarante-quatre pieds géométriques d'élévation. Sur sa pointe on a construit une échauguette, faite de quatre grandes pierres verticales; deux autres , placées horizontalement, forinent le toit, au-dessus duquel on a dressé une pyramide en pierre. Cinq ou six personnes peuvent tenir dans ce réduit.
Dans le voisinage est un rocher perpendiculaire très'élevé, et qui , vu de quelque distance, ressemble à un vaisseau à la voile; tout auprès se dressent deux autres rochers en forme de colonnes , sur lesquels les cormorans viennent faire leurs nids tous ies deux ans. Dans le même canton est le rocher de la porte ^ Doorholm, dont une partie est arrondie, tandis que le reste semble une ruine composée d'un seul éclat de rocher, et contient une magnifique arcade intérieure de soixantedix pieds de haut, éclairée par une ouverture placée à son sommet. La mer pénètre dans cette salle souterraine, où entrent aisément les pêcheurs.
Nous allons maintenant , en commençant par la côte ouest , et en remontant du sud au nord , faire le tour de Mainland ; et, tout en signalant les principales îles et holms environnants, nous compléterons les notions nautiques qui seules ont quelque importance pour ces parages reculés.
A l'extrémité sud , est , ainsi que nous l'avons déjà dit , le promontoire de Samburgh. Walter Scott , avec qui il est puéril de lutter pour la vérité des descriptions , s'exprime ainsi dans son Pirate :
« Cette île , longue , étroite et déchiquetée, appelée continent (Mainland) de Zetiand, se termine, comme le savent très-bien les marins qui naviguent dans les mers orageuses de la Thulédesanciens (*), en un roc escarpé, d'une immense hauteur, nommé Samburgh-Head , qui présente son crâne dépouillé et ses flancs décharnés aux flots, constamment en courroux , d'un courant qui ne le cède en force qu'à celui du Pentland-Firth. Du côté de la terre, ce promontoire s'abaisse rapidement jusqu'à un petit isthme, découpé des deux côtés en baies qui s'avancent graduellement , et semblent
(*) On voit que l'illustre romancier admet très-gratuitement que Thulé est située dans ces parages, tandis qu'il faul la chercher, ainsi (|u'ou le verra dans notre travail sur l'Islande, vers le nord du Danemark.
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vouloir opérer un jour une jonction , qui ferait du Samburgh-Head une montagne isolée entourée par la mer. »
Le bourg de Sandwick, qui descend jusque sur le port du même nom, s'élève sur la pointe de Nonmay. A un tiers de lieue au nord-est de cette pointe est l'ile de Mousa, qui a une demi-lieue au plus de longueur, et est très-étroite. De l'île de Mousa à la pointe de celle de Bressay, il y a deux lieues. Au centre du canal que forme cette dernière île , et sur la côte de Mainland, est la rade qui porte également le nom de Bressay, et autour de laquelle s'élève en demicercle Lerwick, avec le fort Charlotte dont nous avons parlé, et qui défend rentrée du port. En 1665, pendant la guerre contre la Hollande, la flotte anglaise , commandée par le comte de Sandwick, mouilla tout entière dans cette rade , qui est excellente et trèsfréquentée par les pêcheurs de harengs. C'est dans l'île de Bressay, longue de quatre milles, large de deux, et située par les 60"* 14' de latitude nord, et 3» 32' longitude ouest, que les bâtiments destinés à la pêche du Groenland viennent compléter leurs équipages ; car on y trouve de bonne eau , de la tourbe, et du poisson en quantité prodigieuse. Un peu au sud de Lerwick est Scalloway , avec les ruines du château qu'y avait fait construire vers 1600 Patrick Stuart , usurpateur du comté des Orcades et des Shetland. Au sud-est , et à peu de distance de Bressay, est la petite île de Noss, dont le promontoire méridional s'élève à pic à quatre cent quatre-vingts pieds de hauteur.
« Vis-à-vis , et à quatre-vingt-seize pieds de distance de l'île, dit le capitaine Laing, s'élève un îlot de hauteur égale, dont le sommet est parfaitement uni , et couvert d'un pâturage excellent pour les moutons. On avait cru qu'il était impossible d'y transporter ces animaux; mais il suffit de montrer des difficultés à l'homme, pour que son esprit cherche à les vaincre. Un insulaire gravit sur ce rocher, y attacha des cordes à des pieux , qu'il ficha en terre ; on porta l'autre bout
des cordes au côté opposé du détroit , sur le promontoire , où elles furent fixées de la même manière. On arrangea un panier ou un berceau, pour qu'il pût, à l'aide de ces cordages, passer par dessus l'abîme d'une île à l'autre ; et c'est le moyen qu'on emploie encore aujourd'hui pour transporter les moutoiis. On y a aussi recours pour aller prendre sur le rocher les œufs ou les petits des oiseaux de mer qui viennent y nicher en quantité innombrable.
« La construction d'un phare sur l'île de Noss serait extrêmement utile aux navigateurs ; car plusieurs vaisseaux , et entre autres une frégate russe de trentç-huit canons , se sont perdus sur la côte orientale des Shetland. »
Entre cette île et celle de Bressay est un canal nommé Bressay-Sound. Pour le franchir en sûreté , il faut attendre la pleine mer, et éviter avec la plus grande attention les bancs et les rochers dont le fond est semé. Au nord-est de ces deux îles , est le Green-holm , rocher vert ; puis, toujours en remontant, mais tout à côté de Mainland , et en face de l'enfoncement près de l'extrémité duquel est, dans l'intérieur des terres, le lac Laxford , on rencontre six îlots nommés Catfurneff. Au-dessus de la pointe d'Eswick , et à l'ouest , dans l'intérieur de la profonde baie qui existe en cet endroit , sont quatre îlots ; six autres gisent plus haut. Entre l'île de Whal ou AVolsey et Mainland , et enfin dans le golfe creusé entre la troisième et la quatrième péninsule, on en trouve huit, dont les principaux sont Fisholm , Santare et Biga. Au nord de la première péninsule , est l'holm Petit-Via , et au nord de la deuxième celui de Solu. En descendant la côte occidentale , les îlots principaux qu'on rencontre sont Ruoystone ; Stenell , oîj les goélands viennent faire leurs petits ; le IMaidenskerry (roche vierge), ainsi nommé, parce que jamais personne n'y a mis le pied ; l'Ôcéan-Skerry , qui sert de point de reconnaissance pour les vaisseaux qui viennent du nord ; Papastone, qui renferme une caverne natu-
DES ILES DE L'OCÉAN
turelle , percée de trois entrées par lesquelles le flux et le reflux prennent leur cours, et éclairée par un trou placé au sommet de la voûte ; à l'ouest de cette dernière, et assez loin, Fula, longue de trois milles , large d'un et demi , avec un port nommé Ham (*) , est su|)posée, par quelques géographes, être la Tliulé des anciens; Orna, Papa, Green, East-Burgo et West-Burgo, JNarray, Tronza, Manvick, et la grande et la petite Herra. Entre celle-ci et Mainland, on trouve le canal Clifft- Sound, les îles Saint-Ringius ou Saint- Theonus, et enfin Colsa.
Yell , longue de vingt milles et large de douze , est la seconde des Shetland en étendue; elle a plusieurs bons ports, et notamment ceux de Lie, au nord , de Sandvi^ick , à l'extrémité sud-ouest, et de Quia , au centre de la côte sud. tlnst, la plus septentrionale des terres britanniques , a huit milles de long sur quatre de large. Son port, nommé Balta, situé sur la côte orientale, y forme un enfoncement de près de deux milles. Au-devant est une grande île étroite , qui se nomme également Balta , et qui le garantit contre tous les vents. Les navires y trouvent des plages commodes pour le radoub , et il est le plus fréquenté par les navires qui vont au Groenland.
C'est dans l'île de Unst que s'établit, en 1818, notre savant compatriote, M. Biot, pour se livrer aux travaux scientifiques dont le gouvernement anglais lui avait facilité les moyens , et qui avaient pour but de prolonger jusqu'aux Shetland la méridienne d'Espagne et de France. Ce physicien célèbre a laissé des pages intéressantes, et empreintes d'une véritable poésie , sur cet îlot , transformé par lui en observatoire astronomique. La description qu'il en donne fait bien connaître ce triste coin de terre , « contrée brumeuse, pierreuse,sans chemins, sans un arbre sur les montagnes ou dans les plaines pour reposer la vue; royaume de la pluie, du vent et des (*) Contraction du mot norwégien liamn (port), en danois /ia^-w, en anglais haven , en français havre
tempêtes, oii l'atmosphère , constamment imprégnée d'une froideur humide , n'apporte quelque adoucissement à l'âpreté des hivers que sous la triste condition de n'avoir pas d'été. » Tous ces inconvénients n'empêchent pas les habitants de Unst d'aimer leur pays. « Ce qui les attache à leur patrie, dit M. Biot , c'est l'inaltérable paix dont ils jouissent , dont ils savourent toutes les douceurs.
Depuis vingt-cinq ans que l'Europe se dévore elle-même (l'auteur écrivait ceci à la fin des guerres de l'empire) , on n'a pas entendu dans Unst , à peine dans Lerwick , le bruit d'un tambour; depuis vingt-cinq ans , la porte de la maison que j'habitais était restée ouverte la nuit comme le jour. Dans tout cet intervalle, ni conscription ni presse ne sont venus troubler ni affliger les pauvres mais tranquilles habitants de cette petite île. Les nombreux récifs qui l'environnent, et qui ne la rendent accessible que par des temps favorables , lui servent ae flotte pour la défendre des corsaires en temps de guerre. Et qu'est-ce que des corsaires y viendraient chercher "> Ici on ne reçoit les nouvelles d'Europe que comme on lit l'histoire du précédent siècle ; elles ne rappellent aucun malheur personnel , elles ne réveillent aucune animosité ; aussi elles n'ont plus cet intérêt , ou plutôt cette fureur du moment, que produit l'exaltation insensée de toutes les passions, et l'on philosophe avec tranquillité sur des événements qui semblent se rapporter à un autre monde. »
A un demi-mille de l'extrémité nord de l'île de Unst, s'élève le Wallafied , qui y aboutit après avoir couru parallèlement à la côte occidentale. II a six cents pieds de hauteur en cet endroit.
Au centre , le Crossfied forme presque un angle droit avec le Wallafied; au nord, le Saxaforth s'élève à sept cents pieds , et s'aperçoit à une grande distance en mer. Parallèlement à la côte orientale, s'étend le Wordbill. Entre ces montagnes , dont la plus haute est couverte de quelques pieds de mousse, se trouvent des plaines fertiles ; et de
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leurs flancs coulent des sources qui al/mentent plusieurs lacs. Celui de Cliffa deux milles de long sur un demimille de large; ses rivages sont agréables, et d'autres petits lacs lui font suite , et le prolongent en quelque sorte jusque vers l'extrémité méridionale de l'île. Dans les baies et les ports , les rivages sont bas et sablonneux , et les promontoires , qui sont en'grand nombre, ont jusqu'à trois cents et trois cent cinquante pieds d'élévation.
Unst possède aussi des carêmes naturelles fort curieuses; à Sha, il en existe une dont la voûte est soutenue par des piliers octogones. A Burn- Frith, il y en a un grand nombre qui ont leur entrée sur la mer, mais elles sont peu considérables. Une seule est visitée, une fois l'an, par les insulaires qui y vont prendredes phoques. La plupart sont inaccessibles. A l'est de celle où l'on pénètre, et au-dessous d'un bras du mont Saxaforth, on admire une magnifique arcade naturelle qui a trois cents pieds de long , s'élève à une hauteur considérable, et est assez large
f)Our qu'un canot puisse y passer à 'aviron.
« Je m'embarquai , dit Laing , avec le capitaine, dans un des canots du navire, et nous voguâmes autour de quelques-uns des promontoires de Unst; ils offraient une scène sublime : des brouillards couvraient leurs cimes; le bruit de la mer qui se brisait contre les rochers, les cris des aigles et des autres oiseaux de proie qui jouissent dans ces lieux d'une entière sécurité, l'aspect sombre et terrible de ces boulevards imposants, nous pénétrèrent de crainte et d'une espèce de saisissement qui n'avait rien de désagréable.
La perspective était tout à fait nouvelle pour moi. Je n'avais parcouru jusqu'alors que des pays de plaines , et je reconnus bientôt que ce n'était qu'en voyant un tableau semblable à celui que je contemplais , que l'on pouvait se faire une juste idée de ce qu'il y a de vraiment magnifique dans la nature. »
Unst n'a (ju'un seul bourg , Vosegart, presque au centre de l'île. L'an-
tiquité la plus remarquable qu'elle renferme est un petit cliâteau rond , bâti en ardoises minces, très-bien unies. Cette tour peut avoir cinquante pieds de diamètre; les murs en ont quinze d'épaisseur: quantité de petites niches sont pratiquées dans leur intérieur, et communiquent entre elles au moyen d'un escalier circulaire. On en attribue la construction aux Norwégiens. Elle est aujourd'hui en ruine , et l'intérieur, rempli de décombres , s'étant peuplé de serpents et d'animaux venimeux , le peuple évite de s'en approcher et prétend qu'elle est devenue la demeure desTrows, les successeurs légitimes des Duergardu Nord (*). Cette île possède encore deux enceintes sépulcrales circulaires : la plus vaste est composée de cercles concentriques , dont le plus grand a cinquante pieds de diamètre.
Le cercle extérieur est fait de petites pierres, et les deux autres sont en terre. Un passage très-étroit les traverse tous et conduit à un tertre placé au milieu de l'enceinte intérieure. L'autre monument est moins considérahie; il n'a que deux enceintes en terre.
Entre Unst et Fetlard , la plus méridionale du groupe que nous étudions, est une infinité d'îlots, tels que ceux de Via , Vederholm , Dan et Linga.
Fetlard , qui a un bourg nommé Felîe, renferme une antiquité remarquable; c'est une tour qui paraît avoir fait partie d'un camp. Cette tour occupe un espace carré entouré d'un mur, ceint lui-même- d'un rempart de même forme et en terre.
Géologie et Histoire naturelle. — La multitude d'îles et d'îlots qui entourent Mainland et les deux autres îles importantes de cet archipel , la forme des côtes placées en regard les unes des autres, les profondes déchirures qui les sillonnent toutes, et enfin, ainsi que nous l'avons avancé au commencement de cette notice, la nature même du climat , tout
(*) Il existe dans l'île de Moiisa une de ces tours ou harghs, aussi singulières par leur forme que j)ar les délails de leur construction intérieure. Nous en avons donné l'image dans une de nos planches.
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DES ILES DE L'OCEAN
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y trouve également une diallage
tend à prouver que les Shetland ne durent taire autrefois qu'une seule et niêuie terre, morcelée à la suite de comuiotions dont le souvenir ne s'est point conservé jusqu'à nous.
La minéralogie des Shetland est peu connue : on ignorait encore en 1806 si elles contenaient de la houille; on y coimaissait pourtant des mines de cuivre , qui ont été promptement abandonnées parce qu'elles ne sont point assez riches pour couvrir les frais d'exploitation , et ce n'est que tout récemment que du chromate de fer a été découvert à Unst. Des pyrites de fer se trouvent en couches assez épaisses à Dunrossness, et, ailleurs, des pierres de fer micacées. Quant à la pierre de fer des marais, elle est, comme l'aimant, abondante partout dans l'archipel Les cyanites, les actynolithes sont dans le même cas , ainsi que le granit, le grès argileux et la pierre à chaux , qui paraissent former la base des îles. On
très belle pierre, nommée rocU , plusieurs variétés de schistes , dont quelques-unes peuvent être employées comme ardoises ; de la pierre a bâtir, du cristal de roche, du soufre ; quelques veines de jaspe rubanné, de la terre à foulon et de la terre à porcelaine, dont on n'a pas su jusqu'ici faire usage ; de l'argile compacte, semblable ù celle qu'on emploie en Angleterre et en France à la fabrication de la brique ou de la poterie; et enfin de l'asbeste de la même qualité que celui qu'on exploite dans le comté d'Aberaeen: mais de toutes ces productions la plus précieuse est, sans contredit, l'hydrate natif de magnésie.
