‹ Chili, Paraguay, Uruguay, Buenos-AyresChapitre 48 sur 63 · COUP D OEIL GENERAL SUR LES TERRES ARCTIQUES PROPREMENT DITES · texte numérisé non relu

COUP D OEIL GENERAL SUR LES TERRES ARCTIQUES PROPREMENT DITES

Malte-Brun, ou plutôt son continuateur, divise les terres arctiques en trois groupes principaux, à savoir . 1° le Devon septentrional; 2^ la Géorgie du Nord; et 3° les îles situées au sud du détroit de Barrow. Cette division, quelque arbitraire qu'elle soit, peut néanmoins être adoptée pour faciliter l'intelligence des détails géographiques.

Le Devon septentrional est un assemblage imparfaitement connu d'îles couvertes de glaces , et aperçues en 1819 par le capitaine Edouard Parry, dans la baie de Baffin et le détroit de Lancastre.

La Géorgie septentrionale est un archipel de la mer polaire qui se compose des îles. Sabine, Byam-Martin, Bathurst , Cornwallis , Grifiith et Melville; il faut y comprendre aussi la Terre-de-Banks, découverte comme toutes les autres par le même navigateur anglais. Ces îles sont situées à peu de distance les unes des autres dans la partie nord et au fond du détroit de Barrow, Quant à la Terre-de- Banks, elle s'étend au sud-ouest de nie Melville, mais on n'en connaît

encore qu'une petite partie , et l'on ignore même si elle est une île ou une pointe de l'Amérique.

La mer d'Hudson , la baie de Baffin, les détroits de Lancastre, de Barrow , du Prince-Régent et de l'Hécla baignent les îles du troisième groupe, que W. Balbi a proposé de comprendre sous le nom A' archipel de Bafjin- Parry. Les principales sont : Cockburn , Winter , Mansfield , qui a vingt-cinq lieues de lonsç du nord au sud, et six de large; Southampton, qui est encore plus considérable, et l'île de James.

Il faut ranger dans la même catégorie la Terre-de-Cumberland , dont on ne connaît que les côtes orientales: le Nouveau - Galloway , qui s'étend le long de la mer de Baffin; le Sommerset septentrional , qui se développe au sud du détroit de Barrow et à l'ouest de l'entrée du Prince-Régent; l'isthme et la péninsule de Boothia-Félix , découverts par le capitaine Ross, plus à l'ouest et dans une branche de ce même détroit du Prince-Régent ; la Terre-de-Melville au sud de l'île Cockburn , dont elle est séparée par le détroit d'e la Furie et de l'Hécla, et qui. ne paraît tenir vers le sud-ouest au continent américain que par un isthme étroit; enfin les îles Jameson, encore presque inexplorées (*).

Au sud de l'île James, le détroit d'Hudson sépare l'île de Cumberland du Labrador; à l'est, le détroit de Davis et la mer de Baffin isolent ces îles du Groenland; au sud-ouest, elles sont baignées par les eaux du golfe de Welcome et par le Mare christiansdum du Danois Munk.

Si nous nous dirigeons maintenant vers la baie de Baffin, nous y trouverons dans la partie nord les Ùighlands ou hautes terres arctiques^ ainsi désignées par le capitaine Ross dans son premier voyage à la recherche d'un passage au nord-ouest.

La superficie de tout le territoire

(*) Pour se rendre compte de cette division et se reconnaître au milieu de cet effrayant dédale , il est indispensable de con sulter la carte des régions circouipolaires qui accompagne cette notice.

Si o

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arctique jusqu'au soixante et dix-huitième degré de latitude, peut être évaluée approximativement à un million quatre cent mille milles carrés, et celle des mers qui l'arrosent à sept cent mille , saut nouvelles découvertes dans ces régions encore si mystérieuses.

L'hiver a étahli son séjour dans cette zone maudite. Un manteau de neige et de glace couvre, comme un linceul lugubre, toute la surface des terres.

« Le froid y fait éclater les rochers avec un bruit horrible , égal à celui de la grosse artillerie ; leurs débris volent à une distance étonnante. La température y est sujette aux plus capricieuses variations : la pluie vient vous surprendre au moment où vous admirez l'éclat d'un soleil pur, et cet astre vous consolera souvent au milieu des ondées par une réapparition soudaine; vous le verrez encore se lever ou se coucher, précédé ou suivi d'un cône de lumière jaunâtre. L'aurore boréale verse sur ce climat des clartés qui, tantôt douces et pures, tantôt éblouissantes et agitées, égalent celles de la pleine lune, et, dans l'un et l'autre cas , contrastent par un reflet bleuâtre avec la couleur de feu qui scintille dans les étoiles (*). » Plusieurs mois de ténèbres, pendant l'hiver, semblent plonger dans le chaos ces déserts glacés. Durant cette triste période, la lumière du soleil est remplacée par un crépuscule, dont la lueur terne et monotone n'est modifiée que par l'éclat passager des météores.

L'ours blanc, le renne, le bœuf musjué, le renard et le lièvre, parcourent, incessamment tourmentés par la aim, ces immenses plaines, dont la nousse et quelques plantes antiscor- )utiques tapissent la surface, quand les 'ayons du soleil l'ont débarrassée de ion vêtement de neige. Des myriades le gelinottes, de perdrix et de canards le plusieurs espèces, y viennent cher- ;her leur nourriture. D'énormes céta- 'és, au soufÛe bruyant, nagent dans

, (*) Malte-Brun, t. XI, p. 89 , quatrième Kiition , i836.

les détroits qui séparent les groupes d'îles, et y attirent les pêcheurs que la passion du gain pousse jusque sous ces latitudes. Le phoque rampe sur les plages désertes ou élève sa tête pesante dans les espaces liquides que la glace n'a pas recouverts.

Plusieurs tribus indigènes se partagent le territoire arctique. Les Esquimaux habitent depuis le fond de la mer de BafHn jusqu'au fleuve Mackenzie au nord de l'Amérique, et probablement jusqu'au détroit de Behring; ils s'étendent au sud jusqu'au lac de l'Esclave; au nord , ils s'arrêtent sur les bords de la mer polaire ou prolongent leurs courses dans un désert glacé. Petits, trapus et faibles, mais bien proportionnés, ces hommes polaires ont le teint d'un jaune rougeâtre et sale. Ils ont les épaules larges, les mains et les pieds d'une petitesse remarquable; ils ont le visage plus long et plus large que les Européens ; leur nez est petit et épaté ; leurs yeux noirs et enfoncés sont en partie cachés par d'immenses paupières; leur bouche est grande, leurs lèvres sont épaisses, leurs oreilles grandes et mobiles , leurs cheveux noirs, longs et rudes. Ils ont peu de barbe , et encore 'ont-ils le soin de l'arracher. Ils habitent des huttes de forme circulaire recouvertes en peaux de phoques , ou faites de neige dans certains endroits. Leurs vêtements sont également faits de peaux de veaux marins : ils consistent pour les hommes en une tunique ronde, que les femmes portent aussi , mais fendue sur le côté, en un pantalon, et en bottines communes aux deux sexes ; les chaussures des femmes montent jusqu'à la hanche , soutenues par des baleines :

elles y placent leurs enfants lorsqu'elles sont fatiguées de les porter sur les bras. Elles tressent leurs cheveux en nattes, auxquelles elles suspendent des dents et des griffes d'ours blancs. Elles ornent leur figure d'une sorte de tatouage , ainsi que le reste du corps. Pour éviter l'action de la trop grande lumière sur la glace et la neige, les Esquimaux portent une espèce de garde-vue composé d'une petite planche

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très-miiice, percée de deux fentes étroites, à travers lesquelles ils peuvent distinguer les objets.

Ils se nourrissent de chair de pho-

?|ue, de haleine, de poissons et de difërents gibiers, qu'ils fument ou font cuire à demi. Ils mangent volontiers la chair crue , et sont très-friands de suif et de savon ; ils boivent avec délices de l'huile de poisson , surtout quand elle est rance.

On ne trouve pas des Esquimaux dans tous les pays arctiques. De vastes étendues de terre sont entièrement désertes, telles par exemple, que les îles de la Géorgie septentrionale visitées par le capitaine Parry.

Le seul animal domestique qu'on trouve chez les Esquimaux est le chien, qu'ils attellent, comme en Sibérie, à un traîneau qui peut contenir une ou deux

Eersonnes. Le chien esquimau ressemle à nos chiens de berger ; quelquefois son poil est tacheté, d'autres fois noir , et plus souvent blanc. Il a les oreilles droites et courtes comme celles du renard. Il n'aboie pas : son cri est une sorte de grognement. Son ennemi naturel est le loup, animal très-féroce et très-hardi dans les régions liyperboréennes (*).

Tel est l'aspect des lieux dans lesquels nous allons transporter le lecteur à la suite des navigateurs célèbres qui les ont parcourus, au péril de leur vie. Mais ce ne sont là que les traits généraux du tableau; les détails viendront se placer naturellement dans la suite de notre récit.

VOYAGES VERS LE POLE ARCTIQUE ET A LA RECHERCHE d'uN I'ASSAGE AU NORD-OUEST.

Les Scandinaves. Le problèmed'une communication entre l'océan Atlantique et le grand Océan a-t-il réellement préoccupé les nations maritimes dès

(*) Nous avons extrait presque textuellement ces trois derniers paragraphes de Malte- Urun, parce qu'ils offrent un résumé concis et fidèle de ce que les différents voyageurs disent des peuples désignés par le nom à'Esquimaux.

le neuvième siècle, comme le pensent certains écrivains? C'est ce qui nous paraît peu probable. Ce qu'il y a de certain, c'est que le continent américain avait été visité longtemps avant^ qu'il fût ^gnalé à l'Europe par Chris ft)phe Colomb. C'est aux peuples d Nord que revient Thonneur de cett initiative, qui, si elle ne porta aucu fruit, n'en a pas moins une grand importance au point de vue historique Ces hardis aventuriers se hasardèren les premiers au milieu des monta de glace qui hérissent les côtes dei contrées polaires. Un des résultats di leurs premières excursions fut la dé couverte et la colonisation de l'Islande on verra plus loin qu'ils abordèren aussi au Groenland vers la fin d dixième siècle. Ce n'est pas sans étonn ment et sans admiration pour tant di hardiesse et de courage, qu'en lisant l'histoire des huitième , neuvième el dixième siècles, on voit toutes les me connues à cette époque couvertes d vaisseaux Scandinaves. Aucune dis tance, aucun péril, n'arrêtaient les' hommes du Nord, ces barbares échappés de la Norwége et de la Suède comme d'une ruche trop pleine. « Pendant deux cents ans , ils dévastèrent presque continuellement l'Angleterre et la soumirent plusieurs fois; ils firent de fréquentes incursions en Ecosse et ei^L Irlande, sur les côtes de Livonie, défi Courlande et de Poméranie. Ils s'étendirent bientôt comme une flamme dé-i| vorante sur la basse Saxe, la Frise^ji la Hollande, la Flandre, les bords du Rhin jusqu'à Mayence. Ils pénétrèrent dans le cœur de la France, après en avoir longtemps dévasté les côtes ; ils remontèrent de tous côtés par la So me, la Seine, la Loire, la Garonne le Rhône. Dans l'espace de trente a ils y pillèrent ou brûlèrent plusieurs' villes, Paris, Amiens, Orléans, Poi tiers, Bordeaux, Toulouse, Saintes, Angoulême, Nantes, Tours. Ils s'établirent dans l'Ile de la Camargue , à l'embouchure du Rhône, d'où ils désolèrent la Provence et le Dauphiné jusqu'à Valence. Ils ruinèrent, en un mot , la France , obligèrent ses rois à

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RÉGIOINS CIRCOMPOLAIRKS.

leur payer d'immenses tributs, livrèrent aux flammes le palais de Cliarlemagne à Aix-la-Cliapelle, et finirent par se faire céder une des plus belles provinces de ce royaume. Quelquefois animés d'un esprit plus pacifique, ils transportaient des colonies dans des pays inconnus ou inbabités, comme s'ils eussent voulu réparer sur de nouvelles terres les pertes immenses que leursfureurs causaient ailleurs au genre humain (*). » C'est de leurs voyages dans les régions glacées qu'il est resté le moins de traces. A l'exception de quelques points, parmi lesquels l'Islande est le plus important, on ne sait plus aujourd'luii quels furent dans ces contrées reculées les lieux visités par leurs hordes aventureuses. On en est réduit aux conjectures, et les hypothèses imaginées par les auteurs qui ont traité ce sujet ne nous paraissent pas assez bien fondées pour être mentionnées.

Antonio et Nicolo ZénOy 1380. Né d'une famille vénitienne célèbre par son antique noblesse, Nicolo Zéno voulut s'illustrer par des voyages et des découvertes. Il équipa un navire, et franchit le détroit de Gibraltar pour passer en Angleterre et en Hollande.

Assailli par une tempête, il fut poussé vers le nord , et jeté sur les rivages d'une grande île qu'il nomma Frislande. Zichmni, roi de cette île, accueillit favorablement l'étranger , et après une expédition dans laquelle les Vénitiens s'étaient particulièrement distingués, il lui donna le commandement de sa flotte. Nicolo appela alors auprès de lui son frère Antonio Zéno.

Bientôt il entreprit, avec trois petits vaisseaux , un voyage de découvertes dans le Nord. Après une courte traversée, il arriva en Encjroneland^ où il était destiné à trouver la mort. La description qu'il donne de ce pays (**) est assez curieuse. Il y existe, dit-il,

(*) Mallet , introduction à l'Histoire de Danemark , t. I , p. 207.

(**) Yoy. Dello scoprimcnto del 'isola Frisla/icl<i, Ramusio , navjg. et viag. , t. II,

un couvent de frères prêcheurs et une église sous l'invocation de saint Tho- /nas, balie près d'une montagne qui jette du feu connue le Vésuve et l'Etna. Les moines chauffent l'église, le monastère et leurs chambres avec l'eau d'une source bouillante qui jaillit dans le voisinage; cette eau est même assez chaude pour cuire toute espècede mets.

Elle sert à faire croître des plantes et à faire mûrir des fruits dans le jardin du couvent, et cela en dépit de la neige et de la gelée, qui n'atteignent pas les arbres et'les fleurs ainsi arrosés. Émerveillés de ces produits, les sauvages qui habitent ce pays considèrent les moines comme des dieux, et leur apportent des présents, tels que de la viande de renne et des poules (*). Les religieux emploient la chaux et les scories vomies par le volcan comme matériaux dans la construction de leurs murailles et de leurs bâtiments. Le faîte de leurs maisons est en forme de voûte, quoique dans cette contrée on ne soit guère incommodé de la pluie , la première couche de neige qui tombe restant gelée pendant les neuf mois de l'hiver. L'eau chaude du volcan se jetant dans un havre spacieux, empêche la mer de se geler; aussi ce lieu est-il le rendez-vous d'une grande quantité de poissons et d'oiseaux , qui composent la principale nourriture des moines. Ces derniers en donnent aux habitants du pays qu'ils occupent à différents travaux. Les maisons des sauvages s'élèvent au pied de la montagne; elles sont rondes, ont vingtcinq pieds de largeur, et se terminent en pointe. A leur sommet est une petite ouverture par laquelle pénètrent l'air et la lumière. Le plancher de ces huttes est si chaud, que, même dans les plus grands froids, la température y est très-douce. Pendant l'été , un grand nombre de barques venant des îles voisines, du cap au-dessus de la Norwége et de Trondron (Drontheim), apportent aux religieux les objets dont

(*) Probablement de gelinottes, oiseau très-comrmiD au Groenland.

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ils ont besoin, et pour lesquels ils donnent en échange aux étrangers des peaux d'animaux et du poisson séché au soleil. Les barques des pêcheurs ont la forme d'une navette de tisserand ; faites d'os de poissons et doublées de peaux de poissons superposées, elles sont si imperméables et si solides, que ceux qui les montent, loin de redouter les tempêtes, se laissent aller tranquillement au gré des vagues furieuses sans craindre d'être brisés sur les rochers contre lesquels ils peuvent être jetés (*). L'eau froide bonne à boire est conduite au couvent par un aqueduc souterrain , afln qu'elle ne se gèle pas. Elle tombe dans un vaste bassin de cuivre placé dans un réservoir d'eau bouillante. C'est de cette manière que les moines chauffent l'eau qui leur sert de boisson, et dont ils arrosent leur jardin.

Il paraît que, pendant le séjour de Nicolo Zéno dans le monastère d'Engroneland, il fut, malgré l'utilité de ce chauffage naturel, tellement incommodé par le froid, qu'il tomba malade et mourut peu de temps après son retour en Frislande. Antonio hérita de ses richesses et des dignités que Zichmni lui avait accordées. Vers cette époque, un pêcheur, sujet de ce souverain, revint en Frislande après vingtsix ans d'absence. Il dit qu'il avait été jeté par une tempête sur une île nommée Estotiland; que cette île, presque aussi grande que l'Islande, et plus fertile, était bien peuplée, et possédait de vastes forêts dont les arbres servaient à construire des vaisseaux; que les habitants avaient de l'or et toute espèce de métaux; qu'on y commerçait avec le Groenland et avec le pays de Drogéo, situé au sud. Ce rapport ayant excité la cupidité de Zichmni, il alla immédiatement avec Antonio Zéno à la recherche de l'île d'Estotiland.

L'expédition, en s'avançant dans la direction de l'ouest, reconnut une terre

(*) Les Esquimaux du Groenland construisent encore leurs barques de la même façon. C'est là un des faits qui prouvent la véracité de Nicolo Zéno.

qu'Antonio nomme Icaria; puis elle jeta l'ancre devant un pays où la température était extrêmement douce, et dont les habitants , à demi sauvages , étaient petits, très-timides, et vivaient dans des cavernes. Les compagnons de Zichmni ne voulant pas rester dans ce pays, Antonio fut chargé d'en reconduire une partie en Frislande. Trois jours avant d'arriver, le bâtiment de Zéno toucha à l'île de Néomè , oia il renouvela ses provisions. Quant à Zichmni, il paraît, dit le narrateur de ces voyages, qu'il bâtit une ville près du havre dans lequel sa flotte avait mouillé. •

Voilà tout ce qu'on sait aujourd'hui des explorations maritimes et des aventures des deux frères Zéno. Quoique ces expéditions soient sans importance sous le rapport de la géographie, nous n'avons pas cru devoir les passer sous silence, à cause de l'intérêt qu'elles présentent.

Quels sont, en réalité, les points des régions septentrionales que visitèrent les deux Vénitiens? D'abord, TEngroneland est évidemment le Groenland.

Les barques de cuir des Esquimaux, faites en forme de navettes, les églises et les couvents des religieux , qui à cette époque possédaient presque tout le pays, désignent bien clairement la contrée que nous venons de nommer. On a longtemps considéré comme fabuleux les détails donnés par le narrateur sur la manière de chauffer lecouvent et sur les avantages que les moines de Saint-Thomas retiraient de la source bouillante; mais on sait aujourd'hui qu'il n'y a rien là qui ne soit parfaitement praticable et tout naturel; que, par conséquent, cette partie de la relation ne pèche pas par la vraisemblance. Seulement ces détails conviennent à ITslande et non au Groenland, oi^i on n'a jamais entendu parler de volcans voisins du littoral et de sources chaudes. Il est probable que le publicateur et l'arrangeur, si l'on peut dire ainsi, des voyages de Zéno, aura mal compris son auteur, et mêlé, par ignorance, des circonstances caractéristiques des deux contrées différentes , l'Islande et le Groèn-

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land. Quant à la Frislande, la question fest plus embarrassante. Le même nom se trouve dans la vie de Christophe Colomb; Frobisher |)lace ce pays à l'extrémité méridionale du Groenland; Ortelius, sur les cotes de l'Amérique septentrionale. Delisle, l'abbé Zurla et Amorelti atlirment que l'île de Buss, au sud de rislatule, doit être un débris de celle de Frislande, dont le reste aurait été englouti par une commotion sous-marine; opinion bien hasardée, puisque l'île de Buss elle-même a disparu , si toutefois elle a jamais existé réellement. D'autres enfin , pour couper court à la discussion , traitent de mensonge et de liction, non-seulement l'existence de la Frislande, mais même tout le voyage des frères Zéno. Cette manière de résoudre le problème est fort commode , mais très-peu logique.

Dans un Mémoire lu à l'Académie des sciences en 1 784, et dont le manque d'espace ne nous permet pas de donner le résumé , M. Buache a cherché à prouver que la position de l'île de Frislande correspond parfaitement à celle des Feroë. Eggers (*) et Forster (**) sont allés encore plus loin : ils ont prétendu reconnaître dans les noms des îles désignées par Zéno les dénominations modernes de l'archipel des Feroë. Fi^island^ en particulier, offre une grande analogie avec Feroesland (pays de Feroë) (***). Le souverain dont parle Zéno pourrait bien n'être aussi que Henri Sinclair, comte des Orcades et des Shetland en 1406; car uns oreille italienne peut trouver Zichmni dans Sinclair ou Sielair. Malte-Brun pense

(*) Mémoire sur l'ancien Groenland (17 92).

(**) Histoire des voyages et découvertes dans le Nord , 1. 1.

(***) Nous ferons observer qu'il n'est guère possible de dire Feroesland, attendu que dans le nom de Feroë , la terminaison oe signifie de. Il y a donc déjà pléonasme quand on dit les des Feroë ; que serait-ce si l'on disait Feroesland? cela signifierait terre ( land) des des (œ) des brebis ( fer). Ce nom de Feroesland di donc élé imaginé par Forster pour servir à sa démonstration , car il n'a jamais pu être donné aux Feroë ni par les Islandais ni par les Danois,

(jue V Estotiland est Terre-lNfeuve. Son opinion se fonde, un peu aventureusement suivant nous, surcequeladénomi- :jation anglaise ri'A'as^ow^/aTf^/, qui est dérivée du Scandinave , et signifierait terre extérieure à l'est, s'appliquerait bien à la situation de Terre-Neuve relativement au continent américain.

