‹ Chili, Paraguay, Uruguay, Buenos-AyresChapitre 5 sur 63 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Les Tncas. Les premières notions historiques sur le Chili ne remontent pas au delà du milieu du quinzième siècle. Pendant que les hommes de Taiicien continent se disputaient avec acharnement la possession de quelques provinces épuisées et incendiées, des peuples , dont l'existence n'était pas même soupçonnée, étendaient aussi ce prétendu droit de conquête sur les bords fertiles de TOréuoque, dans les brûlantes Pampas , et jusques aux ciuïes glacées de la Cordillère. Le Pérou était à l'apogée de sa gloire. Yupanqui, le dixième Inca , ayant entendu vanter la fertilité des contrées situées au delà de la limite méridionale de ses États , sur le revers occidental des Andes, se rendit lui-même à Atacama, ville frontière de l'empire péruvien, pour y organiser utie armée de dix mille hommes, qu'il confia à Chinchiruca , son général. Celui-ci, après avoir livré aux Copiapinis des combats sanglants qui affaiblirent beaucoup son armée, pénétra enHn dans la vallée de Coquimbo, où il attendit une seconde division de dix mille hommes que l'Inca lui envoyait. Dès que ce renfort fut arrivé, Chinchiruca entra dans le pays des Quillotanes et des Mapochos (**). Ces belliqueuses tribus

(*) A. Balbi , Essai statistique sur le nouveau monde. — Revue encyclopédique, 1828, toui. XXXVIII , pag. 307 el suivantes.

(**) Le Qiii//ota ei]e Mapocho , qui ont donné leur nom aux Indiens établis sur leurs rives, comme la plupart dl^s fleuves du Chili, offraient peu d'obstacles à l'envahissemeut.

de la famille chilienne résistèrent avec un courage digne d'un meilleur succès.

Vaincues à la lin , elles se soumirent à payer le tribut qu'on exigeait d'elles, et à reconnaître Yupanqui pour leur maître. Celte conquête importante avait coijté aux Péruviens une armée entière et six années de guerre , et rinca n'était pas satisfait! Il envoya de nouvelles troupes à son général, avec l'ordre de poursuivre sa marche vers le sud. Chinchiruca franchit donc le Rio-iMaule à la tête de vingt mille hommes. Le pays était habité par les Promauques {purumauquas) , nation guerrière, plus disposée à mourir qu'à se soumettre. Alliés avec les Pencones , les Antales et les Cauquis , les Promauques livrèrent une sanglante bataille aux Péruviens. La lutte dura, indécise, pendant trois journées consécutives, chaque parti cherchant à lasser l'opiniâtreté de rennemi. Enfin, le quatrième jour, Chinchiruca donna le signal de la retraite, et repassa le INIauîe pour y attendre les ordres de rinca. Celui-ci lui enjoignit de fortifier les bords de la rivière, de cultiver le pays conquis, de traiter avec paternité les nations soumises, et d'établir des relations amicales avec celles qui ne l'étaient pas. Afin d'oter à ces dernières tout espoir de le troubler dans la possession de ses nouvelles acquisitions , il porta à cinquante mille hommes la force de l'armée d'occupation.

Cette conduite lui réussit, et, peu d'années après, les fiers Promauques, séduits par le voisinage de cette demicivilisation , reconnurent spontanément la suprématie du fils du Soleil.

Le Rio-IMaide devint ainsi la limite méridionale de l'empire des Incas, et, de nos jours, on voit encore, près de ses rives , quelques traces des fortifications élevées par les Péruviens.

DÉCOUVERTE DU Chili. L'an 1520, un Portugais au service d'Espagne, Hernando Magalhaës ou Magellan , découvrit, entre la Patagonie et la Terre de Feu, un passage auquel il

Ils sont toujours guéables en de certaines localités.

CHILI

imposa son nom. Parvenu dans legrand Océan par cette route nouvelle, il dut être le preuu'er à voir Tarchipel de Chiloé et les côtes du Chili. IMais ce ne fut que seize années après, que les Européens mirent le pied sur cette terre que leur insatiable cupidité avait tant convoitée.

(Conquête du Cittlt. La conquête du Pérou devait amener celle du Chili.

Poussé par cette soif de l'or dont tous ses compatriotes étaient alors haletants, l'Kspagnol Vasco IVunez de Balboa s'était aventuré dans l'intérieur du pays de Panama, à la suite d'un jeune cacique qui lui promettait de le conduire en une terre où le métal, objet de son adoration et de tous ses désirs, était aussi commun que les cailloux sur le bord de la mer et que le sable au fond des rivières. Aucun obstacle ne put arrêter l'avide Espagnol, ni les solitudes, ni les fleuves, ni les gigantesques montagnes, ni la désertion des Indiens qui lui servaient de guides. Enfin , arrivé sur l'un des sommets de la Cordillère, il aperçoit l'Océan qui se déroule à ses pieds, immense et sans horizon. Son premier mouvement fut de tomber à genoux et de rendre grâces à Dieu d'une découverte si glorieuse et si importante; puis il descend précipitamment de la Cordillère, s'avance sur le bord du rivage, entre dans l'eau jusqu'aux genoux , et, tirant son épée, il prend possession de la mer du Sud au nom de son ilhistre maître, le puissant roi de Castille et de Léon. Ralboa term na là son excursion, et revint sur ses pas après avoir reçu de riches tr.buts que lui af)portèrent les caciques voisins; mais il avait appris dans ce voyage Texistence du Pérou, de cette terre pronnse que rêvait alors la cupidité des conquérants, et, à son retour, il en lit un récit qui excita l'enthousiasme général. L'ne expédition fut concertée; l'intrigue et la jalousie lui en ravirent le commandement ; bien plus , le malheureux , accusé de crimes imaginaires, périt sur un échafaud; tel fut le bon plaisir du roi d'Espagne! Pedro Arias, bourreau et successeur de Balboa , découvrit le pays

