‹ Chili, Paraguay, Uruguay, Buenos-AyresChapitre 37 sur 63 · JERSEY , GLERNESEY , SERK ET AURIGNY · texte numérisé non relu

JERSEY , GLERNESEY , SERK ET AURIGNY

Description. Les îles de Jersey , Ouernesey et. Auriij;iiy, clési<:i;iuTs souvent sous le uoni iVUes uonnafK/cs ou d'arc/ii/K'l anglo- normand , gisent dans la iManche^ entre la France et rAn^leterre.

« C'est une présomption, fondée sur les autorités les plus respectables, que, bien antérieurement à renvahisscnient de rOcean sur nos côtes , au mois de mars 709 , Jersey, Guernesey , et en général tout le reste de cet archipel anglo-normand, appartenaient à la terre ferme. C'est même une tradition dans la première de ces îles, tradition appuyée sur de très-anciens manuscrits, qu'encore au temps de saint Eô, mort le 21 septembre .'j65, Jersey n'était séparé du territoire de Coutances, dont il dépendait pour le spirituel, que j)ar un simple ruisseau, sur lequel les habitants étaient tetius de fournir une planche à rarchidiacre de l'église mère, lorsqu'il allait faire chez eux sa visite. Mais quand même l'histoire serait demeurée muette sur ce point, la surprenante chaîne de rochers qui entourent cette île et ses pareilles, et qui se projettent plus ou moins sensiblement vers nos parages, suflirait seule pour convertir en démonstration ce que nous n'avançons pourtant que comme simple conjecture; car c'est un fait qu'on |)eut vérifier tous les jours par les sondes , que si la Manche asséchait en entier, depuis Calais jusqu'aux approches du Havre de Grâce seulement, ce retirementdeseaux laisserait également sec à peu près tout l'espace en deçà du rayon visuel, depuis l'île d'Aurigny inclusivement jusqu'à cellesdeBatz et d Ouessant. De façon que dans cette hypothèse, tout l'attollon dont il s'agit redeviendrait, comme il l'était dans le principe, une partie intégrante de la INormandie. »

Le savant abbé Manet, à qui nous empruntons ce passage de son Mé-

moire intitulé : De VHal ancien et de iciut actuel de la baie du mont Saint- Mickel et de Cancale , des murais de Dol et de ( liàteauncuf , mémoire couronné en 1828 par la Société géographique de France, va plus loin que ne l'avait osé Buache dans son travail si remarquable sur la continuité sousmarine des chaînes de montagnes, travail inséré dans les Mémoires de l'Académie des sciences, année 1752. Cet ecclésiastique , s'appuyant constammeiit sur des témoignages historiques ou scientifiques, fait l'histoire de la submersion successive d'une portion notable du grand enfoncement compris aujourd'hui entre le cap de la Hogue, près d'Harfleur en Normandie, et les îles d'Ouessant qui gisent non loin du Bec du Ratz, en Bretagne.

L'archipel anglo-normand est renfermé entre les 49° 45' et 49° 12' de latitude nord, et les 4" 22', 5° 10' de longitude ouest. Il se compose, en descendant du nord au sud, des îles et îlots ci-après : Alderney ou Aurigny, en face du cap la Hogue ; le W-*iel , Guernesey, au sud -ouest, Herms , à Test du Wael; Serk ou Gers au sud-est de cette dernière; puis enfin, au sudest de Serk , Jersey. De nombreux bancs de sable et des rochers les entourent. A l'est d' Alderney ou Aurigny sont les Casquets, pointes de rochers irrégulières, et qui ont tant de rapport avec celles qui bordent les cotes de cette île, qu'on doit les considérer comme ayant les mêmes bases. Entre Aurigny et l'île de Serk s'étend le banc de la Choie, et entre Jersey et la côte de Normandie on aperçoit les rochers de Furco , du Tôt, ceux d'Écrehon, du Bœuf et des Bœuftins. Quant aux bancs de sable ou bas-fonds, ils sont innombrables dans ces parages, et y rendent la navigation difficile.

Jersey. Cette île, connue dajis l'antiquité sous le nom de Serohj nommée

ensuite par les Romains Cxsarea , Resia ou Lesîa insula; depuis, et par corruption de ce dernier nom, Gersidh ,Gersichet Jer,se?j{*)^es,l située à cinq lieues ouest-sud-ouest de la pointe de Carteret et à trente lieues de fa côte méridionale de l'Angleterre. Sa longueur de l'est à l'ouest est de quatre lieues, et sa largeur du nord au sud-est de deux lieues; sa superficie totale de huit lieues carrées. Elle est entourée de vastes bancs de sable : les principaux sont, au sud, les Minqiders, les Grelets et le banc de la 3Ioye; à l'ouest le Grand-Banc et le Banc-da-Nord ; à l'est, ceux de Sainte-Catherine , du Château et de la Grosae-IIaie. Sa surface est très-inégale ; elle est comme partagée par une chaîne de montagnes qui est assez élevée au centre et court du nord au sud , envoyant à l'est et à l'ouest plusieurs rameaux qui forment entre eux des vallées étroites et profondes, dont les bords sont souvent escarpés , et qui sont arrosées d'une infinité de ruisseaux. Au nord, ces hauteurs se terminent brusquement dans la mer par des rochers qui s'élèvent jusqu'à près de quatre cents pieds audessus des flots. Au sud , le sol va en s'abaissant jusqu'à ce qu'il forme une vaste plaine. Cette disposition inclinée lui procure deux avantages, celui d'être plus propre à recevoir les impressions du soleil , et celui d'avoir des courants d'une force plus grande que si , après un cours moins prolongé , ils descendaient tous du centre de l'île pour se rendre immédiatement à la mer. Les petites baies situées au nord sont d'un accès fort difficile, tandis que celles de Saint- Aubin et de Saint-Breiade au sud , de Saint-Ouen à l'ouest, de Sainte-Catherine et de Granville à l'est*, sont accessibles à des bâtiments d'un assez fort tonnage. Le sol de l'île est trèsaccidenté. Il est formé d'une marne sablonneuse, qui recouvre une argile rougeatre. Dans les montagnes, la couche est faible , pierreuse et de peu de valeur; niais dans les vallées , la terre

(*) La ternîiuaison cj signifie (le.

végétale aune grande profondeur. Les vents qui régnent sur les mers environnantes emportant l'humiditébien avant dans les terres, les rendent fertiles, et surtout très-bonnes pour les brebis et les autres bestiaux , qui prospèrent surtout dans les pâturages voisins des côtes.

L'hiver est généralement court et doux, mais désagréable à force d'humidité. Dans la portion supérieure de l'île, les sources d'eau sont abondantes dans les terrains d'alluvion de Saint-Hélier, Saint-Clément et Granville; au sud, elles deviennent troubles après les fortes pluies, et contractent avec le temps une saveur fade et une odeur désagréable. A l'ouest de l'île est une assez vaste étendue de terre qui, il y a trois siècles , a été envahie par les sables : c'était jadis l'un des cantons les plus fertiles , et aujourd'hui ce n'est plus qu'un désert aride. Ce n'est pas la seule révolution qu'ait éprouvée ce sol : l'histoire nous apprend que la baie Saint- Ouen elle-même était, il y a quatre cents ans, un canton non moins riche et non moins peuplé que ceux du Valle et de Saint-Samson dans Guernesey.

La géologie et l'histoire naturelle de Jersey offrent peu de particularités dignes de remarque. Le granit paraît y former la base des montagnes, oii l'on trouve de l'ocre et du tripoli.

Quelques sources ferrugineuses coulent çà et là, mais elles n'ont pas été assez étudiées ni essayées pour avoir encore quelque réputation. A l'exception du varech ou algue marine dont, à défaut de bois , les habitants se servent comme combustible, et de la cendre duquel ils extraient de la soude pour la fabrication d'un verre grossier, le règne végétal est à peu près le même que dans nos provinces de Bretagne et de Normandie. Les poiriers et les pommiers sont surtout abondants et d'un grand produit; on en fabrique à très-bas prix d'excellent cidre et d'excellent poiré. La pêche est peu active; les côtes cependant sont fréquentées par la raie, le mulet, l'anguille de mer , et l'on y trouve en quantité des huîtres, des homards et des crabes. Il

DES II.KS DE I/OCEAN

y a finelqiios coulpin'iTS, de benuv lézards et (les crap.'uuis de f^rosse espèce. Ea volaille est eoininmie ; les elievaiixsont petits et vigoureux; les vaelics très-bonnes laitières , et les moutons donnent ime assez belle laine.

L'aî^riculture est très- florissante ; réinigration française en 1790 a augmenté sa prospérité sous ee rapport : on peut dire que cbaenne de nos discordes est une bonne fortune pour nos voisins, cbez qui nous allons porter notre activité et nos lumières.