Barrow, dans son Histoire chronologique des voyages vers le pôle arctique ^ dit aussi que des restes de murs de pierre et des monnaies flamandes trouvés par une troupe de colons anglais, non loin de la baie de la Conception , au nord de Saint-Jean , démontrent l'identité de Terre-Neuve et de l'Estotiland de Zéno. Sans admettre ces hypothèses , qui nous semblent quelque peu hasardées, nous dirons que la vérité des voyages des deux Vénitiens ressort clairement du caractère même de la relation, de plusieurs faits qu'elle signale, et de l'existence d'une carte de ces voyages tracée par Antonio lui-même, carte qui resta longtemps suspendue dans sa maison à Venise , et qu'on voyait encore du temps de Marcoiini , le premier éditeur du récit des deux Italiens.

Christophe Colomb. 1467. Une note écrite de la main de cet illustre navigateur nous apprend qu'après avoir sillonné longtemps la Méditerranée, il parcourut les mers du Nord. Il dit qu'il a visité l'Islande, qui entretenait alors des relations commerciales trèsactives avec les peuples septentrionaux, et notamment avecl'Angleterre.

Quelques géographes pensent que Colomb alla plus loin que l'Islande, et qu'il poussa ses explorations plusieurs degrés au delà du cercle polaire. Mais il n'existe aucun détail sur ce voyage, dont on ignore même le but. Il est probable toutefois qu'il n'eut aucun résultat important; car, s'il en était autrement, les Portugais, si fiers de leurs découvertes, et au service de qui le célèbre Génois était à cette époque, n'auraient pas manqué d'écrire la relation de son expédition au Nord. Nous ne citerons donc ici le nom de Christophe Colomb que pour mémoire.

Jean et Sébastien Cabot. 1496-1498.

L'UNIVERS

Jean Cabota ou Cabot, et son fils Sébastien, obtinrent de Henri VII, roi d'Angleterre, des lettres patentes pouraller chercher des terres inconnues , et y former des établissements (*).

Dans leur voyage vers le pôle arctique, ces deux navigateurs étaient dominés par l'idée de l'existence d'un passage au nord-ouest. On lit les passages suivants dans le rapport fait au légat du pape en Espagne, et qui se trouve dans la collection de Ramusio, déjà citée:

«Comprenant par la sphère, qu'en naviguant au nord ouest j'arriverais dans l'Inde par une voie plus courte , je fis communiquer mon projet au roi,

etc Je dirigeai donc ma route au

nord-ouest, ne pensant pas rencontrer d'autre terre que le Cathay (la Chine),

et comptant de là gagner les Indes

Voyant que la côte s'avançait vers l'est , et désespérant de trouver un passage, je fis voile vers la ligne équinoxiale , toujours dans le dessein de

trouver un passage dans l'Inde »

Nous verrons , dans la suite de cette notice , la même question préoccuper tous les voyageurs dans les mers septentrionales, pousser des hommes intrépides à la mort, et amener par occasion, si l'on peut dire ainsi, des découvertes importantes, surtout au point de vue commercial.

Dans leur premier voyage, Jean et Sébastien Cabot reconnurent Terre- Neuve, à laquelle ils donnèrent le nom de Prima vista (la première vue); ils n'allèrent pas au delà du cinquantesixième degré de latitude nord. On sait qu'ils explorèrent aussi l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, et que plus tard , dirigeant leurs recherches vers l'Amérique méridionale, ils découvrirent le Rio de la Piata , au sud du Brésil.

Gaspard et Michel Corteréal. 1500- 1502. Parti de Lisbonne dans l'été de 1500, Gaspard Corteréal reconnut le Groenland, qu'il nomma Terra verde, et entre l'ouest et le nord-ouest, un continent qu'il crut inconnu jusqu'a-

(*) Ces lettres portent la date du 5 mars 1496 , oûzième année du règne d'Henri VIL

lors , et qu'il longea pendant plus de huit cents milles sans pouvoir aller plus loin vers le pôle, à cause des montagnes de glace qui couvraient la mer. Il s'agit ici , sans aucun doute, du Labrador; car sur une carte d'une édition de Ptolémée, publiée à Rome en 1508, on voit ce pays désigné par le nom de Corteréalis ; la même dénomination est aussi employée par Ortelius. Il est probable que Gaspard pénétra jusque dans la baie d'Hudson.

Quant au Saint-Laurent , Ramusio dit positivement que les Portugais remontèrent plusieurs lieues ce grand fleuve, que l'on croyait alors un bras de mer. (Corteréal reconnut aussi plusieurs îles , parmi lesquelles Ramusio cite celle dos Baccalhaos (des morues) , ou Terre-Neuve. Dans une seconde expédition vers les mêmes contrées, Corteréal ne fut pas aussi heureux. Arrivé au Groenland, il fut séparé de son second bâtiment par les glaces, et l'on n'entendit plus parler de lui.

La plupart des terres visitées par ce marin avaient déjà été vues par d'autres navigateurs, et notamment par les deux Zéno et les Cabot; mais il fit de véritables découvertes , car c'est à lui que l'on doit la connaissance des détroits de Gaspard etd'Jnian, qu'il baptisa tous deux.

A la nouvelle de la perte de son frère, Michel Corteréal, qui l'aimait tendrement, voulut se charger lui-même du soin de chercher ses traces, et partit de Lisbonne le 10 mai 1502, avec trois vaisseaux que lui confiait le roi Manuel. Le dévouement de cet intrépide marin lui coûta la vie. Après avoir parcouru les mers que son frère avait sillonnées quelque temps auparavant, il fut vainement attendu au rendez-vous qu'il avait fixé aux deux autres navires, et il ne reparut plus.

Un troisième Corteréal , nommé Varso Enaës, voulut aller à la recher»

che de ses deux frères. Mais don Manuel, qui regrettait des serviteurs aussi illustres et aussi dévoués, s'opposa à l'exécution du projet de son courageux conseiller.

Ces voyages au Nord , malgré des

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catastrophes douloureuses , n'avaient pas été snns fruit pour le Portugal; car ils inspirèrent .lu .gouvernement de ce pays l'heureuse idée de fonder un étahlissenient à Terre-Neuve, où, pendant une certaine période, deux a trois cents hatinients ()écheurs enrichirent leurs armateurs, et augmentèrent la prospérité du royaume.

Jacques et Aubert Cartier. 1508- 1534. Les Français s'étaient encore peu inquiétés des pays situes sous les hautes latitudes du nord , et encore moins du passage vers les Indes. Nous voyons seulement, en 1508, un nommé Auhert Cartier partir de Dieppe, reconnaître les cotes de Terre-Neuve, et ramener à Paris un naturel de cette île. Le voyage de Jacques Cartier, entrepris en'l534 , eut des résultats bien autrement importants; car il assura à la France la possession du Canada.

Ce n'était pas là sans doute le seul but de Cartier : la route supposée vers les fameuses Mes aux épiées devait le préoccuperaussi. Quoi qu'il en soit, ses efforts furent en partie couronnés de succès.

Rappelons en passant les tentatives faites par Roberval et le marquis de la Roche pour fonder une colonie sur les côtes d'Amérique.

Estevan Gomez, 1524; Fernand Cor lez. Coronado et Âlarcon, 1542; Rodriguez de Cabrillo, 1544. Estevan Gomez , chargé par le gouvernement espagnol d'aller à la recherche du passage au nord-ouest , revint sans que l'on sût positivement s'il s'était dirigé vers le Labrador ou quelque autre point de l'Amérique septentrionale (*).

(*) «Ou dit qu'un de ses amis l'ayant vu à l'instant de son débarquement en Espagne, lui demanda s'il avait réussi dans son voyage, et ce qu'il rapportait. Gomez lui répondit : Esclavos (des esclaves). L'autre, ayant mal entendu , comprit qu'il avait rappoilé une cargaison de clai^os (clous de girofles), et que par conséquent il avait al teint le but de son expédition. Il |Hit sur-le-champ la poste pour être le premier à annoncer cette nouvelle à la cour, espérant recevoir une grande irécompense ; mais la vérité ayant été connue,

Les Espagnols, on le voit, commençaient à craindre que le passage qui devait conduire aux pays dont ils tiraient leurs trésors n'existât réellement, et ne ftU troi'vé par une nation étrangère. Cette crainte existait surtout parmi les compagnons de Cortès, vice-roi du Mexique. Ce conquérant avait toujours présent à l'esprit le voyage entrepris par Corteréal pour trouver une communication au nord entre l'océan Atlantique et le grand Océan; il se rappelait le détroit d'Anian, qu'il supposait être l'entrée même du passage. Il arma trois vaisseaux , qu'il plaça sous les ordres de Francisco Ulloa ; mais il avait conçu l'idée de chercher le passage au nord-est du grand Océan. Cet essai échoua complètement , et les trois navires revinrent au Mexique sans qu'aucun détail sur celte inutile expédition fiit divulgué en Europe.

En 1542, m\ autre vice-roi du Mexique , Mendoza , chargea Coronado et Alarcon d'aller, le premier parterre, le second par mer , renouveler la même tentative. Tous deux revinrent sans avoir atteint le détroit d'Anian, qu'ils n'avaient cessé d'avoir en vue.

Deux ans après , le Portugais .Tuan Rodriguez de Cabrillo se dirigea, par ordre du roi d'Espagne, le long de la côte nord-ouest de l'Amérique , qu'il remonta jusqu'au quarante-quatrième degré de latitude. Il baptisa du nom de Mendocino , en l'honneur du viceroi , un cap qu'il découvrit vers le quarante-deuxième degré ; mais il s'arrêta brusquement dans sa route, sous prétexte qu'il manquait de provisions, et que le froid était intolérable.

On s'étonne que l'Espagne, qui, à cause de sa nouvelle position en Amérique, avait le plus puissant intérêt à faire des découvertes au nord, et surtout à trouver le passage tant désiré, se soit bornée à de rares expéditions qui n'eurent pas même les résultats les plus vulgaires des excursions maritimes. Mais son attention était

il ne réussit qu'à faire rire à ses dépens. » (Barrow, Chron.des voyages au Nord.)

L'UNIVERS

trop fortement concentrée sur ses colonies mexicaines et sur ce monde merveilleux qui venait de lui livrer ses trésors , pour qu'elle pût songer sérieusement à un problème qui n'intéressait que les nécessités ultérieures de sa situation.

LeDominus vobiscum. Robert Thorne. 1527. L'Angleterre semblait aussi avoir abandonné ses projets de découvertes dans le Nord. L'indifférence que cette nation montra pour ces voyages, pendant une période de près de trente ans , prouve que son esprit mercantile ne s'était pas encore développé. Les expéditions de Cabot, dont l'importqnce, au point de vue commercial, aurait du être appréciée par les Anglais , n'avaient excité chez eux aucun désir de mieux connaître ces contrées lointaines , où l'abondance du poisson avait été constatée. Henri VIII. parut mieux comprendre les intc^rêts et les instincts de son peuple: il chercha à réveiller le goût des entreprises maritimes, et sembla avoir un pressentiment des vues de la reine Elisabeth , cette créatrice de la marine militaire de la Grande-Bretagne. Cédant aux sollicitations de Robert Thorne de Bristol , qui lui fit sentir l'utilité de l'exploration exacte des régions septentrionales, le roi ordonna un voyage jusqu'au pôle. Les chroniques de Hall et de Graftonnous apprennent que l'exécution suivit de près la volonté souveraine. Deux vaisseaux, montés par d'habiles marins, mirent à la voile le 20 mai 1527; mais la négligence des écrivains de l'époque ne nous a même pas appris le nom de ces vaisseaux ni celui du chef de l'expédition. Tout ce que nous savons par le témoignage d'Hackluyt, qui se plaint aussi de cet oubli , c'est qu'un de ces navires s'appelait le Dominus vobiscum; qu'il était monté par un chanoine de Saint-Paul , homme riche et grand mathématicien; qu'arrivé dans un golfe situé entre la partie nord de Terre-Neuve et Meta incognita, ou le Groenland , un des deux bâtiments fit naufrage, et que l'autre se hâta de regagner l'Angleterre , où il ar-

riva quatre mois après son départ.

Ilore. Le Mignon et la Trinité.

1536. Cet échec ne découragea point Henri VIII. 11 contribua à l'armement de deux grands navires , sur lesquels s'embarquèrent une foule de personnes de haute distinction. Les voyageurs touchèrent d'abord au cap Breton, puis à l'île des Pingoins, où ils furent obligés de manger de la chair d'ours blanc et noir. Il paraît que la plus inexcusable imprévoyance avait présidé aux préparatifs de cette expédition; car à peine eut-on abordé à Terre-Neuve , qu'on s'aperçut que les provisions étaient épuisées, et les équipages se trouvèrent dans la position la plus cruelle. Le récit des naufrages de ces marins nous a été transmis par Hackluyt, à qui Dawbeney, un des personnages embarqués sur le Mignon, en avait raconté les détails .

« Tandis qu'ils étaient en cet endroit (Terre-Neuve), ils souffrirent beaucoup du manque de vivres, et ne trouvèrent guère d'autre ressource que le nid d'une orfraie, qui apportait à toute heure à ses petits une grande quantité de poissons (*) ; mais la famine augmentait tellement parmi eux de jour en jour, qu'ils étaient obligés de chercher des herbes et des racines pour s'en nourrir. La disette croissait encore , et les herbes qui poussaient cà et là dans le désert ne suffisaient pas pour apaiser la faim. L'un tuait l'autre tandis qu'il se baissait pour arracher des racines, et, coupant des morceaux de sa chair, les faisait cuire sur des charbons et les dévorait avidement.

On s'aperçut que le nombre des hommes de l'équipage diminuait; mais les officiers ne savaient ce qu'étaient devenus ceux qui manquaient. Heureusement un d'eux, forcé aussi par la faim de chercher de la nourriture dans les champs , sentit une odeur de viande grillée; il découvrit un Anglais qui préparait son repas, et lui reprocha en

^*) Ce fait nous paraît quelque peu fabuleux. Si au lieu d'une seule orfraie, le narrateur eut employé le pluriel, on aurait ptt à la rigueur ajouter foi à son asscrliou.

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termes fort durs de laisser périr do besoin sescniiiarades, tandis qu'il était dans Tahondaiice. — Kli l)ieii , saciiez donc, lui répondit celui-ci, que cette rliairest un morceau de la cuisse d'un tel. — Le rapport en ayant été fait au capitaine, il devina ce qu'étaient devenus les houunes qui lui manquaient, et tut convaincu que la plupart n'avaient été ni dévorés par les bétes féroces, ni tués par les sauvages. Il fit aussitôt assembler les autres, et leur adressa un discours énergique pour leur remontrer combien ils offensaient le ciel par de telles actions La famine augmentant toujours, on convint que, plutôt que de périr tous, il valait mieux tirer au sort à qui serait tué; mais telle fut la bonté de Dieu, que, dans la même nuit, il arriva un bâtiment français bien ;)Ourvu de vivres; et telle fut la politique des Anglais, qu'ils s'en rendirent maîtres, et, changeant de navire avec eux, et leur laissant des vivres, ils mirent à la voile

f)Our l'Angleterre....'. Ils allèrent si oin au nord dans ce voyage , qu'ils virent en plein été d'énormes îles de glaces, sur lesquelles des faucons et autres oiseaux s'arrêtaient pour se reposer. » Les malheureux voyageurs arrivèrent enfin à Londres dans l'état le plus lamentable. «Thomas But, ajoute le vieil historien anglais , était si changé par ce qu'il avait souffert de la fatigue et de la famine, que son père et sa mère ne le reconnurent pour leur fils qu'après avoir vu une marque secrète qu'il portait, et qui était une espèce de verrue à un de ses genoux , comme il me l'a dit lui-même à moi , Richard Hackluyt d'Oxford , qui fis deux cents milles pour apprendre de lui la vérité de ce voyage , atlendu qu'il est le seul qui reste en vie de tous ceux qui montèrent ce navire. »

Hugues fVilloughhy. 1553. Quoique Sébastien Cabot eiit rédigé luimême les instructions qui devaient guider dans sa route Willoughby et ses compagnons, ce voyage ne produisit des résultats importants que par le plus grand hasard. Il s'agissait toujours de pénétrer dans les mers de

l'Inde par le nord-ouest; et l'espoir de

la réussite était tel cliez les armateurs comme à la cour, qu'on lit doubler les vaisseaux en plomb, parce qu'on savait que dans ces parages les vers attaquaient le bois des navires (*). On s'étonne, d'après cela, que sir Tlugh et l'équipage de la Bona-Om/idcntia , que commandait Cornélius Durforth, se soient perdus sur la côte orientale de la Laponie, où ils périrent tous de froid et de faim. On dit que dans ce voyage si déplorablement ternuné , Willoughby avait découvert la Nouvelle-Zemble. Richard Chancelor, qui montait V Edouard- Donaventure, fut plus heureux: après avoir atteint Warduus, en Norwége, rendez-vous de la flottille, il remit à la voile, et s'aventura si loin qu'il se trouva dans un endroit ou il n'y avait plus de nuit; le soleil dardait continuellement ses rayons sur la mer. Il aborda enfin au fond d'une large baie, où il apprit des pêcheurs qui habitaient ce pays, qu'il était en Russie, et que Jean Vasilovich était le maître de ce vaste royaume.

Avec le secours de ces pêcheurs, Chancelor alla jusqu'à Moscou , où il fut accueilli par le czar en personne. On raconte que Jean Vasilovich le reçut la première fois avec une certaine morgue impériale. Mais le marin anglais se contenta de le saluer à la mode de son pays. Dans la seconde entrevue, le prince se montra plus affable,

(*) Il y a lieu de croire que ce sont là les premiers vaisseaux anglais qui aient été doublés de plaques métalliques. Jusqu'au règne de Charles II, on doubla les navires en plomb; mais on remarqua que cette enveloppe s'usait inégalement et donnait passage aux vers; on remplaça alors cette substance par un simple doublage en bois. La proposition faite en 1708 de doubler en cuivre fut rejelée, sans essai préalable, par le bureau de la marine anglaise. Ce ne fut que soixante ans plus tard qu'une expérience , tentée sans espoir de succès, fut déclarée favorable à l'emploi du cuivre. Toutefois, les constructeurs de bâtiments furent si difficiles à convaincre, que, dix ans après cet essai, on ne comptait dans la flotte de l'amiral Keppel qu'un seul vaisseau doublé en cuivre.

L'UNIVERS

«t otfrit à boire à ses hôtes de sa -propre main, ce qui était un honneur insigne. Il saisit ensuite la longue barbe d'un des Anglais, et la montra en riant à l'un des convives. Chancelor, du reste, ne perdait pas son temps:

il rêvait aux moyens d'établir un commencement de relations commerciales entre la Russie et l'Angleterre. A cet effet, il recueillit sur les lieux toutes les observations nécessaires, et repartit pour son pays , où il arriva sain et sauf.

Richard Chancelor et Etienne Burough^ 1555 et 1556.— L'heureuse idée de Chancelor ne tarda pas à porter ses fruits. Chargé d'une mission spéciale en Russie, il réussit au delà de ses espérances , et jeta les premiers fondements du commerce russo-anglais.

Il s'informa aussi d'une route directe de la Russie vers les Indes orientales; mais, sur ce point, il n'obtint aucun renseignement satisfaisant.

Pendant ces négociations , la compagnie des commerçants armateurs chargeait Etienne Burough de faire des découvertes dans la mer Glaciale et de chercher le passage au nord-est. Après avoir doublé le cap Nord, ainsi désigné pendant le premier voyage de Chancelor, le bâtiment pénétra jusqu'au soixante-dixième degré de latitude.

Burough aperçut une île qu'il baptisa du nom de James ^ parut devant la Nouvelle-Zemble, et arriva devant l'île de Waigatz. Il put craindre un moment d'être emprisonné par les glaces; mais il parvint à atteindre Colmagro , où il hiverna. Il revint en Angleterre, en

Quant à Richard Chancelor il n'était pas destiné à revoir sa patrie. Des quatre vaisseaux qu'il commandait en quittant la Russie, trois firent naufrage et périrent corjjs et biens, l'un, sur les côtes de Norwége , l'autre, dans le trajet de Drontheim à Londres , et V Èdouard-Bonaventure, que montait Chancelor, sur la côte orientale de l'Ecosse, dans la baie de Pitsligo, le 10 novembre 1556. L'infortunécapitaine fut englouti par les flots avec un grand nombre de ses compagnons.

Martin Frohisher, 1576, 1577 et 1578. — Cependant l'attentiop des savants, des commerçants et des navigateurs, se portait déplus en plus sur la question du passage ati nord-ouest.

Un moine de Mexico avait dit à un Espagnol, qu'il était venu de la mer du Sud en Allemagne, par ce passage, et il lui avait fait voir, assurait-on, une carte où cette communication d'une mer à l'autre avait été tracée par lui-même de la manière la plus conforme à la carte d'Ortélius. Ce récit avait vivement préoccupé, entre autres personnes compétentes , sir Humphrey Gilbert et Richard "Wills.

Le premier surtout publia sur cette question des observations fort ingénieuses, et qui produisirent une grande impression dans le public. Frohisher, qui partageait l'opinion générale, et qui , pendant quinze ans , avait nourri le projet d'un voyage au pôle arctique, trouva enfin , grâce au comte de Warwick et à quelques amis, les moyens matériels d'équiper deux petits bâtiments avec lesquels il fit voile pour le nord de l'Amérique. Peu de temps après , il reconnaissait la partie méridionale du Groenland. Forcé par les glaces, qui s'opposaient à sa marche, de se diriger au sud-ouest, il parut en vue du Labrador, longea la côte du continent, sans pouvoir aborder une seule fois , et, ayant fait route vers le nord , se trouva dans un détroit situé par 63° 8' de latitude. Ce passage, qui porte encore le nom de Frohisher, quoiqu'il ait été aussi appelé entrée de Lunleij^ est situé entre le détroit d'Hudson et le détroit de Cumberland (*). Les Anglais virent, dans des pirogues , des sauvages qu'ils avaient pris de loin pour de gros poissons nageant à la surface des flots. Le portrait que Frohisher a tracé de ces Esquimaux s'accorde bien avec celui que les navigateurs modernes font des habitants des régions arctiques. Visage

(*) Les géographes ont cru longtemps que le détroit de Frohisher divisait la partie méridionale du Groenland; mais Dalrvmplc prouva que cette opiiûou était erronée.