qui depuis a été appelé successivement Terre ferme de C Occident , Nouvelle- Grenade et Colombie. Il fut suivi par une foule d'aventuriers, dont aucun ne pénétra au delà. Mais en l.'i24, époque où l'on commençait à reléguer dans le domaine de la fable les brillants récits que Nunez de Balboa avait transmis sur le Pérou , trois habitants obscurs de Panama conçurent l'espoir de voir ce rêve brillant se réaliser en leur faveur. François Pizarre, d'abord gardien de pourceaux, et plus tard soldat ignoré, Diego d'Almagro, enfant de troupe, qui avait autreîois suivi Gonzalve de Cordoue dans les guerres d'Italie, et Fernand de Luque, prêtre et maître d'école à Panama, mirent en commun leur mince patrimoine et leur immense ambition. Le détail des revers et des succès de ces trois aventuriers n'appartient pas à cette histoire (*). Nous nous bornerons à dire ici que, réunis et solidaires dans les temps d'adversité, la fortune les désunit. Pauvres ils s'aimaient, riches ils se haïrent. La jalousie, une insatiable cupidité, une aveugle ambition , toutes les passions mauvaises que l'éducation n'a pas comprimées, servirent de base aux rapports qu'ils conservèrent, l'un avec l'autre, dans les jours de prospérité. Nous lassons à un autre historien le soin de flétrir l'infâme conduite de Pizarre à l'égard de l'infortuné Atahualpa, et de dire comment cet Inca, plein de générosité et de candeur, se rendant auprès du général espagnol sur la foi des traités et de ses promesses, fut lâchement assailli et jeté dans les fers, pendant qu'on massa; rait ses fidèles Péruviens; comment, après sa condaumation, il demanda vainement à être conduit en Kspagne pour y être présenté au monarque dont il avait reconnu la suzeraineté, et comment, eudn, après avoir religieusement accompli i\eu\ promesses qu'il avait faites à Pizarre pour obtenir la vie et la liberté, savoir celle de se taire baptiser, et celle de remplir d'or une chambre de vingt-deux pieds de long et seize de

(*) Voyez l'Hisloire du Pérou,

L'UNIVERS

large, à la hauteur que peut atteindre un nomme, il fut attaché a un pote.u et étran,;;ié(*). A cette époque les chefs espaiiuols faisaient la guerre en héros, et exploitaient la victoire en brigands. Fernand de Lu(|ue fut promu à la dignité d'évéque, François Pizarre élevé à celle de capitaine général du Pérou, et Diego de Almagro fut nommé adélantaûe, bu gouverneur général d'un territoire qui devait avoir deux cents lieues d'étendue, depuis la frontière du Pérou , en redescendant vers le sud. Il partit donc pour conquérir ses nouveaux États, et mit à cette expédition un empressement d'autant plus grand,

3u'il avait entendu parler du Chili par es naturels qui vantaient la fertilité et les richesses de cette contrée. Almagro, après avoir pris les mesures que conunandait sa position, fit don à ses soldats de cent quatre-vingts chargées d'argent et de vingt charges d'or, à valoir sur leur part du butin qu'ils allaient conquérir. Manco, successeur d'AtahuaIna, lui fournit une armée de quinze mille Indiens, et fit même partir son frère Paullo Topa, et un grand prêtre nonuné Viléhoma, pour lui préparer les voies. L'adélantade se fit en outre précétJer par son lieutenant Saavédra, à qui il enjoignit de s'arrêter à cent cinquante lieues de Cuzco et d'y fonder une colonie. Cet ordre fut exécuté ponctuellement, et Saavédra jeta les fondements de la ville de Paria.

Ceci se passait en 1.S35. Almagro se mit en route lui-même , accompagné de cinq cent soixante-dix Kspagnois, indépendamment des Indiens que l'Inca lui avait donnés. Arrivé à lupisa , ville de la province péruvienne de Chicas, il y trouva le grand prêtre Viléhoma, ainsi que Paullo Topa, qui lui remit quatre-vingt-dix mille pesos d'or fin, que les nations tributaires du Chili envoyaient à rinca (**). Ainsi, dans toutes les occasions, les Indiens se montraient aussi généreux que les Espagnols étaient

(*) "Voyez Herrera, der. 5, liv. m. — Ciirrilasso de la Viga, liv. i. — Xérès, liv. i , eic.

(**} Le véso vaut 25 francs.

insatiables. A quelques jours de Ih, et avant son départ de Tupisa, Almagro fut abandoimé par le grand prêtre Viléhoma et par un interprète indien, qui emmenèrent avec eux plusieurs de leurs compatriotes. L'interprète fut repris et écartelé. A lujuy, ville du Tucuman, Almagro s'arrêta deux mois, eut quelques démêlés avec les naturels du pays, et se décida enfin à s'acheminer vers les montagnes neigeuses, oij il arriva vers la fin de l'année. Les fatigues de cette route dans le désert et l'inten)périe de la saison lui firent perdre une partie de ses gens, avant d'avoir atteint la vallée des Turquoises, la riche province de Copayapo ou Copiapo. Alors seulement le Chili fut véritablement découvert par les Espagnols.