La situation agricole de .lersey tient surtout aux soins tout particuliers que l'on prend des voies de communication. Nous dirions qu'il se mêle à ces soins quelque chose de superstitieux, si la religion entrait pour quelque chose dans la bizarre cérémonie qui se pratique de temps en temps, pour examiner si les grands chemins sont dans un état satisfaisant d'entretien. Ces grands chemins sont de trois sortes :

les premiers ont seize pieds anglais de large , y compris les bas côtés pour les piétons ; les deuxièmes, huit; et les troisièmes, quatre seulement; ces derniers sont réservés pour le passage des bêtes de charge.

« Anciennement, dit G. Syvret, l'historien le plus moderne, puisqu'il a écrit en 1831, anciennement il y avait une autre sorte de chemin, d'une perche de largeur et d'un usage tout différent, qu'on appelait perquage , du mot pertica , parce qu'il était exactement large de vingt-quatre pieds, mesure d'une perche; il n'y en avait que douze semblables dans toute l'île ( un par paroisse ). Ce chemin menait de chaque église h la mer , et servait à conduire les criminels qui s'étaient réfugiés dans les églises.... Les ecclésiastiques l'accompagnaient dans cette route jusqu'à la mer, et, tant qu'il était dans ces perquages , on ne pouvait le saisir; mais pour peu qu'il s'en écartât, il pouvait être traduit devant la justice et puni suivant la nature du crime qu'il avait commis, « Les perquages ont disparu avec le droit d'asile; mais il est singulier que des gens qui ne donnent que seize pieds de lar-

geur à leurs plus beaux chemins, en aient donné vingt-quatre à ceux qui ne servaient que d'asiles aux mallaite urs.

Les habitants de Jersey sont, en général, d'un taille moyenne. Ils ont conservé beaucoup du caractère de leurs ancêtres les Celtes et les Scandinaves, surtout d.ms les cantons du Nord où les races n'ont pas subi le moindre mélange. Leurs membres sont musculeux sans être gros, leur teint basané, leurs cheveux brun noir ou châtain clair. Ils sont principalement remarquables par la mobilité de leur physionomie naturellement douce.

Ils professent la religion protestante.

La révocation de l'édit de Nantes, ce crime politique, qui (it sortir de France tant de familles et tant d'industries, devenues rivales de celles de l'Angleterre sur les marchés de l'Europe, amena à .Tersey un nombre considérable d'émigrants, qui, en y perpétuant l'usage de la langue française, n'y apportèrent cependant aucun regret pour l'ingrate patrie qui les avait repoussés. Ce sentiment de répulsion , habilement entretenu par l'Angleterre, n'a pas cessé d'exister, et semblerait plutôt s'être accru.

En attendant qu'ilsdeviennent moins hostiles à la France et qu'ils veuillent bien renoncer à écorcher notre langue, les habitants de Jersey font la contrebande de France en Angleterre et d'Angleterre en France, fraudant ainsi et leur patrie d'adoption et leur patrie véritable. Ce n'est pas que leur commerce ostensible n'ait à lui seul une véritable importance ; mais il faut bien que le système prohibitif prolite à quelqu'un. En 1812, ils avaient cinquante-neuf vaisseaux du port de six mille trois tonneaux ; ils ont aujourd'hui cent soixante-deux bâtiments, jaugeant ensemble dix-sept mille neuf cent soixante-dix-neuf tonneaux. Leurs principales relations sont avec l'Amérique du Sud, l'Afrique, Terre- x\euve, les Indes occidentales, la INIéditerranée et les Iles Britanniques. Leurs exportations consistent surtout en bestiaux, cidre , beurre , et en une immense

S*" Uvrai^on. ( Des îles de l'Océan.

L'UNIVERS

quantité de bas de laine, dont certaines de leurs manufactures livrent à la consommation plusieurs milliers par semaine.

En temps de guerre il sort des ports de Jersey et des îles voisines des corsaires qui font beaucoup de mal à l'ennemi.

L'île est divisée en douze paroisses, et chacune de celles-ci en vingtaines ou quartiers. La population a presque doublé en un siècle et demi ; elle s'est accrue surtout dans une proportion étonnante de 1821 à 1831, époque à laquelle un nouveau dénombrement a fixé le nombre des habitants à trentesix mille cinq cent quatre-vingt-deux.

Cette population , qui , en 1821, ne montait qu'à vingt-huit mille six cents, se répartit entre cinq mille cent cinq feux ou familles, tandis que l'île n'en comptait que deux mille neuf cent quarante-huit en 1693.

L'île de Jersey renferme deux villes, Saint-Hélier, la capitale, et Saint- Aubin.

Saint-Hélier est située sur la côte méridionale, au sud-ouest de la baie Saint-Aubin , dans une vallée formée par le mont Patibulaire et le mont de la Ville. Le premier a reçu son nom du gibet qui y est en permanence; sur le sommet de l'autre a été construit , en 1787 ou 1788, le fort Régent. Tout proche de la ville est le petit port Marie , nommé le Havre-Neuf^ bon pour de petits bâtiments. Le fort Sainte- Elisabeth, bâti sur un rocher à sept ou huit cents toises de la ville , et où l'on ne peut arriver à pied qu'à marée basse, complète avec ses dépendances le système de défense. La ville est sale et la circulation des eaux y est trèsvicieuse, ce qui, d'après les observations du docteur Hooper, nuit à sa salubrité. Les maisons, assez bien bâties , augmentent tous les jours en nombre ; les rues sont larges et bien pavées. Le seul monument public qu'on puisse citer est ce que les gens du pays appellent la Cohue, vieux mot français qui signifie lieu d'assemblée : c'est là que siège la juridiction de l'île. Ce palais, ou, pour mieux dire, cette mai-

son, si mal appropriée à sa destination, que, dans la grande salle d'audience, il n'y a presque pas de place pour le public, est construit sur le plan de l'ancien marché, devenu une promenade, au milieu de laquelle s'élève la statue de George IL

L'église paroissiale est grande, et renferme plusieurs tombeaux. Les calvinistes et les méthodistes ont des chapelles spéciales.Les catholiques romains se rassemblent dans une maison particulière. Jersey possède, en outre, un petit théâtre, desservi le plus souvent par des troupes nomades de comédiens français; une bibliothèque publique, et enfin un grand arsenal maritime et militaire. Une correspondance régulière de paquebots est établie de Jersey à Weymouth et à Southampton; on y trouve également des bâtiments de transport pour Bristol et des bateaux à vapeur français qui font périodiquement le trajet de cette île à nos ports de Normandie.

Saint-Aubin est située dans la même baie que Saint-Hélier, et presqu'en regard de cette dernière, à environ une lieue de distance. C'est tout ce que nous avons à en dire.

Jersey a quelques monuments antiques : le séjour qu'y fit, dit-on. César, pendant l'un des moments de repos que lui laissaient les Gaulois, est, si l'on en croit les savants de l'île, prouvé par les restes d'un camp romain à Rozel, dans la partie nord, et par les ruines du château Montorgueil , évidemment bâti par le conquérant. Les traces du culte druidique sont beaucoup plus apparentes : « Ce sont, dit Falle, des pierres plates, d'une gran-; deur et d'une pesanteur considérables; il y en a d'ovales, d'autresquadrangulaires , élevées de trois ou quatre pieds de terre et supportées par d'autres d'une plus petite dimension. Il paraît par leurs figures et la grande quantité de cendres qui se trouve alentour, qu'elles servaient d'autels. Elles sont presque toutes placées sur des émineuces au bord de la mer. A dix ou douze pieds de distance de chacun de ces autels on trouve une plus petite pierre

DKS ILES DE L'OCEAN

lis

en forme de dé à peu près , où l'on présume que le prêtre faisait quelques cérémonies , tandis que le saerilice brûlait sur Tautei. » Sivrey parle d'un monument de même espèce qui fut découvert en 1785 et oftért en don au général Cornway, lieutenant gouverneur de File, qui s'empressa de le faire enlever et transporter en Angleterre « pour embellir un de ses parcs. » Quelques médailles de l'empereur Claude, et d'autres de petit bronze qu'on trouve encore quelquefois , sont tout ce que Jersey possède en fait d'antiquités.

GuERNESEY. Cette île a reçu de tous les auteurs qui en ont parlé 'un nom différent. On ne doute pas que ce ne soit la Sarnia de l'Itinéraire d'Antonin ; Cœnalis l'appelle (irenezelum ( vulgô Grenesey ) ; le P. Pommeray , Ghernecium ; Ferrary et Baudran , Garnesia; Lucas Cbartier, Garnseij ; .