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large , peau basanée , nez aplati , cheveux noirs et longs, yeux taillés obliquement, pommettes saillantes et enluminées de raies l)leues, tels sont les traits caractéristiques de cette race dont nous parlerons plus en détail dans la suite de cette notice. Mais l'étude des mœurs de ces peuples , et même, il faut le dire, l'exploration scientifique des lieux environnants, intéressait bien moins les équipages des deux bâtiments que la trouvaille fortuite d'une grosse pierre noire qu'on supposait contenir de for ; cette pierre, soumise à l'examen des affmeurs de Londres , dès le retour de Frobisher en Angleterre , fut déclarée formée de nombreuses particules de ce métal, et cela seul suffit pour provoquer une nouvelle tentative dans les mêmes parages.

Frobisher, qui avait été accueilli par les acclamations flatteuses de ses compatriotes , fut désigné pour commander cette seconde expédition. Il partit avec trois bâtiments, dont le plus grand lui avait été confié par la reine Elisabeth. Après le soixantième degré de latitude , il se trouva au milieu d'innombrables montagnes de glace , dont quelques-unes , dit-il , tiraient soixante-dix et quatre-vingts brasses d'eau, et avaient un demi-mille de circonférence. Il remarqua que cette glace n'était pas salée, et il en conclut qu'elle devait se former, non dans la mer elle-même , mais à l'embouchure des fleuves , ou près des terres voisines du pôle. Cette observation prouve que lorsque le capitaine Cook faisait usage de glace pour alimenter d'eau son équipage, il ne faisait que profiter d'une expérience faite cent quatre-vingt-quatorze ans avant lui , bien que certains écrivains lui aient attribué le mérite de cette découverte. Du reste, la conclusion que tirait Frobisher de la douceur de l'eau provenant des glaces flottantes, est entachée d'erreur.Toutes les montagnes de glace ne sont pas des amas d'eau , de pluie ou de neige congelée. Nairne a démontré le premier, en 1776, que lorsque le thermomètre de Fahrenheit marquait 27° 1/2, les molécules douces de la mer se gelaient

en laissant à l'état liquide une eau salée très-chargée. Barentz , à la Nouvelle-Zemble , d'autres navigateurs dans des localités différentes, et notamment dans les mers situées entre l'Asie et l'Amérique, près du Kamtschatka , ont remarqué que l'eau de la mer se gelait quelquefois subitement de l'épaisseur de plusieurs pouces , et que cette couche ue glace fournissait une eau très-potable. Ce fait prouve que les glaces flottantes ne se forment pas seulementde l'eau douce des fleuves et de la neige accumulée sur les côtes des terres voisines du pôle. Au commencement de l'hiver, l'eau de la mer se gèle d'elle-même , comme nous l'avons dit; et lorsque la couche encore peu épaisse de la glace se rompt sous feffort des tempêtes ou des hautes marées, les fragments sont poussés les uns sur les autres , et se prennent de façon à former des masses de plus en plus considérables, qui deviennent de véritables montagnes flottantes.

Forster(*) dit avoir vu de ces immenses glaçons composés de couches régulières superposées, presque toutes d'une égale épaisseur. Mais quelquesunes de ces montagnes avaient une couche de glace parfaitement transparente , et sur celle-là une autre entièrement opaque ; ce qui lui fit conclure qu'avant d'avoir été brisée et dispersée par les marées et la violence du vent, la glace avait été couverte de neige ; que la mer venant à baigner ce tapis de neige, l'avait converti en une couche de glace opaque; puis, que les morceaux avaient été poussés les uns contre les autres; et qu'ainsi s'étaient peu à peu formées ces masses composées de couches alternativement opaques et diaphanes.

On avait dabord pensé que la glace s'élevait d'un septième au-dessus de l'eau ; mais M. de Mairon , dans son ouvrage sur la glace, prouva qu'elle ne dépassait pas la surface de l'eau douce de plus de la quatorzième partie de sa hauteur totale; et l'on a démontré plus tard que la portion vi-

(*) Histoire des 'voyages dans le Nord,

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sible au-dessus de l'eau de neige n'excédait pas le quinzième de la hauteur du glaçon ; on peut donc en conclure que , dans l'eau de la mer, la glace ne s*éiève que d'un dixième. Ainsi, il fallait que les montagnes flottantes vues {)ar Frobisher eussent sept brasses de lauteur visible, pour qu'elles tirassent soixante-dix brasses d'eau.

Impatient de trouver la mine d'or qu'il avait mission de chercher, notre voyageur s'empressa de gagner le détroit découvert dans son premier voyage , et d'aborder à l'île où l'on avait ramassé le bloc précieux. Cette île, à laquelle l'Anglais Hall, auteur de la riche trouvaille , avait laissé son nom, contenait, ainsi que la terre voisine, une assez grande quantité de ces pierres aurifères. Pleins de joie , les équipages montèrent au sommet d'une montagne de l'île de Hall; là ils élevèrent une colonne en pierre, s'agenouillèrent autour de l'étendard national , rendirent grâces à Dieu , et, au son de la trompette, donnèrent à l'endroit où ils se trouvaient le nom de Mont-PFarwick^ pour perpétuer dans ces contrées le souvenir du noble patron de Frobisher.

L'historien de ces voyages nous apprend aussi que dans une petite île, qu'ils appelèrent Smith's island, les Anglais trouvèrent des pierres contenant de l'argent. Ils reconnurent ensuite le détroit dans l'espace de trente lieues. Un tombeau qu'ils découvrirent dans une autre île , leur fit connaître que les naturels de ce pays enterraient avec les morts les ustensiles dont ils s'étaient servis durant leur vie. Ils apprirent aussi que ces sauvages voyageaient sur des traîneaux tirés par des chiens ; qu'ils guérissaient leurs blessures en léchant soigneusement la plaie ; que les femmes avaient l'habitude de porter sur le dos leurs enfants à la mamelle, et d'autres détails de mœurs , qui , racontés ici , feraient double emploi avec d'autres parties de cette notice.

Le but de l'expédition était complètement atteint; du moins, les Anglais en étaient persuadés. D'après ses ins-

tructions , Frobisher devait se borner à chercher de l'or, sauf à remettre à une autre occasion la découverte du passage aux Indes. Or, comme il avait fait une ample provision de pierres noires, il crut devoir songer au retour. Il partit donc emportant deux cents tonneaux remplis de fragments de cette substance qu'il croyait être le métal tant désiré. Les équipages quittèrent gaiement ces plages privilégiées, oubliant leurs fatigues et leurs souffrances , rêvant à la fortune qu'ils venaient de rencontrer sur leur route et aux actions de grâces dont ils allaient être salués à leur débarquement. N'avaient-ils pas trouvé l'équivalent du passage dans le grand Océan ? Ces trésors qu'ils devaient aller chercher dans l'Inde par une route plus courte , ne les avaient-ils pas découverts à quelques journées de voyage d'Angleterre.^ N'avaient-ils paS mis les mains sur un Pérou septentrional.? Aussi, jamais retour dans la patrie ne fut plus , joyeux. Pauvres gens ! leur réveil dut être bien cruel!

Des richesses en apparence considérables et l'espoir de pénétrer par le nord -ouest dans le Cathay, ce monde de mci veilles, voilà ce que Frobisher rapportait à Elisabeth et aux armateurs de sa flottille. Ces résultats étaient trop séduisants pour qu'on s'en tînt à ces premiers essais. Trois cents tonnes d'or, c'était si peu ! Comment n'en pas désirer davantage ? En vérité , on pourrait voir dans ce fait singulier un but providentiel ; il semble que ces pierres chargées de minces parcelles d'or avaient été placées sur les pas des Européens pour les solliciter à de périlleuses entreprises dans des régions qui , pour être visitées , avaient besoin d'un attrait aussi irrésistible. Elisabeth voulut faire les choses royalement ; elle résolut d'établir une cbloni'' dans le pays découvert par Frobisher, et auquel elle imposa le nom de 3Ieta Incogiiita. Une flotte de quinze navires fut équipée, et mit à la voile le 31 mai 1578; douze de ces vaisseaux devaientrevenir chargés d"or; les trois autres étaient destinés à rester

RÉGIOISS CIRCOMPOLAIRES.

il }

dans ces froides contrées , o» cent individus étnient condainiiés à vivre. Le 20 juin, le coniiiiandant découvrit ce

il crut être la Frislande occidentale;

y débarqua , en prit possession au nohi de sa souveraine, et nomma cette terre Angleterre occidentale. Quand la flotte se présenta à l'entrée du détroit de Frobisher, elle le trouva encombré de glaces énormes. Une de ces montagnes flottantes beurta un vaisseau avec une telle violence, qu'il coula sur-le-cbamp, et sur ce bâtiment se trouvaient par malbeur la plupart des matériaux nécessaires à la construction d'une demeure convenable pour les futurs colons. Ce n'était là que le prélude de catastrophes bien plus lamentables : une tempête effroyable dispersa les vaisseaux, en poussa quelques-uns dans le détroit, où ils furent enfermés par les glaces , en refoula d'autres dans la haute nier, où les attendait un danger plus terrible encore, celui d'être brisés par les glaçons flottants. Réunis à grand'peine , lïs avaient perdu leur route, les commandants ne sachant plus où ilsétaient.

Frobisher lui-même s'égara dans ces parages qu'il avait pourtant parcourus; accompagné de toute la flotte , moins deux navires qui s'en étaient séparés , il longea la côte nord-ouest du Groenland , et s'avança aveuglément dans le Nord , affirmant qu'il était dans le détroit qu'il connaissait si bien. La baie de la comtesse de J^f^arwick reçut enfin les vaisseaux échappés comme par miracle au choc des glaces et à la fureur des vents. Là , toutes réflexions faites, on reconnut qu'on ne pouvait tenter l'établissement colonial qui était le principal but du voyage. Pendant ce temps, le capitaine Best, qui s'était séparé de ses compagnons , découvrait une grande île qui contenait assez de pierres aurifères pour dédommager, croyait-il , de toutes les pertes et de toutes les calamités que l'expédition pouvait subir. Il en prit possession, la baptisa Best's Blessing ( Bonheur de Best), et éleva une colonne sur une montagne qu'il nomma Promontoire d'Halton. Enfin, le chargement d'or

terminé , Frobisher donna à la flotte le signal du départ. Les tempêtes , les dangers de toute nature , accompagnèrent jusqu'en Angleterre les malheureux chercheurs d'or, et (juand l'amiral passa la revue de ses compagnons, quarante d'entre eux manquèrent à i'apnel. Désillusionnée , mais un peu tard , la reine renonça aux trésors sur lesquels elle avait compté, et les précieux blocs de minerai allèrent sans doute former une mine d'or au fond de la Tamise ou du port de Gravesend.

On voit que le premier voyage de Frobisher est le seul qu'on puisse appeler un voyage de découvertes. Si ce navigateur ne s'était pas obstiné , par un aveuglement inexplicable , à s'aventurer dans des détroits encombrés de glaces; s'il avait, au contraire, navigué dans la mer libre qu'il savait exister entre le Groenland et le détroit qui porte son nom , nul doute qu'il n'eût réalisé de belles conquêtes scientifiques, et qu'il n'eût fait faire un grand pas à la géographie de ces contrées, car il avait l'audace qui conseille les entreprises périlleuses, et la persévérance qui les accomplit.

Edouard Fenton. 1577. Le voyage de Fenton, qui avait accompagné Frobisher dans ses deux dernières expéditions, n'a droit à une mention dans cette notice chronologique que parce qu'il eut pour but la découverte du passage au nord-ouest. Ce navigateur devait se rendre dans le grand Océan et aux Indes orientales par la route ordinaire, puis s'efforcer de pénétrer dans l'océan Atlantique en se dirigeant au nord-est. L'Espagne, instruite de ce plan, envoya une flotte contre les vaisseaux anglais à la sortie du détroit de Magellan. Fenton, n'osant pas s'aventurer dans une lutte dont toutes les chances eussent été contre lui , se hâta de retourner en Angleterre.

Arthur Pet et Charles Jackman.

1580. La Russie essaya d'entrer en concurrence avec l'Angleterre pour l'exploration des mers boréales. Elle chargea Jackman et Arthur Pet, deux navigateurs assez médiocres , de cher-

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cher au nord-est un passage à la Chine. Mais les deux navires équipés à cet effet atteignirent seulement l'île de Waigatz et la iSouvelle - Zemble.

Effrayés par la quantité et la grosseur des glaces, les capitaines se décidèrent à rentrer au port. Le George, que commandait Arthur Pet , eut le bonheur de gagner Ratcliffe; mais le fVilliam, après avoir passé l'hiver à Drontheim , se perdit corps et biens en se dirigeant sur l'Islande. Ce voyage n'eut aucun résultat digne d'être signalé.

Humphreij Gilbert. 1583. La cour d'Angleterre , jalouse des progrès de la compagnie de Russie dans la direction de l'est , persévéra dans ses projets de découvertes au nord. Elle comptait beaucoup sur les talents et l'intrépidité de sir Humphrey Gilbert, à qui elle délivra une commission spéciale.

Mais le succès de cette nouvelle tentative ne répondit pas à l'attente du public et de la reine. Gilbert ne visita que Terre-Neuve, et fit naufrage en retournant en Angleterre. Sa mort fut celle d'un héros des premiers temps du christianisme. Au moment où son frêle navire, battu par des vagues furieuses , était |)rêt a s'engloutir dans l'abîme, il était tranquillement assis sur le pont , un livre à la main , et criait à ses compagnons: « Courage, enfants , on est aussi près du ciel sur mer que sur terre! » Cet événement produisit une sensation douloureuse en Angleterre, où Gilbert était généralement considéré comme un homme d'un grand savoir et d'un rare courage. Son principal but paraît avoir été de découvrir des terres lointaines en Amérique, et de convertir à la religion chrétienne les sauvages de ces contrées. L'historien de son voyage raconte qu'il ifavait rien oublié de ce qui pouvait lui attirer la bienveillance de ces peuples, et qu'à cet effet il avait embarqué avec lui des musiciens, des danseurs grotesques, des chevaux de bois et d'autres jeux capables de séduire l'imagination des Esquimaux.

John Davis. 1585, 158G, 1587. Jusqu'à cette époque , la plupart des na-

vigateurs anglais qui avaient été envoyés dans le Nord s'étaient laissé distraire de leur objet principal par des incidents imprévus ou par des préoccupations fâcheuses. Le voyage de Davis, fait en 1585, fut la première expédition sérieuse à la recherche du passage au nord-ouest. Parti le 7 juin, il était le 19 juillet au milieu des glaces sur la côte occidentale du Groenland.

De grands mugissements et des bruits formidables causés par le choc des masses flottantes épouvantaient les équipages des deux petits bâtiments.

Qu'on se figure, en effet, deux de ces îles mouvantes, ayant deux cents lieues de long sur quatre-vingts de large, c'est-a-dire , presque aussi étendues que la France, poussées l'une contre l'autre par la violence des courants , et se heurtant au milieu du silence de ces affreuses solitudes 1 L'homme reste pétrifié en présence de cet effrayant spectacle, et, assourdi par le fracas de cette rencontre, il reste pendant quelque temps privé de la faculté d'entendre. iMalheur au vaisseau qui n'a pu s'éloigner à temps! Broyé entre ces deux montagnes, dures comme le granit, il est réduit en atomes, et il ne reste plus rien de lui à l'endroit où il voguait paisiblement sur les flots.

Quelquefois deux grandes plaines de giaces, courant l'une vers l'autre, ne peuvent se heurter à cause des obstacles qui se trouvent entre elles; alors les glaçons interniédiaires, cédante la force d'impulsion qui les fait mouvoir dans des directions contraires , se soulèvent lentement, montent sur le banc le plus voisin , et y restent fixés; un second arrive, puis un troisième; tous se superposant au premier (*), il en résulte un amas de glaces d'une hauteur prodigieuse, et dont les formes variées offrent parfois au regard du marin le tableau le plus pittoresque.Tantôt ces îlots mobiles s'élancent (ians les airs en flèches aiguës semblables à de sveltes minarets; tan-^

(*) Pennant , le Novdclu globe , ou Tableam de la nature dans les contrées septentri<h nalis, t. I.

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tôt ils présentent i\u\ yeux él)loiiis les grncifuses dentrlurcs d'ime éiijlise f^olhi(|iie sdnnonU'f de deux tours élcN ('-es, ou la snlendiile rolonriade d'un |);dnis de cristal , ou l)i(M) encore le feuillage artisteinent découpé d'un arbre aux longs et (lexibles rameaux : quelquefois ils s'arrondissent en hautes arcades et une cl>aloui)e pourrait passer |)ar les ouvertures (jue le soleil et les vaiïues ont creusées dans leurs flancs; souvent, minés à leur base par l'action incessante de la mer, et diminués de volume dans leur partie inférieure, tandis que la partie supérieure est restée la même, ils ressemblent à d'énormes champignons qui se balancent lourdement a la suiîerficie de l'abîme; parfois enfin le même glaçon se compose d'obélisques inclinés comme la tour de l^ise, de dômes majestueux et de blocs éblouissants couronnés de franges délicates.

La teinte azurée et la transparence de ces masses congelées ajoutent encore au prestige de ces scènes grandioses.

L'entassement des places ne s'opère pas sans produire mïlle bruits aigres et wStridénts qui déchirent l'oreille. Au milieu de cette scène d'inexprimable confusion, il arrive fréquemment que quelques-unes des masses flottantes éclatent en morceaux avec un fracas semblable à celui d'une décharge d'artillerie. Alors , comme le centre de gravité des fragments détachés n'est pas le même que celui de la masse dont ils faisaient partie, ils tournent sur la surface de la mer jusqu'à ce qu'ils aient trouvé leur équilibre , et occasionHent , dans les eaux qui les entourent, une agitation telle, qu'on la dirait produite par une tempête violente. « Deux ou trois fois , pendant notre voyage autour du monde, dit Forster, nous nous sommes trouvés très-près de ces glaces qui se brisaient; un jour, un des morceaux qui venaient de se détacher passa , en roulant, si près de noire vaisseau, qu'il ne s'en fallut que de dix ou douze pieds qu'il ne l'atteignît, ce qui l'aurait infailliblement fracassé. J'avoue que cette scène effrayante est encore

présente à mon imagination daus toute son horreur, et je crois (ju'elle ne s'effacera jamais de mon souvenir. »

Le capitaine lloss , dans la relation de son dernier voyage dans les contrées boréales, fait une peinture encore plus terrible des dangers de la navigation dans ces mers lointaines :

« Pour ceux, dit-il, qui n'ont pas vu Tocéati Arctique en hiver, qui ne l'ont pas vu , devrais-je ajouter, pendant une tempête, le mot glace ne rappelle que le souvenir de celle qu'ils ont vue dans un état de repos sur u\\ lac ou sur un canal dans l'intérieur des terres ; il ne peut donner une idée de ce que le navigateur est destiné à éprouver dans les mers du Nord. Qu'ils se figurent donc que la glace est une pierre, un roc flottant dans la mer , lequel devient une île ou un promontoire quand il estéclioué, et qui est aussi solide que si c'était une masse de granit. Qu'ils se représentent, s'ils le peuvent, ces montagnes de cristal entraînées dans un passage étroit par une marée rapide , s'cntre-choquant , comme des rochers qui se rencontreraient , avec un bruit semblable à celui du tonnerre , s'arrachant mutuellement d'énormes fragments, se brisant les unes les autres , et , perdant enfin leur équilibre , tombant dans la mer en soulevant les vagues, et excitant des tourbillons , tandis que les champs de glace , poussés contre ces masses ou contre ces rochers par le vent et la marée, s'élèvent hors de la mer en fragments qui retombent sur eux-mêmes, et qui ajoutent ainsi à la confusion et au bruit qui en sont la suite , et qu'il est impossible de décrire. Ce n'est pas peu de chose, en outre , que de connaître et de sentir son entière impuissance en pareil cas.

Il n'y a pas un instant où l'on puisse conjecturer ce qui arrivera pendant l'instant qui va suivre. Il n'y en a pas un qui ne puisse être le dernier. Si le bruit, le mouvement, le tumulte dont on est entouré, détournent l'attention, et l'empêchent de se fixer sur rien au milieu d'une telle confusion , il faut pourtant qu'ellesoittoujours sur le qui-

13* Livraison. (Régions circompolaires.)

L'UNIVERS

vive, alin de saisir le premier moment qui peut se présenter pour remédier au mal ou échapper au danger. Avec tout cela cependant , et c'est la tache la plus ditïicile, il n'y a rien a faire, nul effort à tenter ; et quoique la vue seule du mouvement qui l'entoure porte le marin à l'activité , quoiqu'il puisse à peine réprimer l'instinct qui nous presse de songer à notre sûreté dans tous les cas de danger, il faut qu'il s'arme de patience, comme s'il était spectateur indifférent et désintéressé , et qu'il attende de son mieux le destin , qu'il ne lui est possible ni de modifier ni d'éviter (*). « D'après ce qu'on vient de lire, on peut se faire une idée de l'effroi des premiers explorateurs de ces parages en présence de semblables dangers; et en 1585, les marins anglais n'étaient pas encore assez familiarisés avec ces jeux terribles de la nature du Nord, pour que les compagnons de Davis les contemplassent sans émotion.

En avançant au nord, Davis, après un de ces brouillards si fréquents dans les régions polaires , découvrit , le 20 juillet, une terre couverte de hautes montagnes, et qu'il nomma cap de la Désolation, à cause de l'aspect lugubre qu'elle présentait. Il voulut descendre sur le rivage; mais les glaces qui le bordaient l'en empêchèrent. Se dirigeant alors vers le sud , il côtoya la terre, et y trouva une température assez douce. Il fit voile ensuite vers le nord-ouest, et, après quatre jours de navigation , il découvrit , sous soixante-quatre degrés quinze minutes de latitude, un groupe d'iles avec de grandes baies , dont une fut nommée par lui baie de Gilbert. Là, des relations s'établirent entre les Anglais et les naturels du pays, qui, charmés des danses et de la musique qu'exécutaient devant eux les gens des deux vaisseaux, s'approchèrent sans défiance, et commencèrent un commerce d'échange.

(*) Relation du deuxième voyage fait à la recherche d'un passage au nord-ouest, par sir John Ross; traduction française de Defauconpret, t. I, p. 0.01.