Diego de Almagro, lieutenant d'un prince à qui le successeur de saint Pierre, le vicairede Jésus-Christ, avait octroyé tous les pays découverts ou à découvrir dans le nouveau monde, prit possession de cette terre nouvelle en récitant la formule d'usage, que le pape avait fait rédiger par une commission spéciale de théologiens et de jurisconsultes (*). Couvert de ses armes et revêtu des insignes de sa dignité, entouré de ses lieutenants et des principaux caciques qui étaient venus lui rendre honunage, il tira son épée, ramassa quelques poignées de terre, et s'écria d'une voix forte, en s'adressant aux Indiens: «« iMoi, Diego de Alma- «gro, serviteur du très-haut et très- « puissant empereur Charles-Quint , roi «de Castille et de Léon, son adélan- « tade et ambassadeur, je vous notifie « et vous déclare, avec toute l'étendue «des pouvoirs que j'ai reçus, que le «Seigneur notre Dieu, qui est un et «éternel, a créé le ciel et la terre, « ainsi qu'un homme et une femme, de « qui sont descendus vous et nous, et « tous les houunes qui ont existé ou

(*) Le pnpe à qui les rois d'Espagne doivent ct'Ue rtianp- roiiccssion osl Alexandre "VI. 1-e pn'tiiier Kspagiiol (pii ait fait usage de la loniMili' Je prise de possession est Alonzo d'Ujeda (i5oy}.

« qui existeront dans le monde. » Ici Tadeliintade explique aux Indiens que les p;énérations successives, pendant plus de cinq nulle ans, ont été dispersées dans les difïérentes parties du monde, et se sont divisées en plusieurs royaumes et provinces, attendu qu'un seul pays ne pouvait ni les contenir ni leur f'ourru'r la subsistance nécessaire, et que Dieu a remis le soin de tous ses peuples à un homme nonmié l^ierre, qu'il a constitué seigneur et chef du genre humain, afin que tous les hommes, en quelque l'eu qu'ils soient nés, ou dans quelque religion qu'ils aient été instruits, lui obéissent. Cet honune et ses successeurs ont été nommés pnpfs, ce qui veut dire admirable, grand, père et tuteur. L'un de ces pontifes, comme maître du monde, a fait la concession de la terre ferme et des îles de l'Océan aux rois de Castiile et à leurs successeurs. Kn conséquence, l'adelantade leur enjoint de se reconnaître sujets et vassaux de son propre souverain , et de consentir à ce que les niissiormaires leur prêchent la foi.

à Alors, ajoute-t-il, Sa iMaJesté, et moi «en son nom, nous vous recevrons «avec amour et bonté, et nous vous « laisserons vous, vos femmes et vos & enfants, exemj ts de servitude, jouir

* de la propriété de tous vos biens, de « la même manière que les habitants «des îles; Sa Majesté vous accordera « en outre plusieurs privilèges, exemp- « tiOns et récompenses. Mais si vous « refusez ou si vous différez malicieu- « sèment d'obéir à mon injonction, « alors , avec le secours de Dieu , j'en-

* trerai par force dans votre pays, je « vous ferai la guerre la plus cruelle, «je vous soumettrai au joug de l'obéis- « sance envers l'I^glise et le roi; je « vous enlèverai vos femmes et vos en- « fants pour les faire esclaves et en

* disposer selon le bon plaisir de Sa « Majesté; je saisirai tous vos biens, et «je vous ferai tout le mal qui dépen- « dra de moi, conune à des sujets re- « belles qui refusent de se soumettre à « leur légitime souverain, .le proteste « d'avance que tout le sang qui sera « répandu , et tous les malheurs qui se-

« ront la suite de votre désobéissance, * ne pourront être imputés qu'à vous « seuls et non à Sa Majesté, ni à moi, « ni à ceux qui servent sous mes or- « dres; c'est pourcjuoi, vous avant fait «cette déclaration et réquisition, je " prie le notaire ici présent de m'en « donner un certilicat dans la forme « requise (*). »

Les habitants de la vallée de CopîapO étaient alors divisés en deux factions.

Leur cacique légitime avait été chassé par un usurpateur, son parent, qui n'avait pu réussir à faire oublier par sa justice et sa bravoure la tache originelle de son atitorité. Le vaincu errait dans les bois et les montagnes, cherchant à recruter des partisans , et à rassembler surtout auprès de lui les mécontents du parti contraire, lors(ju'il entendit parler de l'arrivée des V^spagnols. Ne j)renant conseil que de sou déses|)oir, il courut immédiatement se livrer aux mains de ces étrangers, dont il invoqua la générosité et la protection. Almagro fut assez bon politique pour comprendre tout ce qu'il pouvait y avoir d'avantageux pour lui a mettre sur le trdne un prince qui luidevraitson autorité, et lui serait entièrement dévoué. Il accueillit donc le fugitif avec une honte paternelle, et, peu de joi rs après, il le reinstalla a la tète de son peuple, et fit périr l'usurpateur sur un bûcher. Les Indiens approuvèrent généralement cette action, et proclamèrent que le juste et puissant Almagro était un envoyé du dieu Vizacocha.

Cette bomie harmonie ne fut pas de longue durée. Trois h^spagnols qui marchaient isolés furent tués à Guasco, et cet événement fournit à l'adelantade le prétexte de la plus odieuse exécution.

Il lit saisir l'ulmene et son frère, ainsi que vingt-sept Indiens pris parmi les guerriers, et les (it brûler vifs. Les Espagnols eux-mêmes qui obéissaient à l'adelantade furent indignés de cette atrocité; quant aux Indiens, ils

(*) Herrera, dec. r, lîv. vti. — Diifejr de PYomif ) , Risimié dos rovoliitioiis de rAinniq^e uiéiidiouale. Pai'is, 1826, 2 \ûÏ, iu-i8.