Froissard , Grenesie ; Cb. Bourqueville, Janisey, et de ïhou, Grenesia.

Elle est située à onze lieues ouestsud-ouest du cap la Hogue, quatre et demie de Jersey , vingt de Saint- Malo et douze de Cberbourg. Sa forme est presque triangulaire. La petite île nommée le Wall , qui est en race de son extrémité nord et n'en est séparée que par un étroit chenal , en complète la pointe septentrionale. Elle est, comme Jersey, entourée de rochers, dont les principaux sont, au nord du Wall, les Brayes; à l'ouest, en descendant vers le sud , Cranis , la Jambule , les Hanovaux ; et , au sud , la Pinte. En face de la côte orientale sont l'île de Serk, distante de deux lieues un tiers, et celle d'Herms, à une lieue et demie. Au nord-est de la pointe sud-est de Guernesey s'étend un banc de sable, et entre ce banc de sable et l'île de Herms, au nord-est, sont des rochers qui entourent cette dernière à l'ouest, et, touchant presque ceux qui avoisinent la cote orientale du Wall , resserrent singulièrement entre ces deux terres le passage déjà étroit entre le banc de sable et Guernesey ; c'est ce qu'on appelle le petit Ruau : il faut I une longue habitude pour naviguer dans «e passage difticile. La passe qui se

trouve entre l'île d'IIerms et celle de Serk, et qui se nomme le grand Ruau, est un peu plus libre. Au surplus, la naviuation est très-dangereuse autour de cette île , par suite du grand nombre des courants occasionnés par un fond inégal et hérissé d'aspérités. La marée y monte jusqu'à trente-deux pieds.

Guernesey a environ cinq lieues de long sur quatre dans sa plus grande largeur, et onze lieues et demie de circonférence. L'inclinaison de son plan est dans le sens contraire à celui de Jersey, car il est plus élevé au sud que du côté du nord, ce qui fait pour ainsi dire une double obliquité, l'une qui vient de la position naturelle du soleil, surtout pendant le solstice d'hiver ; l'autre, de la position du sol. Delà vient sans doute la différence de climat remarquée entre ces deux îles. H est moins humide à Guernesey qu'à Jersey, et si doux, que le myrte et le géranium y fleurissent en plein air, et que l'oranger y fructifie; le figuier y devient magnifique. Le sol y est aussi meilleur et plus léger. A Guernesey et dans les autres îles normandes, le principal agent de la culture est le varech , qui croît sur les rochers environnants. On le coupe au printemps et en été. Celui qu'on recueille dans cette dernière saison sert au chauffage quand on l'a bien fait sécher, et les cendres servent soit à la fabrication d'un verre commun , soit à composer un engrais excellent. Le varech d'hiver, semé clair dans les guérets et enfoui après sous les silîons avec la charrue, échauffe la terre dans les temps de gelée , et la pénétrant de sa substance onctueuse, tient le pied du blé frais dans les plus grandes chaleurs de l'été. A Jersey, il y a des personnes préposées à la récolte du varech et à sa répartition entre les habitants; à Guernesey, chacun est obligé de penser à faire sa provision soi-même et à l'apprêter.

Les chevaux sont chétifs et mal soi-?

gnés , mais les vaches de Jersey sont renommées et donnent un lait excellent. Les habitations des fermiers sont en général petites , mal distribuées et

L'UNIVERS

d'un aspect misérable. Dans toutes on trouve ce qu'on appelle une chambre de réunion , et, dans un coin de cette chambre , un endroit élevé d'environ dix pouces et garni de feuilles sèches, sur lequel les gens de la maison restent souvent des heures entières dans l'inaction la plus complète.

« A l'entour des îles Guernesey , Serk et Herms, dit G. Syvret, on péclie des congres et des homards en grande quantité; on y trouve aussi Vorma , qui n'est connu que dans ces îles. O?*- 7na est un abrégé ô'oreille de mer^ nom qui lui a été donné à cause de sa figure qui ressemble assez à l'oreille d'un homme. La masse de chair qui est dans la coquille est une espèce d'huître très-blanche, fort douce et savoureuse. L'orma n'a point de coquille dessous comme l'huître, parce que le poisson s'attache au roc par le dos, et celle qu'on lui trouve sert à lui couvrir le ventre ; il se trouve communément dans la basse mer des grandes marées du printemps. Pour les poissons à peau, tels que ceux qu'on y connaît sous le nom de rousses, roussets, etc., ils y sont très-communs, et il n'y a que le bas peuple qui en achète : c'est une chair grossière , et on les y donne presque pour rien. On peut appeler la mer des avant dites îles le royaume des congres; il s'y en trouve en toute saison , et on en prend quelquefois qui pèsent depuis cinquante jusqu'à soixante livres. Otho de Grandeson , gouverneur de l'île de Jersey sous les règnes d'Edouard I''" et d'Edouard II, mit un impôt sur les congres et sur les maquereaux péchés autour des îles et salés pour être transportés , impôt qui se monta à 400 livres tournois dans une année, et 1 liard tournois par chaque congre de dix livres et au-dessus, destiné au transport, y

Nous avons parlé, à propos des chemins de Jersey, des soins apportés par l'autorité <à leur entretien ; nous ne connaissons que la fête de l'agriculture en Chine qui puisse être comparée à la cérémonie appelée à Guernesey la chevauchée du roi , et qui a pour

but de vérifier si toutes les routes sont dans un état d'entretien convenable.

Nous nous hâtons d'ajouter pourtant que la chevauchée du roi, dont nous allons donner la description, est plus bouffonne que grande et utile.

L'objet de cette chevauchée est de promener le long du chenun du roi le plus large une lance portée horizontalement et longue de onze pieds trois quarts. Elle doit passer partout sans le plus petit obstacle, ni pour elle ni pour celui qui la porte; la moindre pierre, la moindre branche, la moindre ronce vaut au propriétaire du champ le plus proche de l'obstacle une amende de 1 franc -50 centimes, et le montant de toutes les amendes sert à payer les frais d'un grand repas.

Cette cérémonie, établie par une charte spéciale et qui devait avoir lieu tous les trois ans , n'avait pas été renouvelée depuis vingt-sept ans, lorsqu'en 1813 on pensa a la rétablir. Rien ne fut oublié, pas même le costume des pions, ou valets des autorités, qui fut ainsi réglé uniformément : une calotte noire, avec un ruban rouge derrière; une chemise blanche avec une collerette ou fraise ; un gilet blanc , rond et bordé d'un ruban rouge ; des culottes blanches, longues et attachées d'un ruban rouge par le bas; des bas blancs , et une rose de ruban rouge autour du fer de la lance. Le sénéchal de rîle convoqua pour le 9 juin, cà sept heures du mat|,n, à la cour Saint-Michel , les onze vavasseurs , les quatre prévôts, et ensuite les représentants des bordages et sergentés de Tîle. Au jour et à l'heure indiqués, tout le monde étant réuni , on se mit en marche gravement. « A l'entrée du Valle, dit Syvret à qui nous empruntons ce singulier tableau de mœurs, le sénéchal libéra les pions, comme de coutume, et leur permit d'embrasser les filles , et leur enjoignit de se bien conduire et de rejoindre leurs maîtres à la llougue à la paix. La chevauchée alors prit le chemin de la maison Sohier, les landes, etc., et arriva sur les dix heures au lieu dit, où son excellence le lieutenant gouverneur de Jer-