Les détails que le narrateur de l'expédition de Davis nous a laissés sur les Esquimaux de cette partie ne nous paraissant ni assez complets, ni parfaitement exacts sur certains points, nous nous abstiendrons de les citer, nous réservant de mettre mieux à profit les renseignements que nous fourniront les voyageurs modernes. Davis fut surpris de la quantité de bois flottant qu'il vit le long de ces rivages. Il avait même rencontré , près de la baie de Gilbert, un arbre entier avec ses racines, et ayant soixante pieds de long.

Il a été constaté depuis que les bois qu'on trouve dans ces régions viennent de la baie d'Hudson, où les grandes rivières d'Amérique les portent en grand nombre. Quant aux pierres ponces trouvées par Davis dans les mêmes lieux, Forster pense qu'elles venaient des côtes d'Islande, à moins qu'elles ne fussent le produit de quelques volcans voisins. Les Anglais , faisant encore route au nord-ouest, entrèrent dans une belle rade près de laquelle s'élevait une montagne qu'ils nommèrent le mont Raleigh; un peu plus au nord, ils découvrirent le cap Dier; au sud, le cap Walsingham; ils nppelèrent baie d'Exeter l'anse qui séparait ces deux promontoires, et rade de Tôtness, le lieu 011 ils avaient jeté l'ancre. Ils retournèrent au sud, et le 11 août, ils atteignirent l'extrémité méridionale de la terre qu'ils avaient côtoyée. Cette pointe fut baptisée cap de God's mercy, ou de la Bonté de Dieu, parce, que Davis la considéra comme le point qui devait infailliblement le conduire vers l'objet de ses recherches. En effet, à l'ouest de ce cap , il entra dans un passage large de vingt-cinq à trente lieues, et que n'encombrait aucun banc de glace. L'intrépide navigateur dut croire un instant qu'il était à l'entrée de la mer qui communiquait avec l'o céan Pacifique. Cequi le confirma dans cet espoir, c'est que l'eau avait absolument la couleur et l'apparence de celle de l'Océan. Il navigua encore l'espace de soixante lieues; il aperçut alors au.] milieu du passage un groupe d'îles qu'il se disposait à doubler et à fran-

Rr.GïOrsS CIRCOIMPOLAIRES.

chir, lorsque , le temps étant devenu très-brumeux , et le vent s'étant mis au sud-est, il fut obligé de reprendre le elieuun de l'Angleterre, où il arriva sain et sauf le 30 septembre.

En 158(>, nouvelle tentative de Davis pour la deeouverte d'un passage au nord-ouest. Il explora la cote occidentale du Groenland , où il rencontra un glaçon si étendu que l'bistorien du voyage'n'ose en donner les dimensions. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Anglais côtoyèrent cette énorme masse flottante depuis le 17 jusqu'au 30 juillet; le vent qui- leur arrivait après avoir passé sur ce banc glacé , était si froid, que tous les agrès et les voiles du navire furent gelés. C'est là un des périls de la navigation dans les hautes latitudes. Quelquefois les brouillards et les vapeurs froides s'attachent aux cordages des bâtiments et y forment des morceaux de glace du poids de dix ou douze onces, qui se détachent au moindre vent, et tombent sur la tête des matelots; alors les voiles deviennent si dures et si fragiles qu'elles se déchirent comme le tissu le plus lin (*). Tant que dure cet état de choses, il esta peu près impossible de manœuvrer, et Ton conçoit le danger de la position d'un équipage frappé , en quelque sorte, d'impuissance dans ces mers , où l'activité est le principal moyen de salut. Il est évident, d'après cela , que l'emploi de la vapeur dans les mers polaires est , comme le dit le capitaine Ross, parfaitement rationnel. A l'est-sud-est, les Anglais s'aperçurent que la température avait coniplétement changé. Ils souffrirent même de la chaleur, et furent persécutés par des moustiques dont la piqûre était très-douloureuse. Cependant ils étaient sous le soixante-sixième degré trente-trois minutes de latitude. Cette extrême chaleur qu'ils ressentirent encore sous le soixante-douzième degré de latitude est un des phénomènes des mers glaciales. On l'explique par la grande étendue et l'élévation des terres vers le pôle nord. La réflexion

(*) Forster.

des rayons du soleil sur la surface inégale de ces terres , et leur croisement en différentes directions, produisent une chaleur assez intense quelquefois pour fondre le goudron des vaisseaux. Le même fait n'a jamais été remarqué dans les régions polaires de l'hémisphère austral : on y jouit bien de quelques iournéestièdes; mais la température de ces contrées n'approche presque jamais de celle du printemps d'Europe. La grande étendue des mers australes est la cause de cette différence; les rayons du soleil étant absorbés par la masse liquide, ne peuvent produire aucune chaleur. Du reste, c'est souvent dans les latitudes les plus élevées, et loin des côtes, que l'on éprouve la chaleur la plus forte.

Dans le voisinage des terres , le vent passant sur de vastes plaines de glace, vous apporte un froid insupportable, et cela sous une latitude bien moins élevée que celle où l'on trouve la mer libre et une chaleur étouffante. Après avoir examiné la côte occidentale du détroit de Cumberland, entre Tîle de ce nom et le soixante-neuvième degré de latitude, Davis rebroussa chemin , et revint dans sa patrie, plein d'espoir, malgré ce second échec , et persuadé qu'il finirait par trouver le passage que deux fois il avait vainement cherché.

Le troisième voyage de Jean Davis eut lieu en 1587. Dans cette expédition, les Anglais examinèrent la côte qu'ils avaient déjà visitée, donnèrent des noms à certains lieux qui n'en avaient pas encore , remontèrent, l'espace de soixante lieues, le détroit de Cumberland , naviguèrent dans le détroit de Frobisher qu'ils désignèrent sous la dénomination nouvelle de détroit de Lumley^ découvrirent le cap de Warvûick; et traversant un large golfe, arrivèrent sous le 61^ degré 10' de latitude, près d'un promontoire qu'ils appelèrent cap Chidley. D'après cela, il est constant que le détroit qui porte le nom d'Hudson sur toutes les cartes et dans tous les ouvrages de géographie, fut réellement découvert par Davis. Mais c'est assez pour la célé-

L'UNIVLRS.

brité de ce navigateur, que la mer qui s'étend entre le Groenland et l'île de Cumberland jusqu'à la baie de Baffin, ait consacré le souvenir de son intrépidité en conservant son glorieux nom.

Les contemporains de Davis durent considérer ses trois tentatives comme un pas immense lait vers la solution du problème dont on s'occupait dej)(iis longtemps et avec tant d'ardeur. Davis , à son arrivée en Angleterre, écrivit à un de ses amis : « J'ai été jusqu'au soixante-treizième degré de latitude , trouvant la mer ouverte à quarante lieues d'une terre à l'autre. L'existence du passage est donc très-probable, et il est facile de s'en assurer. » A un point de vue plus positif, les expéditions de ce marin n'étaient pas moins importantes. Indépendamment de ses découvertes à l'ouest et sur la côte occidentale du Groenland, Davis avait acquis des titres sérieux à ia reconnaissance de ses compatriotes : il donna un grand essor à la pêche de la baleine, et ouvrit à cette industrie d'abondantes sources de profit, en lui révélant de nouvelles mers peuplées de cétacés.

Maldonado^ 1588. — Les Espagnols, jaloux des succès des Anglais dans le Nord , essayèrent de faire croire qu'un de leurs compatriotes avait découvert le passage au nord-ouest. La relation de cette prétendue découverte attribuée à un certain Maldonado Ferrer, a été un beau jour trouvée pour la première fois dans la bibliothèque Ambrosienne de Milan, et le savant Amoretti se hâta de la publier. Ce voyage n'est qu'une mystilication, quoi qu'en ait dit M. Buache , géographe français , qui , en 1790, lut à l'Académie des sciences un mémoire sur ce sujet. Cependant, comme il a accrédité parmi quelques personnes compétentes l'opinion que le problème du passage au nordouest avait été résolu , nous croyons devoir citer la critique judicieuse que Malte-Brun a faite de cette entreprise imaginaire : « La première partie inconnue de la route de Maldonado passe par un soi-disant détroit de Labrador, long de deux centquatre-vingts ou deux cent quatre-vingt-dix milles, et qui occu-

perait dans toute son étendue les terres situées à l'occident du détroit de Davis et de la mer de Baflin ; la deuxième comprend la navigation en /m?^^^???^;' de trois cent cinquante milles, en descendant depuis 75" de latitude jusqu'à 71'^ auxenvironsdu cap des Glaces, au delà duquel ne purent avancer Cook etKing en venant du Sud ; la troisième partie de sa route le conduit à travers une partie du continent actuel de l'Asie , au détroit d'Anian , que , d'après ses déterminations, il faudrait cherciier dans la Tartarie, à soixante milles à l'ouest d'Okhotsk; dans la quatrième, il prolonge la cô/e d'Amérique, entièrement unie et déserte; mais, selon les cartes , il aurait traversé les monts Stannovoï , au pays des Toungouses ; dans la cinquième, enfin, il reconnaît une grande côte élevée qui , d'après sa position , ne pourrait être que celle du lac Baïkal. Veut-on admettre fort inutiiement que Maldonado s'est trompé sur les longitudes , et que son détroit d'Anian soit, en effet, celui que nous connaissons sous le nom de Behring ou de Cook? Les difficultés sont les mêmes, puisque alors iMaldonado aurait passé par-dessus la presqu'île d'Alaska, ou bien se serait trouvé au milieu des îles Aléoutiennes, sans rien apercevoir. D'ailleurs , le détroit d'Anian , chez Maldonado, ne ressemble en rien à celui de Behring ; il est bien plutôt calqué sur celui de Magellan.

Il prétend avoir parcouru cette route, qui, selon sa propre estimation, est de plus de dix-sept cent milles géographiques, deux foisdans le courant d'un été, sans y rencontrer des glaces , des phoques, des ours blancs, ni rien en général qui soit particulier à la zone boréale; mais il nous parle d'une digue haute de trois pieds et davantage faite avec des coquilles d'œufs; il a vu de beaux arbres qui conservent leurs fruits toute l'année; il a trouvé des litchis , fruit de la Chine , de la vigne sauvage et diverses sortes de gibier des climats tempérés , notamment une espèce de cochon qui a le nombril sur le dos, et des écrevisscs longues d'un pied et demi ; enfin , il a rencontré un vais-

REGIONS CIKCOIMPOLAIRKS

seau russe ou anséallqucy de liuit cents tonneaux , allant a Arklunigel!

Voilà les merveilles que Maldonado nous raconte avec une (|uanlité d'autres. On doit ctre curieux de connaître ce personnage. Mallieureusenient, tout ce que l'on en sait se réduit à deux notes, Tune extraite de la hibliollicque espajL^nole d'Antonio, d'après laquelle c'était un ancien militaire, très-instruit dans la navigation et dans la géographie, auteur d'un ouvrage intitulé :' L'Image du monde, et d'une Histoire de la décoiwerte du détroit d'.lnian ; l'autre, extraite de la bibliothèque indienne d'Antonio de Léon, dont il résulte que IMaldonado avait entraîné le conseil des Indes dans de grandes dépenses , par la vaine promesse d'inventer une boussole non sujette aux inconvénients de la déclinaison , et une méthode pour déterminer la longitude en mer.

« Dans le trentième paragraphe de son projet d'expédition, Maldonado dit avoir été guide, pendant son voyage, par une bonne relation de Jean Martinez, pilote portugais, natif des Algarves , mais que personne ne connaît.

Il paraît donc probable que ce faiseur de projets a eu sous les yeux quelques relations inconnues sur les navigations des Portugais au détroit d'Hudson, nommé détroit d'Anian par Corteréal.

Il aura combiné ces notions avec quelques données empruntées aux Japonais sur la mer d'Okhotsk. Delà, cette combinaison de positions impossibles à admettre , et cette réunion de caractères physiques appartenant à des climats différents. La relation de Maldonado n'est plus qu'une curiosité bibliographique. »

Cette opinion sur les prétendues navigations de Maldonado Ferrer ne nous paraît que mieux confirmée par les découvertes récentes de Parry, puisque celles-ci ne coïncident pas avec celles de Ferrer, ni pour les positions, ni pour les détails physiques (*).

(*) M. Lapie a publié en 182 r , clans les Nouvelles annales des voyages, un mémoire savant el curieux , conlraire à cette opinion.

Jean de Fuca, 1592. — Parti du Mexique pour chercher un passage au nord-est , .lean de Fuca suivit la cote jusqu'à ce qu'il eilt trouvé une large ouverture , dans laquelle il navigua , dit-il, pendant vingt jours ; après quoi il crut entrer dans la mer du INord.

Le détroit qu'il avait franchi , ayant de trente à quarante lieues de large , il l'avait pris pour le passage qu'il cherchait. Il retourna à la Nouvelle- Espagne par la même route. Ce voyage paraît authentique; mais les conclusions de Jean de Fuca sont de tout point erronées. Néanmoins , quelques géographes, pour honorer la mémoire ' du navigateur qui découvrit le premier la baie de la Reine-Charlotte, située sur la côte nord-ouest de l'Amérique septentrionale, ont donné à l'entrée méridionale de cette b<iie le nom de détroit de Juan de Fuca.

Cornelis Cornelisen , Guillaume Barentz, ou Barentzen^ et Brand Ysbrantz, 1594.— Ces trois Hollandais, envoyés à la recherche d'un passage au nord-est , atteignent le détroit de Waigatz et la Nouvelle-Zemble, mais ne vont pas plus loin.

Barentz, 1595, 1596.— Même tentative les deux années suivantes. Dans son second voyage, Guillaume Barentz j>érit de froid et de privations avec la moitié de son équipage. Comme en 1594, il n'avait pas dépassé la Nouvelle-Zemble.

George JVe^jmmth, 1602. — Nous citons sans développements le voyage de Weymouth qui ne fit qu'approcher de la côte du Labrador, et qui, n'ayant pas dépassé le soixantequatrième degré de latitude, ne fit, par conséquent, aucune découverte.

Jacques Hall, 1605, 1606 et 1607.

—Cette fois ce furent les Danois qui explorèrent les régions septentrionales; mais il paraît qu'ils avaient plutôt pour but de trouver de l'or et de l'argent que le passage des Indes. L'Anglais Hall , commandant des trois expéditions qui eurent lieu dans les parages du Groenland, n'alla pas plus loin que le soixante-sixième degré de latitude. Ces voyages, dont nous nous

L'UNIVERS

abstiendrons de parler, furent marqués par des imprudences, que les successeurs de Hall devaient expier cruellement, et par des actes de barbarie qui donnent une idée de l'étrange façon dont on exécutait alors les arrêts'de la justice. Le chef de la petite eacadre captura plusieurs Groëniandais et les emmena de vive force en Danemark; comme pour dédommager les compatriotes de ces sauvages , il abandonna sur leurs rivages inhospitaliers de malheureux Danois condamnés à la déportation par les tribunaux de leur pays. C'était comprendre bien mal la ligne de conduite que les Européens devaient tenir, dans leur intérêt même, à l'égard des naturels de ces contrées , et se jouer bien impitoyablement de la vie de ceux-là même que le glaive de la loi avait épargnés.

Jean Knight, 1606. — Enregistrons aussi l'insuccès de la tentative de Knight , qui , parti pendant la seconde expédition de Hall, atteignit le Labrador, et y périt massacré sans doute par les indigènes.

Henri Hudson^ 1607, 1608, 1610 et 1611. — Les résultats obtenus jusqu'alors dans les parages du nord-est et du nord-ouest , n'ayant pas fait naître de grandes espérances de réussite , les Anglais voulurent s'ouvrir une nouvelle route, et chercher le passage aux Indes à la hauteur du pôle même. Henri Hudson , chargé d'un voyage de découvertes dans cette direction , longea à une certaine distance la côte orientale du Groenland, et opercut , sous le soixante-treizième degré Je latitude, un plateau élevé qu'il appela HoldwUh hope , nom qui révèle son espoir de rencontrer, près de ce point, une mer libre qui lui permettrait d'atteindre le pôle. Quelques jours après , il reconnut la Nouvelle-Terre ou Spitzberg, qui, quoi qu'en dise Forster, avait été vue onze ans auparavant par les Hollandais. Après avoir navigué sous la latitude de 80° 23', le capitaine anglais fut obligé de reprendre le chemin de sa patrie.

Le même navigateur fit un second voyage dans la mer du INord, à la recherche d'un passage au nord-est. On lit dans le récit de cette expédition un fait qui donne la mesure des notions de ce siècle en matière d'histoire naturelle. « Étant par 79° 7' de latitude, dit Hudson , un des hommes de l'équipage aperçut une sirène; il appela quelques-uns de ses compagnons pour qu'ils vinssent la voir, et remonta ensuite; elle était alors très-près du bâtiment, et regardait fixement les matelots. Peu de temps après, une vague lui passa sur le corps ; elle disparut. A partir de la ceinture , son dos et sa poitrine étaient comme ceux d'une femme, suivant le témoignage de ceux qui la virent ; elle avait le corps aussi gros que nous ; sa peau était très-blanche, et de longs cheveux noirs pendaient sur son dos. Lorsqu'elle disparut dans l'eau, ils virent sa queue qui ressemblait à la queue d'un marsouin , et était fourchue comme celle d'un maquereau (*). ^ Hudson ne nous dit pas si ses matelots , pour compléter l'aventure , entendirent chanter la sirène.

Après un troisième voyage de découvertes entrepris nour le compte de la Hollande, mais dont on ignore le but précis , Hudson fut chargé par ses compatriotes de diriger ses investigations au nord-ouest. C'est dans cette dernière expédition qu'il découvrit la grande baie qui porte son nom. Cette baie est, à proprement parler, une véritable mer. En effet , on ne peut refuser cette dénomination à une étendue de quatre cent cinquante lieues de largeur du nord au sud, et de plus de deux cent cinquante lieues de l'est à l'ouest.

Une description rapide de cette méditerranée trouve ici naturellement sa place. --

Les côtes de la mer d'Hudson sont en général élevées et bordées de rochers ; la profondeur de ses eaux est de cent cinquante brasses au milieu de l'hiver; leur surface est entièrement

(*) Purchas , t. HT. J

RÉG(ONS CIRCOMPOLAIRFS.

couverte de j^laces, Klles ne sont libres que depuis le conimeneeiuent de juillet jus(iu'à la (iii de septembre; encore y jencoiitre-t-on alors trèssouvent des glaçons qui font courir aux navigateurs de grands périls; au moment même où Ton se croit loin de ces écueils llottants, un coup de vent , une marée , ou un courant assez fort pour (Mitrainer le navire et Tempécher de gouverner, le pousse tout à coup au milieu d'une multitude de masses solides et mobiles. La baie offre, dans le sud, un enfoncement de cent lieues de longueur et de soixante de largeur, improprement appelé baie de James , bien que ce soit un golfe

?|ui présente lui-même des anses proondes dans sa partie méridionale. De nombreuses îles s'élèvent du sein des flots, au sud, à l'est et au nord. Au sud, la plus vaste est celle d'Agomisca; au rtord , celle de Mansfield qui a environ quatre ou cinq lieues de longueur; plus loin encore, dans la paril tie septentrionale, on découvre plusieurs grandes îles que Ton peut regarder comme des dépendances de la Nouvelle-Bretagne, c'est-à-dire, des possessions anglaises de l'Amérique du Nord.

Rien n'est plus affreux que les environs de la baie d'Hudson. De quelque côté qu'on jelte la vue, on n'aperçoit que des terres incapables de recevoir aucune sorte de culture, que des rocs escarpés qui s'élèvent aux nues, qu'entrecoupent des ravins profonds et des vallées stériles oij le soleil ne pénètre point, et que rendent inabordables des glaces et des amas de neiges qui semblent ne fondre jamais.

Le climat, même sous la latitude

de ô?**, est excessivement froid. La

neige commence à tomber en octobre,

et continue à différentes reprises dans

l'espace de Tbiver. Lorsque le froid est

très- rigoureux, elle tombe sous la

forme du sable le plus fin, et c'est alors

qu'elle est le plus insupportable. La

1 glace sur les rivières a buit pieds d'é-

c'paisseur. Le vin de Porto se gèle en

I masse; i'cau-de-vie même se coagule.

Dans le jour le plus court, le soleil se

lève à neuf lu'ures v\u(\ minutes et se couclie cinq minutes avant trois heures; dans le |)lus long jour il se lève à trois heures du matin et se couche à neuf heures i\i\ soir. Pendant Pété, la chaleur est quelquefois si violente , qu'elle brûle le visage des chasseurs.

Le tonnerre se fait entendre rarement; mais, quand il gronde, ses éclats sont des plus effrayants. Pendant l'hiver, le firmament n'est pas sans beautés. Les faux soleils ou parhélies sont assez fréquents : ils sont fort brillants et reflètent toutes les couleurs de farc-enciel. L'astre se lève et se couche avec un large cône de lumière jaunâtre ; la nuit est illuminée par l'aurore boréale qui répand mille clartés sur toute la voûte du ciel , et dont la lumière même de la lune n'efface pas la splendeur {'').

L'élan , le buffle , le bœuf musqué, le daim , le loup , plusieurs espèces de renards, le lynx ou chat sauvage, le castor, l'ours blanc. Tours noir et l'ours brun, le wolverène, espèce de glouton, la marte-à-pin , l'hermine ou furet puant , la loutre , une autre espèce de loutre nommée jackasli , le porc-épic, le rat musqué, le lièvre, le lapin, l'écureuil des bois, l'écureuil rampant, différentes espèces de souris; en fait d'oiseaux, plusieurs espèces de cygnes , d'oies et de canards , des gelinottes; dans les lacs , même les plus septentrionaux, une quantité d'excellents poissons, comme truites , esturgeons et brochets; telle est en trèspeu de lignes la nomenclature zoologique de cette contrée. La liste des plantes n'est pas plus longue, et on aura donné une idée à peu près complète de la faune et de la flore du pays que nous décrivons quand on aura nommé le pin, le peuplier, le saule, le mélèze de petite espèce , le bouleau nain, le groseillier, trois espèces d'airelles , le cassis , le fraisier et une p^etiie espèce d'églantier, la bardane , l'oseille, la dent-de-lion, quelques espèces de graminées et de pois.

On sait à quel degré de prospérité

(*) Ellis et Pennant.