L'UNIVERS

jurèrent dès ce moment une haine implacable à ces barbares étrangers. Almagro, poursuivant sa route, arriva à Concomicagua, résidence du cacique, et principale bourgade du pays des Copia-

f)inis.RodrigueOrgonezetJeandeRada e rejoignirent en ce lieu avec quelques renforts qui portèrent son armée à cinq cent soixante-dix Espagnols, indépendamment de quinze mille Péruviens qu'il avait amenés avec lui(*). L'adé- Jantade, survi de toutes ses forces, pénétra dans le pays des Promauques, où il essuya un échec sur les bords du Rio-Claro. Ses soldats, consternés de ce revers, et peu satisfaits de l'aspect du pays où Tarmée campait alors, le pressaient de retourner dans les vallées de Copiapo, et l'adélantade flottait indécis entre le désir de venger son affront et la crainte d'éprouver de nouveaux désastres en s'obstinant à la poursuite d'une chimère, lorsqu'il reçut l'avis qu'une révolte sérieuse venait d'éclater dans le Pérou. Le même messager qui lui apporta cette nouvelle lui ren)it sa patente de nomination au grade de gouverneur du Chili. Dès ce moment toutes ses incertitudes furent fixées. Sa réconciliation avec Pizarre n'avait jamais été sincère, et le moment de se venger de ce rival odieux lui parut arrivé. Il lève le camp et annonce à ses troupes qu'il va les ramener sous les murs de Cuzco, où les frères de Pizarre se trouvaient assiégés par des forces imposantes. Quelques mots sur ce qui s'était passé au Pérou sont indispensables à l'intelligence des événements que nous avons à raconter.

Manco-Capac régnait alors sous le bon plaisir des Espagnols. Ce prince se trouvait à Cuzco, antique résidence des Incas, et il y vivait sous la surveillance des trois frères de François Pizarre. Plus d'une fois il avait tenté de s'évader, et n'avait pu y parvenir; cependant les principaux otliciers de sa cour, fidèles et dévoués à son malheur, le consolaient dans sa captivité, et lui fournissaient même les movens de correspondre avec les partisans

(*) Zarate, liv. m, cap; i et 2.

dans tous les coins de l'empire. Une conspiration s'ourdit dans le secret, et l'échange des quipos (*), langage symbolique et mystérieux, se faisait journellement dans son palais, et presque sous les yeux des Rspagnols. François Pizarre, que sa politique tenait éloigné de l'Inca, avait fondé une nouvelle capitale dans la riche vallée de Lima; c'était là qu'il méditait d'abjurer la fidélité qu'il avait promise à son souverain, et de se faire reconnaître pour fis du soleil et successeur des Incas.

En attendant que les circonstances lui

f>er missent de réaliser ce rêve, il vouut honorer la fondation de Lima par une fête splendide qui devait se célébrer aux environs de cette capitale.

IVlanco-Capac obtint de Ferdinand Pizarre la permission d'assister à cette solennité, et ce fut le moment qu'il choisit pour mettre ses projets à exécution. A peine était-il sorti de Cuzco, que les Péruviens se levèrent armés sur tous les points de l'empire. Le cri de guerre retentit de montagne ea montagne, et trouva partout des échos.

Deux cent nulle guerriers accoururent se ranger sous l'étendard de l'Inca , et cette armée formidable vint, incontinent, mettre le siège devant Cuzco, pendant qu'ime autre division bloquait étroitement la nouvelle capitale du Pérou. iManco-Capac montra, en cette circonstance, la hardiesse d'un chef de parti , la valeur d'un brave soldat et le talent d'un capitaine expérimenté. Convaincu par une funeste expérience de l'infériorité des armes péruviennes, il fit distribuer à une division d'élite les casques, les épées, les lances, les boucliers ainsi que les chevaux pris aux Espagnols, et luimême, armé d'une lance, il s'exerça à combattre à cheval. Cependant lès frères de Pizarre , enfermés dans Cuzco avec une poignée d'Kspagnols, soutinrent vigoureusement pendant neuf mois un siège que les ennemis poussaient avec une rare intrépidité. Tel était l'état des choses lors-

(*) Voyez ce que nous avons dit des quipos à la page 16, col. 2.

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que Diego de Almngro quitta le Cliili. Ce capitaine prit une nouvelle route pour reritrerdans le Pérou, celle qui lui lut désignée comme la plus courte, mais la plus périlleuse. Ce ne fut qu'après des efforts inouïs (jue son armée put atteindre le sommet des Andes; et là, les plus cruels désastres lui étaient réservés. Le sol était couvert d'une épaisse couche de neige, et les routes impraticables. Les ouragans, si terribles dans ces montagnes, se succrdaient avec une opinifitrelé désespérante, et nul secours n'était à espérer dans ces affreuses solitudes, nul autre que celui de la Providence, qui, cette fois, se montra inflexible : Almagro perdit ses chevaux, son bagage, deux cents Espagnols et dix mille Indiens, indépendamment de ceux qui eurent les pieds ou les mains gelés.

Cinq mois après, une division espagnole, qui franchit ce même passage, retrouva les malheureux qui avaient ainsi succombé à l'excès du froid. Plusieurs, appuyés contre des rochers, tenaient encore la bride de leurs chevaux. La chair de ces animaux, ditZarate (liv.

III, ch. 1 et 2), était encore assez fraîche pour que les voyageurs pussent en manjier une bonne quantité (*).

Arrivé devant Cuzco avec les débris de son armée, Almagro y fut rejoint par plusieurs transfuges du parti des Pizarre. Ayant ainsi repris de nouvelles forces, il livra bataille aux Péruviens, les vainquit, et mit à son tour

(*j Aujourd'hui les péons ou pâtres d'origine espagnole, (jui servent ordinairen'.ent de f;ni<ies pour le passage des Andes, ont su vaiticre à peu près tons les dangers de ce voyage. Leur audace et leur sang-froid eu ces graves circonstances sont vraiment inconcevahles. Rien de pins ciu'ieux que de les voir descendre la Cordillère à la ramasse, c'est-à-diie, eu se laissant glisstr sur la neige depuis la ciuje d'une montagne jiiscpi'à son pieil, sans aulre précaution que celle de s'asseoir sur une peau de hœnf dont ils lieunenl forten)ent l'extrémité inférieuie. Pour se guider, ils font usage de leurs longs hàlons, et quelquefois d'un grand couteau qu'ils enfoncent dans la neige duicie quand ils veulent s'arrèler (voy.^/. 7.)