DES ILKS DE L'OCEAN

sey l'attendait à la tête de son brillant état-niajor, dont les chcvanx étaient décorés de rubans bleus, à l'exeeption de ceux dndit beulenant gouveiricur et de sa maison, (jui, par conipiinient, avaient des rubans rouges semblables à ceux de la cbevaucbée. Son excellence et sa suite se rangèrent à la queue; la procession étant précédée des musiciens du 4*^ régiment de la garnison , vêtus en reîtres , avec de longues camisoles et grands cbapeaux rabattus , s'acbemina vers l'église de la capitale Saint-Pierre-Port, oi^i elle arriva vers les onze beures, et fit le tour d'une table ronde qui avait été placée procbe la porte de l'ouest de ladite église, laquelle table était couverte d'une nappe et garnie de biscuits , de fromage et de vin, qu'un des sous-prévôts avait fait préparer pour se rafraîcbir ; et à mesure que cbaque cavalier passait la porte, le prévôt et le sergent du roi, qui étaient à pied , leur offrait à boire et à manger. A midi , la cbevaucbée arriva à l'béritage appelé la Ville au Roi, où le propriétaire distribua du lait gratuitement, comme c'a toujours été la coutume d'en distribuer lorsque cette cbevaucbée passe par ledit béritage. De la Ville au Roi , la cbevaucbée s'en fut à Jerbourg, en la paroisse de Saint-Martin , où elle s'arrêta à la terre appelée le Feugré , aujourd'bui en Jaonière; là tous les cavaliers descendirent de cbevalpour quelques instants, comme d'ancienneté , mais on omit la cérémonie qui se pratiquait autrefois, car c'était là que toute la procession pi...atà qui mieux mieux. Rebroussant ensuite cbemin, le cortège se mit en route pour le cbateau des Paizeries, au delà de Plainmont, où ils arrivèrent à deux beures trois quarts, où ladite cbevaucbée se reposa quatre heures et fit collation de viandes froides et de vin La route de retour

se fit par le cbateau des Paizeries , la baie de Roquaine, Roque-Poisson, le bas des Bouvets , où ils firent le tour d'une pierre, suivant la coutume ; de là, par la grande rue de Saint-Sauveur, jusqu'aux grands moulins;... et après avoir examiné de la farine et du blé

que le meunier du moulin du roi leur présenta, suivant l'usage, ils contiluièrent leur route par la baie du IHiits, Saumarez, le camp du Rey, les Salines, etc., jusqu'à ladite cour Saint- Micbel, où ils arrivèrent à se[)t beures. Le greffier de ladite cour fit ensuite la prière, et la cbevaucbée se termina.... par un dîner aux frais de Sa Majesté, auquel l'avant dit lieutenant gouverneur et sa suite assistèrent, »

Ne dirait - on pas un chapitre de Gargantua?

On nous permettra de dire, avant d'aller plus loin , ce que c'est que la cour de Saint-Michel. En l'an 1032 , Robert, duc de Normandie, fit don aux moines de Saint-Michel de la moitié de l'île de Guernesey, avec droit de juridiction. Lorsque, sous le règne de Henri VIII, les biens ecclésiastiques furent confisqués au profit de la couronne, la juridiction établie près le couvent de Saint-Michel fut conservée et érigée en cour féodale , composée d'un sénéchal et de onze vavasseurs faisant les fonctions de président et de juges. C'est à cette cour que ressortissent tous les autres tribunaux de l'île.

Lorsque nous avons reproché aux Jersiais de se livrer à la contrebande, nous n'avons pas eu la pensée de ne faire tomber que sur eux une accusation qui doit être commune à toutes les îles de l'archipel normand. Le commerce de Guernesey est loin d'être aussi important que celui de Jersey.

Les productions suffisent à peine à la consommation; les exportations se bornent à quelques vaches et à une sorte de granit bleu , qui , en Angleterre, sert au pavage des rues. Le nombre des navires de cette île , qui, en 18t3, était de quatre-vingt-treize, jaugeant ensemble dix mille huit cent quatre-vingt-douze tonneaux, s'est beaucoup augmenté; ces bâtiments sont employés au commerce des colonies espagnoles et portugaises, et à celui de diverses contrées du continent.

La population de Guernesey, par suite de la franchise de taxes dont jouissent les objets de consommation,

L'UNIVERS

franchise qui provoque de nombreuses émigrations d'Anglais, a augmenté dans une proportion aussi forte que celle de Jersey. En 1621, les dix paroisses , entre lesquelles elle est partagée, ne comptaient que onze cent cinquante-cinq habitants; et, en 1831, elles en avaient vingt-quatre mille trois cent qnarante-neuf.

Indépendamment de ces dix paroisses, Guernesey possède plusieurs chapelles pour les calvinistes et les méthodistes. Beaucoup de quakers s'y sont aussi établis en 1782. Il y a peu de catholiques romains. Le gouvernement de l'île est sur le modèle de celui de Jersey. Les autorités judiciaires et executives réunies sont désignéos sous le nom d'assemblée des états ; cette réunion se compose d'un bailli , douze jurats ou vavasseurs, un procureur général de la cour royale, huit recteurs des paroisses, deux constables, et cent trente-deux: douzainiers.

Régies par le droit de Normandie, et jouissant encore des privilèges que les ducs de cette province avaient octroyés aux municipalités de leurs domaines, ces îles ont un pouvoir législatif partagé par le roi d'Angleterre et le conseil des états. Le vote des impôts appartient entièrement à ce dernier; cependant la sanction du roi est nécessaire, sauf les cas d'urgence, pour valider les ordonnances de levées que décrète ce conseil.

Malgré leur éloignement pour nous, les Guernesiais, tout comme les Jersiais, sont plus Français qu'Anglais; leur manière de vivre, leur costume, tout, jusqu'à leurs instruments d'agriculture , sont à la française , et à peine quelques personnes haut placées parlent-elles l'anglais. Cependant , les nombreuses émigrations qui ont lieu journellement de la Grande-Bretagne vers ces îles, tendent à affaiblir la teinte française, et il est probable qu'un jour viendra où le mauvais jargon normand fera place à la langue anglaise.

On ne sait à quelle époque Guernesey fut habitée pour la première fois. Il en est question dans un acte conservé dans les archives de l'évéché de Dole ,

en Bretagne, et par lequel Childebert I^"" donnait , dans les premières années du sixième siècle, les îles de Guernesey, Serk et Auriguy, à saint Samson, archevêque de ce diocèse. Plusieurs monuments prouvent qu'à cette époque les habitants suivaient le culte druidique.

Saint-Pierre-Port est la capitale de l'île; elle est bâtie en amphithéâtre sur plusieurs collines, et renferme, à défaut d'édifices , quelques jardins tenus avec beaucoup de soin. A l'est de cette ville, assise elle-même sur la côte orientale, est le port ou havre de la Chaussée, dont le haut a cent pieds de largeur, et le bas soixantehuit. Les chaussées qui l'enferment ont trente-cinq pieds de haut, afin de n'être pas dépassées par les marées , qui pourtant les franchissent quelquefois et vont mouiller les maisons de l'autre côtédu quai. Ces chaussées sont en partie pavées et forment une promenade assez agréable; mais le lieu le plus recherché à ce titre est un parc, tout proche de Saint-Pierre-Port, nommé VHyvreuse. C'est un espace entouré d'une allée d'arbres de haute futaie, oïj le lieutenant gouverneur passe les revues de la garnison.

Parmi les ouvrages fortifiés de Guernesey nous citerons, après les travaux de Saint-Pierre-Port, le château de l'Archange, dans la paroisse du Valle; on en attribue la construction aux moines de Saint-Michel qui , comme nous l'avons vu , étaient devenus propriétaires de cette extrémité de l'île.

Ce château a perdu de son importance depuis que le port de Saint-Samson qu'il protège n'est plus le>seul port de l'île. Il n'en reste plus que quelques tours et un ancien portail. Le château Cornet, dont il sera fait mention dans l'histoire générale de l'archipel , est bâti à environ six cents pas au wSud-est de la chaussée de Saint- Pierre-Port. Il consiste en un donjon, avec une plate-forme et une enceinte bastionnée. Sa construction date, en grande partie , du règne d'Elisabeth.

Le tonnerre ayant, en 1671, abattu la grosse tour, les états de Guernesey

DES ILES DE L'OCÉAN

arrêtèrent que tons les liabitants capables de travailler, soit en |)ersonne, soit par autrui, seraient tenus de fournir autant de journées que besoin serait : ee qui l'ut loyalement exéeuté.

lÏERMS. —Entre Gncrnesey et Serk, est la petite île d'IIerms, distante d'une Iieue un quart nord-ouest de rîledeSerk, dont la sépare le grand Ruau , et d'une lieue de celle de Guernesey. Cette île, qui ne contient que quelfjues pâturages à la disposition du lieutenant gouverneur, n'a qu'une demi-lieue de longueur sur un quart de largeur. Deux fanaux , l'un au nord et l'autre au sud , y ont été élevés dans les dernières années. Près de son extrémité méridionale est l'îlot de Jethon, qui n'est que la crête d'un récif un peu plus élevé que ceux du voisinage.