L'UNIVERS

est parvenue la compagnie commerciale qui n établi le siège de ses opérations dans le voisinage de la baie d'Hudson. Nous croirions devoir donner quelques détails sur cet intéressant sujet, si la partie de l'Univers pittoresque reiative au Canada et aux colonies anglaises de l'Amérique du Nord ne nous paraissait pas sur ce point suffisamment explicite (*).

Le voyage d'Hudson se termina par une horrible catastrophe : l'équipage se révolta et abandonna l'infortuné capitaine avec son iils et sept hommes malades, dans une chaloupe, au milieu d'une mer couverte de glaces. On frémit en songeant aux souffrances que durent éprouver ces malheureux, et surtout aux terribles angoisses qu'ils durent ressentir en voyant s'éloigner le vaisseau qui les avait portés Jusquelà. Mais de combien d'autres desastres non moins lamentabies ces tristes régions n'ont -elles pas été les muets témoins î

Jonas Poole. 1609-1611. Ce marin fit deux voyages dans le Nord et atteignit le 73" degré de latitude dans le détroit de Davis. Rien de remarquable dans la relation de ces deux explorations.

Thomas Button. 1012. Quoique le récit (\u voyage de sir Thomas Button n'ait jamais été publié , par un motif qu'il est difficile d'expliquer, on sait qu'il pénétra dans la baie d'Hudson, (ju'il découvrit la rivière de Nelson , baptisa le cap Southampton, à la pointe de l'île de ce nom , ainsi que le cap Pemhroke à l'est de Carey's Swan's Nest , et les îles Mancel , qui furent depuis appelées Iles Mansfield.

Jacques Hall. 1612. Baffin , dont nous allons parler tout à l'heure, écrivit , dit-on , la relation de cette quatrième expédition de Hall, entreprise presque en même temps que celle de Thomas Button. Il paraît que le but princinal des armateurs avait été, non la reclierche d'un passage en Chine,

(**) Voyez, dans la notice sur le Canada, rarticle qui traite du commerce des fourrures.

mais tout simplement la découverte d'une mine d'or dont on soupçonnait l'existence non loin du pôle. Quoi qu'il en soit, l'intrépide Hall entra dans la baie nommée Romelsfiord et située sur ^ la cote du Groenland : là, un indigène le perça d'une flèche et le tua, en représailles des actes de violence commis par le capitaine anglais sur des habitants de ce pays lors de ses premiers voyages pour le compte du Danemark.

Robert Bijlot et Guillaume BaJ'fui.

1615, 1016. Le premier voyage de ces deux marins n'eut pas un grand succès, car ils ne dépassèrent pas le 65" degré de latitude, et se bornèrent à examiner la côte du détroit de Davis jusqu'à l'île de la Résolution. Baffin, historien de l'expédition , rciconte qu'ils furent effrayés en apercevant une montagne de glace qui avait deux cent quarante pieds anglais de hauteur; or, si la glace ne s'élève sur l'eau de mer que d'un dixième de sa hauteur réelle, cette île flottante devait avoir deux mille quatre cents pieds de son extrémité inférieure à son sommet. Le second voyage fut un des plus importants qui eussent été faits jusqu'à ce moment. Baffin avait pour instruction de remonter le détroit de Davis vers le nord , jusqu'au 80'' degré de latitude , puis de se diriger a l'ouest et au sud jusqu'au OO*" degré, et enfin de tâcher de rencontrer la terre d' Yecizo. De là, s'il trouvait le fameux passage , il devait aller aborder à la cote septentrionale i\\i Japon et en ramener un indigène. Baffin longea en effet la côte occidentale du Groenland jusqu'au 72'" degré 45 minutes, oti il rencontra un groupe d'îles nommées par lui Iles des Femmes. De là, un canal large de sept ou huit lieues lui permit de s'avancer encore vers le nord ; il fut enfin enfermé par les glaces et obligé d'attendre qu'elles fondissent. L'endroit oii il avait jeté l'ancre reçut le nom de Horn Sound., baie des Cornes, à cause de certaines cornes que les naturels avaient données aux Anglais en échange de quelques graijis de verre. Baifin entra ensuite dans une mer ouverte,

RKGIONS CIUCOIMPOLAIRFS.

qui lui fit concevoir l'espérance de trouver un passage. Il découvrit, et noiiinia successivement le cap de Dudleij Dtgges, sous le IG" degré 35' de latitude, la baie de ff^ohtenhohne, la haie des Baleines, par 77" 30', Vile d'itacldhuyt , la baie de sir Tliomas Smilli, au nord de 78°, point remarquable en ce que c'est là que la boussole offre la plus grande variation ; enfin les iles Carey , la baie de l'aiderman Jones , vers le sud-ouest , et celle de Lancastre. Dans cette exploration il avait sillonné la baie qui a immortalisé son nom et déterminé exactement la situation géographique d'une foule de points intéressants (*).

Si le journal de ce voyage était plus complet qu'il ne l'est , nous y aurions puise des détails sur toute cette partie des réirions arctiques; mais la relation |de Batïin est d'une concision désespéirante , et il y règne sous plusieurs rapports un vague qu'on ne saurait trop déplorer.

Jean Munk. 1619. Après une expédition sans succès de Robert Fotherby, Jean Munk, chargé par le roi de Danemark , Christian iV, de faire des découvertes dans le Nord , se dirigea vers le détroit de Davis. Il le remonta, puis pénétra dans la baie d'Hudson.

Cédant à une manie coinmune à presque tous les navigateurs , il changea tous les noms de cette mer. Ainsi il appela sa partie septentrionale mare (hrislianeum, et débaptisa toutes les îles reconnues par ses devanciers.

L'approche de la mauvaise saison le força de choisir un lieu propre à hiverner. Il s'établit dans le havre de Chesterfield, qu'il wommdi havre d'hir-er de Munk , et reconnut les terres environnantes, auxquelles il imposa la dénomination de Nouveau-Danemark. Il avait eu la précaution de faire construire des cabanes pour mettre ses gens à l'abri du froid. La quantité de gibier tuée dans les pre-

(*) Le capitaine Ross, dans la relation de son deuxième voyage, dit que Eaffni a [comnns de grandes et noudjreuses erreurs dans le citlcul des longitudes.

mières semaines avait fait espérer à ré(piii)age des approvisionnements abondants pendant toute la saison.

Malheureusement le froid fut, cette année, d'une rigueur extraordinaire dans les environs de la baie d'Hudson.

La bière, le vin, l'eau-de-vie même, gelèrent dans les tonneaux , et les iïrent éclater. Bientôt l'usage immodéré des spiritueux détermina le scorbut parmi les coinpagnons de Munk , et cette terrible maladie les décima cruellement. Peu à peu le pain et les provisions s'épuisèrent. Les oiseaux revinrent avec le printemps; mais les souffrances et les privations avaient tellement affaibli ces infortunés, qu'ils ne pouvaient profiter de cette ressource si précieuse. Des troupes innombrables de canards et de perdrix venaient voltiger autour d'eux, et leur faisaient subir le supplice de Tantale; tenaillés par la faim , ils dévoraient du regard ces légions ailées; et toutes les fois qu'ils voulaient essayer de leur faire la chasse , leurs forces trahissaient leurs désirs. Le désespoir alors vint, en aide à la maladie, et chaque jour fut marqué par la mort d'un de ces malheureux. Munk lui-même, resté seul dans sa hutte, qui le protégeait à peine contre le vent et la neige, tomba dans un état de langueur et d'épuisement qui n'était que le commencement de l'agonie. Cependant , aiguillonné par la faim qui lui torturait les entrailles , il tenta un dernier effort: il se traîna jusqu'à la cabane voisine, et n'y trouva plus que deux de ses compagnons qui luttaient contre la mort. Ils s'encouragèrent mutuellement , et , écartant avec leurs ongles la neige durcie sur le sol, ils trouvèrent des racines, qu'ils mangèrent avec avidité. Ces débris de végétaux calmèrent leurs souffrances , et au bout de quelques jours de ce triste régime, ils purent prendre des oiseaux et des poissons. Dès lors, ils n'eurent plus à craindre le sort de leurs camarades, et ils pensèrent à retourner en Danemark. Ils parvinrent à équiper leur plus petit vaisseau, mirent à la voile, repassèrent le détroit d'Hudson , et ,

L'UNIVERS

après une traversée pendant laquelle ils s'étaient reposés sur la Providence du soin de les conduire au port, ils débarquèrent en Norwége le 25 septembre 1620. Des soixante-quatrehommes que Munk avait emmenés avec lui, il n'en ramenait que deux!

Les aventures des trois voyageurs excitèrent la curiosité et l'intérêt public en Danemark, et Munk, au lieu de chercher à Se reposer de ses fatigues, sollicita l'honneur d'être chargé d'une nouvelle expédition. Sa demande fut accueillie avec empressement par ses concitoyens; une souscription fut ouverte, et le chiffre des dépenses de l'entreprise fut bientôt atteint. Avant de partir, il fut reçu à la cour. On lui parla de ses malheurs, de ses longues souffrances. Le roi lui recommanda plus de prudence dans son prochain voyage, et laissa échapper quelques mots qui semblaient accuser Munk de la mort de ses compagnons. La fierté et la conscience du marin ne purent tolérer de pareilles inculpations dans la bouche du souverain. Il répliqua, et fit entendre à l'oreille royale un langage dont l'énergie dut passer, en tel lieu, pour de l'insolence. Le prince, irrité, leva sa canne et en frappa Munk, qui se retira le cœur plein de colère. L'outrage qu'il avait subi avait été pour lui un coup de poignard. Il mourut peu de temps après, poursuivi par le souvenir de cet affront, dont une âme plus forte se serait consolée en méprisant l'auguste distributeur de coups de canne.

Luc Fox et Thomas James. 163L Un assez long intervalle de temps s'était écoulé depuis l'importante expédition de Baflin, et les Anglais semblaient avoir renoncé à la découverte du passage au nord-ouest; on sait seulement qu'un nommé Hawkridge fit , pendant cette période , un voyage vers le pôle; mais cette tentative dut être insignifiante, car les contemporains n'en ont laissé aucune relation, et ont même jugé inutile d'en conserver la date. Ce fut Luc Fox qui réveilla le goiTt de ces périlleuses entreprises. Mais en même temps qu'il

obtenait de Charles F"" l'autorisation de choisir et de faire armer un bâtiment , les négociants de Bristol , jaloux de ne pas rester en arrière de leurs confrères de Londres, équipaient pour le même objet le vaisseau la Marie, dont le commandement fut confié au capitaine Thomas James. Les deux navires appareillèrent et partirent, l'un le 3 mai , l'autre le 5. Nous allons d'abord nous occuper de celui que montait Fox.

Parvenu dans la baie d'Hudson après une traversée assez heureuse, le capitaine Fox, en suivant la côte orientale de l'Amérique, découvrit une île, qu'il nomma Sir Thomas Roiv's fVelcome (*) (la Bienvenue de sir Th. Rowe, un des armateurs du bâtiment); puis une seconde , qu'il appela Brooke Cobham; et enfin un groupe entier, qu'il désigna dans son journal sous la singulière dénomination de Briggs his mathematicks (les Mathématiques de Briggs, autre armateur). Dans l'île Welcome, il vit plusieurs tombeaux contenant des cadavres d'Esquimaux enveloppés dans des peaux d'orignal, et placés sous des pierres, la tête tournée vers le couchant. Ces corps n'avaient pas plus de quatre pieds de long. Auprès de chaque mort étaient placés des arcs , des flèches, des lances, des dards en fer, et d'autres armes en bois. Un dard en cuivre, trouvé dans ces tombeaux, fait conjecturer que les habitants de l'île avaient déjà été visités par des Européens, ou avaient trouvé, dans leurs excursions sur le continent, les débris de quelque navire échoué. Fox se dirigea ensuite sur la rivière Nelson, où '. il trouva une croix qui portait encore , en caractères lisibles le nom de Button. De là il fit voile vers le sud-ouest, ' et quelques jours après il rencontrtl . le bâtiment du capitaine James, Il côtoya inutilement tout le fond de la

(*) Le nom de Welcome a été depuis appliqué indistinctement à la cote nord-esl de l'Amérique, et au détroit situé entre cette côte et lilc Southampton, mais plus partit culièrement au détroit.

RT^GIONS CÏRCOMPOLAIRES.

)aic, et retourna vers le nord, où un )rotnontoire fut noinuié par lui ff o/seiiholmcs ulthmun vale ^ tant l'oriicilleux capitaine était convaincu d'a- 01 r exploré la mer d'Iludson aussi litMi que pouvaient Tespcrer ses parons. Après avoir longé la terre sur aquelle est Carey's Swan's Nest, il 'avança encore vers le nord, où il déouvrit et baptisa les caps du roi Charles et Marie. Il aperçut aussi les les de la Trinité, le cap de lo7'd ïTeson's Porlland à quelques minutes du ,ercle polaire, le cap Dorchçster, eteu- !in une terre dont il fit ses colonies dTIercule, en l'appelant Fox his ar/hesi (le îiec plus ultra de Fox).

"ous ces points sont situés dans la ;rande île connue aujourd'hui sous le lom d'//e de Cumberland. Enfin , lésespérant de pénétrer dans la mer •olaire par la baie d'Hudson, Luc Fox l'en revint, fort satisfait d'un voyage jiui, en définitive, n'avait eu aucun résultat important.

La tentative de Thomas James fut ncore plus infructueuse. Ce capitaine le connaissait aucune relation des oyages antérieurs dans les régions toréales; il avait aussi négligé des'enourer d'bommes habitués à la naviation dans les mers glacées. Aussi 3S premiers dangers et les preiiières difficultés d'une pareille exlédition le trouvèrent au dépourvu.

Jn jour, pour éviter les montagnes luttantes, il se dirige vers un rocher ur lequel la marée , en se retirant , aisse son vaisseau à moitié renversé, j ne autre fois, il est bloqué par les glaes, et ne sait comment sortir de cet ffrayant labyrinthe. Enfin, son ignoancè comme marin est telle, que l'éuipage commence à murmurer, dans 1 crainte d'être obligé de passer Thier d;ins ces tristes contrées. Après lille aventures , dans lesquelles la 'rovidence lui était heureusement veue en aide, il découvre l'île Charton, u'il nomme Danbij. Il y construit ne cabane pour les malades , et dès e moment commence pour ses gens t pour lui-même une longue série e malheurs. Le sous-cauonnier, en

poursuivant des renards, s'aventure sur nn étang gelé, et s'enfonce pour jamais dans ce gouffre, dont la surface solide se referme sur lui. Lecanonnier meurt aussi : le malheureux avait subi l'amputation de la jambe , et, malgré un feu très-vif soigneusement entretenu dans sa chambre, l'appareil gelait sur sa plaie, et sa bouteille d'eau-devie sous sa tête. Tout l'équipage se transporte alor-^ à terre; mais le froid y est si intense , que tous ont, en peu de jours, le visage et les mains entièrement gelés. L'huile, le vinaigre, les spiritueux, placés à quelques pieds du foyer, deviennentdurscomme la pierre, et il faut employer la hache pour en détacher des fragments. Le scorbut vient ajouter de nouvelles souffrances à celles qui accablaient déjà les Anglais, et la mort marque impitoyablement ses victimes. Nous ne suivrons pas le capitaine James dans le douloureux récit de ses tortures et de celles de ses compagnons de voyage; qu'il nous suffise de dire qu'après un hiver terrible et une navigation qui renouvela, pour l'infortuné capitaine, tous les périls et toutes les angoisses du trajet d'Angleterre à la baie d'Hudson, Thomas James put atteindre le port de Bristol , où il trouva enfin le terme de ses misères. Dans les calamités qui avaient frappé les Anglais pendant cette expédition, il faut faire une large part à l'inexpérience et à l'impéritie du capitaine. Les navigateurs modernes ont prouvé qu'avec certaines précautions les Européens peuvent vivre plusieurs années dans des pays encore plus froids que la baie d'Hudson ; ajoutons que les employés de la compagnie du nord-ouest passent les hivers sans accidents sur la côte où l'île Charton , théâtre des souffrances de Thomas James, est située , et huit ou dix degrés plus au nord.

jMalgré les fautes sans nombre de James , on lui doit la découverte de l'île bien connue qui porte son nom.

On lui est aussi redevable de quelques observations précieuses sur le froid , observations qui ont été d'un grand

secours à plusieurs physiciens qui ont écrit sur ce sujet.

liernardo. 1040. L'amiral cleFuente fut chargé par le roi d'Espagne de faire des découvertes au nord de l'Améri-

3ue, et de chercher fe fameux passage u coté de l'océan Pacifique. Fuente s'arrêta par cinquante-trois degrés de latitude nord, et pénétra dans les terres du continent américain , où il lui arriva une série d'aventures que l'on peut considérer comme fabuleuses.

Mais le bâtiment qui accompagnait le sien, et qui était commandé par un certain Bernardo, poussa vers le nord, entra de la mer Pacifique dans un détroit , et s'avança jusqu'à un isthme qui sépare les mers orientale et occidentale, près de la baie de Baffin. Bernardo affirma même avoir vu ces deux mers du sommet d'une montagne élevée. Ce voyage a été traité de mensonge par plusieurs écrivains et géographes , parmi lesquels on peut citer Burney, Dalrymple , Forster et Barrow^. Mais des autorités non moins respectables, telles que Fleurieu, Vancouver et le capitaine John Ross, ont combattu cette opinion , et cherché à prouver la vraisemblance du récit de Bernardo. Le dernier surtout y ajoute foi. Il va même jusqu'à présumer que le navigateur espagnol a pénétré jusqu'à l'isthme de Boothia-Félix, et que c'est là cette terre du haut de laquelle il aperçut les deux mers. Dans cette hypothèse, Bernardo se serait trompé :

il se serait cru dans le voisinage de la baie de Baffin , tandis qu'il était sur l'étroite langue de terre que le capitaine Ross explora en 1830 , et à laquelle on parvient en passant par le détroit du Prince-Régent.

Danell , 16.52 et 1653. — Deux voyages infructueux de ce Danois à la découverte du Groenland oriental. Malgré ses efforts et son courage , il ne put mettre pied à terre sur cette cote, devenue depuis longtemps un mystère pour les Européens ; les glaces là bordaient dans une épaisseur de plusieurs milles, et cet obstacle était insurmontable, car on ne pouvait môme pas franchir la distance à pied, la alace n'étant ni as-

sez continue , ni assez solide pour supporter le poids de plusieurs hoinmes.

DescjroseiUers et Zacharie Gillom.

1G68. — Citons seulement pour mémoire le voyage de notre coini)atriote Desgroseillers , qui se rendit, par terre, du Canada à la baie d'Iïudson.

Quelque temps après , un vaisseau anglais, commandé par le capitaine Gillom, et équipé aux frais du prince Ruppert, le porta de nouveau dans ces parages , non pas seulement pour y jeter les fondements d'un établissement commercial , mais aussi pour continuer la recherche du passage au nord - ouest , abandonnée depuis le*^ tentatives de Fox et de James. De ce deux objets, le moins positif fut sacrifità l'autre. Mais les détails des opérations de ces hardis aventuriers sur les bords de la baie d'Iïudson appartiennent plus particulièrement à l'historique de la Compagnie du nord-ouest contenu dans la description du Canada.

Nous y renvoyons donc le lecteur.

John fVood et JVUliam Flawes.

1 676. —Des circonstances particulières rendirent un intérêt nouveau à la ques- i tion du passage par le nord-est , question oubliée , ou du moins négligée depuis près d'un siècle ; mais l'expédition de John Wood ne la fit pas avancer d'un pas. Ce marin, accompagné de William Flawes, fit naufrage sur les côtes de la Nouvelle-Zemble, "et revint en Angleterre, où , par dépit de l'écliec ' qu'il avait essuyé, il s'empressa de nier les découvertes des Hollandais et de ses propres compatriotes dans les parages témoins de son désastre.

Jacques Knlght , George Ba7'loio, David J'aughan et Jean Scroggs, 1719 et 1722. —L'expédition des trois I premiers de ces voyageurs ne mériterait pas la moindre mention, car elle eut pour but principal la recherche d'une mine d'or et de cuivre dans les environs de la baie d'Hudson; la découverte du passage n'en fut que le prétexte. Mais elle fut manjuee par \\\\% catastrophe si lamentable, et son histoire est si intimement liée à celle d'autres voyages plus sérieux et plus

RI-XiIONS CIKCOMPOLAIRES.

importants , que nous n'avons pu l;i passer sous siknice.

Knij'ihl, Harlow et Vauglian partirent pour la mer ci'lliidson; ne recevant {Veux aucune nouvelle, les optimistes se plurent à supposer (ju'ils avaient pénétré dans l'océan J*aei(i(|ue, et qu'ils reviendraient en Antçleterre npres avoir double le cap llorn. INlais deux ans s'écoulèrent , et dès lors fut acquise la triste certitude que les trois marins et l'équipage des deux bâtiments qu'ils montaient avaient péri.

John ScvoiJjgs fut envoyé, en 1722, à la recherche des trois voyageurs; mais rien n'indique dans sa relation qu'il se soit occupé un seul instant du sort des malheureux dont il était chargé de découvrir les traces. Ce ne fut que près d'un demi-siècle plus tard, en 1767, que l'on commença a recueillir quelques indications sur la mort de Knight et de ses compagnons. Plusieurs objets trouvés sur le rivage de l'île de IMaibre prouvèrent que les équipages anglais avaient péri sur cette' cote, inhospitalière. Enfin, en 1769, Hearne recueillit Je la bouche des Esquimaux qui habitent cette île les renseignements suivants : quand les navires arrivèrent devant l'île de Marbre, il faisait nuit; le plus grand des bâtiments toucha, et lut très-endommagé en entrant dans la baie. Les Anglais , une fois mouillés non loin du rivage, construisirent une maison. Ils étaient alors environ cinquante. Lorsque, l'été suivant, en 1720, les Esquimaux leur firent une seconde visite, le nombre des naufragés était considérablement diminué , et ceux qui avaient survécu étaient fort malades. Ils étaient occupés à allonger la chaloupe, comme l'atteste une quantité de copeaux de chêne trouvés à peu de distance de la maison. Peu à peu , la famine et la maladie firent parmi eux de tels ravages, qu'au commencement du deuxième hiver ils étaient réduits à vingt. Durant cet hiver, ils se soutinrent^ grâce aux provisions en huile et en chair de phoque que leur fournissaient les Esquimaux établis près de leur campem.ent. Mais ceux-ci •quittèrent l'île de Marbre à l'approche

du printenq)s; et (juand ils y revinrent dans l'été de 1721, ifs ne trouvèrent plus (|uc cin(j Anglais, tellement alTaméscprils dévorèrent ton te crue la chair de pho(!uc et de b.deine qu'on leur offrait. << Une pareille nourriture amena bientôt des résultats limestes : trois en moururent au bout de quelques jours, et les deux autres, quoique très-faibles, creusèrent une fosse pour les enterrer. Ces deux-là vécurent encore assez longtemps. Ils montaient souvent sur la pointe d'un rocher voisin, regardant fixement au sud et à l'est , pour voir si quelque vaisseau ne venait |)a8 à leur secours. Après être restés longtemps sur le rocher sans rien apercevoir, ils s'asseyaient l'un contre l'autre , et pleuraient amèrement. Bientôt l'un des deux mourut , et les forces de l'autre étaient si épuisées, qu'il expira en essayant de creuser une fosse pour son compagnon. On voit encore près de la maison les crânes et les os de ces deux honnnes (*). »

Behring^ 1728. — Ce navigateur russe se dirige à l'est pour chercher le passage supposé entre l'Asie et l'Amérique. Il découvre le détroit qui porte son nom ; il fait naufrage dans une île et y meurt.