le siège devant la ville ot'^i s'enferntaient les trois frères, qu'il força bientôt à se rendre à discrétion. Vaincu à son tour, après une alternative de bons et de mauvais succès, dont le détail appartient à une autre histoire, il tomba au j)ouvoir de François Pizarre, qui le condamna à mort. Le prisonnier fit valoir en vain, auprès de son juge, l'ancienne ainitié qui les avait unis, les services qu'il avait rendus à la cause commune, et vainement il le conjura, en versant d'abondantes larmes, d'avoir pitié de ses cheveux blancs (il avait alors 75 ans). Ainsi ce vieux soldat qui , dans le cours de sa longue carrière , avait toujours montré une bravoure à toute épreuve, eut peur de la mort, et s'abaissa à mendier un pardon qui lui fut refusé. Il fut étranglé dans sa prison , et décapité ensuite sur la place publique. Nous avons fait l'éloge de la bravoure d'Almagro; la vérité exige que nous ajoutions que c'était là, à peu près, la seule qualité de cet aventurier féroce, ambitieux et cupide. Il périt au mois d'avril 1538, laissant un fils qu'il avait eue d'une Indienne. Il légua sa succession à ce jeune homme et à l'empereur (*).

Expédition de Valdivi a; fondation DE plusieurs villes (de 1541 à 1554). Après la mort d'Almagro, Pizarre songea à achever, pour son propre compte, la conquête du Chili; et, a cet eff«t, il jeta les yeux sur un officier, nommé Pierre de Valdivia, natif de Villeneuve-la-Séréna, en Estramadure, qui avait servi avec honneur en Italie, et qui vivait alors à Charcas, où il avait un j)etitcomman' dément. Pizarre lui adjoignit Sanchez de Hoz , en qualité de lieutenant, et lui confia un corps de cent cinquante Espagnols. On est surpris, en passant en revue l'histoire de la conquête des deux Amériques, de voir avec quelles misérables forces les Européens se hasardaient aux expéditions les plus pé-

(*) Zarate , loc. cit. — Herrera , dec. v et vr. — Ovalle, liv. iv, — Gomara, liv. t. — Molina, liv. i, etc. — Wardeu, l'Art de vérifier les dates , m* partie , t. XI»

L'UNIVERS

rilîenses dans des contrées inconnues, hérissées de njontngnes , couvertes de fleuves et de m.ir.-iis, et défendues par des peupl.'ides belliqueuses. Ils recrutaient, il est vrai, des auxiliaires, mais c'était parmi cette race ennemie des indigènes, toujours disposée à les abandonner ou à les trahir. Valdivia emmena avec lui un corps de plusieurs milliers de Péruviens, indépendamment des femmes et des -prêtres qui le suivirent pour former une colonie. Cette troupe conduisait aussi avec elle plusieurs animaux domestiques d'Europe. Telle est l'origine de ces grands troupeaux dechevaux , de bœufs etde moutons qui forment aujourd'hui la principale richesse de cette partie de l'Amérique du Sud. Les Espagnols ai-, niaient assez à les échanger contre des animaux propres au Chili, surtout contre ceux à précieuse fourrure, tels qiie les mouffettes et les chinchUlas (*).

Valdivia, résolu à pénétrer aussi avant que possible dans Tintérieur du Chili, arriva sur les bords du Rio-Mapocho, dans Une province qui lui parut fertile et populeuse, et la il jeta les fondements d'une ville qu'il plaça sous l'invocation de saint Jacques, ajoutant à ce nom celui de Mueva Estramadura, qui lui rappelait sa patrie. Ce dernier est tombé en désuétude, et le nom de Santiago a seul prévalu. Cette ville est aujourd'hui la capitale du Cbili ; mais on ne s'explique pas pourquoi , ayant la faculté de choisir l'emplacement qui convenait le mieux, il a préféré les bords du Mapocho, qui n'est qu'un simple affluent du IMaypo, à ceux de ce dernier fleuve, que peu de travaux auraient suffi pour rendre navigable depuis son embouchure jusqu'à la ville. Les premiers fondements de Santiago furent posés le 25 février 1541. Les Indiens, cependant, ne cessaient de harceler les travailleurs; cliacjue jour les combats recommençaient, et n'amenaient aucune solution

(*) Nous avons parlé plus haut du cliinchilla el de la n»oiilïen<' ou oliinche à Tarticle Zoologie, pag. 6. Vo^ez-eu la représcutalioa à lu pi. 8.

à ce débat entre le droit delà propriété et celui de la conquête. Valdivia, voulant enfin pousser la guerre avec plus d'ardeur, feignit quelque temps de renoncer au projet d'établir une colonie sur cette terre étrangère; puis, à la faveur de la sécurité que cette conduite avait inspirée aux indigènps, il fit arrêter leurs principaux chefs, et les enferma dans la forteresse sous la garde de son lieutenant Alonzo dé Monroy. Lui-même, à la tête d'une soixantaine de cavaliers, fit une incursion dans l'intérieur de la province pour observer les n)ouvemetits de l'ermenu'; mais celui-ci, trompant sa vigilance, réunit toutes ses forces, et vint, pendant son absence, assaillir la nouvelle colonie, dont il incendia les maisons , dévasta les cliamps et arracha les semailles. Les colons se retirèrent dans le fort, déterminés à s'y défendre jusqu'à la dernière extrénu'te. Peridarit que les Espagnols se battaient sur les couronnements du fort, les chefs in-, diens que Valdivia avait fait enlever complotèrent de s'évader; mais une feuune, dont l'bistoire a conservé le nom, dona [nez Suarez, voularjt prévenir un événement qui pouvait avoir la plus fâcheuse influence sur le sort de la colonie, tua ces prisoiuiiers à coups de hache. La principale force des assiégés consistait dans leur cavalerie^ et celle-ci leur était devenue inutile depuis que les Indiens avaient pris la précaution de se retrancher derrière des palissades. Monroy, dans une pareille extrémité, ne vit d'autre res^ source que celle d'abandonner le fort et d'attirer l'ennemi en rase campagne.