Le sol qui recouvre ces richesses est, iOus le rapport du plus ou du moins l'aridité, d'une variété infinie. En quelques endroits, il consiste en une nousse profonde, avec un fond sablonleux; dans d'autres, la tourbe n'a lu'un pouce de profondeur sur une îouche d'argile; dans les parties cultivées, le terrain est généralement com- )osé d'un mélange d'argile et de graver. L'aspect du pays est triste et nonotone. On n'y rencontre, à l'excep-
tion de quelques genévriers noueux et rachitiques , ni arbres , ni arbrisseaux ; les parties occidentales surtout sont sauvages; un pommier , cultivé avec des soins infinis et qui était venu à bout de promettre cinq pommes, a fait pendant longtemps l'orgueil de son propriétaire. Le bois à briller est remplacé par la tourbe, la mousse et le gazon séché.
Un peu de seigle et de blé, de l'orge et de l'avoine noire en quantité suffisante pour la consommation dans les bonnes années , mais donnant une farine qui a le goût de brûlé , telles sont les céréales que produisent ces îles. Dans les jardins on cultive des pommes de terre, qui sont passables, des choux , des navets, des carottes, des pois et des fèves; les prairies donnent d'assez bon foin.
Les harengs sont la principale fortune des Shetlandais, qui en exportent jusqu'en Espagne et en Italie. La baie de Bressay est le principal lieu de rendez-vous des pêcheurs, tant nationaux qu'étrangers , et surtout hollandais. A certaines époques , des bancs innombrables de harengs visitent les Shetland. Au mois de juin, ils approchent en colonnes immenses , font le tour des îles , et ensuite disparaissent entièrement , principalement dans les temps d'orage. Quand ils ont commencé à arriver du côté du Nord , l'aspect de l'Océan est complètement changé; ils sont partagés en colonnes de cinq à six milles de longueur et de trois à quatre de largeur; à mesure qu'ils passent, l'eau est poussée en avant comme par un courant impétueux. Quelquefois ils s'enfoncent pendant un certain temps, et ensuite reviennent à la surface de la mer. Quand le soleil brille, la vue de cette multitude de poissons est réellement magnifique; ils forment comme un vaste champ couvert de fleurs de nuances variées et éclatantes. Les oiseaux de proie et les poissons voraces observent leur marche. Des baleines de plusieurs espèces se tiennent sur la côte , et ouvrant leurs vastes mâchoires, les engloutissent par centaines.
Les goélands et les mouettes fondent
6' Livraison. (Des îles de l'Océan.)
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sur eux, et contribuent à diminuer leur nombre.
La mer fournit encore des turbots , des morues, des églefins, des merlus, des homards , des crabes , des huîtres ; lescavernesde l'île d'Unstdonnent asile au phoque, cetle ressource providentielle de toutes lescontrées glacées. Les lacs et les cours d'eau de l'intérieur sont peuplés de truites, de carrelets et d'une infinité d'autres poissons, dont l'abondance sert à la fois la paresse et le goût des Shetlandais.
Les oiseaux sont en espèces plus nombreuses : on élève des oies, des canards, des pigeons, des poules et quelques dindons; mais ces volailles sont généralement mauvaises, et ont un goût poissonneux, qui provient des débris dont elles font leur principale nourriture. On trouve dans ces îles mais en petit nombre , des courlis , des bécassines , des vanneaux , des pluviers , des alouettes , des rouges - gorges , des râles de genêt, des tourne-pierres, des moineaux, et une espèce de roitelet à huppe dorée, qui, en été, passe des Orcades aux Shetland : son plus court vol, dans cette traversée, doit être d'environ dix-sept à dix-huit jieues , à moins qu'il ne se repose à mi-chemin, sur l'île de Fair. La perdrix manque absolument. Les baies sont fréquentées par des oies sauvages, des grèbes, des fous, des sarcelles, des maquereuses, des becs-en-ciseaux, des mouettes cendrées très- nombreuses , d'autres espèces de mouettes , des plongeons, des cormorans, des huîtn'ers , des hérons , et d'autres échassiers et oiseaux aquatiques. L'oiseau des tempêtes, que nous avons déjà vu aux Orcades, se trouve également ici, et donne lieu aux mêmes terreurs.
Silencieux pendant le jour, bruyant pendant la nuit, il suit en troupes nombreuses les navires qu'il effraye.
Dans les îles d'Unst et de Foula, on trouve le skea, ou goéland à manteau noir, oiseau palmipède, propre aux Shetland, à l'exclusion des Orcades. Il a environ deux pieds de long; ses serres sont aiguës, fortes et crochues, à peu près comme celles d'un milan ; il
attaque courageusement les oiseaux aquatiques, et défend si hardiment ses petits, qu'il chasse même les aigles de son nid. Ces derniers sont l'effroi des bergers shetlandais, dont ils enlèvent les agneaux ; ils ne sont malheureusement pas les seuls oiseaux de proie à redouter sur ces roches, que se disputent aussi les faucons et les éperviers, les corneilles mantelées , les corbeaux et la chouette-hulotte. Cette dernière ne vole jamais, comme les autres oiseaux de son espèce, pour saisir sa proie : elle reste tranquillement perchée, attendant, comme le chat, qu'une souris ou quelque petit animal paraisse. Une prime de quatre francs est accordée par tête d'aigle, et une moindre pour les autres oiseaux de proie, suivant leur nombre et les ravages qu'ils peuvent causer.
Les chevaux, de même race que ceux des Orcades , n'ont que trois pieds à trois pieds et demi de haut; leur poil est très-long ettrès-fort. Vifs etdouésd'une encolureassezagréable,leurpasestdur, mais d'une sûreté à toute épreuve. Ils n'ontd'autre nourriture que celle qu'ils peuvent se procurer en broutant le peu d'herbe qui verdit en quelques endroits; et comme ils ne sont jamais mis à couvert, chaque hiver en détruit un grand nombre. Le bœuf est si mauvais, qu'on ne saurait le rôtir, et il n'est passable que lorsqu'on l'a fumé. Ainsi que le bœuf, la vache, de race norwégienne, est très-petite; mauvaise laitière, elle donne à peine une demipinte de lait par jour; elle n'a pour litière que de la bruyère , et quelquefois même de la terre tourbeuse.
Les Shetlandaises ne savent pas faira le fromage ; mais le beurre qu'elles préparent pour le marché vaut celui de tout autre pays. La manière de le faire est assez singulière : on remplit la baratte de lait, et on l'agite à l'ordinaire pour séparer la partie butyreusc de la partie séreuse; ensuite on y jette des pierres rougies au feu , et on continue à battre le liquide jusqu'à ce que le beurre flotte à la suriace; alors on l'enlève , on le lave et on le sale : oa met bouillir le lait de beurre ; ce qui
fl
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vient à flotter i^ In siiperfirio se ninn^e, et le résidu est regardé comme une boisson excellente : (|iinnd il a traversé l'hiver, et que la fermentation a développé le peu de prin('ij)es spiritueux , qu'il contient, il passe pour un remède efficace contre les maladies produites par fusaj^e constant du poisson.
On le nomme alors bland.
Les moutons , également très-petits, sont le produit principal de ces îles. Cependant un mouton de trois à cinq ans n'y vaut que de quatre francs quatrevingts centimes à huit francs quarante centimes. On a calculé qu'en 1806 ils étaientau nombre de cent vingt mi Ile environ dans l'archipel. En hiver, ils mangent les plantes marines que les vagues jettent sur le rivage. Une sorte d'instinct les y conduit; car, dès que la mer commence à baisser, tout le troupeau , fùt-ii occupé à paître à plusieurs milles de distance, se met en marche vers la mer, et reste sur la plage jusqu'à ce que la marée montante l'en chasse ; alors il retourne à son pacage. Leur laine est très -douce et très-fme : il y en a de nombreuses qualités; ses couleurs sont : le blanc, le noir, le gris clair, et quelquefois le roux. Elle est arrachée sur l'animal , et non pas coupée. On laisse dans l'opération les longs poils qui se trouvent mêlés avec la laine; ils protègent celle qui pousse ensuite, et conservent à l'animal une toison qui le garantit contre le froid. On a voulu, mais en vain, introduire une race plus forte; le climat s'y est opposé. On a découvert récemment que la peau de cette race, garnie de sa toison, peut se préparer de manière à faire une belle fourrure. Son excellente qualité doit probablement la rendre propre à être convertie en maroquin.
Les porcs sont extrêmement petits ; ils se nourrissent facilement , et sont peu chers : un cochon de lait, bon à mettre à la broche, ne coûte souvent que deux francs cinquante centimes.
Il n'y a ni lièvres ni renards. Les lapins sont en abondance. On ne trouve d'autre bétesauvage,dans les Shetland,
que la loutre, le rat d'eau, la souris, le putois et la chauve-souris.
Population, mœurs et coutumes.
La population de cet archipel, estimée à vingt-six mille, et suivant d'autres à vingt-quatre mille Ames, est d'origine norwégienne. Les hommes sont de moyenne stature, très-bruns, bien proportionnés, robustes, courageux, actifs, et très-hospitaliers. Lesfennnes sont blondes, ont le teint beau et coloré, et sont aussi chastes que laborieuses. C'est à elles que. sont dévolus , dans la basse classe , les travaux de l'agriculture. Cette population , dont la constitution physique paraît si bonne, ne peut cepeiidant résister aux principes délétères d'un climat constamment humide, et aux fatigues d'rm genre de vie qu'on supporterait à peine dans les conditions les plus favorables de température et de bien-être social. Les Shetlandais sont presque tous et très-promptement atteints d'une affection de nature phthisique et scrofuleuse, qu'aggrave , chez les personnes de la classe aisée, et surtout chez les femmes, qui ne sortent guère que pour aller à l'église, l'usage du thé, si nuisible à la santé quand l'exercice et la transpiration ne neutralisent pas l'action interne qu'il exerce sur l'estomac et le système nerveux.
Les secours de la médecine sont malheureusement rares et hors de prix dans ce coin de terre reculé; et quand on a pu payer la visite du médecin, on ne peut plus se j>rocurer les drogues, qui sont encore plus chères.
La nourriture des Shetlandais n'est pas seulement mauvaise et souvent insuffisante , elle est encore , pour ainsi dire, incessamment conquise au prix de la vie par le malheureux pnysan.
Beaucoup d'entre eux se nourrissent, pendant la belle saison , des œufs et des petits des oiseaux sauvages qu'ils vont chercher au pied des rochers escarpés , hauts de trois à cinq cents pieds; et ce n'est point parla grève qu'ils y arrivent. La mer, constamment agitée, n'a laissé qu'en bien peu d'endroits d'intermédiaire entre elle et les rochers de la côte; l'a-
L'UNIVERS
venturier hardi descend du liaut du rocher avec une corde faite de paille ou de soie de porc, et que tient une personne placée nu sonnnet du rocher.
Dans rîie de Foula , on Hxe en terre un petit pieu, ou même une cheville au bord du précipice, et l'on y attache une ligne à pêcher. C'est avec un soutien aussi frêle que les insulaires descendent aux endroits où se trouvent les nids; ils prennent ce qui s'y trouve, et remontent avec une agilité surprenante. Les lois de Norwége regardaient, avec raison, cette manière de chasser comme une espèce de suicide, et punissaient le mort dans les membres restants de sa famille, si le plus proche parent ne consentait à aller, par le même chemin, chercher et rapporter le cadavre du défunt. A JMalte, comme nous l'avons dit, aux îles Hébrides, aux Orcades, aux Féroe, ainsi qu'on le verra plus loin, on retrouve la même coutume. Mais quand le pauvre chasseur shetlandais ne trouve, pour se refaire, au retour de son expédition, qu'un verre de son détestable bland, ou de la mauvaise bière avarement fabriquée avec l'orge courte et maigre qu'il récolte dans la tourbe boueuse de ses îles , il est certainement plus à plaindre que ses imitateurs ou ses maîtres. Le Shetlandais pourrait cependant avoir recours à une industrie moins périlleuse que la chasse et la pêche , s'il voulait tourner ses efforts et son activité vers l'agriculture qu'il néglige et regarde comme au-dessous de lui : « J'ai vu , dit Laing, les femmes effectuer ces travaux pénibles (tirer et conduire la charrue) , et les hommes les regarder, couchés nonchalamment. »
On estime qu'il y a dans l'archipel vingt-cinq mille acres de terre labourable, et vingt-trois mille acres de prairies et de pâturages. Mais on ne cultive guère que les bords de la mer; dans les petites îles , la terre est travaillée à la bêche. Dans Mainland, où les fermes sont plus étendues et le sol plus uni , on se sert d'une sorte de charrue semblable à celle inventée, dit -on, par Triptolème, et qu'un homme peut porter très -loin avec la
main. Le laboureur marche à côté de la charrue, qu'il dirige par un petit manche lixé à sa partie supérieure; le conducteur marche en avant du bœuf, et le tire à lui par une corde attachée à la corne; d'autres suivent avec des bêches, pour unir le sillon et briser les mottes de terre. Les semailles se font, dans les terres sèches sur fond calcaire, vers la mi-mars, et dans les autres vers la mi-avril seulement. On s'occupe peu de l'engrais dos terres ; cependant on y jette quelquefois du goémon seul, ou mêlé à de la bouse de vache. On ne sait ce que c'est que des jachères. La température est si variable qu'on ne saurait marquer l'époque précise des récoltes, qui sont pourtant assez hâtives dans les endroits où la couche inférieure est calcaire. Dans les bonnes saisons, on moissonne en septembre; autrement il faut attendre jusqu'à la mi-novembre, et alors la récolte est endommagée par les pluies, et devient malsaine. La moisson se fait à la manière ordinaire. Quand le grain est suffisamment sec, il est emporté soit sur le dos des femmes , soit sur des chevaux. Les charrettes sont un objet de véritable curiosité dans ces îles, où d'ailleurs il n'existe pas un seul chemin battu autre que les sentiers tracés à travers les montagnes par les chevaux , les bœufs et les moutons. Les champs eux-mêmes ne sont point enclos, et restent à la merci des animaux et des troupeaux errants , souvent même sans berger. Les fermiers ne tenant leurs fermes que pour un an , et en vertu d'un accord verbal , on conçoit qu'ils ne soient pas très -soucieux d'améliorer des terres qui leur seront devenues étrangères au bout de si peu de temps. Tout se ressent de cet état de souffrance. Les bâtiments de la ferme sont en général des huttes chétives et basses , où l'on ne pénètre , par la seule ouverture qu'elles présentent dans leur pourtour, qu'en se baissant.
Gens et bêtes vivent sous le même toit. Le foyer, comme dans les huttes de sauvages , est au milieu de la pièce; la fumée s'échappe par un trou ménagé au sommet de Thabitation.
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Quelques-unes de ces demeures ont cependant quelques traces d'une civilisation moins arriérée. On y trouve dans l'intérieur des cloisons, des espèces de chambres , ou plutôt des enloncements où sont cachés les lits des hôtes de ces petits palais obscurs , sales, et constamment enfumés par la tourbe et les préparations auxquelles est soumis le poisson, pour servir aux repas de chaque jour. Si ces loges, construites aux frais des propriétaires des terrains affermés, sont hideuses, on peut se figurer ce que peuvent être celles que les fermiers sont tenus d'établir et d'entretenir pour les besoins de l'exploitation.
Les moulins sont très -petits, et d'une forme extraordinaire. La roue tjui les fait mouvoir est horizontale; les dents sont tournées diagonalement vers l'eau , et le volant est attaché à une meule vraiment primitive; le tout est monté sous une petite hutte couverte de chaume, qui ne ressemble pas mal à une étable à cochons. Il y a quelquefois , dans une seule île, cinq cents de ces moulins, dont pas un ne peut moudre plus d'un sac de blé à la fois, et encore en admettant qu'il soit en bon état.
Tout cela n'est pas fait pour ajouter à l'intérêt du fermier pour la prospérité de son exploitation ; et si l'on ajoute à toutes ces causes de dégoût celles qui résultent de ses relations avec le propriétaire de sa ferme, on comprendra comment on ne trouverait pas un centime en espèces , pour soulager la plus extrême misère, dans ce pays où il est passé en dicton que les aumônes doivent arriver du dehors, c'est-à-dire, de l'Ecosse. Quiconque le désire peut , sans offusquer ni propriétaire ni fermier, s'emparer d'un morceau de terre, le cultiver, y récolter, puis l'abandonner sans remercier personne, et aller plus loin en faire autant.Le territoire des îles, et même les mers environnantes, sont la propriété exclusive des lairds, qui se distinguent encore en lairds écossais et en lairds d'origine norwégienne ; ces derniers prennent même le titre de
lairds udallers. Le pauvre, ou le paysan, ne possède en propre que sa liberté; et il est obligé de payer la terre où il végète dans la misère, et la vague qui engloutira sa frêle barque de pêcheur.