Serk.— Dans le quatorzième siècle, les Français s'étaient emparés de l'île de Serk,dansle but d'y établir une colonie, qui fut bientôt abandonnée. Elle resta ensuite plus de deux cents ans inhabitée, quand un des principaux personnages de l'île de Jersey, comprenant l'importance militaire de cette île par rapport à l'archipel , résolut d'y former un établissement, et l'acheta, avec ses dépendances, moyennant une rente de cinquante sous tournois payés au roi. Ce n'était pas chose facile que de former un établissement dans ce lieu désert depuis si longtemps; écoutons le récit d'un chroniqueur :

« Il n'y avoit en toute ladite isle de Sercq maison à y loger, hormis une petite chapelle faite à voûte là où ledit seigneur et sa dame et leurs gens se tenoyent jusqu'à ce qu'ils trouvassent le moyen de faire lever quelques murailles de pierre quy estoient auprez de ladite chapelle, là oii autrefois il y avoit eu une église viron deux cents ans passés , et y firent faire un logis qu'ils firent couvrir de fougères pour les gardes de la plage et du vent; cependant ils faisoyent venir du bois et du gliet de Jersey et toutes aultres choses nécessaires pour y faire bastir des maisons, tant pour eux que pour

leurs gens Bref, il falloyt que tout

passast par la mer, quy leur estoyt

des coustages inestimables. Davantage, ladite isle de Sercq estoyt pleine de terriers à coniis et de bruères, d'épines et de ronces, de fougères et de troismes , et de toutes sortes de brehailhîs, onsorte que ladite isle estoyt tellement déserte, qu'il sembloyt impossible de pouvoir la jamais cultiver, ny labourer. Et mesmement, il n'y avoyt nul chemin ny endroict où on eust pu mener une chareste, ny havre de mer où on eust peu descharger des basteaux , synon de force et à grand'peine, et à force de coustages et dépens ; mais, pour tout cela, ledit seigneur et sa dame ne perdirent point courage, mais petit à petit faisoyent ruyner les terriers et destruyre les coniis. — Ils firent becquer et arracher les épines et les ronces , couper et deffaire les haies et autres choses nuisibles , tellement ciue, à la parfin il y eust, et de présent il y a d'aussy bons et beaux froment et blé, avoine, et légumes , qu'en places puissent , tellement que en ladite isle de Sercq il y a présentement quarante ou cinquante bons mesnagers, lesquels ont leurs maisons et terres à suffisance, tant à labourer que pour nourrir et entretenir leurs bestes, tant bestes à cornes que bestes chevalines, de toutes espèces et bercails , bestes porchines, que pour l'entretiennement de leurs maisons et familles, voire et si abondamment que beaucoup de gens, tantde Normandie que d'ailleurs, y viennent par chacun an pour y acheter blé, bercail et toutes autres choses qui leur faut; et, qui plus est, tous ceux qui passent et repassent par ladite isle , de quelque endroit ou lieu qu'ils soient, y sont tous les bienvenus et reçus, y sont traités fort humainement sans en payer aucune chose pour leursdépens.— LeditseigneurdeSaint- Ouen voyant l'incommodité des chemins de ladite isle de Sercq, et en spécial pour y aller à la mer, advisa un endroit en ladite islesoubs une haute montagne par un creux de rocher tout auprès de la mer, lequel creux de rocher étoit merveilleusement grand et s'emplissoyt d'eau de la mer par chascune marée. Ledit seigneur pensa en lui-mes-

L'UNIVERS

me qu'en remplissant l'endroit par où la mer venoyt, et en trouvant moyen de percer la falaize par devers le bord de la mer du costé d'une petite grève ou galey quy étoyt là en une petite baye, qu'il seroyt facile d'y faire un chemm fort convenable et fort profitable pour ladite isle. Sur quoi, ledit seigneur se délibéra de faire totalement ledit chemin, et manda quérir gens reconnaissant audict affaire. »

L'île de Serk a peu changé de physionomie depuis cette époque , moins éloignée que ne le ferait supposer le style du naïf écrivain. Seulement, les points abordables et les chemins sont devenus plus nombreux , et les 7nénasgers ou métayers se sont réunis au centre de l'île et ont formé ainsi un fort joli village.

AuBiGNY. — La dernière île de l'archipel normand est Aurigny , appelée par les Anglais Alderney, et quelquefois Orny, ou Oarney. Davity pense que c'est l'île d'Arien dont il est fait mention dans l'Itinéraire d'Antonin ; mais ce n'est qu'une simple conjecture , car on n'y trouve que le nom sans aucune particularité. Elle est située à trois lieues ouest du cap la Hogue, en Normandie, et à sept lieues de Jersey. Elle a une lieue et demie de long sur une demi -lieue de large.

On ne connaît pas l'époque à laquelle elle commença à être habitée; il y a lieu de croire'pourtant qu'elle le fut en même temps que les îles de Serk et de Guernesey, ses voisines. Les archives d' Aurigny ayant été détruites, on est obligé de s'en rapporter à la tradition pour faire l'histoire de ses commencements.Il paraît qu'elle formait autrefois une espèce de péninsule attachée à la côte de Normandie par des terres et des bancs de sable que la mer a envahis peu à peu. Une fois séparée du continent, quelques pécheurs s'y établirent, et l)atirent au sud-est un petit port dans la baie de Chatel; mais la mer ayant successivement envahi et ce port et un autre qui en était voisin , on éleva la chaussée appelée le Havre de Braie; mais ce havre est peu sûr; aussi le commerce de l'île est-il au-

jourd'hui presque nul, et la population, au lieu d'augmenter, diminue sensiblement tous les ans. Le plus haut point oiî elle soit parvenue est treize mille âmes, en 18!.j; il n'y a plus maintenant que huit a neuf cents personnes tout au plus. L'île est fortifiée par l'art et par la nature; et la garnison de trois cents hommes qu'on y entretient, suffirait pour en défendre les abords contre des forces imposantes. Son administration civile est calquée sur celles de Jersey et de Guernesey; mais sa cour n'est point supérieure, et on peut interjeter appel de ses sentences, tant au civil qu'au criminel , par-devant la cour royale de Guernesey.

A. l'ouest de cette île, à deux lieues environ , sont les rochers appelés les Casquets. Sur le principal on a construit trois phares à feux tournants, nommés le Saint-Pierre, le Saint-Thomas et le Donjon. Les Casquets portent encore d'autres constructions , telles que des maisons pour les gardes des phares et un télégraphe de nuit.

Ces rochers ont été funestes à Henri I"', qui y perdit ses enfants dans un naufrage.

Aurigny n'est pas riche en antiquités; tout ce qu'on y a découvert est une pièce de monnaie du douzième siècle, et sept cercueils en pierre, sans aucune inscription.

COUP d'œil historique sur l'archipel anglo- normand. César, durant son séjour dans les Gaules, se trouvant près de Coutances, entendit parler d'une petite île inhabitée, sans nom, et qu'un faible bras de mer séparait seulement du continent. Le général romain, curieux de voir cette petite île, y aborda dans une frêle embarcation construite en osier recouvert de peaux , et y laissa douze de ses officiers, en les engageant à se la partager le mieux possible. Pour prouver ce point d'histoire, fort contestable au moins dans les détails, les habitants de Jei'sey cteni d'abord le nom de leur patrie:

Jer , Ger ou Gear est évidenunent, selon eux, une abréviation du nom de

DES ILES DE L'OCiUN.

César, et la terminaison Et/ sii^nifiait île dans la lani^iic des peuples (jui envaliircnt le midi de rKiiiope vers la lin de l'empire romain. A ceux que cet argument ne convaincrait pas , ils ont a montrer, près du château de IMontorgueil , une vieille fortilicatiou qui porte encore le nom de César; à Rozel , dans la partie septentrionale de l'île, une autre fortification appelée encore aujourd'hui la petite Césarée; et enfin, les restes d'un camp romain, tout près du manoir de Dielament. Nous n'avons pas l'intention de nier la visite de César dans l'île de Jersey, et encore moins le séjour qu'ont pu y faire les Romains : nous pensons seulement que le récit que nous a voris fidèlement rapporté est maladroitement imaginé; en effet Jersey, qu'un faible ruisseau séparait du territoire du diocèse de Coutances, dans le sixième siècle, ne pouvait, dès le temps de Jules César, être bornée de ce côté par un bras de mer, et, bien loin d'être inhabitée et sans nom à cette dernière époque, elle avait déjà porté ceux de Serohy Gersuth ou. Gersieh, et possédé une population régulière, puisqu'on y a trouvé des monuments druidiques où ne se remarquent pas, comme dans ceux élevés sous la domination romaine, les traces du mélange d'autres idées mythologiques.