Cet expédient lui réussit, et, bientôt après, Valdivia ayant rejoint la colonie , les Espagnols reprirent l'avantage, et se mirent en devoir de rele\ir leurs fortifications, et d'achever les constructions commencées. Valdivia se fit nommer ensuite ( L5J2) gouverneur de la ville, et, en cette qualité, il fit mettre à mort plusieurs de ses gens qui avaient ourdi un complot dont le but était de ramener les colons au Pérou. Vers cette même époque, ayant découvert une mine d"or dans la vallée

CHILI

if

de Qiiillota, il In fit exploiter sous In

f)rot('ction d'un fort (;uil élevn (J.-ms es environs. I /.innée suivante ( l'i-ia), htn'tdeses officiers, sons la (lir<r.lion de ]\lonroy, et ncconipngnes d'une trentaine de e.'ivijliers, se mirent en route pour le Pérou, dans l'intention d'ouvrir une voie de conuiiunleation entre les deux pays. Les Copia()irn's attaquèrent cette troupe, et tuèrent tout, à l'exception de Monroy et de Fédro IMiranda. Ces deux capitaines obtinrent leur grâce par l'intercession d'une Indienne, fènuiie de l'ulmènede Copiapo, à qui ils avaient promis, pour prix de cette faveur, qu'ils apprendraient à son fils Part de monter à cheval. Cette malheureuse mère ne tarda pas à se repentir cruellement de sa générosité; les deux espagnols poignardèrent leur jeune élève, et se sauvèrent dans le Pérou. Vasca de Castro, gouverneur de Cuzco, informé par ces déserteurs de la détresse des colons de Santiago, leur envoya un détachement de cavalerie sous le couunandement de Monroy.

De 1543 à 1550, on ne trouve dans les historiens espagnols que les détails

f)eu importants de la guerre des Quilotanes et des Copiapinis avec les nouveaux colons : ils brûlent une frégate que ceux-ci faisaient construire à Temboucluire du Kio-Quile, incendient leurs moissons, tendent des embûches aux hommes (pi'ils assassinent, et aux femmes qu'ils enlèvent, se retirent dans les déserts quand ils sont battus, et reparaissent bientôt avec de nouvelles forces. Valdivia, de son côté, poursuit ses projets avec une admlrarable constance; il fonde à l'emboucliure du Coquimbo, par le 29" degré 55' de latitude, une ville à laquelle il donne le nom de celle où il avait reçu le jour, la Séréna,qu'on a depuis appelée indistinctement de ce nom ou de celui de Coquiml)o. Il soumet les Promauques, qui habitaient au sud de Santiago, et trouve en eux des alliés qui lui seront toujours fidèles. Aujourd'hui la nation des Promauques est presque entièrement éteinte, et ses rares débris sont encore pour les Araucans l'objet

d'une plus grande haine que les Espagnols eux-mêmes, (^eux-ci sont désignes, ainsi (jue nous l'avons déjà dit, par le nom de hii'nicn ^ assassins , tandis que les Promau(jues le sont par celui de vulwe-kuinca ^ misérables assassins. Kn 1547, les Araucansdétruisent la ville de Coqin'mbo, que les espagnols, persévérants autant que braves, s'empressent de relever. En cette même année, Valdivia fait un voyage au Pérou pour y chercher les secours qu'il attendait vainement. Il eut, dans cette occasion, àsediscul|)erauprèsdu président la Gasca des inculpations portées contre lui par quelques colons auxquels il avait demandé l'or qu'il avait porté au Pérou. Pendant son absence, son lieutenant, Francisco de Villagra, avait eu non-seulement à soutem'r contre les Indiens une lutte de tous les moments, mais encore il lui avait fallu étouffer les germes d'une guerre civile. Pedro Sancbez de Hoz, nommé par une commission royale gouverneur des pays découverts ou <à découvrir au sud du Pérou , s'était d'abord opposé à ce que Valdivia reçût le même titre. Obligé de céder à la force, il dissimula jusqu'à ce qu'une occasion favorable se présentât pour faire valoir ses droits. Cette occasion, il avait cru la trouver dans l'absence de son rival , et avait en conséquence ourdi un côrnpk t dont l'objet était d'arriver au pouvoir qui lui avait été itqustement refusé, et de faire périr le lieutenant Erançois de Villagra. Mais celui-ci, informé à temps de ce qui se tramait, lit arrêter de Hoz et son complice Roméro, et leur fit trancher la tête.

A son retour, Valdivia, dont les forces s'étaient considérablement accrues par les renforts qui lui avaient été accordés, s'occupa sans relâche à pacifier le pays, et maître désormais de tout le territoire qui avait appartenu aux Incas de[)uis les frontières du Pérou , il fonda des commanderies qu'il répartit entre ses officiers et ses soldats , s'arrogeant également le droit de leur donner les naturels établis sur leurs propriétés respectives. Jugeant,

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enfin , que le moment était venu d'étendre ses conquêtes vers les contrées méridionales, où il se flattait de trouver cette profusion de richesses métalliques qu'il avait jusque - là vainement cherchée dans le nord , i! se dirigea vers la province d'Arauco. Les Pencones, coalisés avec les Indiens des vallées de Tucapel et de Comareas, défendirent bravement leur territoire contre l'envahissement des Espagnols; mais leur courage désordonné dut céder au courage uni à la tactique.