Autrefois les redevances des fermiers se payaient en deux termes : l'un en beurre , l'autre en argent ; mais, depuis longtemps, les stewards, ou déléguéa des lairds absents, exigent que les deux termes soient acquittés en argent.
Tant de misère d'une part, de dureté et d'avarice de l'autre, chasseraient bientôt tous les habitants pauvres, si la ruse ne venait au secours de leurs despotes. Obligés de fournir un certain nombre d'hommes pour le service militaire, dont ils ont soin de faire un épouvantail à ces gens , qui voient si rarement un uniforme, ils désignent de préférence le Shetlandais qui a tardé à se marier, et à s'établir comme on l'y avait engagé dès l'âge de dix -sept ans. A ceux, au contraire, qui ont consenti à prendre ce dernier parti, ils donnent la valeur de trois acres de terrain stérile, et le retiennent ainsi au pays par l'attrait d'un simulacre de propriété; car donner, dans la langue des'lairds shetlandais, ne signifie que prêter.
Mais si la condition des fermiers est dure , celle des pêcheurs l'est peut-être davantage. En effet, dès que le nouveau ménage est installé sur ses trois acres de terre , le mari en confie la culture à sa jeune femme; quant à lui , il passe toutes ses journées sur les flots perfides d'une mer féconde en naufrages. Voici comment M. Biot, dans sa curieuse notice sur les îles Shetland (*) , dépeint les vicissitudes de la vie de pêcheur : « Six hommes, bons rameurs et sûrs les uns des autres, s'associent pour occuper une même barque, un canot léger, entièrement découvert. Ils prennent avec eux une petite provision d'eau et de
(*) Notice sur les opérations entreprises en Angleterre et en Ecosse pour prolonger la méridienne d'Espagne et de France jusqu'aux îles Shetland, i8i8,dans les mémoires de l'Académie des sciences.
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fijâteaux d'avoine, une boussole; et, dans ce frêle esquif, ils s'en vont hors de la vue des îles et de toute terre , à une distance de quinze ou vingt lieues ; là ils tendent leurs lignes, et passent un jour et une nuit à pêcher. Si le temps est beau et la pêche favorable , ils peuvent gagnerchacun dix ou douze frarics dans un pareil voyage ; si le ciel se couvre et que la mer gronde, ils luttent, dans leur nacelle découverte, contre sa fureur, jusqu'à ce qu'ils aient sauvé les lignes, dont la perte serait leur ruine et celle de leur famille; puis ils rament et voguent, dans la direction de la terre, au milieu de vagues hautes comme des maisons. Le plus expérimenté, assis à l'arrière, tient le gouvernail ; et, jugeant la direction de chaque lame, élude son choc direct qui suffirait pour les engloutir. En même temps, il commande les mouvements de la voile; il la fait baisser chaque fois que la barque est montée sur le dos d'une vague, afin de modérer sa descente , et hausser chaque fois qu'elle est descendue au fond , afin que le vent la fasse voler sur le dos de la vague suivante. Quelquefois, enveloppés d'une obscurité profonde, les malheureux ne voient pas la montagne d'eau qu'ils fuient ; ils n'ont , pour juger son approche, que le bruit de son mugissement. Cependant les femmes et les enfants sont sur la côte, implorant le ciel , épiant l'apparition de la barque qui porte leurs seules espérances , croyant parfois la voir soulevée ou engloutie dans le roulis des ondes , s'apprêtant à assister leurs maris ou leurs pères, s'ils arrivent assez près pour qu'on puisse les secourir, et quelquefois appelant à grands cris ceux qui ne les entendront plus. Mais leur destinée n'est pas toujours si funeste.
A force d'adresse , de fatigue, de sangfroid et de courage, le canot sort vainqueur de cette lutte terrible; le son bien connu de sa conque se fait entendre ; il arrive : alors les embrassements succèdent aux larmes, et la joie de se voir s'accroît par le récit de l'affreux péril auquel on vient d'échapper.
« Toutefois, pour ces pauvres gens,
ajoute M. Biot, l'âpreté même de leur patrie a des charmes. Ils aiment ces vieux rochers , dont les formes hardies et l'aspect si souvent observé leur marquent l'étroit passage que leur barque doit suivre, lorsqu'au retour d'une pêche heureuse, et ramenée par un vent favorable, elle rentre dans la baie protectrice, saluée par les cris des oiseaux de mer. Ils aiment ces cavernes profondes oii ils ont souvent lancé leur nacelle au milieu des vagues, pour aller surprendre les phoques endormis. Moi-même, tranquille sous leur conduite, j'ai contemplé avec admiration ces hauts escarpements des roches primitives, cette vieille charpente du globe , dont les couches , penchées vers la mer, et minées à leur base par la fureur des flots, semblent menacer d'ensevelir sous leurs ruines la frêle barque qui bondit à leurs pieds. A notre approche , des nuées d'oiseaux de mer sortaient par milliers de leurs retraites, surpris de se voir troubler par des humains, et faisant retentir ces lieux solitaires de leurs cris confus ; les uns s'élançant dans les airs , d'autres se plongeant dans les vagues et ressortant presque aussitôt avec la proie qu'ils y avaient saisie; tandis que des cétacés et des phoques élevaient çà et là leurs têtes noirâtres au-dessus' des ondes transparentes comme le cristal ; partout la vie semblait abandonner une terre froide et humide, pour se réfugier, plus variée et plus active, dans l'air et dans les eaux. Mais aussitôt que le soir étend son voile sur ces sauvages retraites, tout rentre dans la paix, dans le silence. Quelquefois un léger vent du sud adoucit la froideur de l'air et permet aux astres de la nuit d'éclairer de l'éclat le plus pur cette scène tranquille, dont aucun bruit n'interrompt plus la paix profonde, si ce n'est , par intervalles , le murmure lointain des vagues mourantes, ou le cri doux et plaintif d'une mouette rasant rapidement la surface des flots. »
La petite cargaison des pêcheurs se vend fort peu de chose. C'est le ste-
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ward qui la leur achète sur le pied de cinq centimes pour chaque poisson appelé tusk, et de quinze à trente par grande morue. Le plus clair d(î leur Bénélice est la tête de ces poissons qu'ils gardent pour leur nourriture.
C'est encore au steward que doit s'adresser le pécheur pour se procurer les ohjets dont il a besoin. Celui-ci lui fait payer jusqu'à cinq schellings sterling pour huit livres de gruau , et ne gagne pas moins de cinquante pour cent sur les toiles de Hambourg, les esprits distillés des grains, les tabacs en poudre et à fumer communs, les chapeaux, les rubans et autres ajustements de femme , tandis que le pauvre Shetlandais ne lui vend que vingt-cinq centimes la paire ces beaux bas de laine que sa femme et lui ont filés et tricçtés, etqui serontensuite revendus en Ecosse le prix d'une paire de bas de soie. La métropole est du moins plus juste, car elle envoie, année commune, de deux à trois mille livres sterling en gratification pour le poisson blanc exporté dans les ports étrangers, jels que Hambourg , Bilbao , Barcelone , et autres villes de la Méditerrannée.
Afin de compléter le tableau de la misère du Shetlandais, et aussi pour faire connaître le caractère de ces insulaires, chez qui la civilisation pénètre si difficilement, en dépit des écoles paroissiales dont l'Ecosse fait les frais et où ils apprennent presque tous à lire, à écrire et même a compter, nous emprunterons à la Revue des deux mondes quelques passages d'un récit dans lequel M. Frédéric Mercey a mis toute la minutieuse exactitude du peintre de mœurs. Il a choisi pour sujet la tradition la plus répandue dans les Shetland sur la mort de Patrick Stuart , cousin du roi Jacques VI d'Ecosse, par son père, fils naturel de Jacques V, et qui usurpa, pendant plus de dix ans, le titre et le pouvoir de comte des Orcades et des Shetland.
Histoire de Patrick Stuart, comte des Orcades et des Shetland. « Patrick, comte des Orcades, vivait en
débauché et ne croyait guère en Dieu.
Quand il pouvait jouer un mauvais tour à un prêtre, ou séduire une jeune fille, il le faisait avec une satij-faction sans égale; et comme il était plein d'audace, tous les moyens qui pouvaient le conduire à ses fins lui semblaient bons, les riioyens les nlus iniques comme les moyens les plus dangereux. Patrick régnait depuis dix ans environ sur les Shetland , et malgré les plaintes des habitants de ces îles, le gouvernement d'Ecosse avait toléré cette sorte d'usurpation, incapable qu'il était alors de la faire cesser. Il eût fallu , pour y mettre fin, s'emparer de l'oppresseur de ces îles ; il eut fallu équiper une flotte , lever une armée , et faire en règle le siège du château de Scalloway, qui passait pour imprenable. Patrick Stuart, qui savait combien il était en horreur aux habitants des îles , ne sortait jamais qu'accompagné d'une troupe de satellites bien armés ; c'étaient des aventuriers de Norwége, d'Irlande ou d'Ecosse, qu'il enrichissait de ses rapines, et qu'il regardait plutôt comme ses compagnons de débauches et d'aventures que comme ses soldats.
« Lerwick, la capitale des îles Shetland , cette petite ville qui, de nos jours, renferme à peu près deux mille habitants (*) , n'en comptait, du temps de Patrick , que quelques centaines.
Lerwick, depuis nombre d'années, est fréquentée par les flottilles des vaisseaux pêcheurs de toutes les nations qui relâchent dans son port, soit au commencement de l'été, lorsque l'immense armée de harengs fait invasion dans ces parages de l'Océan , soit à l'automne, lors de la pêche du cabillaud et de la morue. Du temps de Patrick Stuart, comme aujourd'hui, Lerwick était donc le port et le marché du pays. C'était là qu'à certains jours se rendaient les pêcheurs et les paysans de ces îles, pour acheter des provisions, et pour vendre celles qu'ils avaient faites. Lerwick n'est distante
(*) Nous croyons que M. Mercey exagère le chiffre de cette population.
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que de quelques milles du château de Scalloway. Aussi Patrick y faisait-il de fréquentes incursions , soit qu'un jour de marché il voulût approvisionner à peu de frais sa maison , en enlevant arbitrairement les denrées que les pauvres gens apportaient de la campagne ou des îles voisines, soit qu'il résolût de frapper la misérable V'ille de taxes onéreuses. Dans ces occasions, quand les insulaires avaient connaissance des projets du pillard, ils cachaient leurs provisions et leurs marchandises, et s'enfuyaient. Mais Patrick arrivait souvent d'une manière si brusque , qu'il leur laissait à peine le temps de fuir sans rien cacher. Les habitants de l'île qui se rendaient au marché, posaient donc aux environs de la ville, sur un roc ou sur quelque éminence qui dominait la campagne, des sentinelles qui devaient les prévenir de l'arrivée du comte, et leur donner le temps de vider la place.
<' L'hiver de 1614 venait de finir; les habitants recommençaient à se visiter; et comme leurs provisions étaient épuisées, ils se rendaient de tous les points de l'île, et de toutes les îles voisines à Lerwick, où ils comptaient en acheter de nouvelles. Ces marchés qui suivent l'hiver, sont toujours les mieux approvisionnés et les plus fréquentés.
Cette année-là, le premier marché de Lerwick s'était passé sans mésaventure; le second marché venait de s'ouvrir, et les paysans, un peu enhardis, s'y étaient rendus en grand nombre.
Tout à coup, un homme monté sur un de ces shelties noirs, aux poils crépus et longs comme la toison des brebis, arrive au galop au milieu de la place, où se pressaient en foule fermiers, paysans et pêcheurs : les uns chassaient devant eux des oies, des chèvres, des moutons ou de petits bœufs noirs appelés kyos, qui ont un air de famille avec les shelties, qui sont velus et laineux comme eux , qui, comme eux, ont l'œil espiègle et lier, et le caractère indomptable; les antres conduisaient leurs barques chargées de saumons, de raies, de harengs et d'oies sauvages fumées. — Pâte Stuart ! Pâte
Stuart! s'écrie le cavalier d'une voix tonnante; et il disparaît par le chemin opposé à celui par lequel il était venu. En un instant la place se vide; mais avant qu'elle soit tout à fait déserte et le marché nettoyé, Patrick y est arrivé au galop. Il monte, lui, un beau cheval que, à sa grande taille et à sa robe blanche, on reconnaît pour être originaire de Norwège. Il se contente de sourire d'un air de mépris; cette fois il n'enlèvera à ses malheureux vassaux ni leurs bestiaux, ni leur pain, ni leur argent. Il fait au pas le tour de la place, suivi de ses gens. Arrivé vis-àvis de la porte de l'église, il s'arrête tout à coup : son corps est immobile, son regard plonge sous le porche; on dirait une statue équestre dressée devant l'église. Que regarde-t-il ainsi?
Qu'a-t-il vu ? Une jeune fille est debout sous la voûte du porche; elle est belle de la beauté du Nord: ses cheveux sont blonds, ses yeux bleus ; sa peau blanche est veinée d'azur et de rose. »
Cette jeune fille c'était Éda, la fleur de Mainland, qui, aux cris de la vedette, s'était réfugiée sous le porche de l'église. Patrick, que les menaces de la cour d'Ecosse avaient déjà plus d'une fois troublé dans sa retraite, n'osa irriter contre lui le pouvoir sacerdotal et violer audacieusement un lieu d'asile.Il préféra recourir à la ruse pour assouvir sa passion. Éda devait faire seule, et à pied, une partie du chenu'n à son retour au rocher de Grunista, où elle habitait avec sa mère. Patrick rentre à Scalloway, revêt un costume de paysan, monte sur le premier sheltie qu'il rencontre, arrive, quelques instants avant la nuit, au pied du Grunista et attend. La nuit était venue, et du lieu où il se tenait caché on distinguait à peine les objets: il entend au loin un bruit de pas et distingue le frôlement de la robe de laine d'une femme. Il s'élance d'un seul bond sur la malheureuse, et avant qu'elle ait pu proférer un cri il l'a enveloppée, enfermée dans un sac et s'est enfui, emportant sur ses épaules son précieux fardeau. Sa victime, qui n'avait op-
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posé qu'une faible ri'sistance et n'avait poiirlant cessé de faire entendre de sourds et plaintifs gémissements, s'était tue tout à coup ; et le comte qui, malgré sa force athlétique, sentait augmenter le poids d'un corps devenu immobile, n'était plus sans inquiétude.
Il n'osait cependant s'arrêter; il se hâtait, au contraire, afin d'être de retour à Scalloway avant le jour. Au tiers du chemin il est accosté par deux paysans, dont l'un était monté sur un slièltie. Ces bonnes gens parlaient du marché, d'où ils revenaient, et de l'effroi qu'y avait causé l'apparition de Pâte Stuart. Patrick joignit ses malédictions aux leurs, et bientôt se plaignit du poids de son fardeau. C'était, disait-il, un cochon cl'Écosse qu'il avait acheté le matin, et qu'il n'osait laisser marcher de peur que les Trows ne le lui enlevassent. Ceiuf qui était à cheval lui offre sa monture; Patrick l'accepte, et l'enfourchant vivement, s'enfuit au grand galop, laissant les deux paysans émerveillés de l'aventure. — C'est le roi des Trows, dit l'un. —Ou Pâte Stuart, reprit celui dont le sheltie venait d'être si lestement escamoté ; j'ai vu briller sous son bonnet son œil de démon.
« Patrick , continue M. Mercey, galopa longtemps dans la direction de son château de Scalloway, dont il voyait, par instants, briller les lumières à travers les brouillards.
Mais comme ce pays, que les anciens géographes ont, avec assez de justesse, comparé aux poumons de la mer, est tout couvert de marécages, d'étangs et de mousses flottantes, avant d'arriver au pied du roc du château de Scalloway, il fut obligé de faire bien des détours pour ne pas être englouti.