Jersey, Guernesey et les îles voisines n'apparaissent, au surplus, distinctement dans l'histoire que vers le tiers du neuvième siècle ; c est à cette époque , en effet, et sous le règne de Louis, fils de Charlemagne (837), que les Normands commencèrent leurs incursions. Ces îles, situées près des côtes des provinces sur lesquelles ils s'abattaient de préférence, souffrirent cruellement. Elles étaient déjà converties au christianisme, et les Normands étaient encore idolâtres. Un saint homme, nommé Hélier, s'était retiré dans un coin de Jersey ; ils le tuèrent , et la réputation du martyr, grandissant à proportion de la terreur qu'inspiraient ses persécuteurs. Jersey et son ermitage de Saint-Hélier devinrent bientôt célèbres. Soixante-quinze ans plus tard,

Rollon et ses Normands étaient enfin paisihliîs possesseurs de la Neustrie et des îles dont nous nous occupons; ils se mêlèrent à la population, erabrassèrent le christianisme, devinrent colons, de guerriers qu'ils étaient, et la paix succéda à ces longues années de meurtre et de pillage. Six ducs avaient gouverné la Normandie, quand Guillaume le Conquérant y commanda à son tour. Après sa mort, l'Angleterre et la Normandie furent de nouveau séparées : Guillaume Rufus, fils cadet du Conquérant, s'empara de l'Angleterre; Robert, son frère aîné, garda la Normandie et les îles de la J\lanche. Rufus ayant été tué à la chasse, Henri Beauclerc, troisième fils de Guillaume le Conquérant, usurpa encore, au détriment de Robert, la couronne d'Angleterre, et s'étant emparé de lui à la suite d'un combat, lui fit crever les yeux et l'enferma dans le château de Cardiffe, dans la principauté de Galles, où ce malheureux prince mourut après vingt-six ans de captivité. Henri, seul maître des Etats de son père, ne put laisser d'autre héritier que son neveu Etienne de Blois, à qui succédèrent Henri H , puis Richard Cœur de Lion. « Pendant tout cet espace de temps, dit G. Syvret, la Normandie et les îles étaient tellement unies, que les habitants ne faisaient qu'un même peuple; leurs intérêts tant civils que religieux étaient les mêmes. Plusieurs familles, établies dans l'île de Jersey , avaient des terres et des biens dans le continent, et, de même, plusieurs qui demeuraient en Normandie en avaient à Jersey ; enfin, on peut dire que nous étions à tous égards aussi Normands que les Normands mêmes.

Mais l'heure était venue où tous ces liens qui nous unissaient les uns aux autres allaient être brisés, et que ces îles n'auraient rien à faire avec la Normandie, si ce n'est de se traiter les uns les autres en ennemis. »

A la mort de Richard Cœur de Lion, la couronne d'Angleterre revenait de droit à Arthur, fils de son second frère Jeffreys, mort du vivant de Henri H son père. Jean, oncle de ce jeune

L'UNIVERS

prince, s'en étant emparé, celui-ci eut recours à Philippe-Auguste, puis se réconcilia avec son oncle , et fut enfin assassiné par lui. Philippe-Auguste, seigneur suzerain de la Normandie, cita Jean à comparaître pour ce fait à la barre du parlement ; et Jean ayant refusé d'obéir, fut déclaré déchu de ses droits sur la Normandie et sur tous les États qu'il tenait en fief de la couronne de France. Les rois de France ont souvent rendu de pareils arrêts; mais tous n'eurent pas, comme Philippe- Auguste, une armée prête à les mettre à exécution.

La Normandie fut conquise; mais les îles, deux fois attaquées, restèrent à Henri, qui vint lui-même à Jersey et la mit en état de défense. C'est dans un de ces voyages que, s'exagérant sans doute l'importance de ces points maritimes pour la conquête de ses domaines de France , il donna aux îles normandes la charte suivant laquelle elles sont encore gouvernées aujourd'hui , charte qui les constitue en réalité aussi indépendantes , malgré leur adjonction à la Grande-Bretagne, que si, de fait, elles n'avaient aucune suzeraineté à reconnaître. Henri IH, qui succéda en 1216 à son père Jean, surnommé sans terre^ fut obligé, afin de repousser les prétentions de Louis (*) au trône d'Angleterre, de céder volontairement à la couronne die France ses droits sur la Normandie confisquée. Il se réserva néanmoins les îles, qui furent alors si complètement séparées de la province cédée, que plusieurs seigneurs qui y avaient leurs fiefs principaux, maisquiétaienten même temps propriétaires de terres moins nobles, mais beaucoup plus riches sur le continent, furent sommés de renoncer à ces dernières. Un seul obéit, le seigneur de Saint- Ouen de Jersey, originaire d'une famille normande qui avait pris son titre principal des fiefs de Carteret et d'Angeville en Normandie.

Cependant, sous Edouard r*" d'An-

(*) Ce dernier était fils de Philippe- Augiisle et mari d'une sœur des rois Richard Cœur de Lion et Jean sans Peur.

gleterre, fds de Henri HT, les Français firent une nouvelle tentative, peu 'sérieuse à la vérité, pour s'entparer de cet appendice de l'une de leurs plus riches provinces. Elle n'eut aucun résultat. Mais lorsque plus tard Edouard III eut fait connaître ses prétentions sur la France, la guerre s'étant rallumée, les Français, commandés par l'amiral Hugues Gueriei, firent une descente dans Guernesey et s'emparèrent du château Cornet, la place principale de l'île. Les habitants de Jersey, qui avaient mieux su que leurs voisins défendre leur patrie, donnèrent en cette occasion un exemple de patriotisme rarement imité : ils se cotisèrent entre eux pour subvenir aux frais d'une expédition contre Guernesey, se joignirent à la flotte anglaise et prirent part à la victoire qu'elle remporta ( 1342 ). Il est à croire pourtant que les moyens d'attaque et de défense employés de part et d'autre n'étaient pas bien redoutables , puisque, peu de temps après le départ des Français, qui avaient, pendant trois ans, occupé Guernesey, un corsaire, Alain le Breton, ravageait les îles et s'en retournait paisiblement chargé de butin. C'est pendant le séjour des Français qu'eut lieu l'arrivée sur le continent du fameux prince Noir, fils d'Edouard III, qui devait en si peu de temps reconstruire à son père, sur les terres de France, un si beau royaume, reconquis bientôt par l'épée de du Guesclin. En 1354, Charles de Navarre et Edouard IH, unissant un moment leurs intérêts, convinrent d'une entrevue à Jersey, pour combiner une descente en Normandie, incessamment prise et reprise. Charles manqua de parole , se réconcilia avec la France , et dix-huit ans plus tard , en 1372, tenta, avec quatre mille soldats , une inutile attaque contre le château Cornet, défendu vaillamment par les Jersiais.

Jusqu'alors, comme on le voit, les efforts avaient été principalement dirigés cont'c Guernesey, soit qu'elle fiit moins difficile à prendre, soit que sa situation pan)t plus favorable. En 1374, Bertrand du Guesclin s'attaqua à

DES TLKS DE L'OCKAN.

Jersey; mais elle fut secourue à temps, et il (Idt se retirer, aux ternies d'une capitulation qu'il avait accordée luimême. Sous Henri IV, successeur de Richard H, (pii, lui-même, avait remplacé iïeuri III, l'amiral breton Penlîouet descendit dans ces îles en 1404 , les pilla et se retira. Henri V, qui voulait ressusciter les prétendus droits de Henri IH sur la couronne de France, s'occupa tout particulièrement des îles, et fit de nouveau fortifier le château de IMontorg;ueil; ce qui n'empêcha pas cette place de tomber au pouvoir des Français sous le règne de Henri VI ; niais , cette fois , la ruse fit plus que la force. Henri VI avait à se défendre chez lui contre les prétentions d'Edouard IV , qui le remplaça plus tard. Sa femme Marguerite, Fr'ançaise d'origine, appela à son secours Pierre de Brézé, comte de Mauievrier, qui passa en Angleterre avec environ deux mille hommes. Les conditions de ce secours étaient qu'en cas de succès les îles de Jersey, Guernesey et Aurigny seraient données au comte pour en jouir lui et sa postérité , sans relever de la couronne d'Angleterre. Mauievrier voyant que les affaires de Henri prenaient une mauvaise tournure, ne voulut pas avoir perdu sa course : il envoya, en conséquence, un des siens, porteur d'un ordre de la reine Marguerite, s'emparer des îles, qui ne firent aucune résistance, attendu sans doute la clause d'indépendance stipulée dans le contrat; mais quand Mauievrier, arrivé à Jersey, voulut faire acte de commandement au nom du roi de France, Jersey résista, se souleva, et Mauievrier put à peine en occuper la moitié. Les choses se maintinrent en cet état jusqu'à la mort de Henri VI ; ce fut seulement lorsque Edouard IV fut paisible possesseur du trône d'Angleterre, que le vice-amiral Harliston vint, avec une escadre, seconder les efforts du sire de Carteret ; ce dernier, retranché dans le fort de Grouez, à l'ouest de l'île, faisait tête aux Français à qui Mauievrier, retourné en France , avait confié la garde du château de Montorgueil situé à l'est. Nous

extrayons d'une chronique écrite h Jersey vers le seizième siècle, le récit de ce siège, où assaillants et a.ssiégés firent preuve d'une égale intrépidité :