Vaincus, ils se retirèrent chez les Molouches, au delà du fleuve Bio-Bio, les exhortant à se joindre à eux pour chasser ces avides étrangers qui menaçaient de se fixer à jamais sur une terre qui ne leur appartenait pas. Et, en effet, Valdivia, parvenu dans la vallée du fleuve andalien, près de la baie de Penco , par 36* 43' de latitude , y bâtit une nouvelle ville qu'il appela Conception (1550). Les Araucans ou Molouches, ces fils aînés de la famille chilienne , se présentèrent alors pour défendre l'intégrité du territoire sur lequel la Providence les avait fait naître. Ils étaient au nombre de quatre mille, et obéissaient à un cacique ou toqid, nommé Aillavilu. L'air déterminé de ces guerriers , leur physionomie sombre et féroce , leurs cris , leurs armes nouvelles pour les Espagnols, leur nombre enfin, tout contribuait à donner aux soldats de Valdivia une juste défiance sur l'issue de leur entreprise. Opendant, après une mêlée sanglante et longtemps douteuse, dans laquelle Aillavilu fut tué d'un coup de feu , les Espagnols demeurèrent maîtres du champ de bataille. Mais les Molouches revinrent bientôt à la charge sous la conduite d'un nouveau toqui , Lincoyan^ à qui sa stature colossale et sa forfanterie avaient acquis une réputation de bravoure: mais dans le fond, c'était un homme timide et irrésolu, plus fait pour obéir que pour commander. Il amenait avec lui des renforts si considérables, que les Espagnols effrayés se retirèrent précipitamment derrière leurs fortifications.

Lincoyan n'eut pas le courage de les y

attaquer ; il ramena ses troupes dans l'intérieur du pays où elles se dispersèrent. Les Kspagnols s'attendaient si peu à une délivrance aussi prom[)te, que, dans le transport de leur joie, ils en attribuèrent l'honneur à saint Jacques. Dans ce temps-là on était dévot et batailleur, et le peuple espagnol plus que les autres; il ne manqua pas de gens, dans cette armée, qui affirmèrent avoir vu saint Jacques monté sur un cheval blanc, chargeant les ennemis et les mettant en fuite. Cependant les Indiens ne s'étaient pas éloignés à la manière de gens qui fuient, mais en bon ordre et lentement , comme des guerriers qui , ne voyant plus l'ennemi devant eux , rentrent dans leurs foyers, où les travaux de l'agriculture et les besoins de la subsistance réclament leur présence. Valdivia put enfin sortir de ses retranchements et continuer les opérations de la campagne qu'il avait projetée, grâce aux renforts que lui envoya le vice -roi du Pérou.

Jéronimo de Aldérète, François de Villagran et IMartin de Avendano lui amenèrent successivement environ cinq cents hommes de cavalerie. Cette arme faisait alors la principale force des conquérants; les indigènes qui, depuis , sont devenus de si habiles écuyers , manquaient encore de chevaux , et n'étaient pas aguerris contre cette manière de combattre, dont la rapidité et le fracas leur inspiraient tant d'effroi.

Les Molouches et la nation des Cunches battus en diverses rencontres, Valdivia put croire que l'Araucanie entière allait se soumettre à ses armes. Ayant franchi les LIanos qui s'étendent au sud de la provirjce d'Arauco, il s'arrêta au confluent des rivières Caiiten et Damas, par le 38" deuré 42' de latitude , et y bâtit , à trois lieues de distance de la mer, une ville qu'il dédia à l'empereur; nous saurons bientôt que les destinées de la Villa-Impériale répondirent mal au puissant patronage de Charles -Quint. Valdivia espérait sans doute, en multipliant le nombre de« villes espagnoles , affermir la possession des provinces qu'il avait

envahies, car nous allons le voir en fonder trois encore ; mais révénemciit a prouvé, depuis, qu'en disséminant ainsi les forces dont il pouvait disposer, au lieu de les réunir en faisceau , il connnetlait une faute f^rave dont les conséquencesdevaient luiêtrefunestes.

A soixante-cinq lieues au sud de la Conception , sur une péninsule formée par Tembouchure d'une grande rivière de la vallée de Guadallanquen , Valdivia jeta les fondements d'une ville à lanuelle il donna son nom ; il en (it de même pour la rivière qui baignait celte nouvelle colonie. La rade de Valdivia est une des plus siires et des plus étendues de tout le littoral. A peine les premières constructions étaientelles adievées, que le gouverneur envoya Jérôme de Aldérete reconnaître l'intérieur du pays, en remontant le I\!0-Valdivia. Arrivé au f)ied des montagnes neigeuses, Aldérete découvrit une vallée où les courants d'eau charriaient des pa celles d'or, et ayant fait explorer les environs, il y trouva plusieurs mines du même métal , circonstances qui le déterminèrent à s'arrêter en ce lieu pour y fonder une colonie qu'il nomma la Ville-Riche, Villarica.

Il était alors par le 39'* degré U' de latitude, à quatre lieues des Andes et à dix-huit d'Impériale, sur le bord du grand lac de Tauquen (*). Enfin une nouvelle cité, celle de la Frontera , aussi appelée par quelques historiens Villeneuve des Infants ( yHiamiéva de /os [n fan tes ) , fut construite par les soins de Valdivia , à seize lieues de Santiago, dans la vallée d'Angol , abondante en mines d'or (1552). Ainsi , dans l'espace de dix ans, nous venons de voir le même capitaine élever successivement sept villes, savoir : Santiago de la Nuéva Estramadura, destinée à être la capitale des possessions espagnoles; la Séréna ou Coquimbo, qui devait assurer une libre communication entre le Chili et le Pérou ; la Conception ou Penco , Impériale , Valdi-

(*) Cette ville , et nous l'avons déjà dit , n'existe plus, bien que les cartographes en fassent toujours meuliou.

via, Villarica, et Angol ou la Frontera; ces cinq dernières ayant pour objet, non-seulement d'assurer la tranquillité du pays, mais encore de protéger les Indiens que Valdivia enq)loyait à l'exploitation des mines dans le voisinage desquelles elles étaient placées. Chacune de ces villes se composait de quadras , ou îles carrées, alignées au cordtau, et régulièrement disposées sur une surface plane autant que la localité le permettait. Les maisons étaient en bois , en briques ou en torchis (*) , recouvertes en paille , et , plusieurs années après , en tuiles; de vastes jardins, clos de murs, étaient attenants à la plupart des habitations. Le père Feuillée dit qu'on voyait à Coquimbo, vers le dix-huitième siècle, des rues longues d'un quart de lieue , qui comptaient à peine cinq ou six maisons(**).