L'aube commençait à poindre quand Patrick s'arrêta' devant la porte du château. Il mit pied à terre, prit le sac sur le dos du poney, qui s'enfuit, et il poussa un grand cri. Ses gardes reconnurent cette voix , et ouvrirent la porte. Patrick rentra, chargé du sac où, depuis long-temps, rien ne remuait; il monta à l'appartement qu'il avait coutume d'habiter, et en ferma soi-
gneusement la porte. Patrick était inquiet (If l'immobilité de sa prisonnière. Il s'a[iprocha d'une fenêtre, qu'il ouvrit, pour que les premières lueurs du jour qui rougissait la crête des vagues de la mer, lui prêtassent leurs clartés ; plaçant ensuite le sac debout dans l'embrasure de la fenêtre, il prit un poignard, et d'un seul coup déchira la toile dans toute sa longueur.
a Quelles furent la surprise et l'épouvante du ravisseur, quand, au lieu de la jolie fille pâle et évanouie, qu'il s'attendait à voir sortir du sac et à ranimer de ses baisers, il aperçut un horrible visage de vieille femme, un visage ossaiix et tout sillonné de plis profonds.
« C'est la Walkyriur (*)quej'ai enlevée! s'écria Patrick, en se rejetant en arrière avec un mouvement d'inexprimable dégoût. Puis, honteux de sa terreur et s'approchant du cadavre, il le saisit comme un furieux et le précipita parla fenêtre, espérant ainsi se débarrasser de cette horrible vision.
« Ce n'était point la Walkyriur, c'était la vieille MegDhu, la mère d'Éda, que le comte avait enlevée à la nuit, comme elle rentrait après avoir attendu sa fille sur le chemin de Lerwick.
« Éda pleura sa mère, mais elle jura de la venger. Elle avait deux amants : elle promit sa main à celui qui tuerait le comte ; mais tous deux succombèrent, et elle resta seule pour accomplir son projet.
« Le roc de Grunista, au haut duquel était bâtie la cabane d'Éda, ressemble à une pyramide renversée, ou plutôt à un champignon monstrueux dont la tige s'enfonce profondément dans un sol tout hérissé de rochers; cette tige est beaucoup plus étroite que la couronne, qui est aplatie au sommet. C'est au milieu de celte petite plate-forme que cette chaumière, seule habitation du rocher, était placée. Pour y arriver, quand on venait de la plaine, il fallait de toute nécessité se servir d'une longue échelle, qu'on appuyait sur le rebord circulaire
(*) Femme promise au guerrier mort.
L'UNIVERS
du roc. Pendant longtemps, les habitants de Grunista s'étaient servis d'éclielles établies à demeure dans le rocher, comme les échelles de Louèche, en Suisse; mais depuis que le comte des Orcades était venu s'établir à Scalloway, amenant avec lui une bande d'étrangers qui couraient le pays , le rançonnaient, le pillaient, les habitants du rocher avaient détaché les liens qui retenaient l'échelle à la paroi du roc. Le soir, quand tous étaient rentrés dans leur nid, ils retiraient l'échelle derrière eux, s'isolant ainsi du reste de l'île, et n'ayant plus rien à redouter des hommes. Peu à peu, les ermites de Grunista étaient devenus moins nombreux: le père d'Éda était mort; son jeune frère s'était fait pêcheur et vivait dans une autre partie de l'île; et enfin, quand sa mère était devenue victime de Patrick, Éda était restée seule habitante du rocher. Les paysans, inquiets pour elle de la voir isolée de la sorte, l'avaient plus d'une fois engagée à venir habiter parmi eux ; mais Éda s'opiniâtrait. Depuis la mort de Magnus et de Swein , quoique le péril fût plus grand que jamais, sa résolution était la même ; et quand on la pressait de quitter sa solitaire retraite, elle répétait résolument que tant que le roc de Grunista serait debout, elle n'aurait pas d'autre demeure.
« Nous avons oublié de dire que la plate-forme de Grunista n'est accessible que d'un côté et sur un seul point. Ce n'était pas un caprice de jeune fille, c'était un plan bien arrêté qui retenait Éda sur le roc isolé. Elle s'attendait à une nouvelle attaque de son redoutable ennemi, Loin de la craindre , elle la désirait , certaine qu'elle était d'en profiter pour sa vengeance. Le jour, elle s'écartait peu du rocher et ne sortait qu'accompagnée; le soir, elle rentrait soigneusement son échelle après elle ; elle plaçait ensuite plusieurs grosses pierres sur le rebord de la corniche. Ces pierres, à demi-suspendues sur le précipice, et que leur seul poids retenait, devaient infailliblement tomber si on essayait de gravir le rocher de ce coté; si leur
poids n'écrasait pas l'assaillant, le bruit de leur chute avertiraitdu moins la jeune fille du péril qu'elle courait. Éda ne s'était pas trompée dans ses prévisions. Un soir que, retirée dans sa cabane, et veillant comme une sentinelle attentive (elle ne dormait que vers le matin), elle prêtait l'oreille aux divers bruits qui interrompaient le silence de la nuit, au souffle du vent de mer, aux plaintes de la chouette, au cri aigu des sea fawls , elle entendit un froissement léger non loin de sa cabane, le bruit inusité d'un corps étranger qu'on dressait contre la roche. Ce bruit fut aussitôt suivi de la chute d'une pierre, qui roula au fond du précipice avec un long retentissement.
Plus de doute, l'ennemi était là! Éda ne perd pas de temps ; pleine d'émotion et décourage, elle accourt au seul endroit du rocher qui fût accessible.
La chute de la pierre n'avait pas déconcerté l'assaillant; l'échelle dont il s'était muni avait été replacée contre le roc, et un homme en avait déjà franchi les premiers échelons. Éda n'en put douter quand, saisissant les bâtons qui dépassaient le rebord de la corniche, elle sentit le poids de cet homme, qui montait rapidement. Le moment était critique, le danger pressant. Éda, recueillant toutes ses forces, essaya de soulever l'échelle et de la rejeter en arrière; mais l'inconnu y pesait déjà de tout son poids : la jeune fille ne put réussir à la renverser; l'échelle retomba sur le rocher. Éda ne perdit pas courage: saisissant un seul iDoutde l'échelle, elle le tira de côté, de manière à la faire glisser le long de la paroi du précipice. Cette fois, l'échelle obéit et glissa lentement; l'homme qui montait poussa une imprécation terrible, et, comme il n'était plus qu'à quelques pieds du rebord du rocher, il essaya de s'y cramponner ; mais son poids l'entraîna. L'échelle perdit l'éqiiilibre et tomba avec fracas. La courageuse fille entendit le bruit sourd d'un corps couvert d'une armure qui roulait en bas du rocher. L'ennemi était-il mort? La nuit était profonde, et Éda n'avait aucun moven de s'en
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assurer ; cependant, comme elle entendit bientôt, au fond du précipice, des cris et des maicdictions , elle ne douta plus que l'ennemi ne filt encore en vie. Ces cris et ces imprécations étaient accompagnés de plaintes que la douleur arrachait h l'inconnu. Il était donc blessé. Ces imprécations et ces plaintes partaient toujours du même endroit; la blessure de son ennemi était donc assez grave pour l'empêcher de se relever et de s'enfuir. Éda comprit alors ce qu'elle avait à faire. Elle rassemble au sommet du roc toute la paille et toute la tourbe qu'elle peut trouver, et elle y met le feu. La flamme s'élève pétillante; Éda l'alimente en y jetant les bancs, les tables et les chaises qui garnissaient sa cabane, de sorte qu'à distance on doit croire que la cliaumière même est en feu. Ce moyen ne pouvait manquer de réussir. La flamme brille à peine depuis quelques instants, qu'on entend déjà le son des cloches du hameau voisin ; bientôt des cris se mêlent au son des cloches : ces cris remplissent la campagne et s'approchent. Déjà les plus alertes des insulaires sont au pied du rocher. Les plaintes du blessé avaient cessé.
Était-il mort? avait-il fui? Éda n'hésite plus ; elle prend son échelle, l'appuie sur la plate-forme, descend rapidement, et raconte aux premiers arrivants ce qui vient de se passer. Le brigand est blessé, il ne peut être loin. On le cherche, et bientôt, à la lueur des torches, on aperçoit un homme couvert d'une armure, qui, comme le crabe ou le homard que la mer, en se retirant, a laissé à sec sur la plage, s'enfonçait à reculons dans une fente du rocher. Son visage est pale et son regard menaçant; son heaume est détaché ; les pièces de son armure sont faussées ; le fer des cuissards pénètre dans les chairs et la jambe paraît brisée ; cependant il tient toujours une hache à la main, et il semble décidé à S^en servir »....
On l'entoure, on le lie, les paysans furieux veulent le massacrer. Ce n'est qu'à grand'peine que la justice de Maiuland l'arrache de leurs mains. Il
est condamné à être pendu; déjà il est aux pieds de la potence : un ordre du roi arrive.
« Convaincu du crime de ré-
l)ellion, d'abus de pouvoir et de forfaits sans nombre , Patrick , le comte des Orcades, fut exécuté à Edimbourg, en 1614. J'ai vu dans le musée des antiquairesdecetteville,ditM.Mercey, l'instrument de son supplice. On l'appelle the maiden ( la vierge); le criminel que la maiden allait mettre à mort s'agenouillait sur un échafaud, le corps courbé en avant, la tête placée entre deux poutres peintes en noir, au haut desquelles était suspendue une hache tranchante , chargée d'un énorme lingot de plomb. Cette hache était retenue par une corde passée dans une poulie. Le bourreau lâchait la corde, la hache glissait le long d'une double charnière, entre les deux poutres, et séparait d'un seul coup la tête du tronc. On voit que la maiden n'était autre chose que la guillotine.
Le régent Morton , le dernier de ces terribles Douglas, l'orgueil et l'effroi de leurpays, avait fait venir d'Halifax, dans le comté d'York , à Edimbourg, la maiden. On s'en servait à Halifax de temps immémorial, et Morton, qui regardait la terreur comme le plus sûr des moyens de se maintenir au pouvoir, n'eut garde de négliger une aussi redoutable invention. »
On reconnaît partout dans ce récit, où la fiction occupe si peu de place qu'on pourrait dire que tout en est vrai, la trace des mœurs demi-sauvages, demi-chevaleresques , de ces anciens TVorwégiens , les premiers maîtres des Shetland et des Orcades, et des Danois leurs successeurs; mœurs dont nous avons essayé de donner une idée dans la partie historique de la précédente notice. Ces traits caractéristiques sont encore plus saillants dans les innombrables superstitions encore-en crédit parmi les Shetlandais.
Il est vrai de dire qu'au nombre de ces dernières il en est qui ont leur origine dans les conditions mêmes de leur existence. C'est ainsi que jus-
L'UNIVERS
qu'au dix-huitième siècle ils se sont refusés à porter secours à un noyé , prétendant que celui-ci portait malheur à son sauveur. Il est probable, en effet, que cette barbarie servit d'abord d'excuse pour laisser périr des malheureux naufrai^és dont les dépouilles , jetées sur le rivage, appartenaient aux Shetlandais à titre d'épaves. Tout horrible que soit ce calcul, qu'on nous accusera peut-être de prêter gratuitement à ces insulaires, nous y croyons d'autant plus qu'il est incontestable que plusieurs îles de cet archipel sont tout à fait déchues depuis que l'établissement de phares dans leurs parages y a rendu les sinistres moins fréquents. D'autres croyances ou pratiques superstitieuses leur sont évidemment inspirées par leur genre dévie. La pêche étant leur occupation favorite , ils ont dû , dans leur ignorance , épier les moindres incidents qui avaientprécédé ou suivi une course plus ou moins favorable , et en faire des pronostics infaillibles.
C'est ainsi que le plus habile devin est appelé à prédire, d'après les nœuds du bordage d'un canot , si la pêche sera favorable ou non. Quand ils partent, ils évitent soigneusement la rencontre de quelque personne que ce puisse être, à moins que ce ne soit quelqu'un qui ait depuis longtemps la réputation d'être heureux. Lorsque le bateau a été mis à flot, on pense qu'on ne pourra le faire tourner avec sûreté qu'en suivant le cours du soleil. Marcher sur une pincette ou être questionné sur ce qu'on se propose de faire, sont de suffisants motifs pour ne pas se risquer à la pêche. Une fois en mer, les précautions redoublent de sévérité : malheur à qui prononce le mot de ministre ou celui de chat, ou qui manque à se servir du vocabulaire spécial, de l'argot, inventé pour ces occasions; il perd tout le fruit des bonnes promesses du devin.
On peut assigner la même origine à leur respect pour les femmes inertes , pour hJUle aux mains rouges , pour les voyants, les sorciers , les sirènes, les Irows , que nous avons nommés,
sortes de génies familiers qui habitent les collines et les cavernes, et qui, pour délibérer sur les méchancetés qu'ils méditent, se réunissent de préférence dans les lieux où le sang a coulé. Enfin , il n'est pas jusqu'au paradis luimême, à la porte duquel , en dépit du catholicisme et de la réforme, les Shetlandais n'aient placé un portier taillé sur le modèle de l'Heimdal aux dents d'or, qui veille à la garde du Valhalla, le paradis Scandinave.
Parmi ces croyances bizarres , en voici une d'autant plus plaisante que les pauvres Shetlandaises, menant une véritable existence de bêtes de somme, ne valent guère que le diable s'occupe d'elles. Brownie, le patron de l'agriculteur, a perdu presque tout son crédit. Les fées et les esprits ont leurs coudées franches, et on ne saurait dire combien ils fontde mauvais tours aux pauvres Shetlandais qui les voient très-bien voltiger çà et là sur leurs têtes, montés à cheval sur un roseau. Il n'y a pas de jour, pas d'instant dans une journée, où quelque noble et riche princesse ne se trouve en mal d'enfant ; une Shetlandaise est donc sûre d'accoucher à la même minute qu'une princesse, n'importe laqudle. L'esprit s'empare alors de la partie immatérielle de la paysanne destinée à allaiter l'heureux prince, et la partie matérielle reste au logis, pale, inerte, sans volonté , sans existence extérieure , jusqu'à ce que la sorcière ait conjuré l'esprit et l'ait forcé à remettre la partie spirituelle en son lieu et place, sauf au jeune prince à s'accommoder d'une nourrice moins extraordinaire.
De tous les usages de leurs ancêtres les Scandinaves , celui qu'ils ont conservé le plus religieusement est la danse connue sous le nom de danse du sabre.^ et qui est encore pratiquée dans la petite île de Papa Stroum.
Walter Scott l'a décrite dans son Pirate. Comme toutes les choses de ces temps reculés, elle est plus symbolique que carastéristique : les danseurs sont au nombre de sept, tous hommes, et chacun d'eux représente un des champions du catholicisme ^ tel que saint
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George d'Angleterre , snint Denis de France, saint I^alrick d'Irlande, etc.
Saint George est le niaîtredu ballet, qui consiste en diverses passes de sabre, tantôt en arrière, tantôt en avant, mais (jui n'ont pas , connne la |)\ rrhique des Grecs, le mérite de représenter un combat ou une action dramatique.
Industrie. Commerce. Ce peuple si nialbeureux , si ignorant et si superstitieux, n'est pourtant pas sans industrie. Il fabriquait, pour sa consommation, des draps grossiers , des toiles communes, des bonnets et des gilets de laine, avant de savoir apprêter les peaux de pboque, dont il compose les harnais et les couvertures de ses chevaux. Les Shetlandais tricotent des bas si fins, que quelquefois on peut les faire passer au travers d'une bague.
Le commerce de ces îles n'est pas très-étendu, comme on le pense bien.
Le plus important et le plus continu est celui qui se fait autour des bâtiments pêcheurs qui s'approchent des côtes. Il consiste principalement en échange de matières ou d'objets fabriqués ; on remarque surtout , dans cestransactions, le talent que déploient les Shetlandais pour appitoyer les chalands. Ils commercent aussi par l'intermédiaire des stewards, qui en ont tout le profit. Ils exportent ainsi environ mille tonneaux de morue sèche ou salée et d'autres poissons; cinq cents tonneaux de soude, extraite du varech, de l'huile de baleine, des plumes d'oiseaux rares, et enfin différentes espèces de peaux. Dix navires,
jaugeant ensemble sept cent soixantehuit tonneaux , suffisent , année commune , à ces exportations , qui ont principalement lieu pour Leith , Londres, Dublin et Barcelone, d'où ils rapportent du blé , de la farine d'avoine, des liqueurs spiritueuses , des tabacs, des étoffes, des outils, des quincailleries, etc., etc.
Espérons qu'un jour l'hérédité du fief sera abolie sur cette terre désolée, et que la chétive population de ces douze paroisses, à défaut d'un soleil plus vivifiant et d'une terre plus féconde , trouvera dans la justice et la libéralité de la mère patrie ce qui assure la prospérité des nations , la liberté et les lumières de la civilisation.