rt Fn l'an de urâce 14G3, étant le 3" an du règne d'Fdouard IV du nom, roi d'Angleterre, sire Ilichard Harliston, vice-amiral dudit royaume, étant en l'île de Guernesey, alors avec quelque quantité de navires du roy, ayant entendu parler comment le seigneur de Saint-Ouen, nommé Philippe de Carteret, avec plusieurs gentilshommes et aussi son fils aîné , résistoient et avoient toujours résisté et fait défense coritre les François qui pour lors tenoient le château de Montorgueil et une partie de ladite île de Jersey en subjection, et espéroient s'emparer de ladite île moyennant des forces qu'ils attendoient de jour à autre, ledit sire Harliston se délibéra de se faire passer secrètement de nuit en ladite île de Jersey; et y étant arrivé à Plainmont, se fit conduire au manoir de Saint- Ouen , là oiJi il trouva le seigneur de Saint-Ouen, lequel fut fort joyeux de sa venue. Après avoir consulté ensemble de leurs affaires, ils conclurent que ledit sire Harliston retourneroit en toute diligence, et le plus secrètement qu'il pourroit, en Guernesey, pour mettre ordre à ses navires et les faire reconduire en ladite île de Jersey, et que, en outre, ledit seigneur de Saint- Ouen assembleroit le plus de gens qu'il pourroit. Or, ledit Harliston étant retourné en Guernesey en toute haste, mit ordre à ses affaires, puis se fit repasser à Plainmont, tout de nuit, et y étant arrivé lui et ses gens , le seigneur de Saint-Ouen manda sans délai les siens ; et étant tous assemblés partirent sans perdre de temps et bien secrètement marchèrent en toute diligence le long de la côte du nord de l'île, et firent si bien leur debvoir, avecq l'ayde de Dieu, que, à soleil levant, ils étoient tous campez devant ledit château; et ainsi ils mirent le siège tout alentour, tellement que nul dudit château n'osoit sortir hors d'icelui. Or, le siège dura si longtemps, que les François se voyant quasi alfa-

L'UNIVERS

mez et fort affoiblis tant de leurs gens que de toutes choses , et que leurs ennemis étoient de jour en jour rafraîciiis tant d'hommes que de provisions, se advisèrent de faire bâtir un bateau dans ledit château, le pensant dévaller subtilement de nuit par-dessus les murailles, du côté de la mer, et ainsi l'envoyer en Normandie pour avoir du secours. Mais pour autant qu'ils ne pôuvoient pas faire ledit bateau sans que ceux de l'ouest n'entendissent bien les coups des charpentiers, ils s'avisèrent de faire un autre bateau à la vue de ceux de l'ouest; et comme l'on frappoit sur l'un des bateaux, les autres frappoient sur l'autre, en sorte que l'on ne s'apercevoit que d'un bateau seulement. Ledit bateau étant quasi achevé et prêt d'être dévallé par-dessus les murailles, comme ils avoient advisé, quelqu'un de l'île, car pour lors les François y en détenoient beaucoup par force 'et malgré eux pour défendre ledit château, écrivit secrètement une lettre , laquelle il attacha à la vise de son arbalestre, et de nuit la tira parmi le camp alin qu'ils la trouvassent. Ceux de l'ouest ayant vu et lu ladite lettre firent si bon guet, que ledit bateau étant dévallé en la mer fut incontinent prins et aussi ceux qui le pensoient mener en Normandie. Après quoi les François voyant leurentreprinse rompue et leur secret tout à fait découvert, et qu'il n'y avoitplus d'espérance de leur côté d'aucun secours , se rendirent audit sire Harliston, lequel, accompagné du seigneur de Saint-Ouen et de tous les principaux de ladite île de Jersey, ayant eu les clefs du château, entrèrent en icelui avecq grande joie et triomphe. Et ainsi ledit Harliston renvoya lesdits François en leur pays et tout leur bagage. »'

L'honneur de cette entreprise et celui du succès appartenaient bien certainement au chevalier de Carteret qui l'avait conçue; Harliston seul en recueillit pourtant les fruits, et fut nommé gouverneur de Jersey. L'Angleterre craignait sans doute de trop taire en accordant à ces îles un gouvernement indépendant et un gouverneur choisi

parmi les habitants. L'histoire ne peut la blâmer de cette prudence. Les Jersiais obtinrent pour marque plus particulière de la satisfaction du prince la permission de faire figurer le laurier dans leurs armes.

Les règnes d'Edouard V, de Richard III, deHenri VII et de Henri VIII ne virent aucune tentative des Français contre les îles. En 1549, sous la minorité d'Edouard Vï, une flotte partie de Saint-Malo vint s'emparer de Serk et y fonder une colonie. Cette colonie , qui importunait beaucoup les îles voisines, fut reprise sous le règne de Marie, par une ruse de guerre assez singulière. Les côtes de Serk sont élevées et abruptes; peu de monde suffirait pour en défendre les approches contre des forces considérables. Les colons amenés par les Malouins n'ayant pas fait leurs affaires aussi bien qu'ils l'avaient espéré, s'étaient en grande partie retirés, et pourtant les Anglais n'osaient se risquer à attaquer l'île sérieusement. Un bâtiment conduit par un gentilhomme des Pays-Bas s'approcha un jour de la côte. Son pilote venait de mourir, et l'on demandait aux Français la permission de l'inhumer en terre sainte dans le cimetière de la chapelle de l'île. Une prière semblable ne pouvait guère être refusée; on n'y mit qu'une seule condition, ce fut que les hommes qui descendraient n'apporteraient aucune espèce d'armes. Le cercueil est reçu à terre, les gens qui le portent soigneusement visités , et pendant qu'ils montent à la chapelle , les Français se rendent à bord du vaisseau pour y recevoir les présents qu'on leur a promis en échange de leur pieuse complaisance. A peine y ontils mis le pied, qu'ils sont saisis et désarmés. Dans l'intervalle , les Anglais, enfermés dans lachapelle, avaient débarrassé le cercueil des armes dont ils l'avaient rempli, et venant prendre par derrière le reste des Français restés sur le rivage, les envoyèrent à bord rejoindre leurs conipagnons de captivité.

Jusqu'au temps de Charles l", ces îles marquent peu dans l'histoire; à

DES ILI'.S DE L'OCEAN

coite (époque (lifflcile, elles restèrent (Iflèlcs au parti du roi contre le parlement, l^lisaheth avait connneneé à Jersey le château qui s'élève aujourd'hui entre Saint- Ilélier et Saint- Auhin , et qui porte son nom ; les fortifications des autres [)laces avaient été complétées. Jamais, en un mot, les îles n'avaient été sur un pied plus respeetahle. George de Carteret, descendant du Carteret qui avait, sous Henri III, préféré perdre sa terre de Normandie plutôt que de changer de souverain, et petit-lils de celui qui, en 1463, avait repris sur les Français de IMaulevrier le château de MontoVgueil, résolut de servir de son mieux la cause du roi Charles. Il arma dix à douze corsaires, qui courant sus à tous les bâtiments naviguant sous une patente délivrée par les délégués du parlement, fatiguèrent singulièrement le commerce anglais; mais le gouvernement était alors beaucoup trop occupé à l'intérieur pour donner une sérieuse attention à des démonstrations moins importantes, au fond, qu'elles n'avaient l'intention et la prétention de l'être.

Il laissa donc les îles, et Jersey en particulier, donner même, plus tard, à Charles II, qui s'y était rendu déjà plusieurs fois, les preuves du dévouement le plus absolu. Les habitants le reconnurent pour roi le 25 février 1648, après la mort de Charles. Charles II revint à Jersey le 17 février 1649, accompagné du duc d'York son frère et de trois à quatre cents personnes , et en repartit, après un séjour de vingt et une semaines, pour se rendre en Ecosse oi^i il fut couronné à Scoone , le l*"" janvier 1650, par suite du traité qu'il était parvenu à conclure avec ce peuple jaloux de son ancienne indépendance. George Carteret n'avait pas toutefois laissé s'éloigner son souverain sans lui faire donner par les îles un nouveau témoignage de fidélité.