Chacune de ces villes , grossièrenjent fortifiée et palissndée, était placée sous la protection d'un fort armé d'un petit nombre de pièces d'artillerie; c'était là que les mineurs et leurs familles se retiraient quand les Araucans se présentaient dans le voisinage.

Ces malheureux colons vivaient dans des transes continuelles, toujours exposés à être emmenés en esclavage , à être égorgés même , ou , au moins , à voir détruire en quelques minutes le fruit de leurs veilles et de leurs sueurs. Tant que vécut Valdivia , leur condition fut pourtant moins affreuse qu'elle ne le devint après , car ce général déploj^ait une rare activité à se transporter sur tous les points menacés; il franchissait sans hésiter, et retraversait de nouveau les grandes solitudes de Coquimbo, les montagnes neigeuses de Villarica , les fleuves, les marais et les bois , renversant tous les obstacles, et méprisant tous les dangers lorsqu'il s'agissait de secourir une de ses colonies en danger. Sa prévoyance s'étendit même à faire élever plusieurs forts à Tucapel , à Arauco , sur les bords

(*) Sorte de mortier de terre grasse et de paille.

(**) Feuillée, Fré7.ier,Ulloa,Molina, etc., déjà cités.

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du Quillota, du Bio-Bio, et du Valdivia.

INon content, cependant, de la possession d'une si vaste contrée, Tadelnntade voulut y joindre deux provinces situées au delà des Andes, dont il av.iit entendu vanter la fertilité et les richesses, le Cujo et le Tucunian. Ces provinces, qui appartiennent aujourd'hui à ly confédération du Rio de la Plata, ont fait lonjitenips partie du Chili sous le nom de Chili oriental ou Tran.smonfnin ; elles lurent conquises à Val(ii\iy par un de ses lieutenants, François de Aguirre. \'ers la même époque, il envoya Jérôme de Aldérète en Rspngne pour y porter l'argent qui revenait à la couroufiesur les produits des mines et sur les tributs payés par les Chiliens. Il y joignit une partie de l'or qui lui appartenait, et il y en avait pour des sommes considérables. Ses oflîciers et ses soldats furent tous richement dotés par ce gouverneur qui partagea entre eux les provinces conquises , leur conférant le droit de propriété sur les naturels euxmêmes. Quelques-uns reçurent ainsi des cadeaux de douze , quinze ou vingt mille Indiens, suzeraineté illusoire autant que dangereuse. Valdivia s'était réservé une redevance de cent mille pesos (2,500,000 francs) par an. Aldérète, qui naviguait vers la métropole, devait faire à la cour une pompeuse description des richesses du Chili, et demander pour Valdivia le titre de marquis d'Arauco. Ce chef ambitieux voulant enfin reconnaître toute l'étendue des terres dont la conquête lui avait été confiée, fit équiper deux navires dont il donna le conunandement à François Ulloa, avec ordre de pousser jusqu'au détroit de Magellan, et de chercher la route la plus convenable pour communiquer directement avec PKurope Ce fut vers la même époque que Valdivia créa les trois officiers généraux qui, sous la domination espagnole, ont commandé aux armées royales, savoir : le mestre de camp, le sergent-major et le commissaire.

» La métropole apprit avec enthou-

siasme le succès de l'expédition de Valdivia, et, dans l'effusion de sa joie, le roi voulut que la capitale du Chili, Santiago, portât le titre de ville très-noble et très-loyale. Des religieux appartenant aux ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, des moines de |a IVIerci et autres réguliers, accoururent dans l'espoir d'opérer de nombreuses conversions parmi les indigènes du Chiii. Valdivia les installa à Santiago, à la Conception, à la Villa-Impériale et dans celle qui portait son nom; mais les Araucans montrèrent une grande répugnance à abjurer la religion de leurs j)ères; bien plus, ils conçurent pour ces religieux une haine si profonde qu'ils n'en voulaient pas même pour esclaves, et qu'ils faisaient périr tous ceux qui leur tombaient entre les mains. On vit aussi se former à Santiago et à la Conception des couvents de femmes appartenant à divers ordres.

Cette institution, dans un [)ays où chaque habitant était un ennemi, eut des résultats funestes ; elle servit plus d'une fois de prétexte à la guerre; les saints asiles furent profanés, et ces malheureuses femmes, qui s'étaient vouées à Dieu et à la virginité, furent emmenée^ dans l'intérieur du pays, ^t condamnées à servir de concubines à leurs ravisseurs.

Une nouvelle ville ne tarda pas à s'élever auprès de celles qui devaient leur fondation à Valdivia; ce fut Val:

paraiso, qui est en quelque sorte \p port de Santiago. Les premières cons-tructions y furent connnencées par lés soins des négociants de la Conception, qui avaient besoin de magasins et d'eritrepôts pour les marchandises qu'ils expédiaient au Pérou. Cette ville acquit rapidement une grande importance; mais rien n'y justifie d'ailleurs le nori) de Vallée du Paradis {yal-Paraiso) que* lui imposèrent ses fondateurs. Les montagnes y sont nues et rougeàtres, et la végétation des [)arties basses est triste, chétive et nibougrie.

La fortune de Valdivia était arrivée à son apogée. lJncriu»e,queni la raison d'Rtat, ni la nécessité, ni la vengeance, que rien enfin ne justifie, vint mettre

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