Nous sommes obligé , faute d'espace, de terminer ici cette notice sur l'archipel des îles Shetland. C'est à regret que nous avons négligé une foule de détails intéressants, réunis dans les matériaux qui nous ont servi de guide. Ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de les connaître, pourront consulter avec fruit Laing, Belin, Edmonstone , Mibbert , Pennant, (//rc//c 200/0(7?/); le grand dictionnaire géographique de Picquet, Malte-Brun, Pinkerton; V Encyclopédie britannique^ au mot Shetland; Biot (notice déjà citée et insérée dans les Mémoires de l'Académie des sciences); John Ross {Premier voyage à la recherche d'un passage au nord-ouest, 1818); Fréd. Mercey (article publié dans la Revue des deux mondes) , et Walter Scott dans son Pirate,
'^'«Ss
L'UNIVERS
ILES FEROE.
Description. Les Féroe forment un archipel qui s'étend du 61* degré 15' jusqu'au 62^ 21' de latitude nord, et du 7« degré 55' au 10^ 25' de longitude occidentale. Elles sont éloignées d'environ trois cent quatrevingts milles anglais de la côte de Norwége, et de deux cents des îles Shetland. Elles occupent du nord au sud un espace de soixante-sept milles, et de l'est à l'ouest une étendue de quarante-cinq milles. Elles sont au nombre d'une trentaine, dont dix-sept habitées Voici les noms de ces dernières : Fugioe, Svinoe, Vider oe, Bordoe, Konoe, Kalsoe, Osteroe, Stromoe, Kolter ., Hestoe, Nolsoe ^ Vaagoe , Myggenœs., Sandoe, S/i'uoe, la Grande Dimon et Suderoe.
Il y a lieu de croire que les aventuriers qui autrefois parcouraient les mers du Nord, ravageant tous les pays auxquels ils abordaient, découvrirent les îles dont il est ici question, et y transportèrent un grand nombre de moutons, dans le but d'y trouver d'amples approvisionnements de viande toutes les fois qu'ils seraient forcés d'y relâcher.
Du temps d'Harald aux beaux cheveux, roi de Norwége, c'est-à-dire dans le neuvième siècle , ces îles étaient habitées par quelques Norwégiens mécontents, qui s'y maintinrent longtemps par la piraterie et par des incursions dévastatrices dans leur propre pays. On présume que cette population sauvage fut soumise à la domination norwégienne par le roi Hagen- Adelsteen; mais ces insulaires ne tardèrent pas à secouer le joug, et restèrent indépendants jusqu'à la fin du quatorzième siècle, époque à laquelle ils furent de nouveau réduits à l'obéissance par le roi Magnus le Bon.
Depuis ce moment, les Féroe ont appartenu à la Norwége, et ensuite au Danemark, par suite de la réunion des deux couronnes. Elles sont maintenant administrées par un gouverneur da-
nois, et divisées en six districts ou syssels.
On croit généralement que les Norwégiens donnèrent à ces îles le nom de Faaroe , à cause du grand nombre de moutons qu'ils y trouvèrent .,/aar, en danois, signifiant mouton (*). Cette dénomination, altérée par une prononciation vicieuse, se serait transformée en Féroe. Ce nom pourrait aussi dériver dejiœr ou Jîarn^ qui veut dire éloigné.
Faut -il reconnaître, avec iMalte- Brun, les îles Féroe dans la Frislande de la Carta di navigar d'Antonio Zéno? Il est certain que les Féroe furent autrefois nommées fer-eyar au pluriel, et plus souvent fers-ey au singulier, ou par une prosthèse commune dans les langues du Nord,/é'reys-landy comme on dit, par exemple, bornholmslandy quoique hotm veuille dire île et semblerait, par là, devoir exclure le mot land^ qui signifie pays. Frislande ne serait alors que la prononciation corrompue ôe/ereysla?id.
Il n'est pas sans importance d'observer, en outre, que l'île de Frislande aperçue par Zéno se trouve placée sur la vieille carte italienne et sur plusieurs anciens globes, au même degré de latitude que les Féroe; les longitudes seules sont différentes (**). Cette question est à coup sur assez intéressante, au point de vue de la science géographique , pour mériter d'être sérieusement examinée.
Les Féroe consistent en un groupe de rochers ou de monticules s'élevant au-dessus de la mer, presque tous de forme conique et placés très-près les uns des autres. Les côtes sont presque partout formées de roches perpendicu-
(*) Il est bon d'observer que la terminaison oe signifiant /'/<r, c'est faire un grossier pléonasme que de dire les l'/es Fcroe. Mais l'usage est tout-puissant, et nous nous y soumettons.
(**) Voyez Malte-Bruu, t. IV, p. 45a.
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laires , hautes de deux et même trois cents brasses, de sorte que, sur cer- ; tains points, les habitants sont obb'gés j de descendre et de monter au moyen de grosses cordes. Kn allant d'une île à ' l'autre, on passe tantôt au pied d'une i pyramide naturelle, dont le sonmiet, aigu comme une (lèche, se cache au milieu du brouillard, tantôt sous un majestueux arc de triomphe, formé par un de ces jeux terribles de la mer (jui détruisent ou métamorphosent les iirandes îles et les continents. Ici, c'est une masse sombre et gigantesque qui, minée à sa base par les flots, se penche sur l'abîme en menaçant d'engloutir i'esquif qui glisse sous sa voûte effrayante ; là , c'est une caverne ténébreuse oii le pêcheur féroïen pénètre sans crainte pour y faire la chasse aux phoques qu'elle abrite. Partout, à l'intérieur coiume sur les côtes, c'est ime nature sauvage et triste, un paysage sinistre et pittoresque à la fois, surtout quand une épaisse brume s'étend comme un linceul sur ces îlots battus de la tempête, et couvre de blanches nuées les crêtes nues de leurs montagnes.
La mer dans ces parages est tumultueuse et menaçante; à l'est et à Touest, les marées varient considérablement; à l'ouest, le flot monte de sept brasses, et à l'est de trois seulement. Un grand nombre de gouffres tourbillonnants agitent les eaux dans toute la profondeur de l'Océan. Dans le nombre on cite surtout le fameux Suderoe , près de l'île de ce nom. Il est occasionné par un cratère de soixante et une brasses (ou toises) de profondeur au centre, et de cinquante à cinquante-cinq sur les bords.
La mer y forme quatre tournants impétueux; le point de leur naissance est sur le bord d'un large bassin, où commence une rangée de rochers, qui s'étend en spirale et se termine au penchant du cratère. Cette chaîne est extrêmement acore et couverte d'une eau peu profonde. Dans presque tous les moments, et surtout pendant les tempêtes , si fréquentes sur ces côtes , ce gouffre bouillonnant offre aux marins un danger extrême. Les vaisseaux y sont invinciblement attirés. Le câble
perd sa force; les vagues s'élèvent aussi haut que les mâts, et les imprudents qui se sont aventures dans le voisinage de ce Charybdedu ISord, n'échappent à la mort que par miracle.
Cependant au moment du reflux, et par un temps bien calme, les Féroïeus se hasardent dans leurs chaloupes près du tourbillon , pour pêcher dans les eaux poissonneuses qui baignent les rochers environnants (*).
Des ouragans terribles se déchaînent quelquefois sur ce sombre archipel. Ces espèces de trombes , nommées par les Danois oes , agitent prodigieusement la mer et enlèvent de grandes masses d'eau, qui transportent à une distance surprenante tout le poisson qui s'y trouve. Ou assure que des bancs entiers de harengs ont été ainsi jetés sur les plus hautes montagnes des Féroe.
Sur terre, les ouragans ne sont pas moins formidables ; ils déracinent les arbres, entraînent au loin les hommes et les bestiaux, renversent les cabanes, et arrachent des rochers , qui , roulant du sommet des monts, écrasent, parfois, dans leur chute, l'humble demeure du paysan.
Les montagnes sont si rapprochées, que l'extrémité de la base de l'une est le commencement de la base de l'autre.
Souvent elles ne sont séparées que par un ruisseau , ou un torrent. On trouve sur les plateaux les plus élevés de grands espaces couverts de débris qui semblent des efflorescences tombées des rochers. Ces espaces ne produisent aucune espèce de plantes , parce que la terre nécessaire à la végétation est emportée par la violence des vents , ou détrempée par la pluie à la fonte des neiges. Dans d'autres endroits , les montagnes sont couvertes d'un sol de peu d'épaisseur, d'une fécondité remarquable. Le seigle, qui, dans les Féroe, remplace le blé , rend , dans ces terrains, plus de vingt pour un, et le
(*) Pour tout ce qui concerne Thydrographie des Féroe et la navigation sur leurs côtes , on peut consulter avec fruit les observations de l'amiral danois Lowenhorn (bibliothèque du dépôt de la marine.)
grand
gazon offre ifne nourriture abondante aux brebis.
La plus haute montagne est celle qui porte le nom de Skôlinsjield , et qui est située dans la partie méridionale de Stromoe. Sa hauteur perpendiculaire est de deux mille deux cent quarante pieds anglais. Par un temps clair, on voit de son sommet toutes les autres îles.
Toutes ces montagnes paraissent être le produit d'une révolution naturelle , telle qu'une violente secousse sous -marine, ou l'abaissement graduel de la mer qui les recouvrait autrefois. Il n'est guère possible d'attribuer leur formation à des éruptions volcaniques, car, suivant Landt, on ne trouve dans les Féroe aucune trace de cratères ; on n'y rencontre même ni lave ni pierres ponces. Ce groupe mérite donc particulièrement l'attention des géologues (*).
Les Féroe renferment un nombre de lacs, et sont sillonnées par une infinité de cours d'eau extrêmement rapides, mais fort peu larges.
Comme la plupart des montagnes où ces torrents prennent leur source sont très-abruptes et presque perpendiculaires, il en résulte un grand nombre de cataractes dont plusieurs servent à faire mouvoir des moulins. Quelquesunes de ces cataractes ne paraissent qu'après les grandes pluies d'orage, et se précipitent du sommet des rocs sourcilleux dans des endroits où d'ordinaire on n'aperçoit pas apparence d'eau. Si, pendant que le torrent et la cascade sont en activité, un vent violent vient tout à coup à souffler contre le rocher, l'eau est dispersée au loin et tombe sous la forme d'une pluie extrêmement fine. Si le vent se change en tempête véritable , aucune parcelle de l'eau ne tombe à terre; elle est tout
(*) Le capil.iine Boni , qui a commandé pendant plusieurs années dans les Féroe, a publié dans le Bulletin de la Société d'histoire naturelle de Copenhague une Notice çéoloijique sur ces îles. Nous aurions voulu pouvoir reproduire ici un fragment de tel intéressant mémoire.
emportée dans l'atmosphère , où ell( se forme en un brouillard ou en une fumée épaisse, au milieu de laquelle brille un arc-en-ciel aux couleurs éclatantes.
Les Féroe, outre un nombre considérable de sources d'eau vive et potable, possèdent des sources d'eau chaude qui sont d'un grand secours pour les habitants. C'est là un trait frappant de ressemblance avec l'Islande, qui du reste n'est pas très-éloignée de cet archipel. La plus remarquable de ces fontaines brûlantes est celle de Farmakielde qui se trouve au nord de Noragota, dans l'île d'Osteroe, et surgit du sein de la terre , non loin du rivage. L'eau en est si chaude en hiver, que si l'on y jette un coquillage, l'animal est bientôt séparé de son enveloppe.
Autrefois on s'y rendait dans l'été autant dans un but de plaisir et de distraction que pour boire de cette eau connne rennède. Maintenant la société qui s'y donne rendez-vous est beaucoup moins nombreuse; ce dont les habitants du voisinage se plaignent amèrement, car ils trouvaient dans cet usage une occasion conmiode de réaliser des profits qui leur procuraient une honnête aisance.
Près de Famoyen, dans l'île de Suderoe, se trouve un lac qu'on dit sujet au flux et au reflux. Plusieurs savants, et entre autres le naturaliste Fleisher, ont cru trouver dans ce phénomène une preuve de la communication de ce lac avec la mer. Une objection bien simple détruit cette opinion, c'est que, d'après le témoignage de l'auteur danois traduit par George Landt (*), l'eau du lac dont il est question est parfaitement douce. Il est donc plus probable que la mer, en s'engouffrant dans quelque cavité voisine, exerce sur l'eau douce, qui y est contenue, une pression assez forte pour la refouler et occasionner dans tout le réservoir un mouvement quotidien de hausse et de baisse. Du reste, il paraît que rien n'est moins prouvé que le fait attribué
(*) A description of the Feroc ulands , translatcd fvom the Danisli, by G. Landt.
DES ILES DE L'OCEAN
à ce lac. Il est positif qu'à certaines époques de l'année, en été par exemple, le voliune d'eau (pril contient augmente dans une proportion renianjnable , mais très- irreij;uiierement. Les naturalistes auront donc probablement confondu avec un autre lac plus petit, situé tout près de la mer , et dans lequel le mouvement des marées est trèssensible. On sait, au surplus, qu'on a remarqué ailleurs le fîux et le rellux , non-seulement dans des lacs, mais même dans des fontaines situées à une grande distance de la mer. Il n'y aurait donc rien de surprenant dans le phénomène dont on a fait à tort les hormeurs au lac de Kirkyu.
La plus grande des Féroe est Stromoe; elle a vinii;t-sept milles de longueur sur sept de largeur, et s'étend dans la direction du sud-est au nordouest. Elle renferme plusieurs villages dorit aucun ne mérite une mention particulière. Il en est un cependant sur lequel on a fait une singulière observation : c'est (jue les taureaux et les vaches qu'on y élève, ou qu'on y envoie d'un lieu quelconque, deviennent excessivement farouches et dangereux. Ou expli(jue ce phénomène en disant que le village en question est situe entre deux montagnes qui pro- •duisent un écho très-remarquable, et que lorsqu'un taureau ou une vache mugit, l'animal prend la répétition de son cri pour une provocation de quelque autre mdividu de son espèce, et devient furieux. Nous ne savons jusqu'à quel point on peut admettre cette explication qui nous semble plus ingénieuse que rationnelle.
Au nord du village de ïyorneviig\ l'extrémité septentrionale de Stromoe est percée de part en part à quelques pieds au-dessus de la mer. et offre une galerie longue de plus de deux cents pieds, dans la direction du sud-est au nord-ouest. Lorsque, pendant une matinée d'été, on navigue en canot près de cet endroit , on peut , en regardant par une des ouvertures de cette singulière galerie, apercevoir à l'autre bout le soleil qui se lève resplendissant au-dessus des (lots ; et c'est
là un spectacle aussi beau qu'extraordinaire.
A (jnelquc distance de la pointe de l'île on voit surgir du sfîin de la mer un rocher élevé nonuné Stapken. Le côté sud de cette masse iniposante semble avoir été déchiré par .quelque convulsion violente ; le coté nord offre la vue d'une réunion d'inunenses troncs d'arbres rapprochés les uns des autres, et couronnés par de longues branches qui s'entrelacer;t de la façon la j)lus étrange et la plus fantastique.
Frederiksvaag était autrefois l'établissement commercial le plus important de Stromoe; ses habitants entretenaient de fréquentes relations avec l'Fcosse; et comme ce port était l'entrepôt des marchandises danoises des Indes o(;cidentnles et orientales, ceux qui se livraient au cabotage réalisèrent des bénédces considérables , surtout pendant la guerre de l'indépendance américaine; mais dès avant 1810 cette jolie petite ville était devenue entièrement déserte, et elle n'a pas encore retrouvé la vie et le mouvement.
Tiiorshavn est la capitale de l'île et de tout l'archipel : c'est la résidence du gouverneur, du juge et de quelques autres fonctionnaires ; c'est aussi actuellement le centre du conunerce. La situation de cette ville est des plus singulières : « Qu'on se représente au fond d'un golfe u\\ demi-cercle de montagnes escarpées et sauvages. Là s'élève une langue de terre, ou plutôt un banc de roche posé en droite ligne au milieu des flots , au centre du cercle, comme une flèche au milieu d'ua arc. C'est sur ce banc de roche que la plupart des maisons ont été construites. Elles sont toutes rangées symétriquement sur deux lignes et serrées l'une contre l'autre. Les rues qui traversent ce triple amas d'habitations sont si étroites, que deux chevaux n'y marcheraient pas de front, et si rocailleuses, si escarpées, que, pour pouvoir y passer en certains endroits avec quelque chance de sécurité, il faut se cranq)onner au roc avec les pieds et les mains. En hiver, par un jour de verglas, la descente d'un de ces rocs
V Livraison. (Des îles de l'Océan.)