Middleton , 1741. — Un particulier anglais, nommé Dobbs, avait, en 1737, décidé la Compagnie de la baie d'Hudson à équiper deux petits bâtiments pour reconnaître la côte orientale du Welcome. Une nouvelle tentative dans ce sens eut lieu quatre ans plus tard. Christophe Middleton côtoya longtemps les rives du même détroit, et revint sans avoir fait la moindre découverte. Quelques-uns de ses compagnons de voyage lui reprochèrent publiquement d'avoir commis des erreurs volontaires dans son exploration , et d'avoir ainsi abusé de la confiance de ses patrons. Il s'ensuivit une discussion très-vive entre le capitaine et M. Dobbs, et une accusation formelle fulminée contre Middleton par la haute cour de

(*) Voyage depuis le fort du Prince de Galles dans la haie d'Hudson, jusqu'à l'océan Nord, par Samuel Hearne. (Introduction.)

L'UNIVERS

l'amirauté. Middieton se défendit mal , et le public acquit la conviction qu'il avait accepté cinq mille livres sterling des membres de la Compagnie de la baie d'Hudson pour ne pas faire au nord-ouest des découvertes qui auraient porté un grand préjudice aux intérêts de cette association commerciale.

JVUliam Moor et Francis Smith.

1746. — La promesse d'une récompense de vingt mille livres sterling, faite par le parlement pour la découverte du passage au nord-ouest, fut interprétée par tout le monde comme un blâme sévère jeté sur la conduite de Middieton , qui avait cherché à dégoûter les Anglais de toute tentative ultérieure dans la baie d'Hudson.

li'appât de cette récompense fît naître un nouveau projet d'expédition , et bientôt deux bâtiments, le Dobhs et la Californie^ furent destinés à aller naviguer dans les mers polaires , sous le commandement des capitaines Moor et Smith.

La baie d'Hudson fut encore le théâtre de cette exploration. Les deux équipages hivernèrent dans le port Nelson. Ellis, historien du voyage, nous a laissé de curieuses observations sur les effets du froid; nous les transcrirons ici, pour compléter ce que nous avons déjà dit sur le climat de ce pays.

Le froid ne se fait guère sentir avec une grande violence que pendant quatre ou cinq jours par mois, et généralement vers l'époque du changement de lune. Alors le vent vient du nordouest , et souffle avec force ; pendant le reste du mois, quoiqu'il gèle cruellement, le temps n'est pas désagréable.

Le vent est modéré , et l'on peut sans inconvénient fhire la chasse aux animaux, surtout aux lapins et aux perdrix , dont on prend une multitude presque incroyable. En entretenant de grands feux dans leurs cabanes, en houchant la cheminée dès que le bois était consumé , en prenant de l'exercice quand le temps ne s'y opposait pas , les Anglais ne souffraient presque pas des effets du froid. La diffé-

rence entre la température extérieure et celle des cabanes était si sensible, que presque tous s'évanouissaient en y entrant, et restaient un certain temps sans connaissance. Si l'on ouvrait une porte ou une fenêtre, l'air qui faisait aussitôt irruption changeait en flocons de neige la vapeur concentrée dans la la cabane. La sève des troncs d'arbres qui avaient servi à la construction de ces frêles demeures, gelant et dégelant tour à tour, les faisait craquer avec un bruit presque égal à celui d'un coup de fusil. L'esprit -de -vin prenait I consistance de l'huile. Le gibier se coii servait longtemps sans avoir besoin d'être salé. Lorsqu'une partie quelconque du corps était gelée, elle devenait dure et blanche comme la glac^ elle-même. Si on négligeait le mal, I partie atteinte se gangrenait; mais un simple frottement avec la main suffisait pour rétablir la circulation. Le froid extrême produisait à peu près les mêmes effets que l'extrême chaleur, et les souffrances qu'il occasionnait exigeaient presque le même traitement. Si l'on touchait du fer ou toute autre surface solide et unie, les doigts y restaient attachés par la gelée. Si, en buvant de l'eau-de-vie, la langue ou les lèvres touchaient le verre , la peau y restait aussi collée. « Nous en eûmes, dit Ellis, un exemple singulier dans un de nos matelots qui portait une bouteille d'eau-de-vie de la maison dans sa tente; n'ayant pas de bouchon, il se servit de son doigt poUr la boucher, et la gelée l'y fixa av« tant de force, qu'il fut obligé d'en perdre une partie pour qu'on pût gué-i rir l'autre.» Il ajoute que tous les corps; solides acquièrent un degré de froM si excessif, qu'ils résistent même peu-] dant longtemps à l'action d'une fortCj chaleur. Cependant, dit le narrateur, les habitants de ce pays ne sont ni à plaindre ni malheureux. Il va même jusqu'à affirmer que des Européens, après y avoir vécu plusieurs années, ne pouvaient plus rester dans leur patrie. Quant à nous, l'explication de ce fait nous paraît assez naturelle. Les attraits de la vie de chasseur, et sur-

RÉGIONS CIRCOIMPOL AIRES.

tout les bénéfices énormes que l'on retirait d'un séjour de quelques ;inpnées à la baie d'iludson, étaient certes d'assez puissants motifs pour inspirer aux Euro[)éens dont parle KIlis le désir ardent de retourner au nord de l'Amérique.

L'biver étant entièrement fini, Moor içt Francis Smitb se dirigèrent vers le IWelcome. Ils examinèrent attentive- Iment les effets du flux et du reflux dans le AVager, et remontèreni dans le Nord jusqu'à la baie de HépidsCy où ils espérèrent un instant trouver la communication tant désirée. Après d'inutiles efforts, les officiels des deux navires furent d'avis de reprendre le chemin de l'Angleterre, où ils arrivèrent sains et saufs le 14 octobre, après une absence d'un an et cinq mois.

Samuel Hearne. 1769-1772. Malgré la récompense promise par le parlement , trente ans s'écoulèrent sans qu'une nouvelle entreprise fdt dirigée vers le nord ouest. Il est à présumer que la compagnie de la baie d'Hudson, intéressée, comme nous l'avons dit, à ce que le passage en question ne fût r pas découvert , fut la cause principale de cette lacune dans les voyages au Nord. La première tentative qui eut lieu après ce laps de temps , n'eut même pas pour objet la recherche de la communication des deux océans , mais tout simplement la découverte de la mine de cuivre dont nous avons parlé précédemment , et l'examen géographique du nord du continent américain. Ce fut Samuel Hearne, employé de la Compagnie , qui se chargea volontairement de cette tâche difficile.

Il partit, le 6 novembre 1769, du fort ' du Prince de Galles sur la rivière Churchill, et se dirigea hardiment au nord-ouest. Mais ses vivres étant épuisés , et le froid commençant à devenir rigoureux , il revint à son point de départ. Le 23 février 1770, il se mit de nouveau en campagne avec quelques Indiens qui devaient lui servir de guides. Le trajet fut des plus pénibles: les voyageurs n'avaient pour subsister que ce que le pays leur fournissait, du gibier et du poisson. « Nous

avions quelquefois trop , dit lîearne dans sa relation (*), rarement assez , souvent trop peu , et fré(juemment nous n'avions rien du tout. Nous avons passé plusieurs l'ois deux jours et deux nuits, et deux fois plus de trois jours sans manger, et umi fois nous avons été près de sept jours sans avoir d'autre nourriture que quelques fruits sauvages, de l'eau, des morceaux de vieux cuir et dos os brûlés. » Tant de fatigues furent sans résultats. Il fallut encore revenir à la factorerie sans avoir rien découvert.

Hearne n'avait pas renoncé à son projet. 11 partit (ine troisième fois , le 7 décembre 1770, et, le 13 juillet de l'année suivante , il découvrit la rivière de la Mine de Cuivre. Il assura avoir vu la mer à l'embouchure de cette rivière; mais plusieurs circonstances significatives font présumer qu'il se trompa. En définitive , ce voyage, accompli à travers tant de dangers et de souffrances, n'eut qu'un résultat : ce fut de prouver la possibilité de parvenir à la côte septentrionale de l'Amérique.

Jean Phipps. 1773. A mesure que le passage aux Indes fuyait, pour ainsi dire, devant les navigateurs, on s'acharnait à le poursuivre dans toutes les directions. Le capitaine Phipps, devenu depuis lord Mulgrave , fut chargé de le chercher au Nord , en allantjusqu'aupôle. L'expédition atteignit quatre-vingts degrés trente-sept minutes de latitude nord ; mais les glaces l'empêchèrent d'aller au delà.

James Cook et Charles Clerke.

1776 à 1779. Cette fois, on tourna ses regards vers le détroit de Behring, espérant qu'on pénétrerait plus aisément de la mer Pacifique dans l'océan Atlantique. Tout le monde connaît la relation du voyage de Cook, qui avait déjà fait deux fois le tour du globe. Il avança jusqu'à une terre qu'il appela cap des Glaces, et qui est située sous la latitude de soixante-dix de-

(*) Voyage depuis le fort du Prince de Galles dans la baie d'Hudson jusqu'à l'océan Nord. 1795.

L'UMVERS.

grés vingt-sept minutes, et la longitude de cent quatre-vingt-dix-huit degrés vingt minutes. L.) , une masse solide de dix pieds d'épaisseur, et s'étendant jusqu'à la côte d'Asie, liii opposa une barrière qu'il ne put franchir. Il retourna aux iles vSandwich, où il périt sous le 1er d'un indigène. Le capitaine Clerke prit alors le coniinandemcnt de l'expédition. Il se dirigea de nouveau au nord-est; mais les mêmes obstacles l'obligèrent à rétrograder, et à abandonner son entreprise.

Pickersgill et Young. 1776 et 1777.

Envoyés, par la baie de Baflin, à la rencontre du capitaine Cook, ces deux lieutenants ne se conformèrent pas aux instructions de l'amirauté , et firent des voyages complètement infructueux. Le premier atteignit le soixante-huitième degré de latitude , et revint par le Labrador, sans avoir suivi l'itinéraire qui lui avait été tracé ; le second ne s'avança que jusqu'aux îles des Femmes, et revint en Angleterre.

Lowenorn, Egède et liothe. 178G et 1787. La partie orientale du Groenland, devenue, disait-on, inabordable depuis l'établissement de la colonie chrétienne que le Danemark y avait fondée, préoccupait toujours le gouvernement de Copenhague. La publication de plusieurs mémoires sur ce sujet le décida à tenter de découvrir une seconde fois le Groenland oriental (*), perdu depuis des siècles pour les navigateurs. Le capitaine , plus tard amiral Lowenorn , et le lieutenant Egède , petit - fils du célèbre fondateur de la première colonie^roënlandaise , partirent d'Islande , et longèrent à distance cette terre inaccessible ; mais malgré des tentatives renouvelées dans plusieurs voyages successifs, les champs de glace qui s'étendaient entre la côte et leurs vaisseaux les empêchèrent d'aborder. Une dernière entreprise, dirigée par Egède et le lieutenant Rothe, n'eut pas plus

(*) Voyez dans la notice sur le Groeland la dissertation sur la cote orientale.

de succès. Toutefois , on s'assura qu'il n'y avait pas d'habitation sur le rivage , car le télescope permettait de l'explorer du regard dans presque toute son étendue, et on n'aperrut rien qui révélât le séjour des honu'nes.

Mackenzie. 1789. Le voyage d'Alexandre Mackenzie fut le pendant de cehu de Samuel Hearne. Il partit du lac des iMontagnes dans le Canada , et arriva sur les bords de la rivière qui porte encore son nom. Là il vit ou crut voir la mer Hyperboréenne. On a dit qu'il n'avait aperçu qu'un grand lac; mais les débris de baleines qu'il trouva sus la pbige prouveraient qu'il a dit la vérité. Toutefois, un fait grave plaide contre lui : il ne dit pas avoir goûté l'eau de cettevaste étendue qu'il nomme la mer, et c'était la chose la plus naturelle qu'il y eiU à faire.

Charles Duncan. 1790, 1791.— Voyage avorté par suite de la malveillance des employés de la baie d'Hudson. Après avoir visité l'entrée de Cheiiterlield, Duncan, expose à la colère de son équipage insurgé, fut contraint de renoncer a son entreprise , dont le célèbre géographe Dalrymple avait été le zélé promoteur.

Kotzebue. 1815 à 1818.— Nouvelle tentative par l'océan Pacifique et par le nord-ouest de l'Amérique septentrionale. Le lieutenant Kotzebue, parti sur un bâtiment équipé par le comte russe Romanzoff, doubla le cap Horn, comme le capitaine Coek , et s'avança ^ vers l'extrémité du nouveau continent. Entre le soixante-septième et le soixan* te-huitième degré de latitude nord , il jeta l'ancre dans une vaste baie, à laquelle il imposa son nom. Les naturels de ce lieu étaient grands, armés d'arcs, de flèches et de lances. Leurs vêtements étaient de peau; leurs bottines étaient bien faites et ornées d'espèces de broderies. Ils voyageaient en traîneaux attelés de chiens. Cette race est la même que celle que l'on trouve à rétablissement russe de Koudiak; elle offre aussi des traits frappants d'analogie avec les Tchoutskis visités par Cook sur le continent opposé.

Au nord de la baie Kotzebue , dans

RÉGIOINS CmCOMPOLAIRKS.

le fond (runc anse étroite, on apercevait de loin une masse L;i^MMle."ique s'élevant perpendieulaireinent de six cents pieds au-de>sus du niveau de la nier. Les Russes, en apj)ro{'hant de ce rocher tailh^'i pic, reconnurent, à leur grande surprise, que c'était une montagne de glace. Le sommet offrait une belle végétation , et des lianes de ce monstrueux glaçon coulaient des torrents d'eau pro'duits par la fonte de quelques-unes de ses parties. Kntre la base et le littoral s'étendait une langue de terre large d'environ deux cent cinquante toises et couverte de plantes.

On y trouva des dents d'éléphant semblables à celles qu'on a exhumées du sol de la Sibérie et des îles de la mer de Tartarie. C'était la première fois iju'on voyait des débris de ces animaux en Amérique. D'où pouvaient-ils venir.^ On supposa qu'ils s'étaient déta- :hrs de la glace à mesure qu'elle s'était fondue ; et , ce qui semblait confirmer :ette opinion , c'est que dans les en- Iroits où se précipitaient les torrents l'eau , on sentait une odeur insupporable de matière animale, semblable à )eu près à celle d'os brûlés. On pensa mssi que le sol même sur lequel giiaient ces restes de mammifères, avait îté forme par les portions de végétaux ;t de terre tombées successivemejat du »ommeî du rocher. Mais cette couche supérieure, cette espèce d'oasis placée i six cents pieds au-dessus du rivage, ît ornant le front de cet étrange géant le glace, comment en expliquer la fornation ? Doit-on admettre que la terre végétale avait été jetée par la tempête ;ur la surface du glaçon , avant que ;elui-ci eût atteint, par des agglomeraions successives, les proportions d'une nontagne ? IMais, ordinairement, ces nasses cristallisées se forment par la uperposition des glaçons, et alors, |ue serait devenue la couche de terre?

•"aut-il supposer que ce soit le dernier ;laçon qui, en escaladant cet immense dilice, l'ait couronné de l'humus ferile dont lui-même était couvert.^ La cience, malgréses ressources et ses inénieux calculs, est impuissante à ée.'airir ce mystère de la nature. Et ce qui

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rendait le spectacle du rocher de glace encore plus surprenant, c'est (jue nulle autre part, dans la partie du conlinent américain où se trouvaient les Russes, on ne voyait ni glace ni neige. Le ciel était parfaitement pur, et la température chaude.

Kotzebue , avant de s'occuper spécialement de la recherche du passage dans l'Atlantique, devait, aux termes de ses instructions, recoimaître si le cap des Glaces n'était pas une île , comme on le présumait. Cet objet secondaire de l'expédition ne put même être réalisé. Kotzebue s'étant cassé la clavicule, le chirurgien déclara qu'il ne recouvrerait la santé que sous un climat plus chaud. En conséquence, le bâtiment traversa la mer Pacifique, où les Russes firent quelques découvertes ; et, après avoir doublé le cap de Ronne- Espérance , il rentra en Russie.

Ross, Parry, Buchan ç,\ Franklin, 1818.— Des circonstances toutes particulières firent espérer aux Anglais qjj'iis seraient plus heureux en 1818 qu'ils ne l'avaient été jusqu'alors. On organisa deux expéditions , dont une était destinée pour le nord-ouest, tandis que l'autre serait dirigée au nord.

Les talents et l'expérience des chefs, la supériorité des équipages, l'excellence des instruments scientifiques dont on avait muni les astronomes et les physiciens, les soins qui avaient été apportés h l'armement et à l'approvisionnement des quatre vaisseaux, tout se réunissait pour persuader au public et au go'tvernement de la Grande-Bretagne que cette nouvelle entreprise, alors même qu'elle n'atteindrait pas son but principal, ne manquerait pas d'avoir des résultats importants sous plus d'un rapport.

Le capitaine John Ross, chef de l'expédition du nord-ouest, partit dans les derniers jours d'avril 1818, accompagné du lieutenant Edouard Parry qui commandait la conserve. A peine entrés dans le détroit de Davis , d'innombrables montagnes de glaces contrarièiTiit la navigation des ùqxw bâtiments. Ce ne fut qu'avec la plus grande

ola'uks.) U

difficulté, et qu'après avoir affronté des dangers formidables , qu'ils atteignirent l'extrémité de l'ile de Disco, dépendante du Groenland, et qu'ils purent s'avancer plus au nord.

Entre 76° et 77° 40' de latitude nord, les Anglais découvrirent un j)ays que le capitaine Ross nomma arctic Hlghlands , ou Hautes terres arctiques.

Cette contrée occupait un espace de cent vingt milles dans le coin nord-est de la baie de Baffin. Nous n'en donnerons pas ia description, car nous ne ferions que répéter tout ce que nous avons dit sur ces régions glacées, dont l'aspect est partout a peu près le même; mais nous raconterons avec quelques détails les premières entrevues que les marins de Visabelle eurent avec les indigènes ; le récit que nous en a laissé le capitaine Ross est trop curieux et trop comique pour qu'on puisse le passer sous silence. Il offre, d'ailleurs, un intérêt particulier, en ce qu'il montre quelles sont les premières sensations qui affectent l'homme sauvage à la vue des objets qu'il ne connaissait pas.

Les Anglais avaient aperçu quelques Esquimaux qui , malgré les instances qu'on leur avait faites , n'avaient pas voulu s'approcher des vaisseaux. Le capitaine Ross résolut alors d'aller audevant d'eux avec le lieutenant Parry, deux matelots et un Esquimau qu'ils avaient emmené d'Angleterre. Lorsqu'ils arrivèrent au lieu de la réunion, les naturels étaient au nombre de huit, chacun ayant son traîneau attelé de quatre ou cinq chiens. Le lieu de la scène était un champ de glace éloigné des terres. A peine en présence les uns des autres, tous se mirent à parler et à crier en même temps, et les aboiements d'une cinquantaine de chiens augmentèrent le bruit de cet effroyable charivari. Les Esquimaux avaient d'abord fait mine de reculer, mais Sackhouse, l'Esquimau civilisé qui servait d'interprète aux Anglais , cria au capitaine de se tirer le nez, car il avait découvert que c'était leur manière de se saluer. Cette cérémonie fut accomplie par chacun des Anglais, et les naturels répétèrent le même geste, dont

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nos voyageurs n'avaient d*abord pu| compris le motif. Ceux-ci imitèrent aussi , le mieux possible , le cri habituel des Esquimaux, hei-yaul expression qui indiquait le plaisir et la surprise. Ils s'avancèrent alors vers eux, et présentèrent à celui qui était le plus près un miroir et un couteau ; tous ceux qui osèrent successivement s'approcher, reçurent en présent les mêmes objets. L'etonnement des naturels , quand ils se virent dans les miroirs , fut excessif, et ils se regardèrent un moment l'un l'autre en silence; puis ils poussèrent un cri général , auquel succédèrent de grands éclats de rire ; ce qui paraît être leur manière de témoigner leur satisfaction. Les voyageurs ne purent s'empêcher d'en faire autant, et manifestèrent par là qu'ils étaient fort contents de leurs nouvelles connaissances.

Les Esquimaux, s'armant enfin de courage , s'approchèrent et donnèrent en échange des couteaux , des miroirs et des grains qui leur avaient été offerts, leurs propres couteaux , des cornes de narwal ou licorne, et des dents de chevaux marins. Sackhouse leur apprit alors que s'ils se découvraient la tête, ce serait donner une marque de respect et de bienveillance à leurs nouveaux amis. Ils le firent aussitôt, et , dès ce moment, la bonne intelligence s'établit tout à fait entre les Anglais et les naturels.