Les états, convoqués par lui, avaient consenti une contribution qui produisit une somme de 15,210 f. Cromwell, las à la lin de l'audace des Jersiais, fit adopter par le parlement une résolution, par suite de laquelle une flotte

de quatre-vingts voiles partit sous le commandement de l'amiral lî'ake. Elle arriva en vue de Jersey, le 20 octobre 1651. L'histoire doit conserver avec respect le nom du brave Carteret : fidèle jusqu'au bout, sourd à toute autre (Considération qu'à celle de son devoir de gouverneur de Jersey pour le roi Charles, rien ne l'épouvante , ni les forces déployées contre lui, ni la nouvelle de la défaite de Charles à Worcester, ni sa fuite précipitée en France, ni même la prise de la totalité de l'île, à l'exception du fort Sainte-Elisabeth, où il s'est renfermé avec une poignée d'hommes. Il tient bon, et refuse d'accepter toute capitulation avant que son souverain, lui-même, lui ait fait dire qu'il peut le faire avec honneur. Carteret vint se réfugier en France, oii on lui tint peu de compte de son admirable conduite. Guernesey s'était trouvé dans la même position à peu près que Jersey durant le siège du fort Sainte-Elisabeth. Le château Cornet résistait seul aussi, et dut, comme le premier, se rendre aux troupes du Protecteur. L'histoire n'a pas conservé le nom de celui qui commandait dans cette île. Charles II, remonté sur le trône, n'oublia point Jersey ni le chevalier de Carteret; il plaça celui-ci auprès de sa personne, en qualité de vicechambellan et membre de son conseil privé; puis, il envoya au bailli de l'île une malle en vermeil, destinée à être placée devant la cour et devant les états de l'île, et sur laquelle était gravée une inscription qui rappelait et les services rendus et la reconnaissance.

Ces îles avaient résisté jusqu'au dernier moment à un pouvoir qui ne changeait que la forme politique d'un gouvernement, auquel elles pouvaient d'ailleurs se considérer comme étrangères, puisqu'elles jouissaient d'une constitution particulière; mais elles s'émurent quand Jacques II entreprit de porter atteinte à leur religion, et leur envoya un gouverneur et une garnison papistes, accompagnés d'un missionnaire charge de commencer le grand œuvre de la conversion. Aussi, lorsque les intrigues de Marie et de

L'UNIVERS

Guillaume d'Orange eurent forcé Jacques à aller achever ses dévotions à Saint-Germain en Laye, elles s'empressèrent d'imiter le reste de l'Angleterre et de reconnaître le nouveau souverain, conservateur de leur foi,

A partir de cette époque, il n'est plus fait mention de Jersey qu'à propos de deux tentatives faites par les Français, l'une en 1779, sous les ordres du prince de Nassau, et qui n'eut point de résultat; l'autre deux ans après, et dont nous allons donner le récit succinct :

Le baron de Bulecour, brave ofQcier, mais sans fortune personnelle, avait reçu de Louis XVI la promesse d'être nommé gouverneur des îles normandes, oii il avait déjà combattu sous le prince de Nassau, s'il parvenait à les enlever aux Anglais avec qui nous étions alors en guerre, par suite de notre alliance avec ses colonies révoltées de l'Amérique du Nord. Bulecour, qui paraît avoir eu des intelligences dans l'île, [)art{t de Granville le jour de Noël 1780, avec douze cents hommes, déterminés comme lui, quatre petites pièces de campagne et deux mortiers. Il espérait arriver de nuit, et surprendre l'île pendant que les habitants seraient à prier ou à se divertir. Le vent devenu contraire le contraignit à relâcher dans l'île de Chansey, où il resta jusqu'au 5 janvier suivant, qu'il débarqua pendant la nuit dans la baie de la Roque, conduit par un pilote du pays, qui y avait consenti pour se soustraire à une accusation de meurtre. La baie de la Roque est encombrée de rochers à fleur d'eau qui la rendent très-dangereuse : Bulecour y perdit deux de ses bateaux et les soldats qui les montaient, et débarqua avec sept cents hommes seulement.

Il en laissa cent à la garde des chaloupes, et, avec les six cents autres, s'avança vers Saint-Hélier à travers champs. Arrivés sur la place publique, les assaillants s'emparent du poste, à l'exception d'un soldat, qui court donner l'alarme à un régiment de highlanders, caserne à l'hôpital général. Les forces anglaises furent en un moment

sur pied, et nul doute que Bulecour n'eût réussi, s'il avait eu quelques hommes de plus, car le gouverneur Corbet avait perdu la tête dès le commencement de l'affaire, et signé, avec les principaux officiers de son état-major, une capitulation par laquelle la garnison anglaise devait immédiatement évacuer l'île , déclarée acquise à la couronne de France. Heureusement le capitaine INIulcasta , qui commandait les troupes enfermées dans le château Elisabeth, et le commandant de ce fort, P. Ailwards, se refusèrent à exécuter cette capitulation que Corbet, accompagné de l'audacieux Bulecour, venait leur signifier lui-même.

Ce premier échec fit évanouir toutes les espérances de l'officier français, qui savait trop bien que les quatre mille, les six mille, les dix mille hommes de renfort qu'il s'était donnés suivant le besoin du moment, n'arriveraient jamais. Il se renferma dans Saint-Hélier, et s'y retrancha dans la grande place. Cependant les troupes anglaises, secondées par les milices de l'île, et conduites par le major Pier* son, jeune officier de vingt-quatre ans, s'avançaient en bon ordre. Le feu s'engagea ; mais dès les premières décharges Bulecour fut atteint d'une blessure mortelle. Ses six cents hommes faiblirent alors, et, accablés par le nombre , ils se rendirent, sous la condition toutefois d'être ramenés à Granville; ce qui fut exécuté.

Pendant la révolution française, les îles anglo-normandes jouèrent un rôle qu'explique leur position dans le voisinage de la France. Elles furent à certains moments le rendez-vous des émigrés armés contre leur patrie, et un des foyers d'intrigues les plus dangereux pour le gouvernement français.

Le génie machiavélique de Pitt avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de ces possessions coloniales placées aux portes de notre pays. Aussi la Convention jugea-t-elle indispensable de s'emparer de l'archipel normand. A la fin de l'année 1794, on organisa avec vigueur, et sous le plus grand secret, une expédition contre Jersey el

Guernesey. Mais les vents contraires retinrent quehjne temps Fiotre escadre sur nos côtes. Ce ne lut (]iran mois de mars que le gouvernement britanniciue songea à envoyer un renfort de troupes dans ces îles, dont Toccupation lui était d'une si haute importance.

l'ar un jeu cruel de la politi(|ue des ministres de Georiic III, ce fut à des Français, à des nobles réfugiée en Ani^lcterre, que Ton confia la glorieuse mission de défendre les deux îles contre des Français, contre des frères.

Quelques bataillons d'émigrés passèrent à Jersey et à Guernesey. Mais Pitt et ses collègues n'eurent pas la satisfaction de voir s'engager cette horrible lutte. Des dissensions intérieures absorbèrent nos forces destinées à la descente projetée, et l'entreprise dut être, en conséquence, ajournée.

Pendant plusieurs années encore, ces anciennes aimexes de la Normandie, ces îles toutes françaises, et de mœurs et de langage, ne cessèrent d'être l'arsenal des armes déloyales avec lesquelles l'Angleterre combattait notre révolution. En 1801, il fut h peu près constaté que le complot de la machine infernale avait été tramé à Jersey.

Nous ne sachions pas que depuis, les habitants de Jersey et de Guernesey soient devenus moins hostiles à leur ancienne et véritable patrie. Il est vrai que l'Angleterre s'est constamment appliquée à s'assurer le dévouement de ces insulaires. Quand on examine sa politique à l'égard de ses autres colonies, on ne peut s'empêcher d'admirer la condescendance dont elle a toujours

fait preuve envers ses possessions de la Manche. Au lieu de leur imposer, comme elle a fait au Canada et ailleurs, des institutions en désharmonie avec leurs traditions j)olitiques et nationales, elle leur a conservé l'indépendance intérieure dont elles jouissaient autrefois, par la grâce des ducs de Normandie. Aujourd'hui encore elles sont gouvernées par im corps délibérant, qui, sous la dénomination toute française cV États, consent les impôts et a seul le droit de rendre exécutoires les lois votées par le [)arlemcnt impérial. Ce sont, en quelque sorte, de petites républiques exemptes des embarras des nations constituées, et jouissant de la protection d'une grande puissance, a condition qu'elles lui serviront d'instruments à l'occasion.

Cette extrême tolérance de l'Angleterre est un exemple framiant de l'habileté de ses hommes d'Etat. Jusqu'à ce moment elle a justifié l'intention qui l'a dictée, et elle sera toujours le bouclier le plus sûr à opposer à toute agression future de la France contre ses anciennes colonies normandes. La mansuétude intéressée de la métropole envers ces îles est la meilleure garnison qu'elle puisse y entretenir pour les défendre contre nous, et il y a lieu de croire qu'elle ne se départira pas de cet heureux système, car elle tient trop à la conservation de ces sentinelles avancées, qui, en temps de guerre avec la France, se transfbrment comme par enchantement, tantôt en corps de garde, tantôt en repaire de conspirateurs.

Page 1