L'UNIVERS
peut être regardée comme un exercice d'équilibriste assez hasardeux. Du reste, l'aspect des maisons est en parfaite harmonie avec celui des rues. A part celles qui appartiennent au gouvernement, et qui sont occupées par les fonctionnaires, presque toutes ne sont que dé pauvres cabanes bâties sur le même modèle , non pas comme celles d'Islande , avec des blocs de lave , ni comme celles de Norwége avec de grosses poutres arrondies , mais tout simplement avec quelques douzaines de planches clouées l'une contre l'autre.
C'est un genre d'habitation qui forme la transition entre la tente nomade et Fédifice cimenté. Elles sont si frêles , que, l'hiver, on est obligé de les amarrer avec des câbles , pour que le vent ne les emporte pas. Ces maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée, et sont uniformément coupées en deux parties par une cloison. D'abord on entre dans la cuisine, qui n'a ni planches sur le sol, ni fenêtres. Le jour y pénètre ou par la porte, ou par la cheminée. Pour tout meuble on y trouve quelques vases en terre, quelques ustensiles en bois , un ossement de dauphin pour siège, et d'autres ossements servant de pelle ou de fourgon. La seconde pièce est éclairée par deux ou trois vitraux : c'est là le séjour habituel de la famille ; c'est là que les femmes cardent la laine, tissent le vadmel; c'est là que père, mère, enfants, reposent entassés l'un près de l'autre sur quelques planches recouvertes d'un peu de paille. Cet espace étroit, privé d'air, inondé par la fumée du feu de tourbe, exhale une odeur nauséabonde à laquelle l'étranger s'habitue difficilement (*).
Les habitants de Thorshavn sont peut-être les plus pauvres de toutes ces îles, et ce n'est pas peu dire. Tandis que les paysans des campagnes élèvent des bestiaux à l'aide du gazon de laurs profondes vallées, les malheureux citadins , entourés d'un sol absolument stérile, sont réduits à vivre du produit
(*) Marmier, Expédition àe.\a. Recherche au Spitzbcrg. (Revue des deux mondes, octobre 1839.)
de leur industrie ou de leur pêche.
Quand Tagitation de la mer empêche le mari de sortir du port, et quand les bas tricotés par la femme n'ont pu être vendus, il faut que le ()auvre ménage attende sa subsistance et celle de ses enfants de la commisération de ses voisins ou des autorités. Aussi la physionomie morale de Thorshavo n'esl-elle pas plus gaie que son aspect physique.
On est surpris de trouver dans cette bourgade une bibliothèque publique , composée de près de cinq mille volumes, parmi lesquels figurent bon nombre d'ouvrages d'élite. Le gouvernement danois a favorisé la création de cette bibliothèque par un don de 1,500 fr. , et les principaux habitants , a l'exemple des prêtres et des fonctionnaires, payent une espèce d'impôt annuel pour augmenter le nombre des livres.
Thorshavn possède aussi un hôpital où les malades du pays , comme les étrangers, sont traités avec une touchante sollicitude. Il est desservi par l'unique médecin de Féroe, qui réside dans la capitale et reçoit des appointements fixes pour traiter gratuitement les pauvres de tout l'archipel. De quel zèle et de quel dévouement ne faut- il pas être animé pour remplir ces pénibles fonctions ? car c'est à ce médecin que, s'adressent les malheureux qui habitent les localités les plus éloignées. Souvent il faut qu'il traverse au milieu de la tempête les bras de mer qui isolent les îles; si le temps est trop mauvais pour qu'il puisse s'aventurer sur les flots en courroux, l'infortuné qui réclame les secours de sa science et de son humanité l'attend vainement, et meurt en maudissant la destinée.
A voir cette humble capitale si misérable, si triste, si abandonnée, on aurait peine à s'expliquer le soin qu'on a pris de la protéger par une forteresse, si l'on ne savait pas que la construction de cette espèce de citadelle est due à des circonstances assez extraordinaires. Après la rdbrme de Luther, un prêtre, fils d'un ^sorwé- !| gien , vint s'établir aux Féroe : ce prêtre s'appelait Magnus ileinesen ; 1
DES ILES DE L'OCEAN
il avait la passion des aventures et un courage indomptable. II se lit marin, et trouva dans cette nouvelle existence mille occasions de si.^naler son intrépidité. Avec un seul navire mal équipé et quelques honnnes aussi entreprenants que lui, il alhiit hardiment domier la chasse aux flibustiers anglais et allemands , qui infestaient, à cette époque, les mers de l'Islande et (les Féroe. Clîacune de ces courses audacieuses lui procurait un triomphe et aiii^mentait sa réputation. Cependant il craigiiit que les ennemis ne vinssent le bloquer dans sa propre retraite , et il conçut l'idée de défendre sa ville par une forteresse. Quelque temps après, on vit s'élever à l'entrée du port un large bastion garni de pièces d'artillerie, et cette fortification devint le bouclier de Thorshavn. Le renom du héros des Féroe avait retenti à la cour du roi Frédéric II, qui, pour récompenser jMagnus de ses nombreux services,lui confia lecommandementd'une corvette danoise. Cette faveur fut la perte de l'infortuné marin. Il recommença à courir les mers, et parvint à capturer un vaisseau anglais qui s'en allait chargé de marchandises volées aux Féroe. Les Anglais réclamèrent, uilirniant que leur chargement provenait des îles Shetland. Ils insistèrent, et parvinrent à faire accuser Magnus (le piraterie, lui l'ennemi des pirates, lui qui avait si souvent puni les flibustiers anglais de leurs brigandages maritimes. Il fut jugé, condamné, et exécuté, malgré ses protestations d'innocence. Ce crime judiciaire eut lieu en 1589. La mémoire du martyr ne tarda pas à être réhabilitée ; bientôt le mensonge des Anglais fut constaté"; mais il n'était plus temps, et le châtiment infligé au juge qui avait le plus contribué à faire condamner Magnus ne put rendre aux Féroïens leur noble dvMénseur. Le souvenirdu constructeur du fort de Thorshavn fut religieusement conservé parmi les pécheurs du |)auvre archipel , veuf de son héros :
des chants traditionnels ont consacré ses exploits, et ces chants, répétés de bouche en bouche jusqu'à nos jours,
font encore le charme des longues veillées d'hiver dans ces îles lointaines de la mer du Nord.
Il semble que les fortifications élevées par Magnus eussent perdu toute leur utilité en perdant celui dont elles avaient protégé l'asile. Dejxiis la mort inique du prêtre marin elles n'ont plus servi , et , dans la seide circonstance où elles eussent \}u garantir les liabitants de Thorshavn des insultes de leurs ennemis, elles sont restées muettes comme de vieilles rnines. Un jour de l'année 1803, une frégate, portant pavillon français, vint mouiller dans la rade de la capitale. On ne tarda pas à s'apercevoir que le drapeau dont se parait le vaisseau étranger était destiné à cacher un piège, et que le port de Thorshavn s'était ouvert à un navire anglais; or comme la guerre était alors dans toute son ardeur entre la France et la Grande-Bretagne, et que le Danemark était notre allié, les intentions de la frégate anglaise envers la colonie danoise n'étaient pas difficiles à deviner. Toute résistance eiat été inutile; le gouverneur dut en conséquence songer à capituler. Il envoya douze parlementaires à bord du navire ennemi : ils y furent retenus prisonniers. Douze autres habitants qui succédèrent aux premiers furent également arrêtés. Alors les Féroïens, indignés d'une telle perfidie, résolurent de combattre, et se dirigèrent vers la forteresse. Mais les Anglais avaient mis à profit le temps qu'ils avaient perdu en délibérations : de nombreux soldats avaient été débarqués , et , avant que les habitants eussent atteint le fort , ils y avaient pénétré , avaient encloué les pièces d'artillerie, démoli une partie du bastion , et s'étaient enfuis sains et saufs vers le bâtiment.
Dès cet instant , Thorshavn fut au pouvoir des Anglais. « L'histoire, dit M. Marmier, à qui nous avons emprunté ces détails, ne nous a pas conservé le nom de ces hommes qui s'en vinrent avec tant d'audace , dans une mer paisible, masqués par un pavillon étranger, qui eurent la gloire de faire prisonniers vingt-quatre pécheurs , de
descendre en plein jour sur une terre sans défense, et de dévaster un bastion abandonné. Il faut croire que les annales maritimes anglaises sont , à cet égard, plus complètes que celles des Féroe. Les béros de cette {glorieuse campagne doivent être inscrits tout près de ceux qui, dans un temps d'armistice , sans aucune déclaration de guerre, s'en allèrent, un matin, incendier la flotte de Copenhague. »
Ce qu'on vient de lire est la partie la plus in*téressante et la plus dramamatique de l'histoire de Thorshavn, humble bourgade presque aussi ignorée que les pêcheurs qui l'habitent. Deux événements méritent cependant encore d'être rappelés : c'est l'adoption du christianisme par les habitants, en l'an 998, et leur conversion au protestantisme à la fin du seizième siècle.
Nous ne dirons rien des autres villages que les Féroïens décorent du nom de villes. La description du Chef-lieu de l'archipel suffit pour donner une idée des bourgades de second rang. Il y a toutefois une remarque à faire :
c'est que les maisons de Thorshavn sont bien plus misérables et bien plus tristes que celles qui s'élèvent sur le rivage dans le pourtour de l'île. Cellesci sont plus commodes et plus vastes.
Le principal bâtiment, composé d'une cuisine et de deux chambres, l'une pour les provisions, l'autre pour le tissage du vadmel, est construit moitié en bois , moitié en pierre , ce qui est du luxe pour les Feroe. Tout auprès on voit retable , la grange où le fermier conserve son fourrage et son grain, le four qui sert à torréfier l'orge, et enfin plusieurs cabanes presque à claire-voie, tant les planches qui les composent sont éloignées les unes des autres. Ces espèces de huttes ou kiadl renferment la viande, qui doit constituer la partie essentielle des provisions de la famille. On y suspend, dans le courant de novembre, des moutons tout entiers; l'air vif et froid qui se fait jour par les fentes des cloisons U\s dessèche et les conserve; de sorte que, quelques mois après, la viande est ferme et pleine de suc. Ce qu'il y a de
particulier, c'est qu'on la mange sans la cuire et sans la saler , et que néanmoins, au dire des voyageurs, elle offre un mets assez agréable. On conçoit à quel point ce mode de préparation est commode et utile pour les paysans et les pêcheurs des Féroe :
un morceau de cette viande sèche les dispense , dans leurs courses sur mer ou dans les montagnes, de s'occuper i de la cuisson et de l'assaisonnement :
de leur repas.
Le fermier est donc en général moins malheureux que le citadin, et sa demeure est plus saine. Parmi ces habitations disséminées sur les côtes des Féroe, on cite comme la plus belle celle qui est connue dans le pays sous le nom de Kirkeboe. Sa situation entre la mer et de hautes montagnes est des plus pittoresques, et le paysage environnant a quelque chose de sauvage et de poétique à la fois. C'est là que résidaient les anciens évêques catholiques, et que s'était établie une congrégation de moines. On voit encore, près de la ferme , les restes d'une église gothique commencée, que l'évêque Ililaire voulait élever au rang de cathédrale.
L'introduction du protestantisme dans ces îles arrêta la construction de l'édifice , dont les débris sont le témoignage matériel de la courte dominatioa du catholicisme sur cet archipel.
Histoire naturelle. Les trois règnes de la nature sont extrêmement pauvres aux Féroe. Nous ne parlerons pas des végétaux, dont le nombre est trop minime pour qu'on s'en occupe. Que .
pourrait-on dire sur la flore et la faune : d'un pays oiï les arbres ne dépassent pas les dimensions du genièvre ou du saule le plus chétif? Parmi les animaux, les oiseaux seuls peuvent faire les frais d'une courte nomenclature, car, en fait de quadrupèdes sauvages, on ne pourrait citer que les rats et les souris transportés dans ces îles par les vaisseaux norwégiens. L'aigle cendré, le lanier, une espèce de hibou, répervier(*), le corbeau et la corneille huppée sont les espèces nuisibles. Les
(*) "Voyez Dt'bel, sur les Féroe, 1670,
DKS ILES DE L'OCEAN
corbeaux , dit Pcnnnnt (*) , détriiisnient tnnt d'asçneaiix et (le brebis , qu'autrefois cliaqiu* peclieur était terni (l'apportera la eour de justice, le jour de Saint-Olaiis, le bec d'un de ces oiseaux, sous peine de payer une amende dite amende du corbeau {roven fuie) (**).
liCS autres oiseaux de terre sont le pigeon, le ramier, Tétourneau, la bergeronnette blancbe ou bocbe-queue, le roitelet, et quelquefois l'birondelle; l'ortolan de neige se repose souvent au printemps dans les Féroe, lors de son passage vers le Nord. On y rencontre quelquefois le héron. Le bec de cuiller ou spatule y est commun.
Le raie d'eau , l'iuiîtrier et le vanneau fréquentent les côtes, sur lesquelles se rendent aussi en grande quantité des oiseaux de rochers, tels que les puffins, les pingoins, les guillemots fous et noirs. Le geyir fugl ou gerfaut y vient aussi , mais seulement à certaines époques de l'année. Ce dernier oiseau , que ses ailes trop courtes empêchent de voler, fait son nid au pied des hautes et sombres falaises. Le skua ou grlsard est un oiseau de proie de la grosseur d'un corbeau. On assure que lorsqu'un homme passe près de son nid , il s'élance sur lui et lui déchire le visage. Le goéland arctique au dos noir, le bourgmestre , l'oiseau des tempêtes, plusieurs espèces de plongeurs, entre autres le plongeur du Nord, le cygne, l'oie sauvage, l'éder ou canard à édredon , Thavelda ou canard à longue queue, le cormoran et le goëlan(l brun fou complètent la collection des oiseaux palmés de ces îles sauvages.
Les Féroïens sont d'intrépides chasseurs, et la manière dont ils prennent les oiseaux de rivage offre les plus grands dangers. Les rochers qui contiennent les nids ont souvent deux cents brasses de hauteur; mais rien n'intimide ces hommes courageux, plus hardis peut-être que les Shetlandais et les Maltais. Pour atteindre l'endroit désiré, ils pratiquent la chasse par
(*) Arctîc zoology.
(**) Voyez Brunnich.
en haut et la chasse par en bas. La première se fait, comme on le devine, a l'aide d'une corde attachée au corps du chasseur , et tenue éloign(';e des bords du rocher au moyen d'une planche qui s'avance sur l'abîme et à l'extrémité de laquelle elle est suspendue.
Quand il faut transporter d'un endroit à un autre le chasseur ainsi maintenu en l'air, il y a pour lui grand péril, parce qu'il se détache du bor(J des pierres qui tombent sur sa tête, et qui le tueraient infailliblement s'il n'était pas coiffé d'un bonnet épais , quelquefois trop faible cependant pour le garantir de l'atteinte mortelle des gros éclats de rocher. La dextérité de ces hommes est vraiment merveilleuse ; parfois ils placent leurs pieds contre le sommet d'un précipice , et se lancent au loin pour retomber près d'un trou qu'ils supposent contenir un nid.
QuancJ les oiseaux ont pondu dans des cavernes profondes , ils s'y abattent , se dégagent de la corde, la fixent à une pierre, ramassent leur butin tout 5 leur aise, et reprennent ensuite leur poste aérien. D'autres fois, ils s'écartent du rocher , et, avec un filet placé au bout d'un bâton , ils prennent les vieux oiseaux au moment où ils sortent de leurs retraites. La chasse terminée, ils tirent une petite ficelle liée autour de leurs reins et tenue au sommet par leurs camarades; à ce signal, on les hisse, et ils remontent souvent blessés ou cruellement contusionnés.