Un de ceux-ci ayant demandé quel usage il pouvait faire d'un bonnet rouge qu'on lui avait donné, Sackhouse le plaça sur sa tête , au grand étonnement des autres, qui voulurent l'essayer tour à tour. La couleur de la peau des Européens devint ensuite un grand sujet d'étomiement pour eux, et les ornements qui décoraient le cadre des miroirs ne les divertirent pas moins. Le plus âgé, celui qui montrai!

le plus de courage, s'adressant au capitaine Ross , lui fit un long discours, et lorsqu'il eut fini, il parut attendre une réponse; le capitaine tàclia de lui faire comprendre par gestes qu'il ne l'entendait pas , et appela Sackhouse pour lui servir d'interprète. Le naturel

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s'aperçut alors que les étrangers parlaient une langue différente de la sienne: son étonnement fut extrême, et il l'exprima par un grand cri de hei-yau!

Sackhouse ne paraissant pas découvrir le sens de la harangue, le capitaine, qui désirait les attirer sur le vaisseau le plus tôt possible, lui dit de les engager à l'accompagner. Ils y consentirent.

Leurs chiens furent déharnachés et attachés à la glace, et deux des traîneaux furent transportés de l'autre coté du canal qui séparait les Anglais des Esquimaux, etsurles bords duquel s'était passée jusqu'alors la conférence. On se mit en route et les indigènes rirent beaucoup en voyant les matelots tirer les traîneaux. L'un d'eux , se tenant à côté du capitaine, précédait de beaucoup ses compagnons , et marcha ainsi jusqu'à la distance d'une centaine de yards du vaisseau : alors il s'arrêta. Le capitaine lui lit signe d'avancer, mais inutilement. La terreur qu'il éprouvait l'empêcha de faire un pas de plus avant que ses compagnons l'eussent rejoint. Il croyait que le navire était une créature vivante. Il regardait les mâts , en examinait toutes les parties, en doimant les plus grandes marques de crainte et d'étonnement.

' Il lui adressait la parole, criant à haute voix et dans un langage que comprenait parfaitement Sackhouse : '( Qui

■ êtes-vous? Qu'étes-vous ? D'où venez- , vous? du soleil ou de la lune? » Il fai- ' sait une pause entre chaque question,

et se tirait le nez avec la plus grande solennité. Ses compagnons le rejoignirent alors, et tous manifestèrent une égale surprise. Sackhouse fit tous ses efforts pour les convaincre que le

■ vaisseau n'était qu'une maison de bois, et il leur montra une chaloupe qu'on avait transportée sur la glace pour la radouber, en leur expliquant que ce n'était qu'un vaisseau plus petit. La

' chaloupe fixa aussitôt leur attention ; ils s'en approchèrent et l'examinèrent de tous les côtés , ainsi que les rames

; et les outils des charpentiers. Le capitaine donna l'ordre de la lancer à la

\ mer. Elle était montée par un homme qui la dirigeait, et on la tira ensuite

de nouveau sur la glace. A cette vue, la surprise des Esquimaux n'eut plus de bornes et ils poussèrent de grands cris. L'ancre à glace, grande pièce de fer de la forme d'un S , excita aussi leur étonnement. Ils voulurent la perter, mais leurs efforts furent inutiles. Leur attention se dirigea ensuite sur le câble, et ils demandèrent vivement de quelle peau il était. Les peaux et les os semblaient être les deux substances qui leur étaient le plus familières; et, lorsqu'on leur dit que les mats étaient de bois, ils ne pouvaient revenir de leur surprise. Il est tout simple, en effet, que des hommes qui n'ont jamais vil d'arbres , ni même d'autre arbrisseau que quelques bruyères ou des tiges de saule nain, ne puissent pas s'imaginer qu'un mât soit fait de la même matière.

Les officiers des deux vaisseaux se trouvaient alors tous réunis autour d'eux, tandis que l'avant de V Isabelle^ amarrée à la glace , était couvert des gens de l'équipage. On ne peut imaginer une scène plus grotesque et plus intéressante en même temps que celledont ils furentlesacteurs et les témoins. Chacun voulait imiter les gestes, les cris et les éclats de rire des indigènes ; chacun se tirait le nez pour rendre aux Esquimaux leurs politesses , et ce mouvement redoublait l'allégresse générale.

Mais ce qui absorba bientôt toute l'attention de ces pauvres gens, ce fut un matelot qui grimpait aux cordages; ils le suivirent des yeux jusqu'à ce qu'il fût au haut du mât. Les voiles n'étaient pas tendues , et ils supposèrent que c'étaient des peaux de phoques.

Ils se rapprochèrent enfin du vaisseau. Une échelle de corde était suspendue à l'avant, et on leur montra la manière d'en faire usage; mais on fut très-longtemps avant de pouvoir les décider à monter. A la fin, le plus âgé, qui donnait toujours l'exemple, monta sur le pont, et fut suivi par les quatre autres. Les nouvelles merveilles dont ils se virent alors entourés, redoublèrent leur admiration; de grands éclats de rire suivaient toujours ces moments d'extase ; leur exclamation la plus fré-

quente étùït hei-i/ au! et lorsque leur surprise était particulièrement excitée par quelque objet plus remarquable que les autres, ils prononçaient plusieurs fois de suite la première syllabe avec une rapidité et une emphase étonnante ; ils étendaient en même temps les bras, et se regardaient les uns les autres, la bouche ouverte, comme hors d'haleine, et avec un air de consternation.

Ne se figurant pas la pesanteur des gros morceaux de bois, deux d'entre eux saisirent un mât de réserve dans l'intention de l'emporter , et furent très-honteux de ne pouvoir seulement le soulever. Un autre, effrayé par les grognenients d'un cochon des îles Shetland , voulut s'enfuir du vaisseau, et, en se retournant, il essaya d'emporter l'enclume du forgeron. Voyant qu'il ne pouvait en venir à bout, et qu'il était l'objet de la risée générale, il s'empara du plus grand des marteaux , le jeta sur la glace, et, descendant prestement (\u navire, le plaça d'un air déterminé sur son traîneau et s'éloigna.

Les grimaces des Esquimaux furent surtout très-comiques quand ils se virent dans un miroir concave. Après s'y être regardés, ils couraient derrière dans l'espoir d*y trouver le monstre qui exagérait leurs traits et leurs gestes. Un officier mit une montre contre l'oreille de l'un d'eux, qui, supposant qu'elle était vivante , demanda si elle était bonne à manger.

Pendant ce temps , un troisième se trouvant près des écoutilles, se baissa et aperçut le sergent de marine, dont l'uniforme rouge lui arracha un helyau formidable; tandis que ses grimaces et son accoutrement n'excitaient . pas moins la gaieté des matelots, qui, grûce à sa position penchée, découvrirent, pour la première fois , certaines particularités inattendues dans ic costume de ces naturels.

Deux jours après , d'autres Esquimaux vinrent à bord de Vlsabe/ie^ et donnèrent aux Anglais une nouvelle représentation de la comédie dont ils avaient été témoins à la première enftevue. Les officiers essavèrcnt de dé-

couvrir s'ils connaissaient quelques anîusements, tels que la danse ou la musique, et, après quelques difficultés, ils parvinrent a décider deux des indigènes à leur donner un échantillon de leur danse. L'un commença aussit()t à se disloquer la figure et à' tourner les yeux d'une manière qui ressemblait si exactement aux convulsions d'une personne qui éprouve une attaque d'épilepsie, que, persuadé que l'Esquimau avait en effet une atteinte de cette maladie, le capitaine était sur le point d'appeler le chirurgien. JNlais il fut bientôt détrompé, car le naturel se mit à faire successivement une foule de gestes extraordinaires et à prendre les attitudes les plus bizarres , tandis qu'en même temps il faisait les contorsions les plus hideuses. Il n'épargnait pas les allusions indécentes qui forment une partie essentielle de la danse de plusieurs nations. Son corps était généralement courbé en avant, et ses mains étaient placées sur ses genoux. ; Au bout de quelques minutes, il se ' mit à chanter anuiak-ayahl et presque immédiatement après , son compagnon, qui jusqu'alors l'avait regardé en silence, commença, comme s'il se sentaitinspiré, àgrimacer et à imiterles poses libidineuses du premier. Ils chantèrent ensuite en chœur liei-yau, helyau, et. après avoir psalmodie ces mots pendant dix minutes avec une énergie toujours croissante , ils changèrent tout à coup de mouvement, et crièrent d'une voix perçante et avec une grande rapidité, wihiel lolhiel Ils s'approchèrent alors l'un de l'autre, faisant glisser un pied en avant, faisant d'horribles grimaces et s'agitant prodigieusement , jusqu'à ce que leurs nez vinssent à se toucher, et alors un éclat de rire sauvage termina cette danse extraordinaire. BiSy bis, cria t-on aussitôt de toutes parts; et lorsque Sachliouse leur eut expliqué ce que signifiait ce mot , ils se prêtèrent de la meilleure grâce du monde aux désirs de la compagnie, et recommencèrent leurs gestes et leurs contorsions.

Le capitaine eut ensuite une con- • vcrsation avec l'un des danseurs.

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Comme il hii rrprochnit de n'avoir pas amené sa femme, l'Esquimau demanda vivement si la nation européenne se composait uniquement d'hommes. Le eapitaine lui montra un portrait de mistress Ross. Ils le regardèrent tous avee la plus grande surprise, et parurent eroire , pendant quekjiie temps, que l'image qu'ils voyaient était vivante, lîientot une idée soudaine parut les frapper; s'imaginant que les femmes étaient dans l'autre vaisseau , ils se dirigèrent tous vers i Alexandre , qui était amarre le long de la glaee, à aeux eents yards de l'Isabelle; mais ils ne tardèrent pas à revenir, fort consternés d'avoir été trompés dans leur attente.

Nous nous abstiendrons de citer les renseignements que donnent le capitaineRossetle capitaine Sabine, un des officiers les plus distingués de l'expsdition, sur le phvsiqué et les mœurs de cette tribu d'Esquimaux. Ces indigènes ne diffèrent pas assez sur ces deux points des autres peuples de ces contrées , pour mériter qu'on trace d'eux wn portrait détaillé.

Quittons ces bonnes gens , et suivons nos voyageurs dans leur périlleuse exploration.

Sur un point du rivage situé plus au nord , les Anglais furent frappés d'un spectacle étrange : dans une étendue de près de douze milles , la neige qui tapissait le flanc des montagnes, était couverte de larges taches d'un rouge foncé, semblables à du sang. Ils voulurent s'expliquer ce phénomène, et descendirent tout exprès à terre. ]Mais l'examen attentif de la neige colorée no leur apprit rien. JIs recueillirent alors une certaine quantité de cette neige, qui se convertit bientôt en une eau brune , en déiposant un sédiment terreux et rougeatre. Jusqu'au retour des deux navires en Angleterre on fit une foule de conjectures sur la cause de ce fait; ion l'attribuait au nickel et au ter iinétéorique trouvé dans cette contrée; mais enfin l'analyse prouva que cette belle couleur rouge était due aux excréments des oiseaux aquatiques.

Après avoir erré plusieurs jours dans le fond de la baie de Baflin, CJU'xandre et t Isabelle se trouvèrent, le 30 ,»oût, vis-a-vis le détroit de Lancastre. Connue cette ouverture a )lus de cinquante milles de large, de a j)ointe sud à la pointe nord , et que le sondage donnait sept cent cinquante brasses , les Anglais crurent avoir trouvé le passage au nord-ouest; mais ils ne tardèrent pas à être désabusés en apercevant la terre après une marche de dix lieues dans le détroit.

Le capitaine Ross visita le pays qui forme la pointe méridionale de l'entrée de Lancastre, et en prit possession au nom du roi d'Angleterre. Il se remit en mer et aperçut plusieurs ouvertures au sud-est. Vers 70° de latitude , il rencontra la plus grande montagne de glace qu'il eiit encore vue; elle avait deux milles de long et autant de large; son poids fut évalué à trente millions de tonneaux. Un grand ours blanc, placé sur le sommet de cette ile flottante, voyant les Anglais s'avancer pour l'attaquer , se précipita dans la mer d'une hauteur de plus de cinquante pieds.

L'expédition rétrograda , examina les côtes jusqu'au cap Walsingham, dans 1 île de Cumberland, et revint en Angleterre sans avoir perdu un seul homme. Le passage en question n'avait pas été découvert, au grand désappointement de tous ceux qui avaient projjhétisé un résultat différent ; mais ce voyage n'avait pas été sans fruit : le capitaine Ross avait fait le tour des côtes de la mer de Baffin, et corrigé les erreurs de ce navigateur illustre; en second lieu, il avait ouvert au comnierce une nouvelle source de produits.

Pendant que l'Isabelle et t Alexandre naviguaient à l'ouest du Groenland, le capitaine Buchan et le lieutenant Franklin parcouraient les mers dangereuses qui baignent le Spitzberg.

A plusieurs reprises, ces intrépides marins furent emprisonnés par les glaces, et n'échappèrent que par une espèce de miracle à une destruction

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qui paraissait certaine. A peine avaientils franchi la barrière effrayante qui les séparait de la mer libre, qu'un coup de vent impétueux les repoussa du même côté. Dans cette horrible position , il n'y avait qu'un parti à prendre : c'était de mettre toutes voiles dehors , d'arriver hardiment sur les îles de glace , et de chercher par la force à s'y frayer un passage. £a Dorothée, le plus grand des deux vaisseaux , prit l'initiative de cette étrange lutte; le Trent la suivit coura2;eusement. Ce dut être un moment d'angoisse inexprimable que celui où ils approchèrent de la redoutable barrière. Le vent avait redoublé de violence, la mer élevait ses vagues furieuses jusqu'à la cime des mâts, et inondait incessamment le pont des deux navires. Enfin, l'intervalle était franchi ; alors un épouvantable craquement se fit entendre au milieu du bruit de la tempête, et glaça d'effroi les cœurs les plus accoutumés aux dangers de la mer. Le combat avait commencé; il dura plus d'une demi-heure, pendant laquelle les équipages croyaient voir , à chaque instant, les vaisseaux s'entr'ouvrir ou céder à la pression des montagnes flottantes. Au bout de ce temps , la Dorothée et le Trent , secondés par la force du vent > n'avaient encore avancé que de trois fois leur longueur, à cause de l'agglomération des glaçons dans le même espace. Les Anglais se trouvèrent de nouveau enfermés au milieu de ces îles menaçantes, que l'agitation des flots faisait mouvoir dans tous les sens. La Dorothée était si endommagée, que pour ne pas couler à fond immédiatement, tout l'équipage dut se porter aux pompes. C'en était fait de ces hommes intrépides, si l'ouragan avait continué; mais le lendemain le vent cessa, et les glaces ouvrirent un passage aux deux bâtiments qui purent atteindre la baie de Smeerenberg, dans le Spitzberg. Tout le mois d'août fut employé à se radouber ; enfin, le signal du retour dans la patrie fut donné en septembre , et, le 10 octobre, l'expédition rentra dans un port d'Angleterre.

Ce voyage , déplorable sous tant de rapports , ne servit qu'à résoudre quelques problèmes de physique, et à faire mieux connaître certains points des côtes du Spitzberg.

Edouard Parry , 1819-1820. L'assurance que le capitaine Ross avait donnée de l'existence d'une ceinture de terre au fond du détroit de Lancastre, n'avait pas convaincu les géographes, et en général toutes les personnes qui s'occupaient de la question du passage au nord-ouest. Plusieurs écrits du capitaine Sabine, qui tendaient a faire soupçonner sir John Ross de mensonge, ou tout au moins d'erreur grossière, changèrent en certitude les doutes conçus par le public et l'amirauté.

En conséquence, le lieutenant Edouard Parry , devenu capitaine , fut chargé de continuer l'œuvre commencée par ,Tohn Ross, et d'aller chercher le passage à l'ouest de la merde Baffm.

Cette nouvelle expédition n'atteignit pas le but définitif qu'on s'était proposé, mais elle amena des découvertes importantes. Les équipages des navires l'Hécla et le Griper gagnèrent la -récompense de cinq mille livres sterling, promise par le gouvernement britannique à quiconque traverserait le IIO*" degré à Touestdu méridien de Greenwich. Ils découvrirent l'entr'^e du Prince-Régent, au sud du détroit de Lancastre , le canal Wellington, au nord; plus loin, dans le même détroit, les îles Cornwallis, Griffîth, Bathurst, Byam Martin et Melville, toutes comprises sous la dénomination de Géorgie septentrionale ; enfin la terre de Banks, sous les 74° latitude nord , ci 117° de longitude, et le Sommerset du nord, qui forme la pointe nord-ouest du détroit du Prince-Régent.

Les Anglais passèrent la mauvaise saison de 1819 à 1820 dans une baie de l'île jMelville, nommée par eux lé Havre d'hiver. Il est intéressant de lire , dans la relation de sir Parry, les détails des distractions par lesquelles il soutint le moral de ses compagnon^ pendant de longs mois de ténèbres et de température glacée. Au nombre de ces occupations, nous citerons, comme

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la plus originale, l'idée de donner des représentations dramatiques. Kn attendant que le capitaine Parry eût composé une pièce de circonstance qui devait redoubler Téner^te et le courage des marins des deux navires, deux volumes de pièces de théfitre, trouvés par hasard dans la chambre d'un officier, furent le répertoire qui alimenta les représentations bi-mensuelles qui eurent lieu dans le Havre d'hiver. Le but du commandant fut, à ce qu'il paraît, complètement atteint.

Les matelots prenaient tant de plaisir à ce divertissement, qu'ils oubliaient toutes les misères de ce triste séjour, quoique dans l'espèce de théâtre où ils étaient assis, le froid fût extrêmement vif. Le capitaine Parry observe avec raison que, depuis la naissance de l'art dramatique, c'était sans doute la première fois qu'on jouait la comédie sur un théâtre dont la température était à plus de 14** au-dessous de zéro du thermomètre Réaumur. Ce n'est pas tout: les Anglais imaginèrent encore de publier un journal hebdomadaire, intitulé Gazette de la Géorgie du Nord, et Chronique d'hiver. Tous les officiers de l'expédition furent invités à prendre part à la collaboration de cette feuille , en conservant l'anonyme, et en contrefaisant leur écriture. Vingt et un numéros de la Chronique d'hiver parurent, au grand contentement des équipages qui s'amusaient beaucoup des plaisanteries périodiques dues à la phjme des hommes d'esprit de l'expédition. La lecture de cette singulière gazette, rédigée à la clarté des aurores boréales et au milieu des ours blancs du pôle arctique, est bien propre en effet à dérider l'homme le plus morose (*).

(*) La gazette delà Géorgie du Nord a été plus tard imprimée en Angleterre, et on en trouve de/ extraits en français dans la colleciion des voyages modernes traduits de l'anglais.

Nous ne pouvons résister au plaisir de citer un exemple des spirituelles facéties auxquelles donna lieu Tlieureuse idée du commandant Parry : comme les officiers étaient nécessairement obligés de jouer des

J)(; pareilles distractions, qui peuvent paraître puériles de la part d'iuie réunion de marins aux mœurs rudes et aux habitudes sérieuses, sont d'une absolue né(!essité dans un pays où l'ennui mène infailliblement au tombeau. Indépendamment des effets désastreux de l'oisiveté et de l'abattement moral, on a remarqué que l'extrême froid exerçait une action funeste sur les facultés intellectuelles. Le capi-

rôles de femme , on fit circuler l'avis suivant parmi les annonces et affiches du journal ; « On désire trouver une femme d'un certain âge et de bonne réputation, pour aider les actrices à faire leur toilelte. On lui donnera un salaire convenable , et elle aura du thé et de la petite bière. S'adresser au comité du speciacle. N. B. Une veuve aura la préférence. »>

La réponse ne se fit pas attendre; en voici la traduction : «Au directeur et au comité du théâtre royal de la Géorgie du Nord : Messieurs, je suis veuve, j'ai 26 ans, et je puis produàa-e des témoignages irrécusables de mes mœurs et de mes lalents. Mais avant de me charger de la toilelte des actrices de votre spectacle, je désire savoir »i elles sont dans l'usage de garder leurs culottes , et si l'on peut me donner pour aides quelques vigoureux marins pour lacer et serrer leurs corsets. D'après cela , messieurs , vous pouvez compter sur votre servante Abigaii.

BoNNEMAiN. p. s. Ne pourriez-vous pas substituer de l'eau-de-vie à la petite bière .►*»

Voici ce que le comité du grand théâtre répondit : « A mislriss Abigaii Bonnemain : Ma chère dame , le comité a reçu votre lettre et désire infiniment s'assurer vos services. Il est fâché d'être obligé de vous dire que ses actrices prétendent ne pouvoir bien remplir leurs rôles sans renoncer entièrement aux vètemenis de l'autre sexe. Le comité espère que cette raison ne vous empêchera pas d'accepter la place. Il me charge de vous dire qu'il sera mis à votre disposition deux robustes matelots avec des merlins, des leviers et des câbles , et que la petite bière sera remplacée par de l'eau-de-vie, mais à condition que vous n'en donnerez pas une seule goutte aux actrices , attendu que cette indulgence pourrait avoir des suites fâcheuses pour le spectacle. J'ai l'honneur d'être, ma chère dame, etc.

«' DEI.AFLUMB secrélaire,»

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taine Parry dit que plusieurs fois il a constaté dans ses matelots tous les symptômes de l'ivresse et de la stupidité, et que cet état anormal était une suite de Tinfluence de l'air glacé sur le cerveau. Il y a donc, du physique au moral, action et réaction; oii conçoit dès lors qu'il soit indispensable, sous cet âpre climat, de soigner l'esprit de l'homme aussi bien que son corps.

Frajihlin. 1820, 1821. Parti des bords de la baie d'Hudson, le capitaine Franklin , dans son premier voyage, suivit par terre la côte de l'Amérique entre la rivière de Hearne et le cap du Retour, ou Turnagain. Cette expédition hardie, accomplie à travers mille dangers, parmi lesquels la famine n'était pas le moins redoutable, concerne plus particulièrement la géographie de l'Amérique anglaise, dont nous réservons les détails pour la notice consacrée au Canada et à ses dépendances.

Parry. 1821, 1822. Dans ce second voyage , sir Edouard Parry découvrit la péninsule Melville au nord de Tile Southampton, laquelle est, connue on sait, située dans la partie septentrionale de la baie d'Hudson. 11 traversa aussi un détroit auquel il donna le nom de ses deux vaisseaux, la Furie et iHécla , et qui sépare la presqu'île Melville de Tîle CocUburn, placée au nord de cette dernière.