Si par malheur il arrive que la corde s'engage dans les interstices des rochers, les malheureux restent suspendus entre ciel et terre, sans pouvoir ni remonter ni descendre. « Il y a quelques années, dit jM. Marmier (*) , un paysan de l'île Nordoe passa ainsi un jour et une nuit, privé de nourriture, à moitié nu, transi de froid et torturé par la corde qui lui serrait les flancs. Dans son désespoir, il allait ronger le cable avec ses dents , au risque tle se tuer en tombant dans l'abîme, lorsque d'autres paysans accoururent à son se-
(*) Revue des deux mondes, article déjà cité. •
UUNIVERS.
cours. Ce ne fut pas sans peine qu'on le tira de son affreuse position , et en posant le pied sur le soi , il s'évanouit. »
La chasse qui se fait de bas en haut a aussi ses périls. La petite troupe s'embarque, et, lorsqu'elle a atteint la base du rocher, un des plus intrépides, ceint d'une corde et muni d'une longue perche armée d'un crochet de fer, grimpe ou se fait pousser par ses amis, qui le soutiennent à l'aide d'un bâton jusqu'à la première place où il peut poser le pied. Alors, au moyen de sa corde , il amène à lui un autre chasseur , qui en fait autant pour un troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce que toute la bande se trouve installée sur le roc. L'opération se renouvelle s'il y a plusieurs degrés à monter, et ils se hissent l'un l'autre, jusqu'à ce que, de rocher en rocher, ils arrivent à la hauteur de la retraite de§ oiseaux.
Pour découvrir les nids, il faut qu'ils errent autour de l'esplanade , au risque de glisser et de tomber dans le gouffre béant. Quand ils ont découvert l'objet de leur convoitise, ils agissent deux à deux : l'un s'attache au bout de la corde de son associé et se fait descendre, en confiant sa vie à la force et à la vigilance de son compagnon, qui doit aussi le remonter. Il arrive quelquefois que le poids de l'homme suspendu l'emporte sur la force de celui qui le soutient : alors tous les deux tombent et se brisent. Quand la chasse a été heureuse, ils jettent le gibier dans le bateau qui stationne au pied de la falaise. Mais souvent ils passent une semaine entière à dénicher les oiseaux, logeant dans les crevasses qu'offrent les bords du précipice , et se nourrissant du peu de provisions qu'ils ont emportées (*).
Habitants. Costume , mœurs , usages , superstitions. Pour tracer le portrait des Féroïens, il siilTit de dire qu'ils offrent le type et les traits des Norwégiens, avec la force physique et le caractère de physionomie que peut
(*) Pepnant , Arctic zoologj.
donner l'habitude de la chasse et de la pêche dans un pareil pays. Les femmes, sans être jolies, plaisent par leur visage plein de candeur et de bonté.
En général , on peut dire que toute cette population est fort belle; les êtres difformes ou estropiés de naissance y sont extrêmement rares, ce qui est toujours un signe favorable.
Le costume féroïen est d'une grande simplicité et bien approprié au genre de vie de ces hommes actifs et laborieux. Il consiste, pour les hommes, en une veste ronde, bleue oij verte, semblable à celle des Tyroliens , en un gilet de laine orné de boutons brillants , et en une culotte en peau de mouton. Quelques-uns se laissent croître les cheveux , et les font retomber en longues tresses sur leurs épaules, comme les fdles de Berne. Un mantelet de tricot à manches courtes, montant jusqu'au cou, et serré à l'endroit de la taille, un grand jupon flottant, et un joli bonnet de soie qui laisse le front découvert et s'aplatit sur la tête, composent le costume des fiMUmes. Autrefois les Féroïennes portaient dans les grandes occasions, et particulièrement à la fête des fiançailles, de riches vêtements chargés d'or et d'argent, comme celui des femmes d'Islande. La robe de damas, les manchettes de dentelles, les cheveux poudrés et coquettement relevés sur la tête, rien ne manquait pour faire ressembler la jeune tille, ainsi parée, à une Allemande du siècle dernier. Aujourd'hui tous ces oripeaux sont remplacés par un accoutrement, moins original peut-être, mais plus conujiode et aussi plus gracieux.
Les habitants de ces iles sont honnêtes, doux et essentiellement hospitaliers. Ils accueillent avec un joyeux empressement l'étranger qui parait sur le seuil de leur humble cabane, et se font un véritable plaisir de lui rendre tous les services possibles. Ils se montrent humains et charitables envers leurs concitoyens ; ils partaient leur repas avec le j)auvre, et recueillent sous leur toit , déjà habité par une famille
nombreuse, rorpliclin sans asile et snns protecteur. Leur humeur se ressent quelque peii^du séjour (pTils li;il)itent; elle j)orte lenipreinte sombre et triste de la nature qui Irajjpe incessamment leurs regards. L'aspeet de ces rocliers battus par les vagues écumantes, de ces montagnes au front chauve, de ces vallées obscures et IVoides , les rend taciturnes et mélancoliques ; toutefois on définirait plus justtMnent cette tendance morale, en disant qu'elle participe du flegme allemand poussé jusqu'à l'exagération, bien plus que de la sauvagerie de fEsquimau.
Ce qui prouve la douceur du caractère des Féroïens et leurs bonnes qualités, c'est la rareté des querelles entre paysans ou pêcheurs, et l'absence complète de meurtres dans leurs annales judiciaires. C'est là encore un trait de ressemblance avec les JNorwégiens.
Les mœurs de ces insulaires sont très-pures : point d'adultères, pas d'enfants naturels. La jeune fille qui s'est laissé séduire, se marie sans être accompagnée à l'église des deux garçons d'honneur, qui assistent, en pareille circonstance, la fiancée sans tache. «Il y a, dit un voyageur moderne, dans les relations des deux sexes , une liberté si chaste, une confiance si pleine d'abandon et de réserve, qu'elle rappelle les premiers âges du monde.
Toutes les tennnes assistent au déshabiller et à la toilette de leurs commensaux, et les aident à se lever et à se coucher. On s'embrasse, le soir, en se quittant, le matin en se revoyant, avant et après chaque repas. Ces femmes , en apparence si faciles , sont cependant d'une vertu exemplaire. Les domestiques des deux sexes couchent dans la même chambre, dans le même lit, sans qu'il en résulte des naissances illégitimes. »
On remarque dans cette population un grand fonds de piété. Tous accomplissent avec exactitude leurs devoirs religieux : aussi les prêtres ont-ils fort à faire. Ils ne sont qu'au nombre de sept, et ils desservent les églises de tout l'archipel. Ces pauvres ecclésiastiques vivent isolés sur des grèves si-
lencieuses ojj les suivent les souvenirs de leur patrie, car ils viennent tous du Danemark, après avoir pris leurs grades à l'université de Copenhague.
Connue le médecin de Thorshavn, ils sont obligés d'exposer frequennncnt leurs jours pour aller porter aux fidèles des localités éloignées le tribut de leurs paroles évangéli(iues et les secours de leur saint ministère. Ils bravent la tempête avec un courage que soutient un zèle ardent, et, lorsqu'ils sont retenus pendant plusieurs jours loin de leurs demeures, il faut, en attendant que les vents cessent d'agiter la mer, qu'ils vivent de la vie de leurs hôtes indigents et qu'ils partagent leur humble couche. Autrefois ils bénissaient, sur différents points de ces îles, des sources où les parents allaient baptiser les nouveau-nés, quand ils ne pouvaient les porter au presbytère ; mais aujourd'hui il faut présenter l'enfant au prêtre, et il arrive bien souvent que la frêle créature ne peut résister aux fatigues du trajet.
Telle est la vie de tout ce qui habite les Féroe; inisère, isolement, tristesse, dangers continuels, lutte incessante contre la destinée , tel est le partage de ces pauvres gens, dignes assurément d'un sort meilleur. « Les flots et la terre, dit l'habile écrivain que nous avons déjà cité, ne leur donnent qu'un moyen d'existence précaire , et leurs faibles ressources sont encore amoindries par le monopole commercial qu'ils subissent comme une loi de servage. Le commerce des Féroe était libre autrefois ; les habitants s'en allaient eux-mêmes à Bergen échanger les productions de leur pays contre celles dont ils avaient besoin. Plus tard , ils renoncèrent à ces voyages , mais les marchands des villes anséatiques venaient, chaque été, négocier avec eux des échanges de denrées. Un beau jour, Frédéric II s'empara de ce commerce comme d'une propriété particulière, et l'afferma a une société de Lubeck et de Hambourg. De cette époque date le régime du monopole, et depuis il a été parfois plus ou moins rigoureux, mais il n'a pas cesse. En
L'UNIVERS
1607 , le roi transmit le privilège de ce commerce à des négociants de Bergen ; Frédéric l'abandonna généreusement à un hommedont il voulait récompenser les services, et qui le transmit comme un fief à son fils. La dureté avec laquelle les possesseurs de ce monopole traitèrent les malheureuses îles excita des plaintes si réitérées et si éloquentes , qu'à la fin le gouvernement vint à leur secours et reprit le privilège confié à des mains injustes; mais c'était pour l'exploiter lui-même, et en vérité, cela ne valait guère mieux.
En 1790, le roi, obsédé par de nouvelles sollicitations, promit de rendre le commerce libre dès qu'une occasion opportune se présenterait, et, chose singulière, cette occasion ne s'est pas
encore présentée Il n'y a pas plus
de trois ans qu'il n'existait encore, pour toutes les Féroe, que le magasin de Thorshavn. Les paysans du Nord et du Midi devaient louer un bateau, payer des rameurs , entreprendre un voyage difficile et souvent dangereux, pour venir recevoir à Thorshavn , selon la taxe, le prix de leurs pauvres denrées. Il arriva un jour que, dans un de ces voyages, un bateau périt avec douze hommes ; ce malheur fit impression , et le gouvernement s'est enlin décidé a établir des entrepôts sur différents points. Il yen a un, depuis 1836, à Trangisrangfiord , un autre à Bordoe.
On en établit maintenant un troisième à Westmanna. Mais ce n'est guère là qu'un léger adoucissement à un état de choses affligeant : la racine du mal existe encore tout entière. D'après les anciennes ordonnances , le prix des denrées féroïennes et des denrées danoises , destinées à être offertes en échange , devait être déterminé par la moyenne de leurs différents prix de vente pendant cinq années. Jusque-là il y avait au moins dans les dispositions de la loi quelque apparence de justice, quoique ce maximum imposé au paysan soit encore une dure nécessité. Mais voici qu'en 1821 il survient une ordonnance, qui ajoute au prix moyen des denrées danoises une surcharge de trente-trois pour cent ; et ,
en 1834, une autre ordonnance, qui prescrit pour les denrées des Féroe une diminution de cinquante pour cent, ce qui fait pour les malheureux condamnés à de telles transactions un déficit net de quatre-vingt-trois pour cent. Et qu'on ne pense pas qu'il soit facile aux Féroïens de se soustraire à ces marchés cruels : ils ne peuvent négocier qu'avec les représntants du gouvernement; s'ils essayent de vendre à d'autres la moindre denrée, ils s'exposent à être traduits devant le juge comme des malfaiteurs. Il y a quelques années, une jeune femme donna à un pêcheur de I)unkerque quelques tissus de laine , en échange d'une paire de boucles d'oreilles. Elle fut accusée, jugée, et condamnée à une amende de 60 francs. Un paysan paya la même amende pour avoir échangé, avec des matelots anglais, du poisson contre quelques bouteilles d'eau-de-vie. Cette loi de proscription à l'égard des étrangers est si rigoureuse, qu'il n'est pas même permis, aux Féroe, d'avoir des relations avec les îles les plus voisines. Les bâtiments danois n'arrivent à Thorshavn qu'au mois de mai , et font leur dernier voyage au mois de septembre. Tout le reste du temps, les habitants des Féroe sont privés de nouvelles et séparés du monde entier. Ils pourraient recevoir en hiver des lettres et des journaux par les lies Shetland ; depuis plusieurs années ils en demandent instamment la permission, et n'ont pu encore l'obtenir. En vérité, quand on voit de telles misères, on est tenté de dire avec un voyageur anglais qui a visité aussi les Féroe, et qui a vu, comme nous, les tristes conséquences du monopole : « Il semble que la politique du gouvernement danois soit de maintenir les habitants des Féroe dans un état de pauvreté et de dépendance continuel (*). » Cette hideuse loi de monopole entrave toute espèce de travail et paralyse toute industrie. Une grande paire de bas de laine tricotés se vend à Thorshavn 2 francs. Comment est-il possible que de
(*) Mackenzie.
DES ILES DE L'OCÉAN
pauvres femmes aiment à travailler, rjuaiKl la matière qu'elles em|)loient et le fruit de leurs veilles doivent être livnls à un tel prix?
Nous ajouterons que le déeourai^ement qu'un état de choses aussi odieux jette dans l'ame des Féroïens retarde nécessairement leurs proi^rès intellectuels; aussi, quoiqu'un grand nombre J'entre eux sachent lire, n'ont-ils pas les goiUs littéraires de leurs voisins les Islandais. Chez eux, les récits des temps écoulés n'animent pas les reniions de famille autour du foyer paternel. Point de sagas, point de traditions populaires fixées sur le parchemin ou le papier. La vie matérielle, la préoc- [îupation du lendemain absorbent tous les instants de l'existence de ces victimes résignées.
Il va sans dire qu'il y a aux Féroe, 3omme partout ailleurs, des heureux, 3'est-à-dire des riches. Quelques fermiers jouissent d'une aisance qui leur permet de s'entourer, eux et les leurs, ie ce qui, dans ces pays, peut constituer le confortable. Il en est qui ont :les troupeaux de six cents moutons ; mais ceux-là sont cités comme de rares exceptions, et leur bonheur relatif fait un douloureux contraste avec l'indigence de leurs compatriotes.
On conçoit que les exigences de la vie animafe obligent les Féroïens à un travail continuel. La garde des troupeaux, la chasse et la pèche sont leurs principales occupations. Le mouton est pour eux une ressource inappréciable; il leur donne tout ce dont ils ont besoin : sa chair qui les nourrit, sa laine :]ui fait leurs vêtements, sa peau qu'ils transforment en chaussures solides , st sa graisse dont ils font du suif. Le surplus de ce qui leur est nécessaire est vendu pour leur donner le moyen d'acheter ce qu'ils ne peuvent trouver 3hez eux. Ce qui est étrange , c'est la négligence avec laquelle ils traitent cet inimal : pas un fermier ne s'est en- :ore avisé de construire une étable pour ses moutons, ou tout au moins un langar où ils puissent trouver un refuge dans la mauvaise saison. Les malleureuses bêtes errent en tout temps
sur les montagnes ; l'hiver elles sont forcées de chen^her, comme les rennes, leur nourriture sous la neige. Si retle neige est durcie par le froid, elles périssent de faim ; quelquefois elles sont englouties sous une avalanche ; j)endant les jours les plus rigoureux, elles cherchent un asile dans les cavernes : des tourbillons de neige en ferment souvent l'entrée , et les inoutons restent là des semaines entières , privés de boisson et d'aliments. On en a vu qui, dans leur longue disette, en étaient venus à se ronger leur laine. Au mois de juin , le paysan se met à la recherche de son troupeau avec des hommes habitués à ces courses et des chiens exercés à traquer le mouton ré- . calcitrant dans les ravins et les grottes. Chaque paysan reconnaît ses brebis à une marque particulière , et il les prend l'une après l'autre pour les tondre. Mais cette opération se fait encore d'une manière barbare : le Féroïen ne coupe pas la laine du mouton, il l'arrache avec la main, et quelquefois si violemment , qu'il met la pauvre bête tout en sang ; après quoi il lui rend la liberté et elle reprend sa vie sauvage. Les chevaux sont également abandonnés l'hiver et l'été à travers champs. On va les chercher à deux époques de l'année : la première fois pour porter l'engrais dans la prairie, la seconde pour porter la tourbe dans les fermes. Les vaches, grâce au produit journalier de leurs mamelles, ont seules le privilège de manger à un râtelier et de dormir dans une étable.
« La chasse est encore pour les habitants de ces îles une ressource assez considérable. Il n'y a ici , il est vrai , ni ours, ni loups, ni renards, mais peu de paysrenfermentuneaussi grande quantité d'oiseaux : on les trouve par centaines sur toutes les côtes et sur toutes les montagnes. Les Féroïens les poursuivent avec une rare intrépidité :
ils ne se bornent pas à tuer ceux qui errent sur la grève et planent sur la colline, ils gravissent, pour les dénicher, les sentiers les plus rudes et les rocs les plus escarpés (*).
, (*) Nous avons décrit plus haut les deux
L'UNIVERS
« La pèche était autrefois , dans ces îles, une des occupations les plus importantes et les plus fructueuses; depuis plusieurs années elle est beaucoup moins abondante, soit que les bancs de poissons aient changé de place, soit qu'ils aient réellement diminué; mais il reste toujours la pêche du dauphin, et celle-là pourrait faire oublier aux Féroïens toutes les autres. Dès qu'un pêcheur a recomm en pleine mer la présence d'un troupeau de dauphins, il le signale aussitôt aux habitants de la côte, en arborant un pavillon particulier. Ceux-ci s'en vont sur la montagne, allument un feu de gazon, et bientôt ce signal télégraphique annonce à toutes les îles la joyeuse nouvelle ; les tom-billons de fumée flottent dans les airs , les feux éclatent de sommet en sommet : leur nombre, leur position indiquent aux habitants des côtes éloignées l'endroit où se trouvent les dauphins. A l'instant le pêcheur détache sa barque du rivage; ses parents, ses voisins , accourent à la hâte se joindre à lui ; des femmes leur préparent des provisions, et ils s'élancent gaiement sur les flots. A Thorshavn , il y a ce jour-là un mouvement dont on ne saurait se faire une idée. Des femmes, des enfants, s'en vont tout effarés à travers la ville en criant : d'indahud, grindabud ( nouvelle du dauphin ! ) A ces cris de bénédiction, toutes les portes s'ouvrent, toutes les familles sont en rumeur : c'est à qui ira le plus vite à son bateau, à qui sera le plus tôt prêt à fendre la lame avec l'aviron, ou à déployer la voile. Le gouverneur et le landfoged accourent aussi , et se mettent à la tête de la caravane, avec leur chaloupe conduite par dix chasseurs en uniforme, et portant au haut du mat la banderole danoise. Quand tous les pêcheurs sont réunis à l'endroit désigné, ils se mettent en ordre de bataille, s'avancent, selon la position des lieux, en colonne serrée, ou formant un grand demi-cer-
manières de faire la chasse. Nous nous abstenons donc de reproduire ce que M. Marinier dit à ce sujet.
cle ; ils enlacent dans cette barrière les dauplîins étonnés, les poursuivant, les chassant ju^qu'a ce qu'ils les amènent au fond d'une baie. La, le cercle se resserre, les dauphins sont pris entre la terre et les bateaux , arrêtés, d'un côté, par la grève où le moindre mouvement im[)rudent les fait échouer, retenus, de Tautre, par des mains armées de pieux. Dans ce moment-là seulement, les pêcheurs sont préoccupes d'une singulière superstition : ils ne veulent voir sur le rivage ni femmes, ni prêtres, car ils prétendent que les femmes et les prêtres doivent mettre en fuite le dauphin. Une fois que cet obstacle a disparu , il se fait un carnage épouvantable : les pêcheurs frappent , égorgent , massacrent ; le sang ruisselle à flots , la mer devient toute rouge, et ceux des dauphins qui pourraient encore échapper, perdent daiis la vague ensanglantée leur agilité instinctive, et tombent comme les autres sous le fer acéré. Souvent on conij)te les victimes par centaines. Quand le carnage est fini, on traîne h s dauphins sur le sable ; le sysselmand apj)récie la valeur de chaque poisson , leur grave une marque sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D'abord on prend, à titre de dîme, une part pour le roi , pour l'Église, pour les prêtres , une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une quatrième pour ceux qui se sont associés à la pêche, tant par barque et tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a le droit de choisir le plus gros de tous les dauphins : ceux qui ont été blessés ou (jui ont souflert quelque avarie dans cette expédition ont une part supplémentaire; enfin on en réserve encore une partie pour les propriétaires du sol où la pêche s'est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui est le plus grand propriétaire du pays.
Quand le partage est achevé, les animaux sont dépecés; on en tire la peau, qui sert à faire des courroies, la chair et le lard , (|ui forment une des meilleures provisions de la famille feroïenne. Avec la graisse on fait de l'huile,
DES ILES DE T/OCÉAN
et la vessie desséchée sert de vase pour la coiUcnir. Les entrailles doivent être portées par clia(|iie bateau en ()leiiie mer, afin de ne pas infVcter la eùle.
Uji (ianj)liin de moyenne f:;r.uideur donne ordinairement une tonne d'Iiuile , qui se veiid à Ihorshavn de oO à 40 francs. La eliair et le lard ont à peu près la même valeur. Le pécheur recueille avec soin tous les débris de sa capture, et retourne en triomphe dans sa famille (*). »
IMalheureuseiiient ce n'est pas tous les jours fête, surtout aux Féroe. Quand le pécheur a tiré de sa part du i)utin tout ce qu'il pouvait en espérer, quand la joie, produite par cette bonne aubaine, s'est apaisée, chacun reprend ses travaux ordinaires et rentre dans le cercle de ses monotones préoccupations.
De quel droit, après ce que nous avons dit de la misère de ces pauvres enfants de la Norwége, leur ferait-on un reproclie d'avoir conservé des superstitions, absurdes à nos yeux, mais dans lesquelles ils puisent la résignation et la patience.' ]N'est-il pas tout naturel qu'ils attribuent à une certaine fatalité personnifiée dans des êtres fantastiques, tout ce qui leur arrive d'heureux ou de malheureux .î* Cette croyance à des influences irrésistibles, favorables ou malfaisantes, n'est-elle pas propre à leur inspirer l'abnégation personnelle qui leur est si nécessaire ponr supporter le fardeau d'une vie de privations et de souffrances ? Ces parias de la société européenne semblent com[)rendre l'utilitédecettetnste ressource, et apprécier les avantages relatifs de ce culte voué aux esprits invisibles , car plus leur position devient douloureuse, plus ils se complaisent dans leur foi à ces créations bizarres. C'est ainsi qu'aujourd'hui même ils croient à l'existence de jolis petits nains, qui se blottissent sous les pierres voisines des maisons, et sont d'une sensibilité si grande, que le plus léger bruit les importune : amis, ils protègent les habitants de la demeure près
(*) Marinier, Revue des deux mondes.
de laquelle ils se sont établis ; ils les guident dans leurs courses sans être vus, ils les aident dans hîurs travaux et leur portent Ix^dieiu' en toutes choses ; ennemis, ils sont implacables, et persécutent le paysan dans tous les instants de sa vie; aucun accident ne lui arrive alors qu'il ne soit l'œuvre du lutin déchaîné. Quant aux huUlefolk y ce sont des génies qui habitent le flanc des montagnes, vivent de la même vie que les hommes, et possèdent de nojubreux troupeaux, invisibles dans les pâturages où ils paissent. Cette incarnation d'un être mystérieux dans riiomme n'est-elle pas bien capable d'adoucir dans l'esprit du Féroïen le sentiment de sa situation? Ne doit-il pas courber bien plus volontiers la tête sous le poids de sa destinée, du moment où il est convaincu qu'un autre que lui souffre de ses souffrances et a sa part de toutes ses vicissitudes .^^ Ce peuple naïf croit aussi que les morts reviennent, et que, lorsqu'ils reparaissent dans les lieux qu'ils ont habités, ils peuvent exaucer les désirs de ceux qui ont le bonheur de les rencontrer. Il s'agit d'aller les attendre pendant la nuit de Noël, sur un chemin croisé; seulement il faut se garder de prononcer un seul mot, et de faire un seul geste en les apercevant ; s'il en était autrement , le revenant disparaîtrait, et il n'y aurait plus rien à attendre de lui.
Autrefois il y avait aux Féroe des esprits domestiques, espèces de dieux lares qui prenaient part aux joies ou aux afflictions de la famille et influaient puissamment sur elle. On se les rendait propices en leur faisant des libations du lait d'une vache nouvellement délivrée. Pour préserver l'animal de tout sortilège, on lui arrachait quelques poils entre les cornes.
La 7)iai'a, monstre hideux qui se précipite sur l'homme pendant son sommeil , et qui , s'attachant à sa poitrine , l'étouffé dans ses mortelles étreintes, n'est-elle pas la personnification de la maladie, l'emblème de la douleur pbysique ? Et quand le Féroïen agonisant attend le médecin que
L'UNIVERS
la tempête retient loin de lui , cette croyance à une force irrésistible, supérieure même à la science, n'est-elle pas de nature à rendre pour lui moins poignante l'idée qu'il est privé des secours qui pourraient l'arracher à la mort ?
Les nikar, ou esprits des eaux , les monstres de l'Océan et les hommea de mer ^ qui attirent les jeunes femmes sur la plage et les emportent dans les flots, préoccupent aussi les Féroïens.
Kntre autres histoires à ce sujet, ils racontent qu'un jour quatre paysans d'une des îles septentrionales allèrent à la pêche; le soir, à l'heure ordinaire du retour, on ne les vit pas reparaître, et pendant plusieurs jours on les chercha inutilement. Un mois entier se passa dans ces angoisses cruelles, et les familles des hommes perdus n'espéraient plus les retrouver, lorsqu'un matin une énorme baleine échoue sur le rivage; on s'empresse autour d'elle, on la tue, on l'ouvre^ et la foule stupéfaite aperçoit dans ses entrailles les quatre paysans assis dans leur bateau, et ramant tranquilleinent sans souci de leur étrange situation. Cela est sans doute extravagant; mais on reconnaît encore dans cette tradition la trace évidente de cette puissance mystérieuse à laquelle les Féroïens attribuent les faits les plus merveilleux , accomplis en dépit des dangers et des lois naturelles du monde physique.
Dans la croyance à \ homme de mer, cette espèce de fatalisme est encore plus frappante : quelques pêcheurs de Quanesund entendaient depuis plusieurs jours des cris singuliers, sans pouvoir découvrir d'où ils venaient. Un beau jour cependant ils surprirent un homme de mer et le conduisirent dans leur cabane. Le lendemain, ils eurent l'idée de l'emmener avec eux à la pêche. Comme ils dépassaient l'endroit le plus poissonneux, leur mystérieux compagnon fit entendre un éclat de rire : alors ils rétrogradèrent et prirent du poisson en quantité. Dès ce moment ils surent interpréter le silence et le rire moqueur de l'homme de mer;
ils allaient pêcher tous les jours , rapportaient un immense butin, et après avoir donné à leur guide fidèle du poisson cru pour son souper , ils l'enfermaient dans une étable, sur la porte de laquelle ils avaient soin de faire une croix. Malheureusement il leur arriva une fois d'oublier de faire cette croix, et l'homme de mer s'enfuit, pour ne plus reparaître.
Comme il arrive toujours en pareille matière, les Féroïens poussent l'amour du merveilleux jusqu'à l'absurdité la moins justifiable. Il existe, par exemple, à Stromoe , une famille qui se vante de descendre d'un phoque , et voici comment les membres de cette heureuse famille expliquent le fait :
certaines femelles de phoques ont la faculté de laisser sur la grève leur peau de poisson et de revêtir une gracieuse forme de femme. Un pêcheur vit une de ces créatures séduisantes , et la trouva si belle , qu'il l'aima d'amour passionné. Il réussit à l'emmener avec lui , la fit entrer dans sa cabane, et serra la peau de phoque dans un coffre. Il épousa cette femme , et en eut plusieurs enfants; mais un matin, en partant pour la pêche, il oublia la clef du coffre : son infidèle compagne s'en aperçut, ouvrit la boîte, reprit sa dépouille d'amphibie , et courut se jeter dans la mer, où elle disparut pour toujours.
Toutes ces superstitions, toutes ces croyances bizarres se perpétueront sans doute indéfiniment parmi les Féroïens, car le gouvernement danois ne s'occupe guère des moyens de dissiper l'ignorance profonde et les erreurs de ce peuple intéressant. D'ailleurs, ces insulaires paraissent tenir beaucoup à leurs traditions, à leurs idées et à leurs habitudes. Comme toutes les races du Nord, ils adoptent sans passion et conservent avec ténacité. C'est ainsi que la plupart de leurs usages d'autrefois subsistent encore aujourd'hui. Nous ne rappellerons en preuve de cette assertion que la manière dont ils célèbrent le mariage d'un des leurs. Cette cérémonie est caractéristique, et nous en
piiipninterons encore le tableau à M. Marinier :
« Coiîinie autrefois, on voit des jeunes gens qui , pour toucher le cœur de celles qu'ils doivent épouser, se choisissent un orateur : c'est un pêcheur renonnné pour son intelligence, un paysan habile à composer des vers.
Quand le jour du mariage est arrêté, on envoie des invitations dans tout le district. Parents, amis, hommes, femmes, enfants, arrivent à pied, à cheval , et s'entassent pcle-méle dans la maison du fiancé. On fait rôtir pour ce jour-là des moutons et des veaux tout entiers. L'eau-de-vie coule dans de grands vases, la bière bout dans la chaudière, la table est mise du matin au soir, et les convives agissent sans gêne; car, avant de s'en aller, ils sont tous, comme en Finlande, soumis à une collecte et laissent tous tjuelques species sur le plateau qu'on leur présente. La noce dure trois jours. Le plus beau , le plus pompeux est celui oij les fiancés reçoivent la bénédiction nuptiale. Le soir , tout le monde se met à danser. Cette danse des Féroe est très-curieuse à voir. Les danseurs se pressent, se prennent par la main, sans distinction de rang, d'âge, de sexe, et forment une longue chaîne.
Ils n'ont point d'instruments de mu sique pour se donner la mesure, mais ils savent tous les chants traditionnels et les mélodies anciennes avec lesquels ils ont été bercés. L'un d'eux entonne une strophe , les autres l'attendent au refrain et le chantent tous ensemble. Ce chant, composé seulement de quelques modulations, est grave, mélancolique, imposant. Au milieu des fortes vibrations des voix d'hommes , on entend de temps à autre percer la voix aiguë d'une jeune fille; mais en général, toutes ces accentuations rustiques sont très-justes et parfaitement d'accord. Au moment où le chant commence, la chaîne marche , tourne, se déroule d'abord lentement et avec une sorte de grâce nonchalante, comme les naïves rondes de Bretagne , quand le bigiiou fait entendre l'air populaire :
An ini gos; puis bientôt elle s'anime,
elle a des mouvements plus vifs et plus raj)ides. Les chants choisis pour ces solennités sont presque tous des fragments ou des imitations du A'cewî/^emer danois, des histoires de guerriers, des récits de combats et d'amour, comme les strophes de la Jérusalem, que chantent les gondoliers de Venise. Peu à peu la danse prend le caractère d'une scène théâtrale : les conviés s'associent au récit du chanteur, ils suivent avec émotion les péripéties du drame, s'agitent, se passionnent, balancent les bras, frappent du pied, et, parleur pantomime, expriment en quelque sorte tout ce que le poète a voulu exprimer dans ses vers, et le musicien dans ses mélodies. Les femmes seules, comme s'il leur était défendu de montrer de l'émotion, gardent, au milieu de cette animation générale, une réserve impassible : elles ne font aucun mouvement, et se laissent entraîner. A les voir parfois, le soir, avec leurs regards immobiles et leur figure blanche, suivant avec joie , et cependant avec une sorte de mélancolie, toutes les vives ondulations de cette chaîne qui se déroule comme un serpent et se précipite comme un tourbillon, on dirait des jeunes filles emportées par une force irrésistible dans les danses des esprits.
« Au milieu de ce bal dramatique, un homme frappe sur une poutre pour avertir la mariée qu'il est temps de se retirer dans sa chambre; mais la mariée doit faire semblant de ne pas l'entendre et continuer à danser. Bientôt après, un second coup résonne, et elle ne s'en émeut pas davantage. Enfin , au troisième coup, la mariée s'en va, et il est convenable , disent les bonnes gens, qu'avant de se mettre au lit elle pleure un peu. Le marié ne tarde pas à la suivre; et, quand tous les deux sont dans leur chambre, les convives récitent à haute voix une prière ^t entonnent un psaume. »
Nous n'avons rien de plus à ajouter, car la description détaillée de chacune des îles de cet archipel fatiguerait le lecteur sans grande utilité. Ici la nature est si monotone dans ses formes
L'UNIVERS
et son aspect, que décrire un lieu c'est en quelque sorte les décrire tous. Quant à la population , elle porte les mêmes caractères physiologiques et moraux dans toutes les parties des Féroe. L'histoire, nous l'avons faite en quelques lignes, et ces quelques lignes suffisent pour faire connaître les annales d'un pays dont la via j)assée a été presque aussi uniforme, sous la domination norwégienne , que l'est sa vie actuelle
sous l'influence du monopole et de la misère (*).
(*) Pour de plus amples déiails topogra- Mlphiques , on peut lire la description de ces ïf îles par Landt (en anglais) et l'ouvrage de Mackenzie. Quant à Lowenhôrn et à Peniiant cpie nous avons déjà cités , ils se sont occupés, l'un deThydrographie des parages où sont situées les Féroe, l'autre de l'histoire naturelle du pays.
DES ILKS DE I/OCEAN
ILES NORMANDJCS.