Franklin. 1822 , 1823. Ce digne émule de l'intrépide Parry, oubliant les dangers et les fatigues de sa première excursion par terre, lit vn siouveau voyage au nord de l'Amérique, et explora l'espace compris entre la rivière .Mackenzie et le cap Euck. Pendant qu'il s'appliquait à déterminer exactement tous les points de cette côte , son compagnon, le docteur Rirhardson , qui s'était séparé de lui pour le rejoindre plus tard , reconnut la partie qui s'étend entre le fleuve ]\Iackenzic et la rivière des Mines de cuivre.

Scoresbij. 1822. Ce marin, eonmieon le verra dans la notice sur le Groenland, explora une partie de la côte orientale de cette grande péninsule;

mais il n'avait pas pour mission de chercher le fameux passage. La relation de son voyage est une des plus intéressantes sous tous les rapports.

Parry. 1822, 182.5. Cette troisième tentative de l'infatigable Parry pour la dérouverte d'un passage au nordouest n'eut ni l'heureuse issue , ni les importants résultats des deux précédentes. Lecapitaine descendit le détroit du Prince Régent jusqu'à la latitude de soixante-douze degrés trente minutes et la longitude de quatre-vingt-onze degrés. La Furie, bâtiment qu'il montait, fit naufrage, et il fut, en conséquence, forcé de retourner en Angleterre.

Beechy. 1823, 182C. Ce lieutenant consacra trois années à chercher le passage par le détroit de Behring. Il pénétra jusqu'tà la latitude de soixanteonze degrés vingt-trois minutes et demie, et la longitude de cent cinquante-six degrés vingt-trois minutes et demie , ne laissant qu'environ cent cinquante milles de côtes à reconnaître entre ses découvertes et celles de Franklin.

Parry. 1827. Tant de pénibles travaux n'avaient pas affaibli le courage et l'ardeur de Parry. Il lui restait encore une espérance: c'était de trouver \\n passage vers l'équateur en arrivant au pôle nord; mais les glaces l'obligèrent, comme ses devanciers, de renoncer à son entreprise.

Graah. 1829. Le voyage de ce navigateur danois eut le même but que celui de Scoresby; mais plus heureux que son prédécesseur, il réussit à explorer la partie de la côte orientale du Groenland sur laquelle on disait qu'avaient existé les anciennes colonies Scandinaves.

John Ross. 1829, 1833. IN'ous voici arrivésà la dernière expédition sérieuse qui, au moment où nous écrivons, ait etéfaite pour la découverted'un passage au nord-ouest. Sir John Ross, dont le voyage de flsahelle, en 1818, avait fait connaître les talents, fut chargé de cette nouvelle entreprise. Il partit, en 1829, sur le vaisseau la rictoire, pénétra dans la baie de Baffin , francliit le détroit de Lancastre, entra dans

RRGIONS CIRCOMPOLAIRKS.

le détroit du Prince Rci^eiit, drcciivert par le eapitaitie Parry, recommt une terre qu'il appela Jioàlhia Filix, du nom de rarnialeur de son navire , et explora les cotes de cette contrée nouvelle, juscju'a ce qu'il fût bloqué par les glaces, et dans rinipossibilitc d'aller plus loin ni de rétrograder. Il hiverna sur un isthme qui sépare rentrée du l^rince Régent de la mer Glaciale d'Amérique, et, du point où il était établi , il fit d'utiles excursions sur terre dans le pays environnant.

Son neveu , le coinmand.wit James Ross, atteignit, dans un de ces voyages , le |)6le magnétique , et dans une dernière promenade, si l'on peut donner ce nom à une pénibie course de plusieurs jours sur la glace, il s'aventura, quoiqu'au moment de manquer de vivres, jusqu'au lieu désigné sur la carte du voyage sous la dénomination ûe pointe Franklin.

La relation de l'entreprise du capitaine Ross contient, au milieu d'un fatras scientifique rédigé sous la forme ennuyeuse d'un journal, quelques détails que nous croyons devoir reproduire , parce qu'ils contribueront à faire connaître les peuples qui habitent ces contrées sauvages.

Une tribu d'Ksqnimaux était fixée sur l'isthme de Roothia Félix, non loin de l'endroit où la ricfoire était enlerinée par les glaces. Voici ce que sir Ross dit de ces hommes destinés à vivre sous un climat de fer :

« Nous les informâmes que nous étions des Européens {Kablunœ) ^ et ils nous répondirent qu'ils étaient des bmuits. Tous étaient bien vêtus, principalement en peaux de rennes. Leur vêtement de dessus était doublé, et leur entourait le corps; par devant, il tombait du cou jusqu'à mi-cuisse, et par derrière , il était garni d'un capuchon destiné à couvrir la tête. La partie de derrière atteignait le jarret , et se terminait en pointe. Les manches leur couvraient leboutdesdoi^jts. Des deux peaux qui composaient ce vêtement, celle de dessous avait le poil tourné du côté du corps, et celle de dessus était disposée en sens inverse.

Ils avaient deux paires de bottes , le poil de chacune tourné en dedans, et ils portaient par-dessus un pantalon de p(>au de renne descendant tres-bas sur les jambes. Quelques-uns d'entre eux avaient des souliers par-dessus leurs bottes, et des pantalons en peau de phoque au lieu de |)eau de rerme.

« Avec cette immense quantité de vêtements, ils paraissaient plus grands et pins gros qu'ils ne l'étaient réelleluent. Tous portaient des javelines qui ressemblaient assez à une canne, et qui avaient à un bout une boule de l)ois ou d'ivoire, et à l'autre une pointe en corne. Cependant, en les examinant, nous vîmes qu'elles étaient formées de petits morceaux de bois et d'os d'animaux très-artistement joints ensemble. Les couteaux que nous leur vîmes d'abord étaient d'os ou de bois de renne, sans pointe ni tranchant, et formaient une arme fort peu dangereuse; mais nous découvrîmes bientôt que chacun d'eux portait suspendu sur le dos un couteau méritant mieux ce nom, qui était garni d'une pointe de fer, et dont plusieurs étaient même bordés de ce métal. Nous en vîmes un formé de la lame d'un couteau fermant anglais, et qui avait encore la marque du coutelier. Elle avait été fixée dans un manche de mam'ère à en faire une espèce de poignard.

« Leurs joues étaient rebondies, et couvertes d'autant d'incarnat qu'il pouvait s'en montrer sous une peau si basanée. Comme celles des autres tribus d'Esquimaux, leurs figures , empreintes d'une expression de bonne humeur, formaient un ovale régulier.

Ils avaient les yeux noirs et rapprochés, le nez petit et les cheveux noirs. Leur pe:;u n'était pas aussi ciu'vrée que celle des Esquimaux du Nord. Ils semblaient aussi être plus propres, et , ce que je n'avais jamais vu , leurs cheveux étaient coupés courts et arrangés avec quelque soin.

« Leurs vêtements étaient faits avec beaucoup de dextérité. Quelques-uns étaient ornés de franges faites avec des nerfs ou de petits os attachés ensemble. Des peaux de glouton, d'her-

L'UNIVERS

mine et de veau marin gris, suspendues sur leur poitrine , semblaient aussi leur servir d'ornement. Leurs traîneaux étaient fort grossièrement fabriqués : les côtés étaient composés d'os attachés ensemble, et entourés d'une peau, et les traverses n'étaient autre chose que les jambes de devant d'un renne. La partie qui touchait la terre était recouverte de glace , ce

?[ui en rendait les mouvements trèsaciles.

« Nos viandes conservées

ne leur plurent pas. Cependant l'un d'eux , qui en mangea un morceau , parut le faire comme par obéissance, en disant que cela était fort bon.

Mais à force de questions , on lui fit avouer qu'il n'avait pas dit ce qu'il pensait, et ses compagnons en ayant reçu la permission , jetèrent ce qui leur avait été donné. On offrit ensuite de l'huile au même homme; il la but avec un air de satisfaction, et dit qu'elle était réellement bonne. C'est ainsi que le goût de toutes ces tribus est admirablement adapté aux aliments dont elles sont forcées de se nourrir.

« Les femmes n'étaient certainement pas des beautés; mais du moins elles n'étaient pas inférieures à leurs maris, et elles ne se conduisaient pas moins bien. Toutes celles qui avaient plus de treize ans semblaient être mariées, et il y en avait trois ou quatre dans chaque hutte. Faisaientelles toutes partie du même établissement, c'est ce dont nous ne pouvions être sûrs. Elles étaient petites et fort au-dessous des hommes sous le rapport des vêtements et de la propreté ; leurs cheveux , particulièrement , étaient graisseux et en désordre. Leurs traits étaient pleins de douceur, et leurs joues étaient aussi colorées que celles des hommes. Toutes étaient plus ou moins tatouées , surtout sur le front et de chaque côté de la bouche et du menton. Cet ornement ne consistait qu'en lignes , sans former aucun dessin, ce qui est conforme à l'usage des Esquimaux du nord-ouest de l'Amérique. Leurs vêtements ne différaient guère de ceux des hommes ;

seulement, celui de dessus se terminait en pointe par devant comme par derrière; quelques-unes y ajoutaient une frange faite de morceaux de [>eau.»

Ces Esquimaux sont d'un caractère très-doux et très-confiant. Quant à leurs mœurs, nous n'en trouvons, dans l'ouvrage de sir Ross, qu'un seul trait, relatif au mariage. Il paraîtrait que les hommes de ces tribus font entre eux un troc de femmes; ils croient, par ce moyen , avoir un plus grand nombre d'enfants.

Ils se nourrissent de chair de phoque et de poisson , dont ils mangent énormément; mais ils aiment par-dessus tout la graisse et l'huile. Voici ce que dit à ce sujet le navigateur dont nous analysons l'ouvrage : « L'expérience a démontré qu'une nourriture abondante d'huile et de graisse est le véritable secret de la vie dans ces contrées glaciales; que les naturels du pays ne peuvent exister sans cela, et qu'ils deviennent malades et meurent avec tout autre régime. » Sir Ross ajoute qu'à son avis, si les marins qui ont été forcés d'hiverner dans ces parages s'étaient résignés à suivre les usages culinaires et hygiéniques des Esquimaux , ils auraient bien mieux résisté à la rigueur du climat. Nous livrons cette réflexion aux médecins et aux physiologistes. Ce qui nous paraît incontestable, c'est l'assertion du navigateur anglais relativement à la grande quantité d'aliments que prennent les indigènes de ce pays. Il assure que cette masse considérable de nourriture, incessamment entassée dans l'estomac , contribue à rendre moins funestes les effets du froid. Nous croyons qu'il résulte de cette accumulation de substances animales une grande chaleur intérieure, et que le travail de la digestion occasiorme dans la circulation une activité des plus favorables pour supporter sans inconvénient l'âpreté de la température.

La chasse et la [)êche sont les principales occupations des Esquimaux.

Leur manière de chasser le renne consiste à prendre l'apparence de cet animal , au moyen de son bois et de sa

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peau ; par cet expédient, ils arrivent jusqu'au milieu du troupeau sans être reconnus. La façon dont ils pèchent n'est pas moins singulière. Ils s'arment (l'un bAton, au bout duquel pend une ficelle oui soutient une boule d'ivoire ou d'os ; à cette boule sont attachés quatre autres petits morceaux de la même substance , également ronds. Le pêcheur tient le bâton de la main gauche, et agite continuellement les quatre balles a quelques pieds sous la glace, dans le but d'attirer le poisson ; dès qu'il en aperçoit un d'une certaine grosseur, il le perce de sa javeline barbelée.

Ces Esquimaux habitent des huttes de neige qui offrent l'apparence d'un bassin renversé. Chacune de ces demeures est précédée d'un passage long et tortueux conduisant dans l'intérieur de la cabane. Voici , au surplus , la description curieuse qu'en donne le capitaine Ross : « Ce passage menait à l'appartement principal , qui était en dôme, et de forme ronde , ayant dix pieds de diamètre quand il n'était destiné qu'à une famille, mais qui formait un ovale de quinze pieds sur dix ?[uand il devait en contenir deux. En ace de la porte était un banc de neige occupant près d'un tiers de la largeur de la hutte, d'environ deux pieds et demi de hauteur, et dont la partie supérieure, bien nivelée, était couverte de différentes peaux. C'était le lit général de tous ceux qui l'habitaient. A un bout était assise la maîtresse de Ja maison, en face d'une lampe, dans laquelle une mèche de mousse brûlant dans l'huile, suivant la coutume de ce peuple , produisait une flamme suffisante pour répandre la lumière et la chaleur, de sorte qu'on n'éprouvait aucune atteinte du froid. Au-dessus de la lampe était suspendu un vase de pierre dans lequel de la chair de renne et de veau marin était à cuire

dans de l'huile Leurs provisions,

leurs vêtements et le peu d'ustensiles qu'ils possédaient , étaient dans une confusion inexprimable, et qui prouvait que l'esprit d'ordre n'était pas au nombre de leurs vertus Ces hut-

tes, entièrement construites en neige, étaient toutes éclairées par une grande pièce déglace transp.jrcnte , de forme ovale, enchâssée dans la neige a environ moitié de leur hauteur, et du côté de l'est. Il n'y avait dans toutes les cabanes que très-peu deditférence dans la forme, la grandeur et la position de cette espèce de fenêtre. Nous rejnarquAmes aussi, ce qui nous avait d'abord échappé, attendu que le peu de clarté permettait à peine de distinguer les objets, que vers le milieu de chaque passage conduisant dans la hutte, il se trouvait un embranchement aboutissant à un réduit consacré aux chiens.

Nous vîmes aussi que l'entrée extérieure du passage pouvait toujours être tournée de manière a empêcher le vent d'y pénétrer. Nous apprîmes que ces huttes venaient d'êtreconstruites; elles n'avaient encore qu'un jour d'existence, ce qui prouve que l'architecture de ce pays n'exige pas beaucoup de temps. Leur provision d'hiver, en chair de rennes et de veaux marins, était enterrée sous la neige; ils l'amassent pendant l'été, et ils y ont recours dans la saison des grands froids. »

L'équipage de la Victoire resta prisonnier pendant quatre ans au milieu des glaces.On n'avait pas encore d'exemple d'une détention aussi longue dans CCS contrées hyperboréennes. Comme nous l'avons déjà dit, ce temps fut employé à des excursions pendant lesquelles les sciences géographique et météorologique s'enriciiirent de nouvelles observations , grâce au commandant James Clark Ross. Quelques-uns de ces voyages en traîneaux furent accomplis par l'intrépide neveu dii commandant , au milieu de dangt rs et de privations de toute espèce. Le manque d'eau potable était ce que les Anglais redoutaient le plus. Voici ce que dit à ce propos le commandant Ross : « Il peut sembler élrange aux lecteurs qui ne connaissent pas ces contrées septentrionales, d'entendre dire qu'en y voyageant, on souffre plus de la soif que de tous les autres inconvénients réunis. Dans notre pays, la neige ne

peut jamais être très-froide ; la chaleur ordinaire du corps suffit pour la fondre; on peut même y avoir recours pour remédier au manque d'eau. Mais un fait que bien des gens ignorent, c'est que la température de cette substance est toute différente dans les régions polaires. Elle ne peut être maltaisante dans un pays où le froid est rarement beaucoup au-dessousdu point (le congélation, et où presque jamais il ne dépasse vin^t degrés. Il en est tout autrement clans un pays où la plus haute température de la neige pendant l'hiver est à zéro , et où elle tombe quelquefois de 50 à 80 degrés ( thermomètre Farenheit ) au-dessous du point auquel on peut la faire fondre dans la bouche en Angleterre. Si ce corps n'était pas un si mauvais conducteur, il serait aussi impossible de le mettre dans la bouche , et même de le tenir dans la main nue , que si c'était un morceau de fer rouge. La neige produit cet effet remarquable, d'augmenter la soif au lieu de l'apaiser :

aussi les naturels aiment -ils mieux endurer la soif la plus cruelle que de chercher à la soulager en mangeant de la neige. »

Le capitaijie Ross , parti d'Angleterre en 1829, n'y revint qu'en octobre 1833. Qu'on juge des transports de joie de l'équipage lorsqu'il fut reçu à bord du vaisseau libérateur, lequel, par un hasard des plus singuliers, se trouva être l'Isabelle , autrefois commandée par le même capitaine Ross.

A l'émotion dont chacun était pénétré se mêla une gaieté provoquée par le physique et le costume des pauvres gens qui venaient d'échapper en quelque sorte à la tombe. « Si la livrée de la misère, dit notre voyageur, met en fuite les gens qu'on appelle charitables, nul mendiant errant en Irlande n'aurait pu mieux que nous exciter la répugnance de ceux qui ne savent pas ce que peut être la pauvreté. x\.vec nos barbes qui n'avaient pas été faites depuis je ne sais combi-en de temps, nos vêtements qui n'étaient pas les haillons de la civilisation , mais de sales fragments de peaux d'animaux sauvages,

une maigreur qui ne nous laissait que la peau sur les os, une pâleur qui nous faisait ressembler à des spectres, nous formions un tel contraste avec les hommes bien vêtus et bien nourris qui nous entouraient, que nous sentîmes tous pour la première fois ce que nous étions réellement et ce que nous devions paraître aux autres. iTais le côté plaisant de notre situation nous fit bientôt oublier tout le reste; toute pensée sérieuse nous était impossible au milieu de la foule et de la confusion qui nous environnaient ; la joie qui nous transportait nous disposait à nous amuser de la scène qui conuiiença alors : chacun avait faim, et il falh/it le nourrir; chacun était couvert de guenilles, et il fallait l'habiller. Il n'y avait pas un de nous qui n'eût besoin d'une ablution complète, pas un qui ne dut se débarrasser d'une longue barbe pour reprendre une ligure anglaise.

Tout se faisait à la fois : on se lavait, on s'habillait, on mangeait et l'on se rasait en même temps, et tout ce qui était nécessaire pour ces différentes opérations se mêlait dans une confusion grotesque »

Sir John Ross et ses compagnons furent accueillis dans leur patrie comme des Lazares ressuscites par un nouveau Jésus; depuis longtemps, en effet, on les croyait morts, et les capitaines baleiniers avaient conlirmé cette opinion.

Voici les résultats de cette importante et mémorable expédition :

Les Anglais découvrirent la terre du roi Guillaume, l'isthme et la péninsule de Boothia Félix, le golfe de Boothia, la mer occidentale du roi Guillaume; ils déterminèrent la véritable position du pôle magnétique, et constatèrent une foule défaits intéressants relatifs au magnétisme et à d'autres branches des sciences. Avant ce voyage, en 1829, il ne restait à rcconj^aitre que cent cinquante milles à l'occident, du côté du détroit de Behring, et cinq cents milles à l'est entre le cap Garry et le cnp Turnagain. Depuis rexjilora'tion du capitaine Ross , laquelle eut lieu à partir du cap Garry de Parry, il

RKGIOTNS CIRCOMPOL AIRES.

ne resta plus à examiner du coté de l'est que l'espace compris entre le cap 'riirnnij;aiii et la côte vue par sir Edouard Parry, espace (pi'on peut évaluer à quatre cents milles; du v.ôlé de l'ouest, les cent ein(piaute milles que nous avons signalés plus haut. Quant à la question du passage au nordouest, l'expédition de Ross a prouvé qu'il n'en existe aucun par le détroit du Prince-Régent ni au sud de la latitude de 70° ; il ne reste donc plus d'espoir d'en trouver un que dans le détroit de Lancastre ou de Harrow et vers le pôle. Il s'en est fallu de bien peu, du reste, que sir Ross ne découvrit un passage libre dans la mer glaciale d'Amérique, d'où il aurait pu peut-être pénétrer jusqu'au détroit de Behring; en eftét, la langue déterre qui sépare le détroit du Prince-Régent (le cette mer septentrionale , à l'endroit où les Anglais firent leurs principales recherches, est non-seulement fort étroite , mais encore occupée en grande partie par des lacs qui réduisent ta trois milles l'espace solide existant entre les deux mers. Combien la nature a fait peu d'efforts , en cet endroit , pour empêcher la jonction !

■ Le capitaine Back, envoyé à la recherche de sir Ross par la voie de terre, a exploré la plus grande partie de ce qui restait encore à visiter le long du littoral de l'Amérique. Après lui , des employés de la baie d'Hudson ont complété cette œuvre difficile.

De tous les voyages au Nord et au Nord-Ouest dont nous venons de donner un résutné rapide, il résulte clairement que le passage si longtemps cherché ne serait d'aucune utilité commerciale s'il existait réellement, comme l'espèrent encore certains esprits aventureux. Ce qui avait fait entreprendre les premières expéditions dans ces contrées, c'était l'espoir de trou-

ver une route vers l'Inde et vers la Chine, plus directe et plus courte que celle par le cap de liomK^-Kspérance.

Or, des les premières navigations dans les mers boréales, il fut constaté que cette voie serait toujours impraticable à cause de la quantité de glaces qui obstruent en tout temj)s les détroits qu'on est obligé de franchir. Les vdyages plus modernes n'ont fait que coniirmer cette opinion. Ainsi, un explorateur plus heureux parviendrait-il à passer de l'océan Atlantique dans la mer du Sud par cette route, le but principal serait entièrement manqué, car assurément aucun bâtiment du commerce, quelque intrépide que fdt son armateur, n'oserait tenter d'arriver dans l'Inde ou dans l'Australie en passant par les mers voisines du pôle nord. Il est très-vrai , comme le dit judicieusement le capitaine Ross dans son introduction, que les commerçants s'exposent souvent à de grands risques; mais ils ne sont pas dans l'habitude de hasarder leur fortune contre les avis du bon sens et au mépris de l'expérience et des probabilités.

L'hypothèse d'un passage au Nord- Ouest n'a donc plus qu'un intérêt purement scientifique. Certes, cet intérêt est assez puissant pour décider encore plus d'un marin h aller risquer sa vie au milieu des glaces du pôle; mais la question n'a plus ce caractère de grandiose et de merveilleux qu'elle empruntait autrefois à la supposition d'un chemin praticable vers les riches contrées asiatiques; réduite à un simple problème de géographie , elle ne préoccupe guère plus que l'Angleterre, qui croirait manquer à sa vocation maritune si elle laissait à une autre nation la gloire d'une solution si ardemment poursuivie par elle pendant plusieurs siècles.

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